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les nDpresrions reçues par nmagination. Elle peint ainsi pour l'esprit ce qui pourrait être dessiné pour les yeux; elle y emploie même le geste, et elle imite aussi, par ses interjections et ses exclamations, le langage naturel de la sensibilité.
Les expressions différentes des diverses facultés de notre Ame ne sauraient être employées Tune pour l'autre. On ne peut pas figurer une sensation. Nous verrons plus bas qu'on De peut pas la rendre présente par l'expression, ainsi que l'on rend présente par l'expression une idée intellectuelle. 11 n'y a Di geste, ni dessin, ni mouvement, ni cri, qui puisse rendre directement l'idée d'ordre, de justice, etc. En effet, si l'on veut figurer ces idées pour l'imagination, on est obligé d'emprunter son langage, de lui demander des emblèmes qui ne sont autre chose que des idées ou pensées intellectuelles personnifiées ou matérialisées en quelque sorte, et qui dès lors peuvent être exprimées par des images ou figures. Ainsi je représente la justice sous la figure d'une femme, le front voilé , qui tient un glaive et des balances; l'ordre sous la figure d'un génie qui tieot une règle , l'espérance sous la figure d'une femme appuyée sur une ancre, etc.
La parole, il est vrai, peut servir d'expression commune aux trois facultés de notre être pensant, puisque je peux discourir sur les sensations que j'en ai éprouvées, comme sur les idées que mon entendement a conçues; mais on observera si i'oQ y prend garde, que, si la parole est l'expression commune de toutes nos facultés, elle n'est l'expression naturelle et nécessaire que des idées de l'entendement; et, pour rendre cette différence avec une entière précision, on peut dire que l'homme parie ses idées, et qu'il parle de ses images et de ses sentiments. En effet, la parole est l'expression propre, nécessaire de l'idée, ou plutôt elle est l'idée elle-même, et toute l'idée; au lieu qu'elle n'est proprement ni image ni sensation, puisque le discours même le plus figuré ou le plus animé ne pourrait représenter un objet matériel comme l'objet lui-même, imité par le geste ou copié par le dessin, ni faire connaître une sensation agréable ou pénible, comme les ris, les pleurs, les mouvements indélibérés, les cris involontaires, qui sont l'expression propre et naturelle de la sensibilité.
H est surtout essentiel de distinguer nettement la pensée aux objets intellectuels, que j'appelle proprement idée, de la pensée aux objets corporels, qui produit en nous Vimage, ou plutêt se produit sous une image. Une idée est différente d'une
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image, comme justice 'est de cbéne ou de fiene, et ordre de cercle ou de carré; ce qui fait que trop souvent on confond ridée et l'image^ et que l'idéologie moderne ne les a pas toujours assez distinguées Tune de Tautre^ c'est que dans la langue grecque^ où nous avons pris presque en entier le vocabulaire de nos sciences même morales^ le mot eidos, dont nous avons fait idée^ signifie image, simulacre. Effectivement pour les peuples enfants^ comme l'étaient les peuples païens^ ainsi que pour rhomme à son premier âge, la faculté de penser s'exerce beaucoup plus sur des images que sur des idées^ et l'imagination précède la raison^ qui cependant^ même chez les enfants^ l'atteint bientôt et même la dépasse; car un enfant aura plutôt des idées justes sur la morale que des connaissances étendues sur les arts. Il est vrai que les philosophes grecs discouraient longuement sur la vertu, la justice, le souveraiu bien, etc.; mais le peuple s'occupait d'objets tout différents. Sa religion ne lui montrait même la Divinité que sous des images, et souvent tout à fait indignes de leur objet ; elle figurait ou personnifiait tous les attributs de la Divinité, et toutes les affections de l'homme, et une langue est l'expression des pensées des peuples, et non des opinions des philosophes. Cette obsenation prouve que rien n'est plus capable de retarder les progrès des sciences morales que de vouloir rendre les pensées d'une société constituée comme Test plus ou moins toute société chrétienne, dans la langue d'une société imparfaite, comme l'étaient toutes les sociétés païennes. Les sciences ne font des progrès qu'en faisant leur langue, comme un artiste ne perfectionne son ouvrage qu'en imaginant de nouveaux instruments. Aussi, lorsque les premiers docteurs de la religion chrétienne ont voulu, pour l'enseignement public, se servir de la langue latine, la seule qui fût alors universellement en usage, ils l'ont en quelque sorte refaite dans le langage précis et philosophique de l'école; ils en ont simplifié et régularisé la construction transpositive, inventé même le vocabulaire, et n'en ont presque conservé que les terminaisons, et le mode de décliner les noms et de conjuguer les verbes.
Je n'ai pas mis au nombre de nos fai^ultés intelligentes is mémoire qui rappelle les idées et les images, et se souvient des sensations, parce que la mémoire est moins une faculté particulière que l'exercice continué des autres facultés. Ce qui le prouve est que nous n'ayons en général de mémoire que pour la faculté dominante de notre esprit. Un esprit porté à la mé-
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dilatiez des vérités intellectuelles n'a que la mémoire des idées. Un homme d'une imagination vive n'a que la mémoire des images^ et c'est cette faculté de se représenter des objets physiques qui fait les habiles artistes. L'homme extrêmement sen- Mt} et dont les nerfs sont ébranlés^ a beaucoup plus la mémoire des sensations, et même ce souvenir des sensations trop vif et trop présent peut devenir une maladie réelle , et qui parait constituer une espèce de manie, C*est encore parce que Tàme n'a en général de mémoire que de sa faculté dominante, que les gens distraits, exclusivement occupés d'un objet, perdent la mémoire de tout le reste.
Je reviens sur la différence qui existe entr^ les images, les idées et les sensations, ou entre l'imagination, l'entendement et la sensibilité ; facultés que l'on confond les unes avec les autres, lorsqu'on dit que penser c^est sentir.
Les facultés d'imaginer, de concevoir, de sentir, sont diffé^ rentes les unes des autres dans l'impression reçue, en ce que la sensation est excitée, primitivement, au moins par le contact immédiat des corps sur nos organes ; au lieu que les images des corps et les expressions des idées ne parviennent à l'ima* gination et à l'entendement que médiatement, et par le milieu de l'air ou du fluide lumineux , véhicules des sons ou des images. Elles sont différentes dans P expression émise au dehors, en ce que la sensibilité s'exprime par des mouvements indélibérés et involontaires, au lieu que l'entendement s'exprime par le langage volontairement articulé, et l'imagination par les figures qu'elle trace lilnrement des objets, ou par le geste qui les imite. Files sont différentes dans la mémoire que nous en conservons, en ce que l'âme peut à son gré rappeler les idées et les images passées, c'est-à-dire, les faire revenir telles qu'elles se sont autrefois présentées à elle, s'entretenir de ces idées ainsi rappelées avec elle-même ou avec les autres, et retracer encore en elle-même ou au dehors les images des objets qui l'ont frappée; au lieu qu'elle ne fait que se souvenir d'avoir éprouvé des sensations agi'éables ou douloureuses, mais qu'elle ne peut en les nommant et en y pensant, les rappeler ou les faire revivre : car des sensations rappelées, comme nous rappelons des idées ou des images, seraient des sensations présentes, et l'âme jouirait encore dans ses organes des sensations agréables ou souffrirait des sensations douloureuses. Si la mémoire rappelait les sensations , comme elle rappelle les idées ou les images , des sensations de
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douleur autrefois éprouvées, bien plus fréquentes que des sensations de plaisir, seraient des sensations actuelles, elle tourment continuel de la vie. Sans doute je peux me souvenir d'avoir souffert, et ce souvenir même n'a quelque douceur que parce que je ne souffre plus, Forsan et hœc olim memnisse juvabit; mais malheureusement je ne rappelle (i) pas mes souffrances passées, même lorsque je me souviens d'avoir souffert ; et l'oubli des maux, le plus beau présent que le Créateur ait fait à notre nature mortelle, n'est fondé que sur l'impossibilité où nous sommes de rappeler les sensations, comme la société tout entière et le commerce entre les êtres intelligents ne sont fondés que sur la faculté de rappeler à volonté, et de rendre présentes et réelles les idées et les images. £lles sont différentes dans leur destination, en ce que l'entendement et l'imagination ont été donnés à l'homme pour des fins de société et de rapport avec les êtres semblables à lui. En effets c'est dans la raison ou l'entendement que se trouvent les notions de pouvoir et de devoirs, par lesquelles les hommes sont gouvernés et qui constituent leur état moral ; et c'est la faculté de se faire des images des objets qui donne aux hommes le moyen de se reconnaître les uns les autres, et de se rendre des services réciproques par l'échange des travaux et des secours. Au contraire, la sensibilité a été principalement donnée à Thomme pour des fins de conservation personnelle. Il était, en effet, nécessaire que Tàme fût promptement avertie, par des sensations directes et immédiates, de tout ce qui peut conserver le corps ou le détruire. Elles sont différentes dans la certitude de leurs perceptions; car Tàme reçoit, par sa faculté de sentir, des avertissements plus prompts et plus sûrs que par les facultés de comprendre ou même d'imaginer, peut-être par la raison que les sensations sont immédiates, et parviennent à l'âme sans autre milieu que les organes eux-mêmes; au lieu que les impressions et les expressions qui parviennent à l'imagination et à l'entendement leur
(1) La langue fraiçaise, si exacte et si philosophique, exprime nettement cette différence par deux muts que Ton emploie dans la conversation assez indifféremment, rappeler et se souvenir. Ainsi, on rappelle une idée ou une image, parce qu^effectivemeot Tidée ou Flmage reviennent. On se souvient d'une sensation, c'est-2i-dire d'avoir éprouvé une sensation qu ne revient pas lorsqu'on s'en souvient. Aussi le régime de rappeler est d.rect, celui de se souvenir indirect; et c'est p^er contre la langue . e ée dire se rappeler d'une chose : rappeler est on verbe actifs se soutenir un verbe ripAchi.
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soDt transmises médifttement, et par le milieu du fluide lumioenx ou aàrien : ainsi je sab plus tôt, et je sais mieux que je me brûle que je ne distingue un objets ou que je ne comprends une proportion. Ha sensibilité ne me trompe jamais^ et je jouis ou je soufte réellement^ quand je crois jouir ou souffrir, au lieu que mon imagination, et même mon entendement, se trompent, et me trompent souvent ; ce que je crois voir n'existe pas, ou n'existe pas tel que je le vois, et je ne connais pas ce que je crois connaître. C'est encore ici une preuve de ce que nous disions tout à l'heure, que l'entendement et l'imagina* tion ont été donnés à l'homme pour la société, et la sensibilité pour sa conservation personnelle ; car l'entendement, et même jusqu'à un certain point l'imagination, se forment et se développent par le commerce des hommes entre eux ; et si mon entendement et mon imagination se trompent, ils sont redressés par l'entendement et Timagination des autres hommes. Maïs la faculté de sentir n'a pas besoin d*éducation ; un enfant éprouve les mêmes sentotions qu'un homme fait, et comme la sensibilité ne se trompe jamais, elle n'a jamais besoin d'être redressée; et lorsque je crois souffrir, personne ne peut sans absurdité me soutenir que je ne souffre pas. En effet, je prononce le mot justice, et tout homme qui l'entend a la même idée que moi, même lorsqu'il en fait une application différente. Je montre le plan d'une maison, et tout homme qui le voit a la même image que celle que j'ai dans l'esprit; mais je pleure de douleur ou je ris de plaisir, et aucun de ceux qui me voient rire ou pleurer n'éprouve ma sensation, et loin de l'éprouver, il ne peut pas même\ être assuré que je l'éprouve moi-même, comme il est assuré que j'ai l'idée de justice ou l'image d'une maison.
Enfin, les facultés d'entendement, d'imagination, de sensibilité, différentes les unes des autres par les impressions qu'elles reçoivent, et les expressions par lesquelles elles se manifestent, différentes par le souvenir que l'âme en conser\'e, et par la certitude de leurs perceptions, diffèrent encore entre elles par les moyens qui les excitent, je veux dire, par les organes qui leur transmettent leurs perceptions respectives. Les organes du tact, du goût, de l'odorat, sont spécialement les organes de la sensibilité physique, puisque les sensations qu'ils reçoivent des corps extérieurs parviennent à l'âme immédiatement et ^m milieu, par le contact même des corps ou de leuia émanations ; et le taci, en particulier, n'est répandu
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sur toute la surfaoe du oorpf que parée que noua pouTons Atra blessés par tous les corps qui nous environnent, et Tètre dans tout notre oorps. Ces organes, je le répète, n'ont pas besoin d'éducatiop, et sur les sensations un homme n'a rien à apprendre de ses semblables. Tous les âges, tous les sexes, toutes les constitutions reçoivent des mêmes objets les mêmes sensations, sinon égales en intensité, du moins semblables en nature. Il est vrai que les organeif de la vue et de Toule peuvent, outre les images et les sons, transmettre aussi des sensations qui affectent m^ine physiquement la sensibilité; mais ces sensations kdiitance sont plus vivement ressenties par Time, à mesure que le corps auquel elle est unie est plus faible. Amsi, par exemple, la vue d'une blessure ou le cri d'un homme soufltent, qui font tomber en syncope une femme d'une excessive sen^ilité, ne feront aucune impression sur le chirurgien qui panse le blessé ; et plus un homme est fortement constitué, moins il ressent ces sensations à distance, qui ne viennent que par les sens de la vue ou de l'ouïe, au lieu que tout homme, dont les organes sont en état de santé, ressent, quelle que soit sa constitution, une brûlure, une odeur, une saveur. Je ne sais même si cette excessive sensibilité physique que tout affecte, et ce qu'elle ressent immédiatement, et ce qu'elle ne fait que voir ou entendre, un enffint qui tombe, un animal qui crie, un verre qui se casse, etc., devenue aujourd'hui plus générale par des abus de régime, l'excès des plaisirs et leurs suites héréditaires, même par des causes morales^ n'a pas égaré la phy^ologie, qui, trouvant partout cette sensibilité, s'en est exagéré Tinfluence, et a fini par regarder comme une propriété fondamentale de notre constitution morale ce qui n'est trop souvent qu'un accident de notre constitution physique.
La vue est proprement l'organe de l'imagination, et l'oule celui de l'entendement. Ce n'est que dans notre organe visuel que se peignent les images des objets, et le mot entendêmenf, qui se prend pour la faculté qu'a notre âme de concevoir des idées, exprime assez qu'une idée connue n'est qu'une expression otfte.
L'ouïe peut suppléer à la vue pour transmettre à l'imagination par le moyen du discours, Timage d'un objet corporel, et la vue peut suppléer à l'ouïe pour transmettre à l'entendement, par le moyen de l'écriture, les exjNressions des idées; mais, comme le discours ne transmettra jamais à un aveugle que des images trèsrimpar£aitea des objets corporels.
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l'écriture» malgré tous les vœux que peut former un louable enthousiasme, ne transmettra jamais à un sourd que des idées bien incomplètes des objets intellectuels. L'image sera toujours bien plus vivement tracée par la vue de l'objet ou la figure que par la description qu'on peut en faire ^ et l'idée plus fortement excitée par le discours que par la simple lecture^ parce que l'action oratoire parle en même temps à toutes les facultés de rame, à l'entendement par l'impression des idées, à l'imagination par Texpréssion que fait sur elle l'action extérieure de l'orateur, et même à la sensibilité du grand nombre par l'accent des différentes passions, et les diverses inflexions de la voix.
Le sentiment provient-il d^uQ jugemept que Tàmè porte sur la sensation qu'elle éprouve? jugement dont une longue habitude et une répétition continuelle Tempêchent de se rendre compte; n'esi-il qu'un instinct d'appétit ou d'aversion, dont les déterminations subites, instantanées, irréfléchies, précèdent tout jugement, et préviennent la volonté t Ces deux opinions ont eu leurs partisans, et elles paraissent en ellesmêmes assez indifférentes, puisque le jugement, s'il y a lieu, a toute la rapidité de l'instinct, ou l'instipct, s'il en existe en nous, toute la certitude du jugement.
C'est ici le lieu de relever une erreur des physiologistes modernes, qui n'est, à la vérité, qu'une conséquence de leurs principes, mais qui a été cause du rôle un peu ridicule qu'on a fait jouer à la sensibilité daqs le commerce de la vie, et même dans les productions de l'esprit. Comme on a placé tout le moral de rhonune dans la sensibilité physique, on y a cherché la raison de tous les devoirs de l'humanité, et chacun à l'envi a exagéré sa sensibilité, pour faire croire à ses vertus. Hais rhomme n'est pas bon et humain parce qu'il est physiquement sensible , mais parce qu'il est être moral et raisonnable, et qu'il est excité par la moralité de son être, et déterminé par sa raison à soulager les maux de ses semblables. Sa sensibilité physique ne produit que des sentiments personnels, c'est-à-dire, Végoisme; et le mot égoUmef et même la chose, datent, dans la société, de la même époque que cette explosion universelle de sensibilité. Un poète a pu dire :
ifon ignara malt, mUerU succurrere disco, 9L lUUieur«use, J'appris ^ plaindre le niaUieur. »
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Ce sentiment est même d'ane extrême délicatesse dans la bouche d'une reine qui recueille de malheureux proscrits^ et qvii sent le besoin de rassurer l'infortune , que la vue de la grandeur et de la prospérité intimide toujours et quelquefois indispose. Hais Texpérience prouve que le malheur endurcit l'homme à ses propres maux et à ceux des autres, plutôt qu'il ne le rend compatissant. Il n'est pas du tout nécessaire de souffrir, pas même d'avoir jamais souffert, pour soulager les maux d'autrui. Une excessive sensibilité rend celui qui en est atteint entièrement incapable de secourir les autres. Une soeur de la Charité, dont une vie occupée et une conduite vertueuse ont éloigné les maux physiques, n'en donne pas moins à ses malades les soins les plus compatissants; et les sauvages, sensibles comme les autres hommes aux maux qu'ils souffrent, ne le sont pas du tout aux tourments horribles qu'ils font souffrir à leurs ennemis, et même entre eux, l'humanité, la tendresse, l'amitié, pas même l'amour, ne se manifestent par aucun de ces témoignages extérieurs que ces sentiments produisent même involontairement chez les peuples civilisés (i).
Ce n'est pas sans motif que je me suis étendu sur la sensibilité physique, que j'abandonnerai bientôt pour ne m'occuper que de l'entendement et de l'imagination , facultés purement intellectuelles, et dont les opérations, soit idée, soit image, constituent proprement la pensée. Les physiologistes modernes ont fait toute notre âme de cette sensibilité physique, et pour le prouver, il suffit de répéter ce passage, dans lequel Fauteur des Rapports dit avec tant de confiance, et comme une vérité désormais hors d'atteinte : a Nous ne sommes pas sans doute » réduits à prouver que la sensibilité physique est la source de D toutes les idées et de toutes les habitudes qui constituent » Texistence morale de l'homme. »
Je me résume : Si penser c'est sentir, sentûr c'est penser. Mais quand je pense au carré de Thypothénuse, par exemple, peut-on dire que je sens le cairé de Thypothénuse? suflit-il de penser à la douleur pour en ressentir les atteintes? Quand je me brûle, ma sensibilité éprouve une sensation, mon imagination perçoit l'image de l'objet qui l'a produite, mon entendement conçoit l'idée de la destruction de mon corps, et m'avertit d'en faire cesser la cause. Il est vrai que cette sensation, cette image et cette idée paraissent se confondre, mais elles
(1) Voyez le Voyagé de M, Péron aux terres auslrales^ cité plus bas.
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n'en sont pas moins distinctes Tune de Pautre ; car^ si je laisse brûler à dessein quelque partie de mon corps comme remède à de plus grands maux^ Tidée de ma conservation me fera supporter cette douleur salutaire que la même idée de conser- Tstion me faisait éviter et fuir lorsqu'elle n'était qu'un mal sans utilité. Je pense donc à ma conservation et non à la brûlure, et comme je ne la sens pas lorsque je ne fais qu'y penser^ on peut dire que je n'en ai pas proprement la pensée lorsque je la sens ; et autrement il s'ensuivrait qu'une plus grande sensibilité physique produirait une plus grande force d'entendement ou- d'imagination, ou réciproquement qu'une plus grande force d'entendement et d'imagination produirait une plus grande sensibilité. Or, le contraire est prouvé par de nombreux exemples, et même on voit fréquemment une application soutenue à des choses d'imagination ou d'entende* ment émousser ou même anéantir la sensibilité.
L'imagination et l'entendement sont nettement distingués l'un de l'autre, dans le fait, et dans l'opinion, générale, manifestée par le langage usuel. L'imagination se développe la première, et l'organe de la vue, qui en est le sens spécial, est, de tous les organes, le premier formé. Elle se développe parles impressions que nous recevons des corps extérieurs, au milieu desquels nous sommes placés; impressions qui précèdent les connaissances distinctes que l'entendement acquiert par les expressions des objets intellectuels qui lui sont transmises par la parole orale ou écrite. Chez les femmes, les enfants, les peuples peu avancés, l'imagination est plus vive et plus mobile, c'est-à-dire plus prompte à se faire des images des objets, et souvent plus heureuse à les exprimer. De là les progrès des femmes dans la peinture, seul des arts d'imitation qu'elles aient cultivé avec succès; de là le goût naturel des enfants et des sauvages pour dessiner ou figurer les objets (i); de là l'habitude aux uns et aux autres de gesticuler en parlant, et de figurer les objets par les attitudes du corps, ou d'imiter les sons par les inflexions de la voix, et même d'employer dans le discours les métaphores et les comparaisons. L*entendement ou la faculté de concevoir des idées est plus fort et plus étendu chez les hommes faits et les peuples avan^
(1) Les en&nts, comme les sauvages, ne savent figurer les objets que par leurs contours, et ne mettent point d^ombres. La pemture des Chinois n^est presque pas autre chose. Il faut, ce semble, que l'esprit soit édairé lui-méne pour apercevoir les elleU de la lumière sur les corps.
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eés, et Ton peut dire qu'il est tour à tour cause > moyen et effet de la civilisation. L'imagination et Tentendement s'excluent trop souvent Tun l'autre. Les hommes à imagination^ les artistes les plus habiles^ sont^ en général^ peu propres aux méditations que demandent les sciences morales ou la théorie transcendante des sciences physiques. Les savants ont rarement le goût des arts d'imitation^ qui supposent une imagination vive et exercée. Le génie, considéré d'une manière absolue, est la réunion au plus haut degré de la faculté d'imaginer et de celle de concevoir. Ainsi, dans les langues, expression de l'esprit humain, la plus belle serait celle qui exprimerait avec plus de vérité les idées, les images, les sentiments, je veux dire celle dont la syntaxe suivrait de plus près, dans ses constructions, l'ordre naturel des idées, fondé lui-même sur la nature des choses; celle dont les locutions seraient les plus figurées et les plus métaphoriques, et dont l'accent exprimerait les divers sentiments avec le plus de force, de grâce et de douceur* Ainsi > pour donner un exemple de ce qu'il faut entendre par l'accent d'une langue, expression des sentiments, on peut remarquer que les langues anciennes et quelques langues modernes, avec leurs sons tous éclatants, leurs désinences toutes pleines et fortes, ou leurs syllabes longues et brèves, ont beaucoup plus l'harmonie imitative des bruits et des oiouvements physiques, et que la langue française avec ses sons voilés, ses terminaisons muettes et presque insensibles, a, ce me semble, beaucoup plus que toutes les autres, l'accent du cœur et l'harmonie du sentiment.
Les sciences morales appartiennent à l'entendement^ les sciences physiques beaucoup plus à l'imagination, les arts à la sensibilité. Dans les sciences physiques, tout est images et figures, même dans la géométrie, suivant la remaitiue du P. Halebranche, lui-même bon géomètre. V analyse géométrique se rapproche davantage des sciences de l'entendement, et l'on pourrait appeler cette partie des mathématiques la géométrie de l'intellect, et celle qui se sert de figures la géométrie des sens. En effet, Yanalyse emploie non des figures représentatives des contours, des formes, des objets, mais des exprèssions ou plutôt des signes, qui revêtent, sinon des idées , du moins des pensées abstraites, et composent une langue écrite, particulière à cette science. Malebranche oppose aussi les sciences d'entendement aux sciences d'imagination.
« U y a, dit ce philosoi^e^ bien de la différence entre la
» science qui dépend de retendue de la mémoire et de la force p de rimagination , et celle qui consiste dans une vue pure- » ment intellectuelle , et dans laquelle Timagination n'a part p qu'indirectement. Certains savants font plus d'usage de leur 9 mémoire et de leur imagination que de leur esprit^ et je > vois tous les jours que ceux qu'on estime le plus pour leur n érudition sont des gens d'un esprit si petit, si troublé, si dis- 9 sipé, qu'ils ne sont jpaé capables d^entrevoir des vérités que » d'autres comprennent sans peine. » Ce sont cependant des hommes à imagination, des poètes, des romanciers, des naturalistes, des géomètres, quelquefois des artistes, qui ont apprécié, dans le dix-huitième siècle, le mérite des philosophes du siècle précédent. Ainsi, lorsque ces grands hommes ont été jugés par des hommes d'esprit, on peut assurer qu'ils n'ont pas toujours été jugés par leurs pairs.