‹ Recherches philosophiques sue les premiers objects des connaissances morales: DémonstrationChapitre 14 sur 68 · DE L'EXPRESSION DES IDÉES · texte numérisé non relu

DE L'EXPRESSION DES IDÉES

Nous reviendrons dans ce chapitre sur la nécessité des expressions ou paroles^ pour penser aux choses qui ne peuvent se peindre à notre esprit sous des images.

Comme nous ne pouvons rien imaginer, c'est-à-dire nous former des images d'aucun objet, que par les impressions que les corps extérieurs font sur nos organes, lesquelles impressions devenues intérieurement des images^ peuvent être transportées au dehors par le geste ou le dessin, ainsi nous ne pouvons rien idéery si l'on me permet cette expression, je veux dire avoir des idées présentes des choses qui ne tombent pas sous le sens, qu'à l'aide des expressions que nous recevons du dehors par la parole ouïe ou lue^ et que nous transportons au dehors par la parole articulée ou écrite.

On confond assez souvent les expressions et les signes, et je ne crois pas que, dans le langage exact de la méthaphysique, ces mots puissent être employés l'un pour l'autre. Le mot signes me parait convenir uniquement à tout ce qui sert à 6gurer au dehors, ou à représenter un objet corporel, et même il est à remarquer que, dans la langue latine où nous avons pris ce mot, signa signifie des statues, des tableaux, c'est-à-dire des images et non des paroles; expressions, au contraire , convient proprement à la parole, à cette incompréhensible faculté de l'esprit et du corps, par laquelle l'être intelligent se révèle, se rend sensible, s'exprime tout entier. Ici la métaphysique est parfaitement d'accord avec les notions familières et le langage

HE L^niSSlON BIS IDÉES. 181

usaei, puisqu'on dit communément d'un homme qui parle, qu'il ^exprime bien ou mal^ et que les mots sont appelés des expressions. D'ailleurs si le mot qui exprime un objet matériel, maison, par exemple, n'est que le signe de cet objet, dont Texpression vraie et naturelle est Timage tracée par le dessin, le mot, pour les objets intellectuels, est bien plus que le signe de ces objets. 11 est pour l'esprit l'objet lui-même, puisqu'il en est l'expression naturelle, la seule expression, et celle qui ne peut être directement suppléée par aucune autre... Le mot maison est Tobjet nommé à l'esprit, mais non représenté ou figuré pour l'imagination, puisqu'il ne pourrait être représenté que par l'objet lui-même ou son image; mais le moi justice est non-seulement l'objet nommé, mais encore il est exprimé pour Tentendement, et pour le mien propre lorsque je pense le moi justice, et pour celui des autres lorsque je le parle.

Ainsi, les chiffres de l'arithmétique, les expressions algébriques, les figures géométriques, sont proprement les signes de ces différentes langues, parce qu'ils expriment, les uns par une convention universelle , les autres par le contour figuré des objets, les quantités en nombre ou en étendue qui sont la matière même de ces sciences et le sujet de leur enseignement; langues partout les mêmes, et dans lesquelles un Français est assuré de traduire exactement un auteur chinois, tan» dis qu'il est à peu près démontré qu'il ne pourra rendre que d'une manière très-imparfaite dans sa langue un ouvrage de belles-lettres écrit dans une langue étrangère.

Les mots ou expressions s'appellent encore des termes, parce qu'ils terminent ou limitent en quelque sorte l'idée : cette métaphore est prise des corps que nous apercevons en euxmêmes, et ne distinguons les uns des autres que par des lignes qui les terminent dans l'étendue en général, et marquent le lieu particulier que chacun occupe dans l'espace ; car si chaque corps n'était pas terminé par des lignes et des contours qui les distinguent des autres corps, il n'y aurait qu'une étendue indéterminée, indéfinie, et point de corps particuliers; et de même si chaque idée n'avait pas son terme ou son expression propre, qui la distingue des autres idées, et la détermine à signifier un objet, il n'y aurait en nous qu'une faculté générale de concevoir, sans idée particulière d'aucun objet.

Puisque nous traitons de la nécessité de l'expression pour penser aux objets qui ne peuvent être pensés sous des images, je répéterai ici une comparaison que j*ai déjà employée dans

i8f jm h*3mMaMum nB nteSi

une dissertation parliculière sur ce même sujet {i)j et qui me parait jeter un grand jour sur cette question.

« Si je suis dans un lieu obscur > je n'ai pas lil vision ocu- » laire, ou la connaissance par le sens de la vue^ des corps qai D sont près de moi, pas même de mon propre corps; et sous 9 ce rapport^ tous ces corps^ quoique réellement existants au- » tour de moi^ sont, à mon égard, comme s*ils n^étaicnt pas. p Mais si un rayon de lumière vient tout à coup à pénétrer » dans ce lieu, tous les corps en reçoivent leur expression par^ D ticulière> je veux dire, leur forme et leur couleur; chaque p objet se produit à mes yeux par les contours et les lignes » qui le terminent; j'aperçois tous ces corps^ je les distingue » tous les uns des autres > je vois et je distingue mon propre p corps, et je juge les rapports de figure, de grandeur, de disp tance, que tous ces corps ont entre eux et avec le mien»

» L'application est aisée à faire. Notre entendement est ce p lieu obscur où nous n'apercevons aucune idée, pas même p celle de notre propre intelligence, jusqu'à ce que là parole p humaine, dont on peut dire aussi, comme de la parole dip vine, qu'elle éclaire iùui homme venant eri et monde, pénétrant p jusqu'à mon esprit par le sens de l'ouïe^ comme le rayon de p soleil dans un lieu obscur porte la lumière au sehi des tép nèbres, et donne à chaque idée, pour ainsi dire, la forme et p la couleur qui la rendent perceptible pour les yeux de l'eap prit. Alors chaque idée, appelée par son nom^ «e présenté, p et répond, comme les étoiles dans le livre de Job an coro^ p mandement de Dieu : Me voilà; alors seulement nos propres p idées sont exprimées même pour nous^ et nous pouvons les p exprimer pour les autres. Nous nous entendons neus-méiMs^ » et nous pouvons nous faire entendre des astres hommes; » nous avons la conscience de nos propres idées> et nèus poii^ » vous en donner aux autres la connaissance : et comme l'oeil p éclairé par la lumière distingue chaque ciorps à sa forme et p à sa couleury et juge les rapports que les corps ont entre » eux, et qui sont l'objet des sciences pbjrsiques, ainsi l'en- » tendement, éclairé par la parole, distingue chaque idée à son p expression particulière> et juge les rapports que les idées p ont les unes avec les autres> rapports qui sont l'otqet de p toutes les sciences morales. L'idée ainsi marquée a cours p dans le commerce des esprits, où elle ne serait pas reçue

(\) Légiêlalion primilive^i.l}.

eette empreinte, comme Texpression sans Tidée n'y

• vaudrait qne comme son ; semblable à ces monnaies effacées B ou étrangères^ qui, dans les échanges, ne sont reçues que » pour leur poids. C'est uniquement la vérité de cette analogie I de la lumière à la parole, et des opérations de rintelligence

• à la vision corporelle, qui a introduit dans toutes les langue^ » ces locutions par lesquelles les hommes expriment les qua-

• lités natives ou acquises, positives ou négatives de l'esprit,

• itre édairé, avùir de$ lumières, s'énoncer avec clarté^ esprit wlmdiy pensée lumineuse, pensée obscure, aveuglement (qui I même ne se prend qu'au sens moral), et même le mot vition 9 s'applique aussi à certains états de l'esprit , puisqu'on dit » vision mentale, comme Ton dit vision corporelle. »

Ainsi, comme la lumière matérielle est nécessaire à notre faculté d'imaginer pour qu'elle se forme des images des coqis, de même la parole est nécessaire à notre faculté de concevoir pour qu'elle se forme des idées d'objets intellectuels; en sorte qu'en transposant les termes, on peut dire que la lumière jMiWe à l'imagination pour lui révéler l'existence des corps, et que la parole éclaire l'entendement pour lui montrer les objets intellectuels.

Il semble que Duclos ait saisi cette analogie de la parole à la lumière, lorsqu'il dit : a L'écriture est née tout à coup, et i eontme*la lumière. 0

Ainsi, quand nous cherchons nos propres idées, nous ne bisons réellement que chercher les mots qui les expriment, puisque l'idée ne se montre à l'esprit que lorsque le mot est trouvéj et même les mots dont on Se sert pour exprimer la correspondance des mots aux idées, rendre, exprimer, repré* tenter, sl^ifient lout seuls que le mot nous rend l'idée que nous cherchons, et qui serait perdue sans l'expression qui la représente ou la rend présente à Tesprit.

Ainsi, j'ai besoin d'exprimer par un seul mot l'idée d'un esprit à la fois juste et pénétrant; je cherche l'idée que j'ai «ans doute en moi, puisque j'en attends l'expression, mais qui, faute d'une expression qui la rende ou la représente, ne se montre pas encore pleinement à mon esprit. Les mots viva-^ cité, pénétration, subtilité, s'offrent à tiia mémoire, mon esprit les rejette, et l'on dirait que l'idée les refuse après les avoir ^sajrés, comme un tètement qui n'est pas fait pour elle. Le mot sttgacité vient enfin, et mon idée l'adopte comme son expression propre; et dors seulement, mais à l'instant, elle se

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manifeste dans mon esprit dans toute sa plénitode. Dans le calcul des quantités, si je cherche la différence des deux nombres 264 et 97^ ou la somme des deux nombres 433 et US, cette différence et cette somme sont des idées de rapports qui ne sont présentes à mon esprit que lorsque j'ai trouvé les expressiuns arithmétiques 167' et 384 : jusque-là je cherche, je tâtonne, je n'ai point d^dées. Encore un exemple, pris dans les choses les plus familières de la vie; nous éprouvons tous les jours le besoin qu'un nom^ un mot rappelle à notre esprit une personne que nous devons voir, un lieu où nous devons aller^ une affaire que nous devons traiter, et de là vient que très-souvent on se souvient vaguement d'avoir quelque chose à faire, ou une personne à voir tel jour et à telle heure, et que cependant on y manque^ faute d'un mot qui aurait remis l'esprit sur la voie, et rappelé Tidée précise de la chose que l'on doit faire, ou de la personne que l'on doit voir. Ainsi, Ton oublie les expressions et non pas précisément les idées, puisque Tidée se montre aussitôt que l'expression se présente. Les gens distraits^ et généralement ceux qui manquent de présence d'esprit, n'ont pas moins d'idées ou d'esprit que les autres, et même assez souvent ils en ont davantage ; mais ils ont les idées moins présentes^ parce qu'ils ont moins que les autres la mémoire des expressions; c'étaient les expressions, et non assurément la science et la doctrine, qui manquaient au célèbre Nicole^ lorsqu'il disait d'un certain docteur^ qui, avec moins de connaissances, avait sur lui beaucoup d'avantage dans la dispute : « Il me ^t dans le cabinet, 9 mais il n'est pas au haut de l'escalier que je l'ai confondu. > Nous pouvons^ en réfléchissant sur nos premières études, apercevoir clairement cette correspondance des mots et des idées. Un enfant qui apprend le latin^ lorsqu'il a une version à faire, a sous les yeux des mots dont il cherche les idées; lorsqu'il fait un thème, il a dans l'esprit des idées dont il cherche les mots. En cherchant le sens des mots latins dans le Dictionnaire latin-français^ il trouve les idées qui lui manquent, comme, en cherchant l'expression des idées dans le Dictionnaire français-latin, il trouve les mots qu'il désire. Jusque-là, il ne sait ni ce que signifient les mots latins^ ni quelle est l'expression latine des idées qui se montrent à son esprit sous des expressions de sa langue maternelle. Aussi l'on peut remarquer que les enfants qui annoncent le plus de talents et de dispositions réusissent- en général beaucoup mieux à faire des

SB L'BlPKBSnON VES IDÉB8. 485

Tefsions qu'à composer des thèmes. Un esprit vif et pénétrant doit se plaire plutôt à chercher des idées qu'à chercher des mots, parce qu'il peut, dès les premières phrases, deviner à peu près le sens d'un passage, et qu'il ne peut jamais, quelle que soit sa sagacité, deviner les mots d'une autre langue (4).

Ainsi, et je crois que cette comparaison mérite quelque attention, les expressions sont à notre esprit ce que le tain est à une glace. Sans le tain, nos yeux ne verraient pas dans le verre les images des objets; ils ne s'y verraient pas eux-mêmes. Sans les expressions, notre esprit n'apercevrait pas les idées des objets, il ne s'apercevrait pas lui-même; et Tidée, quoique présente, passerait en quelque sorte à travers Tesprit, sans hisser de trace, comme, sans le tain qui la retient, l'image des objets traverserait le verre sans s'y réfléchir. Et ici encore nous retrouvons ces deux expressions, réflexion et reflection, les mêmes au fond ( quoique l'orthographe moderne ait mis entre elles, pour la précision des idées, quelque différence), parce qu'elles signifient des opérations semblables dans les choses morales et dans les choses physiques.

Si je ne craignais même d'épuiser cette comparaison, je ferais observer qu'une glace non étamée offre, sous certains aspects, quelque ombre vague et sans couleur, et comme un fantôme des objets, à peu près comme notre intelligence, tant que le mot propre ne fixe pas l'idée avec précision, n'a que des aperçus vagues, confus, incomplets de ses propres pensées.

Je ne sais si les anciens n'avaient pas quelque notion de cette vérité, que ce qu'on appelle improprement Vart de penser n'est que l'art de revêtir les pensées de l'expression qui leur est propre, c'est-à-dire, l'art de parler pris dans le sens le plus étendu, lorsqu'ils donnaient au mot grammaire une acception si générale, et qu'ils y comprenaient presque toutes les sciences de l'entendement; mais cette vérité a été un peu plus développée chez les modernes. J.-J. Rousseau a dit avec beaucoup

(1) Chercher le mot d'une énigme ou d'un logogriphe n'est réellement que chercber une idée, et tout ce qui fait la difficulté de ces deux exercices de Tesprit et la différence de Tun k Taulre. cVst que dans Ténigrae on cberche k démêler Pidée an milieu de plusieurs autres idées souvent fort étrangères k la véritable, et que Tauteur vous présente pour vous embarrassc^r, et que dans le logogriphe on cherche k reconnaître Texpression sous les nombreuses décompositions qu'on lui a fait subir; en sorte que le logogriphe joue sur le mot, et Ténigme sur Tidée.

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de raison : « Ce sont là d^s idéts qai m peuvent slntiodniie

j> dans Tesprit qu'à l'aide des motoi et l'entendement ne les » saisit que par des proposiiions : ear, sitôt que l'imagination p s'arrête, Tesprit ne marche plus qu'à l'aide du discours; » ce qui signifie que les objets qui ne peuvent être représentés à mon esprit sous des images ne lui sont connus que par les expressions qui revêtent les idées que nous en avons.

M. Ouguald-Stewart, chef de l'école écossaise, dans son ouvrage de la Philoiophie de Vesprit humain^ dit aussi : « Pour » penser les genres et les universaux (c'estnàndire, aux idées » générales ou morales), les mqts sont indispensables... Il est » impossible, sans langage, de s'occuper d'objets ou d'événe- » ments qui n'ont point frappé les sens, p Haller dit la même chose dans ses Éléments de physiologie : a Lr esprit est tellep ment accoutumé à se servir de signes ou d'expressions qu'il » ne pense plus qu'au moyen de mots , et qu'il ne reçoit » les représentations des objets que des seules impressions B que les sons font sur l'oreille, excepté dans le petit nombre » de cas où une affection vive rappelle l'image elle-même ds » l'objet. D Ita assuevit anima gignis uti, uê mera per signa CO' gilet QC sonorum vestigia sola omniusn r^rum rtpraueniatioms animce offerant, rarioribus exemplis ejpceptii , quando affectus aliçuis imaginem ipsam revocat. Ainsi, suivant le oélèbre Haller, on pense au moyen des paroles, toutes les fois qu'on ne pense pas au moyen des images, et ce savant ne me parait s'étrs trompe qu'en ce qu'il fait pour notre esprit une habitude de ce qui est pour lui une nécessité; car les habitudes générales de l'esprit ne peuvent être que les nécessités de sa nature. Enfin, l'univers entier est dans ce sentiment, puisque, dans toutes les langues^ expression fidèle des pensées universelles, on dit s'entretenir avec soi-même, s'entendre soi-même, comme on dit s'entretenir avec les autres, être entendu des atUres, parce que c'est par le mémo moyen, je veux dire par le langage intérieur ou extérieur qu'on parle av^c soi-même ou avec les autres, qu'on s'entend soi-même, et qu'on se fait entendre des autres.

L'RuieuT âe^ liapports du physique et du moral semble s'écarter de ce sentiment, lorsqu'il dit d'une manière générale : a On peut penser sans se servir d'aucun idiome connu; p ce qui est vrai sans doute, tant qu'on pense par images et à des objets figurables, mais ce qui est faux, lorsqu'on pense à des objets qui ne peuvent être figurés à l'esprit sous des images : c'est ce que cet auteur n'a pas asse;( distipgué^ et de là

riaoaeBl lei owtiadieiioiis où il tombe dans la mena page, ff Un enfaBt^ ditril, avant d'entendre et de pari^^ la langue de » ses pèrea, a sans doute des ligures particulières qui lui

> servent à se représenter les objets de ses besoins, de ses f plaisirs, de ses douleurs; il a sa langue. 9 Rien de plus vrai s fenfant a la langue ou les signes de l'imagination, mdine avant que ses organes soient assez formai pour qu'il ait la langue de la saison on de rentendttDent> c'est-à-dire qn'il a les images des objets que ses yeux lui raM>ortent, avant de connaître le Qom de ces objets. Son père, sa mère, sont image pour son e&- |Hit; aussi, tant qu'il n'a pu apprendre à distinguer les objets l>ar la représentation fréquente des menées images, il donne Sfises indifféreinment le nom de maman, de papa à tou( homme, à tonte femme vêtus à peu près comme son père ou ai mère. Ses besoins, ses plaisirs, mâme ses douleurs, sont pour lui des images, parce qu'il les rapporte aux objeU qui sont l'occasion de ses sensations. De là son ardeur à demander §t à saisir les objets è l'occasion desquels il a reçu des sensar lions agréables, et son empressement à éloigner de lui ceux qui ont été Toccasion de ses douleurs, et qu'il regarde comme b douleur même. Ainsi; il s'irrite contre le vase dans lequel on lui a ser^i une bojsson amère, ou contre la pierre qui l'a fait tomber, comme si l'amertume était le vase, ou que le mal qu'il s'est fait en tombant f&t la pierre elle-même; ainsi, il «nbsasse avec ardeur et afiection la boite où il a trouvé quelque chose qui flatte son goût, et il confond la sensation qu'il a éprouvée avec la boite qui en a été l'occasion. On voit même que les mères et les nourrices entrent tput à fait dans ce sentiment, lorsque, pour apaiser un enfant, elles injurient» elles châtient qiielquefois devant lui les objets innocents qui ont été l'occasion de ses peines. Pour l'enfant qui naîtrait privé de la vue, les sons même inarticulés ou le tact seraient les signes qui lui rappelleraient à la longue les personnes on les choses : il verrait, en quelque sprte, les hommes par le sens de l'ouïe, comme on peut dire que les sourds les cut tendent par les yeux. Ainsi, pour un aveggle-né, un homme n'est qu'une voix, et pour un sourd qu'une mécanique. La musique est propreinent la langufi des sons; chantée, elle en est la langue parlée et notée, la langue écrite. Aussi, deux lignes plus bas, l'auteur des Rapports dit expressément : q Je

> le répète, sans signes il n'existe pas de pensée; » et ailleurs, généralisant cette proposition, il ajoute : a Un peuple dont la

18S u l'ixpbbssion dm min.

» langiie est bien faite doit néceMaireineiit à la longue se dé » barrasser de tous ses préjugés... Un peuple dont la langue » est* mal faite ne parait guère pouvoir franchir certaine » bornes dans les sciences et dans les arts... Ce n'est jamai: » sans que la langue s'améliore sensiblement qu'il fait de ' » progrès réels. » Ainsi y un peuple dont la langue est ma

faite ne peut pas faire de progrès^ et il ne fait pas de progrè sans mieux faire sa langue. La contradiction est évidente toutes ces propositions, qu'on retrouve dans tous les ouvrage de la même école, sont louches et sophistiques. Un peuple ni fait pas des progrès parce qu'il améliore sa langue, mais i améliore sa langue parce qu'il fait , ou lorsqu'il fait des pro grès; la langue n'est pas la cause de ses progrès, elle en es le résultat et l'indice. Il parle avec plus d'exactitude, parc , qu'il pense avec plus de justesse. Encore faut-il distinguer 1

\ langue de l'imagination et des arts de la langue de l'entende

ment et de la morale. Lorsqu'un artiste ou un physicien in ventent ou découvrent^ l'un un nouveau procédé dans le arts, Tautre une propriété inconnue de la matière, ils donnée à leur invention ou à leur découverte un nom particulier c nouveau, au moins par son acception. L'art s'est étendu, et 1 mot dont il a enrichi ou allongé la langue en est la preuve mais dans la morale, je veux dire dans la morale chrétienne malheur au peuple chez qui l'on invente des mots nouveaux car de nouveaux mots expriment de nouvelles idées, et d nouvelles idées, dans la morale du christianisme, sont de idées fausses et perturbatrices de la société. Alors le peupl se détériore, loin de s'améliorer, et sa langue se corrompt ai lieu de se perfectionner. Il me serait aisé de fournir la prenv de l'un et de l'autre, si je voulais mettre sous les yeux du leo teur le nouveau vocabulaire de la langue révolutionnaire, e en faire voir la correspondance intime avec nos folies et no désordres; et même, sans parler de ces temps odieux, je de manderai si la langue que les nouveaux moralistes veulen nous donner t^t mieux faite que celle que nous avions reçu de nos pères, celle qu'avaient parlée Pascal, Bossuet, Massil Ion , Bourdaloue , Fénelon , Labruyère , et s'il nous faudr désormais en effacer les mots Dieu, âme, religion, etc., don l'imagination de quelques peuples a pu, défigurer l'acception mais dont la raison de tous les peuples a retenu le type gêné rai, malgré l'altération locale de formes. Non-seulement l'homme pense aux objets matériels pai

i/lxni8iioii im Intel. IM

limpreseion qu'il en reçoit aetuellemenl cm qu'il en a reçue, impressicm qui est image, son, odeur ou savenr^ etc., selon les (H^fAoes par lesquels ces impressions parviennent à son Ame, et les images qu'elles produisent, ou les sensations qu'elles excitent; non-seulement il peut rendre ces impressions par le geste, le dessin, les mouvements indélibérés; mais il peut réfléchir sur ces impressions, observer les qualités des objets qui les font naître, et les comparer entre elles, c'est-à-dire qu'il peut étudier les rapports que ces corps ont entre eux on avec son propre corps. Or, cette faculté de saisir des rapports^ même entre des objets matériels, réside dans l'entendement et Don dans l'imagination; car, si l'imagination voit les corps qui sont extérieurs et font image, l'entendement pénètre leurs rapports qui sont immatériels, et ne peuvent être figurés indépendamment de l'objet; et c'est proprement rétendue m* teliigiàle du P. Malebranche.

L'homme a donc exprimé dans la langue propre de Tenten» dément, ou par la parole, les objets même figurables, et las rapports qu'ils ont entre eux et avec lui. Hais comme l'entendement tend toujours à généraliser, il simplifie, en traduisant dans la langue qui lui est propre, les signes de l'imagination on les images, et il nomme, d'un seul mot, toutes les parties dont un corps est composé, tous les individus d'une espèce, toutes les espèces d'un genre, et même la collection entière des individus, des genres et des espèces. Ainsi, si l'imagination veut se figurer un arbre, un cheval, elle est obligée d'en voira la fois toutes les parties, et, si elle veut les dessiner, de les parcourir successivement. Si elle voulait figurer cent chevaux, cent arbres, elle serait obligée de figurer, l'un après l'autre, cent individus du genre des arbres ou de celui des chevaux; si elle voulait figurer tous les animaux, il faudrait qu'elle les fit comparaître tous devant elle ; enfin elle ne pour rait jamais imaginer ni figurer à la fois tous les êtres créés, au lieu que l'entendement, parlant sa propre langue, dit, un cheval, un arbre, cent chevaux, cent arbres, les animaux, les végétaux, l'univers, et par ces seuls mots il exprime simultanément toutes les parties du cheval ou de l'arbre, tous les individus qui composent le nombre de cent chevaux ou de cent arbres, tous les végétaux, tous les animaux qui peuplent l'univers, tous les êtres qui composent le monde, et le monde luimême avec les êtres qu'il renferme. Telle est même la force mervàUeuse de cette faculté de simplifier par la parole, et

confléqaemraeiit par la pansée, que le mngulier^ daiM le non des objets matériels et composés de pluralité de paiiies oi d'individus, a pour les nommer plus de fopce roéuie que 1 pluriel^ et que le chêVûl, Varkre, ei^prime plutôt Te^ce en tière que les chevaux ou les arbre$.

Ainsi, pour en donner un autre exemple , rimagination q peut se figurer cet objet matériel qui seK h rbabitetion d l'homme, sans se figurer des murs, un toit, des portas, des U Détres, un escalier, des appartements,différ^i)t$ étages, ete. , etc et ne pourrait le figurer au dehors par le dessjn sans que i'œ et la main n^en parcourussent péniblemeiit toutes lea partiel L'entendement, au contraire, saisissant tous les rapports qu'pi entre elles les différentes matières qui entrent daaa la cm struction d'un édifice, et ceux qu'il a avec nos be|iûi^s poi Tusage auquel nous le destinons, nomme cabane, chaumèr maison^ hôtel, palais, et, par ces seuls mots, exprime à 1^ fo et l'ordonnance extérieure et intérieure d'une babitalion, et I rapport qu'elle a avec notre condition et qos besoins.

Outre la faculté que possède l'entendement d^exprimer ps un mot simple la totalité des parties qui entrent dans la con position d'un corps animé ou inapimé, natif ou factice, il encore celle d'abstraire ou de séparer par la pensée des coq eux-mêmes, les accidents ou attributs qui en sont pbysiqui ment inséparables, et de nommer par un seul mot la collectic ou la totalité de ces attributs. Ainsi, tandis que l'imaginatic ne peut se représenter les couleurs, les saveurs, les étendue les figures, qu'attachées en quelque sorte au corps qui en e le sujet et qu'elles modifient, l'entendement nonune blancheu aeiditéy longueur, rondeur^ etc., et par ces mots, il exprime collection des corps blancs, acides, ronds y ete. y et exprin ainsi, non des idées, mais des images, ou des sensations a! straites et composées, et des accidents qui ne peuvent réell ment ou physiquement subsister indépendamment des cor| ou Aeissukstanees, auxquels il sont unis.

Ainsi, les expressions ordrcy sagesse, justice, etc., repi sentent des idées générales ou simples. Les mots blancheu odeur ^ longueur, etc., expriment des images généralisées abstraites d'un grand nombre de corps. De là vient qu'on i peut employer les premiers qu'au singulier, et qu'on ne pe dire les ordres, les sagesses, les justices, comme on dit 1 longueurs, les odeurs, parce que les accidents des corps soi purement relatiC^, et qu'il peut y avoir plus ou moina de blsi

Ghaor, de lonpifliir^ d'odeur, daos des corps blsiies, éUmAm, odorants; au iiaii que la sagesse. Tordre et la justice sont des attributs absolus de Tétre esseptiellement parfait, et qui sont ou ne sont pas : car ee qui serait plus ou moins que juste et que sage ne serait ni juste ni sage, et si Ton peut dire des hommes qu'ils sont justes, qu'ils sont sages, et qu'il y a de l'ordre dans la société humaine, on doit dire de Dieu qu'il est ordre, sagesse et justice.

Ia métaphysique moderne a confondu trop souvent les idées générales avec les idées généralisées ou atetraites, et elle a> contre toute raison, placé des généralités dans la physique, qui procède par abstractions lorsqu'elle sépare les qualités des corps euK-mémes, et qu'elle nomme Téteadue, l'espace, le mouvaient, et placé des abstractions dans la métaphysiquei qui ne eousidère que des généralités, l'ordre, le pouvoir, la justice, la force, etc., attributs nécessaires de TÊtre suprême, qui ne sont fixés ni à un temps ni à un lieu. Il fallait que Cou^ diilac eût d'étranges notions sur tous ces objets, lorsqu'il dit ; a Lbs bêtes ont des idées abstraites... Ce qui rend les idées gér 8 nérales nécessaires, c'est la limitation de notre esprit. Dieu B n'en a nullement besoin, et s|i connaissance comprend tous B les individus, b D'où il est évident que cet écrivain n'entend par généralités qu'une totalité ou collection d'individualités, ei qu'ainsi^ à ses yeux, la justice» par exemple, n'est que la collection des êtres justes : conune s'il n'y avait pas une justice^ même quand il n'y aurait pas sur la terre un seul homme juste.

Ainsi, toutes nos pensées et toutes leurs expressions sont, ou des idées de vérités générales, ou des Jmages des corps ou faits physiques, ou des abstractions qui ne sont ni des vérités, ni des faits, ni des idées proprement dites, ni des images, mais qui tiennent à la fois des unes et des autres, puisqu'elles sont généralisées dans leur expression, et particulières ou physiques dans leiur origine. Ces abstractions sont une pure créer tion de noU» esprit, et c'est ce qui les a fait nommer des étrei de raison.

C'est une opération de l'esprit sur les qualités des corps, à peu près semblable à celui quil fait par V analyse (algébrique) sur \e& quantités. Dans l'une et dans Tautre, il observe les qualités ou calcule les quantités, à l'aide d*expressions générales, et qui par elles-mêmes ne représentent rien de réel et de particulier.

Dansée qu0 nous av^ns dil de (a nécessité de Vexpression

192 DB L'XXP&S8810N DBS IIMÉB8. .

pour la manifestation ou la présence même mentale d'une idé< c'est-à-dire^ pour la représentation d'un objet qui ne tomt pas sous les sens Pt ne fait pas image^ on peut trouver u moyen d'accommodement entre les partisans des idées innée et ceux qui ne veulent que des idées acquises par les sens, o des sensations transformées : l'idée est innée^ son expression e acquise. Si l'idée ne précédait pas dans l'esprit l'expressioi jamais on ne pourrait nous faire comprendre le sens des mot et nous n'entendrions pas plus les mots ordre et justice, qi nous n'entendons des mots forgés à plaisir. La seule difTéreix

i entre les mots ordre et justice et les mots cabricial, arci, tk

ram, du Médecin malgré lui, est que les premiers présente!

r une idée, et que les autres n'ont aucun sens^ c'est-à-dire^ r

présentent aucune idée. Donc l'idée existe avant le mot qi la rend présente. D'un autre côté l'expression est aequisi puisque nous apprenons à parler et que nous ne parlons p sans l'avoir appris; mais cette expression^ tout acquise o adventive qu'elle est, est absolument nécessaire à la représeï tation, môme mentale^ de l'idée^ et jamais nous ne pourrioi nous entretenir avec nous-mêmes de la beauté de Tordre < de la vertu , si nous n'avions pas dans l'esprit les expressioi qui les représentent, ni en entretenir les autres sans leur faii entendre les mêmes expressions.

Ainsi, l'idée est nécessaire pour que le mot signifie quelqi chose et soit proprement une expression, et l'expression e tout aussi nécessaire pour que l'idée soit sensible à Tespri Mais l'idée est universelle, donc elle estna^it;^ ou innée; l'e] pression est locale et différente dans les diverses langues, don elle est acquise. Ainsi, l'on peut dire que l'idée est à la fo innée et acquise, innée en elle-même, acquise dans son exprei sion; et dans ce sens, tout, dans l'homme, et même la vi( est à !a fois inné 'et acquis. Son esprit est inné ou natif, et acquiert, par l'étude, la réflexion et ses communications ave les autres esprits, de la force, de la justesse et de i'étendm La vie est innée ou native, puisqu'elle commence avec 1 naissance; elle est acquise, puisqu'elle se continue ou plut( se renouvelle à chaque instant , et dès le premier instant, p^ l'assimilation qui se fait en nous des substances qui Ten tretiennent (1).

(i) MM. Gall et Spurzheim ont fait un ouvrage sous le titre : Det dispc siiions innées de Vàme et de l'esprit^ dans lequel ils établissent que toute

m L'BXPBBSSIOlf DBS IDÉES, 193

L'idée n'est donc pas une sensation transformée, car que serait une sensation d*ordre ou de justice? Je ne pense pas avoir d'autre sensation de justice que celle d'une action juste ou injuste qui frappe mes sens. Mais, lorsque je vois le meurtre d'un homme^ par exemple^ ne faut-il pas que j'aie dans l'esprit, antérieurement à cette sensation^ des notions du juste et de Tinjuste, pour savoir dans quel rang je dois placer cette action et s*il faut la regarder comme un crime ou comme un acte légitime de pouvoir public, ou de défense personnelle T On ne soutiendra pas sans doute que l'expression toute seule crée l'idée, car alors on pourrait dire, avec quelques philosophes, que Texpression d'un corps sur nos organes crée le corps lui-même. Et d'ailleurs, si l'expression toute seule était l'idée, pourquoi des idées partout les mêmes seraient- elles nommées par des expressions si différentes, et comment le mot hiiligkeit ferait-il naître dans l'esprit d'un Allemand la même idée que le moi justice fait naître dans celui d'un Français?

Les idéologues modernes qui ont soutenu, comme une maxime fondamentale» que toutes les idées viennent des sens, et qui ont opposé ce principe à l'opinion des idées innies, ont méié ensemble, et ce n'est pas la seule fois, Terreur et la vérité, et n'ont pas mieux développé l'une que l'autre. Ils ont confondu l'idée et son expression, l'opération de l'âme et celle des organes^ opérations distinctes, quoique inséparables^ et différentes, quoique indivisibles.

11 y a, au reste, peu de mérite à se ranger, dans cette question, du parti de Descartes, de Fénelon, de Malebranche et de Leibnitz contre Locke et Condillac, et à braver, ainsi accompagné, le ridicule qu'on a voulu jeter sur la question des idées innées, condaumées sans avoir été entendues. Ceux qui ne veulent rien voir dans l'univers au-dessus de l'homme, ni rien dans l'homme au delà de ses sens, ont feint de croire que les partisans des idées innées les regardaient innées comme le sont les besoins naturels ou natifs qui sont nés avec nous; en sorte que, dans cette hypothèse, un homme ne pouvait pas plus ne pas avoir Tidée de Dieu que la sensation de la faim ou de la soif, et que ces idées devaient être dans tous les hommes aussi involontaires, aussi présentes, aussi sensibles, aussi actuelles, en un mot, que ses besoins.

Me (UspositioBS intelleetueUes sont imnéêê^ el le maiiilesteDi |Mir les or^ guet persoimelt.

IM

DB L'ËXniSSStOK tÊÂ IDÉES.

Il ne fallait cependant que lire ce qu'en dit Descârtes pdur éloigner tout sout^çon d'une interprétation ^mblable. Voici comme s'exprime sUr ce sujet le ptemier de nos philosophes^ lett. XGix : 0 Quand j'ai dit qlie l'idée de Dieu est naiureilement 9 eri nous ^ je n'ai jamais entendu^ sinon que la nature a tn'iÈ m en nous une faculté par laquelle nous pouvons connaître 9 Dieu ; mais jamais je n'ai écrit ni pensé que de telles idées t fussent actuelles, ou même qu'elles fussent des espèces dis- 1^ tinctes de la faculté même que nous avons de penser; et n même je dirai plus, qu'il n*y a personne qui soit si éloigné 0 que moi de tout ce fatras d*entités scolastiques; en sorte que u je n'ai pu m'empécher de rire, quand j'ai vu le grand nombre ii de raisons que Itegius à fartiassées avec un grand travail poui V montrer que les enfants n'ont point la connaissance actuelle i^ de Dieu tandis qu'ils sont au ventre de la mère... Quoique 1» l'idée de Dieu soit tellement empreinte dans nos âmes, qu'il » n'y a persontie qui n'ait en soi la faculté de le connaître^ n èela n'empêche pas que plusieurs personries n'aient pass^ » toute leur vie sans jamais se représenter distinctement cette à idée, h Aussi le savant éditeur des Pensées de Descartes, fei M. l'abbé Emery, remarque sur ce passage que <r cette explii eatidn fait tomber absolument la plupart des objections qu( t l'on a proposées avec tant de confiance contre les idée 9 innées, a

Ainsi les idées innées, selon Descartes et ses disciples, qn sont des idées qui sont en puissance dans Tésprit de l'homme é^est-à-dh'e^ des idées que l'homme peut, par une faculté na turelle, apercevoir dans son esprit, au mo^en de certaine conditions requises pour cette perception mentale, leSquelle Conditions sont là cotitiàissance des expressions qui revêten ëi nomment ces idées; en sorte qU'ttri peut dire qti'il n'y < point d'idée innée sans expression accise.

Ainsi, pour donner iitte dernière intnge, mais bien sensible de la fonction de l'esprit et de celle des organes, dàtïs le rap port nécessaire de l'idée et de son expression, Pentendennen est comme iln papier écrit arec une eau sans èonleur, sui lequel l'écriture ne détient visible que lorsqu'on frotte le pa pier avec nne autre liqtleur. On peut dire que sur ce papie l'écriture est innée en quelque sortes puisqu'elle eitistait avan de paraître, et qu elle a précédé le moyen employé pour h rendre visible; on peut dire qu'elle est acqmej puisqu'elle m se montre que sous la condition et au moyen dé la liqtteu:

n ti'Bzmssioii bis mtUi 105

qu'on y ajoute; et cette comparaison me parait (fautant plus jttste^ qu'elle est prise dans une opération tout à fait analogue au sujet que nous traitons.

Ainsi^ quoique nos idées ne soient pas innéêêf dans le sens que Técole ancienne Ta peut-être entendu^ il n'est pas moins mi que la loi de Dieu, et généralement toutes les vérités morales sont, comme dit saint Paul, écrites dans le cœur de rbomme^ opt» legis scriptnm in eordibiu nostrù, où elles attendent que la parole transmise à chaque homme par la so^ ciété, suivant les lois générales du Créateur, vienne les rendre visibles pour l'esprit. Fides ex etuditu^ la foi vient de l'ouie (1), dit le même Apôtre. Il n'y a même qu'à se rappeler la suite de eepassage, pour se convaincre que l'Apôtre ne Ta pas entendu autrement ; Tettimonium reddente Ulis eonscientiâ ipsonm et inter tè eogiiationibus aecusantibus aut etiam defendentibus ; car il est évident que ce long entretien avec êoi-même, ce com^ bat intérieur de pen$iee qui ^accusent réciproquement ou se i^tifient, ne peut avoir lieu sans un discours mental et sans la présence intérieure de la parole^ qui réalise les pensées, et permet à l'esprit d'en faire le sujet de ses méditations:

Cest cette nécessité de la parole transmise par la société dés êtres intelligents pour donner à notre esprit la faculté de lire les propres pensées, ses pensées gravées au fond de notre être, qui a fait dire à un Père de l'Église que, si un hoinme juste, isolé de toute société^ et sans communication avec des êtres intelligents^ n'avait pu recevoir aucune connaissance de la loi de DieUi Dieu lui enverrait un ange pour l'en instruire^ pl&tôt que de le laisser dans Tignorance. Quomodo audient, dit nint Paul, sine prœdicmte? Et ce qui n'est qu'une supposition i l'égard d'un individu^ se vérifie tous les jours dans l'instruc-' ion des peuples sauvages par les missionnaires.

Alnsi^ la parole, faculté organique ou corporelle, peut doue ^ regardée en quelque sorte comme le corps de la pensée^ ^ le moyen par lequel la pensée humaine est réalisée, ou rendue sensible^ soit pour l'oteille par la parole verbale> soit lux yeux par la parole écrite;- La /7dro/e est dohc le corps dé la ^sée... V intelligence prend donc un corps dans la parole i.. Le lecteur à qui les dogmes du christianisme ne soût pas

(t) Le coDdle de trente, sl'ssioii Vl, Chapitre vi, dit la même chose : t Les adultes se dispdèent & la Jûstiee, lotsqil'aidés i^ar la g^ce, et cMi- > eevaiit la fol par rouIe. «le. »

196 SB L'BXFEBSftOïf DBS IIXÉES.

étrangera, en faisant l'application de ces propositions à qu'ils nous apprennent des opérations de la suprême intel gencê, et de ses relations extérieures avec la société humaii reconnaîtra sans peine^ sous des expressions identiques, ( mystères semblables dans des ordres différents de vérités; en retrouvant les notions de la plus haute philosophie d: les croyances les plus familières de la religion chrétienne ne sera pas étonné que l'homme^ fait à P image et à la ressi blance de la Divinité, offre en lui-même une empreinte comme une copie de son modèle.

Ainsi, la parole reçue et transmise par les organes de l'ot de la vue, de la voix, à l'aide de milieux matériels, l'air oi lumière, supposé la matérialité de notre être. L'idée, qui autre chose que l'expression, en prouve toute seule laspirit lit^, et la correspondance merveilleuse de l'idée et de l pression, nous montre jusque dans l'opération la plus intel tuelle de notre nature, l'union mystérieuse de rinielligenc des organes, l'intelligence qui fournit Fidée, sans laqu l'expression ne serait qu'un son vide de sens, les organes fournissent l'expression sans laquelle l'idée ne serait perc tible ni pour nous ni pour les autres, et serait pour eu: pour nous comme si elle n'était pas; et encore ici nousreti vons Vintelligence servie par les organes, et senie par la i nifestation même intérieure de la pensée, comme elle i pour l'accomplissement extérieur de l'action.

Ainsi, si la raison de la faculté d'exprimer ses idées ps parole, faculté organique ou matérielle, se trouve dans Vo nisation, la raison de l'idée elle-même, faculté d'un a genre, doit être cherchée ailleurs. Il n'est pas possible, confondre entre elles les notions les plus distinctes, d'attril à une même cause des effets si différents. Si je parle par organes, je ne pense pas par mes organes, à moins de sout que la pensée et son expression ne sont qu'une seule et m chose, ce que personne n'oserait avancer, puisque la m idée se produit, dans les diverses langues, par des express si différentes; et cela prouve que l'esprit est simple et un que les organes, composés de parties, peuvent recevoir habitudes différentes et être diversement modifiés.

Ainsi, et je finis par cette similitude, la pensée, pou montrer, attend, dans l'esprit, l'expression qui doit la duire, comme dans la génération des animaux, le ge attend, pour éclore, la liqueur qui doit le féconder; et (

BS l'expression DBS IDÉES.

>rtainement cette grande et vraie analogie qui a fait appliquer ins les langues modernes, à l'opération intellectuelle, les lots conception, production, génération des idées, pensée tonde, etc. Je présente au lecteur cette dernière observation, rec d'autant plus de confiance, que les inductions tirées du ngage usuel, expressions des pensées universelles, et par )la même de la nature des êtres, sont, en morale, la plus »lide dé toutes les bases de raisonnement. Je me hâte de sortir de cette métaphysique, où la physiologie odeme m'a entraîné, en donnant pour base à ses systèmes ir l'organisation , comme cause productive de la pensée , le stème d'idéologie qui veut que toutes nos idées viennent des ns, et ne soient que des sensations transformées. D a donc liu expliquer cette proposition et la combattre. Mais c'est une justice commune à tous les savants de cette école de se aindre qu'on leur réponde avec de la métaphysique, lorsqu'ils \ parlent , disent-ils, que de physique ; il est plus vrai de dire l'ils pensent physique, et qu'ils parlent morale et métaphy- ]ue, et même ils ne peuvent remonter, comme ils le font, à cause première de l'homme et de l'univers, et au principe \ nos déterminations, sans entrer sur le domaine de la metalysique, qui est proprement la science des causes et des prinpes, comme la physique est la science des faits et des effets. On pourrait, après ce que nous avons dit de l'Ame, comme use unique de la pensée, soit idée, soit image, soit sentient, examiner la part que le cerveau a ou parait avoir, tmme moyen, à l'opération intellectuelle; mais ici nous toulons aux limites du monde moral, le voile ferme le sanctuaire, sans doute il ne se déchire qu'à la mort. Les impressions que )s organes reçoivent des corps extérieurs, et dans lesquelles >tre Ame aperçoit des images ou éprouve des sentiments, les •pressions que nos organes entendent, et avec lesquelles ou ms lesquelles notre âme perçoit ses propres idées, sont des loses matérielles, ou dans le corps qui les excite, ou dans )rgane qui les reçoit, ou dans le milieu qui les transmet; et parole elle-même n'est qu'une modification de nos organes, ansmise à l'air et portée à notre oreille. Le cerveau, organe latériel aussi, recueille toutes ces impressions par le moyen 3s nerfs qui y aboutissent, et qui rayonnent des divers organes l'organe cérébral. Jusque-là on aperçoit quelques rapports itre des agents semblables et tous matériels; mais comment et par quel moyen, dans cette impression transmise au

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im L*winaasi!M vn n^tst.

cerveau^ l'âme voit-elle une image ou éprouve-t-elle un sent mentt Comment ^ dans cette expression recueillie et peDs< dans le cerveau, Vàme perçoit son idée.? On l'ignore, et m doute on l'ignorera toujours. Entre le cerveau et rftme, que 4ue intimes que soient leurs rapports^ il y a rinfini, et aucui expérienoe^ aucune connaissance ne peut combler cet intc vaile. Il faudrait que Tesprit pût s^penêer lui-même ; et eomn nous ne pouvons juger les dimensions et le poids d'un oor qu'en les comparant fe une mesure fixe et à un poids détermin BOUS né pouvons sans doute connaître notre propre esp qu'en recourant à l'intelligence absolue. C'est cette néeessit sentie par les meilleurs esprits, qui a donné naissance a divers sjfstÀmes par lesquels les philosophes les plus célèbi ont voulu expliquer le mystère de l'union de Tàme et du cor] «Les philosophes, aussi bien que le peuple, dit Fontene s dans VSlogê de Leibniti, avaient cru que l'âme et le eoi » agissaient réellement et physiquement l'un sur l'autre. D » cartes vint, qui prouva que la nature ne permettait po a cette sorte de communication véritable, et quils n'en p( a valent avoir qu'une apparente, dont Dieu était le n » diateiir. »

Malebranche saisit cette idée; il la développa et cherehi expliquer le mode de cette communication par Tintermédia de la Divinité. « On croyait, continue Fontenelle, qu'il m avait que ces deux systèmes possibles; Leibnits en imag a un troisième. 6a manière d'expliquer l'union de l'âme et m corps, par une harmonie pro^tablie , a quelque chose dl 9 prévu et d'inespéré sur une matière où la philosophie m a blait avoir fait les derniers efforts, d Une nouvelle philosopl bien différente de celle dont parle Fontenelle, est venue f poser un autre système. Pour mieux expliquer l'union de 1 telligenoe et des organes > elle confond ensemble l'âme e corps; elle fait de l'âme une simple faculté du corps, com le mouvement, et n'y voit que le produit final de l'organisati Les philosophes de l'autre siècle. Descartes, Malebrancl Fénelon , Leibnitz , expliquaient l'homme avec des voler actuelles ou antécédentes de la Divinité; les philosophes nMre l'expliquent avec les forces de la matière. Les systèr des premiers pourraient se traduire en poésie (i), parce ( les idées de la Divinité, qui en sont le fonds, étant les {

(1) H. Delille a rendu ea beaux Tsra quelques idées de LcUmitt.

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