DE L'ORIGINE DU LANGAGE
Les philosophes sont partagés sur la question de Torigine du langage^ comme sur toutes les autres questions qui ont rapport k llionmie et à la société.
Les uns pensent que l'homme^ être essentiellement intelligent^ est né d'une cause intelligente qui a formé les organes, et les a animés d'un souffle de vie et d'un principe actif de pensée et de mouvement; ils croient que cette première cause de Texistence des premiers humains, après les avoir produits des deux sexes, daûs le plein exercice de toutes les facultés de Fesprit et du corps, et par conséquent avec la parole, a confié à cette première société le devoir de se reproduire, de perpétuer le genre humain, de conserver et d'étendre la société par la transmission héréditaire et jamais interrompue de la vie et da langage, expression naturelle des pensées de Thonmie et nunfen nécessaire de la société.
D'autres, heureusement en petit nombre, font encore IlMHnme par les seules forces des agents physiques, de la chaleur du soleil et des sucs de la terre, d'abord plante ou poisson, insecte ou reptile, ayant tout à acquérir pour devenir homme, âme et corps, pensée et parole, et ayant tout acquis à force de temps et de circonstances favorables.
D'autres enfin, tenant le milieu entre ces deux opinions extrêmes, en ont hasardé une troisième, faible et inconséquente, comme toutes les opinions moyennes en morale. Ils ne nient pas qu'une cause intelligente n ait créé ou n*ait pu créer
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rhomme et Tunivers ; mais ils veulent qu'en donnant à l'homme Torganisiition physique qui le distingue des autres corps animés^ et sans laquelle il n'aurait pu vivre ^ elle Tait doté d'une simple puissance ou capacité de devenir être moral , raisonnable ou sociable^ et qu'il ait dû à sa seule industrie l'invention du langage , et par conséquent de la société. Ainsi y jusqu'à l'époque de l'invention du langage, époque nécessairement très-éloignée de l'origine de l'homme, le genre humain a vécu dans la condition la plus misérable qu'on puisse imaginer^ sans parole, sans pensée, sans société, au-dessous même de la brute. Cet état primitif qu'Us appellent nature ou de pure nature^ ils le rejettent dans un passé indéfini , et quelques myriades de siècles avant tous les monuments historiques et toutes les traditions.
Ces trois opinions sur l'origine du langage correspondent, comme on peut le voir , aux trois opinions qui partagent les esprits sur l'existence et la nature de la cause première, et ne sont que des conséquences 4" du théisme, qui croit Dieu auteur de tout, de U conservation des êtres comme de leur existence ; 2» de l'athéisme, qui n'admet de cause créatrice et conservatrice que la matière ou la ftature ; 3* du déisme enfin, qui, tenant aussi le milieu entre le théisme et l'athéisme, reconnaît un Être suprême comme cause première de l'univers, mais lui refuse le gouvernement et la direction de l'homme et de la société.
Ainsi^ pour nous renfermer dans la question de Porigine du langage, et la réduire à sa plus simple expression, les ans croient que l'homme a été créé complet; je veux dire, nonseulement avec toutes les facultés nécessaires à la conservation de sa vie physique et sociale, mais encore dans ^exercice ac^ tuel de toutes ses facultés, et par conséquent avec la connaissance du langage et de Tusage de la parole, sans laquelle il ne peut exister, pour les hommes, aucun état de société. Les antres veulent que l'homme, sott qu'il ait été créé par une cause Intelligente, ou qu'il soit né spontanément de Véncrgie de la matière , n'ait dû qu'à sa seule iudustrie l'invention de tout ce qui est à son usage, et l'art de parler comme tous les autres arts.
Nous ne dirons pas que les hommes, actuellement, reçoivent les uns des autres la connaissance et l'usage du langage, et ne l'inventent pas. On répondrait peut-être que les hommes n'ont pas besoin d'inventer ce qui a été inventé pour eux, et ce qu'ils
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troavflat^ à leur entrée dans la société^ partout connu et pratiqué; que d'ailleurs tous les peuples, absolument tous^ parlant une langue , il n'y aurait plus aujourd'hui dans l'univers d» plan pour une langue nouvelle. Cependant, avant d'entrer dans une discussion plus approfondie sur la possibilité ou llmpossibilité de l'invention du langage^ on peut déjà se convaincre par l'exemple des muets de naissance^ qui ne le sont jamais que parce qu'ils sont sourds, et par l'exemple de quelques eafants abandonnés dès leur plus bas Age, et trouvés dans'ies forêts, qui ne faisaient entendre aucun son articulé, ou enfin par celui de quelques hommes que des circonstances singulières avaient pendant longtemps séquestrés de tout commerce avec leurs semblables, et qui avaient oublié leur i»'opr# langue ; on peut se convaincre, dis-je, que l'organe de l'ouïe^ quoique isolé et physiquement indépendant de l'organe vocal, est absolument nécessaire pour recevoir la connaissance du langage, puisque les hommes sont toujours mneU, ou peuvent le devenir lorsqu'ils n'ont pas entendu ou qu'ils cessent d'entendre la parole (i), faute du sens de l'ouïe, ou faute de société. Les langues, expression des idées communes, confirment cette vérité en faisant du mot entendre le synonyme de corn" prendre; et l'on dit indifféremment : a Je n'entends pas ou je » ne comprends pas. »
Et non-seulement la parole est en nous une imitation ou une répétition de la parole que nous avons ouïe, mais toute autre expression de nos pensées, même l'expression corporelle, comme l'inflexion de la voix, le geste, le regard, n'est encore qu'une imitation, une répétition de l'expression que nous avons vue : c'est ce qui fait que la parole des aveugles est morte et inanimée » tandis que le silence même des muets est tout à fait expressif. On peut dire en effet que ceux-ci parlent par toute Thabitude de leur corps, par l'expression de leurs yeux et par la vivacité de leurs gestes. Les aveugles, au contraire, parlent ou même chantent sans expression (mot consacré et d'une exactitude parfaite), et ils ne peuvent pas plus imiter une expression qu'ils n'ont pas vue, que des sourdsmuets ne peuvent répéter une expression qu'ils n'ont point entendue.
Hais on peut faire à toutes les objections une réponse péremptoîre, et trancher la question en soutenant l'impossibilité
(t) Las sourds par aeddeot flaissent par fMrier très-peu.
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de rinvention du langage, et, comme dit J.4. Rousseau , c h » nécessité de la parole pour établir Tusage de la parole. &
Ainsi, la question tout entière du langage réel ou inventé peut être réduite à la démonstration de Timpossibilité de son invention ; et cette démonstration se trouve dans cette proposition sérieusement méditée : a Que l'homme pense sa parole » avant de parler sa pensée; p ou autrement, c que l'homme a ne peuiparler sa pensée sam penser sa, parole.»
Ainsi, quand on ne sait que penser, on a des paroles dans Tesprit, comme on peut dure de celui qui parle, qu'il a des pensées sur les lèvres; et de même que l'homme ne peut penser à des objets matériels, sans avoir en lui l'image qui est l'eipression ou la représentation de ces objets, ainsi il ne peut penser aux objets incorporels, et qui ne tombent directement sous aucun de ses sens, sans avoir en lui-même et menialemeiU les mots qui sont l'expression ou la représentation de ces pensées, et qui deviennent discours lorsqu'il les fait entendre aux autres. C'est ce que J.4. Rousseau a très-bien aperçu. « Lorsque l'imagination s'arrête, dit-il, l'esprit ne marche qu'à » Taide du discours; » ce qui veut dire qu'on ne peut penser qu'au moyen de paroles, lorsqu'on ne pense pas au moyen d'images.
On peut donc démontrer à priori, comme dit l'école, l'impossibilité de l'invention du langage, en considérant que la parole a été nécessaire pour penser même à l'invention du langage. Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit sur ce rapport nécessaire de la pensée et de la parole , dans les chapitres de cet ouvrage, qui traitent de la pensée et de son exprès sion; mais il est d'autres preuves de la transmission primitive du langage, qui se déduisent des faits que présentent l'état de l'homme et des peuples, et la nature même du langage. Ces preuves reposent sur Thistoire et Tobservation plutôt que sur des raisonnements de métaphysique, et elles s'adressent au bon sens de tous les hommes ; elles feront le sujet de cette dissertatiou, qui sera terminée par la discussion des opinions contradictoires de deux écrivains célèbres du dernier siècle, sur Forigine du langage.
C'est un reste des fables de l'ancienne Grèce que cet état sauvage, insocial et prétendu naturel, ou plutôt natif des premiers humains. Les poètes du premier âge des nations idolfitres, et les philosophes des derniers temps, s'en sont servis dans des v^es opposées; les uns pour porter les hommes à la reconnais-
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sance envers les dieux qui les avaient retirés de cet état de barbarie^ les autres pour en faire honneur au seul génie de rhomme^ et le détourner de sa croyance de la Divinité. Les poètes racontaient donc à leurs contemporains que les hommes aTaient longtemps vécu dans les forêts à la manière des brutes, sans lois, sans arts^ sans culte ^ sans moyen assuré de subsistance, livrés à tous les désordres que pouvaient enfanter Tindépendance de chacun et les passions de tous; « ne pouvant, I dit Cicéron^ rien posséder que ce qu'ils enlevaient au péril > de leur vie, ou quils retenaient par le meurtre ou la vio- B lence : » tantamque haberent , quantam manu et virtbus per ectdemet vulnera, aut eripere, aut retinere potuissent ; jusqu'k ce que les dieux, ou les enfants des dieux, touchés de leur misère, étaient venus leur enseigner Tart de vivre et de vivre en société, en leur donnant les arts au moyen desquels on se procure les choses nécessaires à la vie, et les lois qui en règlent Fusage et en assurent la possession. Ceux qui pehsent que les croyances populrâes, même les plus absurdes, ont leur raison et leur origine dans quelque fait antérieur, et ne sont le plus souvent que des vérités défigurées, n'auront pas de peine à reconnaît « dans ces bizarres imaginations, des souvenirs à demi-effacés des antiques traditions du genre humain, traditions dont on retrouve des traces dans toutes les mythologies, dans celles du Nord comme dans celles de l'Orient. Les peuples, qui avaient oublié la véritable origine des hommes, avaient confusément retenu celle des connaissances et des arts nécessaires. Leurs premiers poètes étaient excusables d'imaginer que le genre humain avait commencé dans la barbarie, eux qui di* saient les hommes nés des dents d*un dragon ou des pierres de Deucalion ou de Pyrrha. Au fond ils ne voyaient nulle part des traces de cet état primitif; ils ne racontaient l'histoire, ou plutôt la fable du premier âge, qu'à des hommes qui étaient au moins dans le second, et qui, comme Nestor dans Homère, < avaient vu passer deux âges d'hommes qui parlaient un lan- B gage articulé, s Ceux qui écoutaient les chants d'Orphée et de Unus ne pouvaient pas être des hommes en état sauvage. Ces enfants de l'antique Grèce, qu*on amusait ou qu'on instruisit avec ces fables, connaissaient des dieux, des lois et des arts, et devaient un jour développer toutes ces connaissances, et devenir, quelques siècles plus tard, d'habiles artistes, d'éloquents orateurs, des poètes sublimes , de subtils philosophes, d^nfatigables législateurs ; mais nous à qui le temps et les pro-
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de Finvention du langage, et, comme dit J.4. Rousseau y « la D nécessité de la parole pour établir l'usage de la parole, b
Ainsi, la question tout entière du langage réel ou inventé peut éU*e réduite à la démonstration de Timpossibilité de son invention ; et cette démonstration se trouve dans cette proposition sérieusement méditée : a Que l'homme pense sa parole » avant de parler sa pensée; i» ou autrement, c que l'homme s ne peut/Mir/er sa pensée sans /wn^r sa parole.»
Ainsi, quand on ne sait que penser, on a des paroles dans Tesprit, comme on peut dire de celui qui parle , qu'il a des pensées sur les lèvres; et de même que l'homme ne peut penser à des objets matériels, sans avoir en lui l'image qui est l'expression ou la représentation de ces objets, ainsi il ne peut penser aux objets incorporels, et qui ne tombent directement sous aucun de ses sens, sans avoir en lui-même et mentalement les mots qui sont l'expression ou k représentation de ces pensées, et qui deviennent discours lorsqu'il les fait entendre aux autres. C'est ce que J.4. Rousseau a très-bien aperça. « Lorsque l'imagination s'arrête, dit-il, l'esprit ne marche qu*à p l'aide du discours; » ce qui veut dire qu'on ne peut penser qu'au moyen de paroles, lorsqu'on ne pense pas au moyen
On peut donc démontrer à priori, comme dit l'école, l'impossibilité de l'invention du langage, en considérant que la parole a été nécessaire pour penser même à l'invention du langage. Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit sur ce rapport nécessaire de la pensée et de la parole , dans les chapitrés de cet ouvrage, qui traitent de la pensée et de son expression; mais il est d'autres preuves de la transmission primitive du langage, qui se déduisent des faits que présentent l'état de l'homme et des peuples, et la nature même du langage. Ces preuves reposent sur Thistoire et l'observation plutôt que sur des raisonnements de métaphysique, et elles s*adressent au bon sens de tous les hommes ; elles feront le sujet de cette dissertation, qui sera terminée par la discussion des opinions contradictoires de deux écrivains célèbres du dernier siècle, sur Forigine du langage.
C'est un reste des fables de l'ancienne Grèce que cet état sauvage, insocial et prétendu naturel, ou plutôt natif des premiers humains. Les poètes du premier &ge des nations idolâtres, et les philosophes des derniers temps, s'en sont servis dans des v^es opposées; les uns pour porter les hommes à la reconnais-
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saoce envers les dieux qui les avaient retirés de cet état de barbarie^ les autres pour en faire honneur au seul génie de Phomme^ et le détourner de sa croyance de la Divinité. Les poètes racontaient donc à leurs contemporains que les hommes aiaient longtemps vécu dans les forêts à la manière des brutes, sans lois, sans arts, sans culte, sans moyen assuré de subsi* stance, livrés à tous les désordres que pouvaient enfanter Tindépendance de chacun et les passions de tous; « ne pouvant, I dit Cicéron^ rien posséder que ce qu^ils enlevaient au péril 1 de leur vie, ou qu'ils retenaient par le meurtre ou la vio- B lence : » tantamque haberent , quantam manu et viribm per cœdemet vulnera, aut eripere, oui retinere potuissent ; jusqn'k ce que les dieux, ou les enfants des dieux^ touchés de leur misère, étaient venus leur enseigner Tart de vivre et de vivre en société, en leur donnant les arts au moyen desquels on se procure les choses nécessaires à la vie, et les lois qui en règlent rusage et en assurent la possession. Ceux qui pehsent que les croyances populaires, même les plus absurdes, ont leur raison et leur origine dans quelque fait antérieur, et ne sont le plus souvent que des vérités défigurées, n'auront pas de peine à reconnaître, dans ces bizarres imaginations , des souvenirs k demi-effacés des antiques traditions du genre humain, traditions dont on retrouve des traces dans toutes les mythologies, dans celles du Nord comme dans celles de l'Orient. Les peuples, qui avaient oublié la véritable origine des hommes, avaient confusément retenu celle des connaissances et des arts nécessaires. Leurs premiers poètes étaient excusables d'imaginer que le genre humain avait commencé dans la barbarie, eux qui disaient les hommes nés des dents d'un dragon ou des pierres de Deucalion ou de Pyrrha. Au fond ils ne voyaient nulle part des traces de cet état primitif; ils ne racontaient l'histoire, ou plutôt la fable du premier âge, qu'à des hommes qui étaient au moins dans le second, et qui, comme Nestor dans Homère, c avaient vu passer deux âges d'hommes qui parlaient un lan- > gage articulé, s Ceux qui écoutaient les chants d'Orphée et de Linus ne pouvaient pas être des hommes en état sauvage. Ces enfants de l'antique Grèce, qu*on amusait ou qu'on instrui* sait avec ces fables, connaissaient des dieux, des lois et des arts, et devaient un jour développer toutes ces connaissances^ et devenir, quelques siècles plus tard, d'habiles artistes, d'éloquents orateurs, des poètes sublimes , de subtils philosophes, d'infatigables législateurs ; mais noua à qui le temps et les pro-
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grès de la navigation ont fait découvrir, à Vextrémitédu globe^ des peuples inconnus aux anciens, qui vivent dans Tétat réel* lement sauvage^ et dont quelques-uns n'ont de rbomme physique que la figure, et de Thomme moral que la parole; des hommes qui, doués d'intelligence, peuvent, comme les autres, avoir du génie, puisqu'ils en possèdent Tinstrument dans une langue articulée et dans quelques idées grossièrement morales, et qui cependant n'ont pu, depuis des milliers d'années, faire un pas hors du cercle étroit où leur esprit est renfermé, comment avons-nous pu donner quelque créance à un état incomparablement plus sauvage et tout à fait brut, puisque le langage même n'y était pas connu, et croire que l'homme en serait sorti par sa seule industrie, et se serait de lui-même perfectionné jusqu'à devenir tout ce qu'il est aujourd'hui?
Comment ceux qui admettent un Être suprême, et même la création de Thomme, peuvent-ils supposer que cet Être, essentiellement puissant et bon, ait mis l'homme sur la terre pour y vivre en société, sans reconnaître en même temps qu'il a dû lui donner ou lui inspirer, dès le premier moment de son existence, les connaissances nécessaires à sa vie individuelle et sociale, physique et morale, connaissances qui, transmises naturellement du père aux enfants, et de génération en génération, se sont développées avec la société, et ont pu s'altérer comme la société! Le genre humain, déshérité en naissant de ses plus nobles prérogatives, muet et nu, aurait donc végété pendant des milliers d'années, dans un néant absolu d'intelUgence, jusqu'à ce qu'un heureux hasard eût révélé à un homme de génie (s'il pouvait y avoir du génie, lorsque, faute d'expression, il h'y avait pas même de pensée à rien de moral), le merveilleux artifice du langage, et inspiré en même temps à ses semblables en ignorance, la volonté de l'écouter et l'esprit de le comprendre? Certes, l'existence physique, et encore quelle existence, eût été à ce prix trop chèrement achetée. Il serait, dans cette hypothèse, aussi raisonnable et surtout plus conséquent de supposer l'homme né de la fermentation de la matière. Une pareille origine convient à une pareille existence, et il n'est pas plus possible d'expliquer la barbarie primitive de Tespèce humaine, lorsqu'on lui donne pour auteur l'intelligence suprême que son état actuel et le^ progrès de son esprit, si on le suppose né de la chaleur du soleil et des boues de la terre.
Il est vrai qu'une raison, prise de la puissance et de la sa-
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gefise de la Divinité, ne peut être opposée à ceux qui nient jusqu'à fiou existence^ et qui» conséquents dans leurs opinions, eu faisant naître l'homme d'une cause aveugle et insensible, veulent qu^il ait commencé dans Tétat dignorance absolue, qui n'est pas même l'état des brutes, et qu'on ne peut comparer qu'à celui des plantes* Mais quand nous leur laisserions cette opinion, qui pour être ridicule n'en est pas moins coupable de l^e-majesté humaine, ils n'en seraient pas plus avancés pour la solution de la question qui nous occupe. Us auraient toujours à nous expliquer comment l'homme, ou plutôt l'être sans forme et sans nom, récemment échappé du laboratoire de la nature, a pu, le lendemain du jour où il n'était encore ni brute ni homme, s'élever de lui-même jusqu'à la sublime invention du langage articulé; lorsque nous, aujourd'hui êtres complets et hommes civilisés, nous qui, selon l'opinion de quelques physiologistes, avons reçu la pensée avec les organes, nous ne pouvons penser qu'avec des paroles, ni parler qu'avec un langage entendu d^ notre enfance, ou appris plus tard, et que nous ne faisons que répéter.
Hais en supposant, contre toute raison et toute autorité, que le genre humain ait commencé dans la barbarie absolue , où pouvait être pour l'homme la nécessité du langage? En avait^il besoin pour être éclairé de la lumière du soleil , pour se retirer dans une grotte à l'abri des injures de l'air, pour cueillir le gland et s'en nourrir? en avait-il besoin pour atteindre sa Droie ou éviter un ennemi, pour manger, digérer ou dormir T Dans cette misérable existence, il ne pouvait avoir que des nécessités corporelles, et il lui suffisait, pour les satisfaire, de voir et de toucher les objets qui étaient à sa portée, et dont l'image reçue par ses sens se retraçait involontairement à son imagination, sans qu'il lui fût nécessaire de leur donner un nom ou de disserter sur leurs propriétés. Le brutes, qui éprouvent les mêmes besoins, reçoivent aussi les images des objets que l'instmct de leur conservation les porte à fuir ou à chercher, et n'ont pas besoin de langage. L'enfant qui ne parle pas encore, le muet qui ne parlera jamais, se font aussi des images des choses sensibles^ et la parole, nécessaire pour la vie morale ou sociale, ne l'est pas du tout à la vie physique et individuelle; et c'est ce qui fait qu'il n'y a jamais eu de société sans langage, et qu'il y a des hommes condamnés par la nature ou par leur propre volonté à ne jamais parler. Et coouneni supposer que l'art de la parole, le plus merveilleux