CHAPITRE IH
DK L*0R]61ME Dfi LÉCRITURB.
L'bamaie en naissant entouré de prodiges, et prodige luimême, admire bien moins ce qui est merveilleuiL que ce qui lui paraît nouveau. Qu'un homme industrieux invente une encre indélébile ou un papier incombustible^ on s'extasie sur les {H'ogrès des arts et l'industrie de Thomme, et presque personne ne réfléchii à l'art miraculeux de donner une figure, une couleur, un corps enfin à la pensée. Cet art, dont le seul énoncé présente la plus étonnante contradiction que l'esprit puisse apercevoir entre deux objets, se confond, dans nos souvenirs et nos habitudes, avec les occupations puériles de l'enfance et les pratiques les plus vulgaires de la vie , parce que nous l'avons appris dans le premier âge, et que tous les hommes^ même les plus bornés, sont capables d'en acquérir la connaissance ; et l'on a bien plus remarqué l'art de multiplier l'écriture par l'impression que l'art de fixer la parole par l'écriture, et comme le dit un poëte :
De p^Bdre la parole et de parler aux yeai.
Cependant l'art d'écrire offre à la méditation quelque chose peut-être de plus incompréhensible encore que l'art de parler. La parole n'exprime que la pensée et se confond avec elle. L'homme ne prend point hors de lui les moyens de se faire entendre : c'est avec ses seuls organes et sans rien d'accessoire ni d'étranger, qu'il rend sensible son opération Intel-
kctoeUe; ei «a parole «6t hiihiiiAine, M»n cKpressk»!! et aea image. Hak récôture exprime à la fois la peasée et la parole : elle les grave sur des joaatièrea insensUrfes ; et c'est au noyett de ces interprètes muela et sourds, que l'hoaaiiie rend vistt>le et palpable (car les avevgies lisent par les doigts) ce qu'il y a en BOUS, et méoie ^lans ronivers, de plus invisible et de plus jmpalpd)le> la pensée; qu'il rend fixe, permanent, tranapoi»taUe, ce qu'il y a de fàus mobile et de plus fugitif, la parole; et (}u'il renottveUe en quelque sorte le prodige de la créatioi^ qui est une vaste penaée icttdue visible, et eoamie l'écrîUMnB d'une grande panrie.
Aussi le premier des philosophes comme des orateurs ro- Huiosy réflécbissaAtàcetartBierveiUeiix, s'écnedansuntraB»poit d'admiratimi : « Il n'appwtenait pas sans doute à nodre » sature tenestre et naorteUe, celui qui, le premier, renferma 9 sous un petit nombre de caractères les oosibmaisons infinies 1 de sens articulés que peut former la voix humaine ; » er Adene téi terrmâ mertaiique nattirâ ewwreius is videtur, qui Mmos vocis, qui infiaiti videbeniur, paitcis litterarum notis ierminavit?
Cette pensée d'un des meilleuffs esprits de l'antiquité servira d'épigraphe, ou, si l'on veut, de texte à ce chapitre, dans 1^ qud nous nous proposons d'examiner , i"* si Thomme a pu inventer l'art d'écrire ; S*" si l'art d'écrire lui était nécessaire ou s'il est tel qu'il ne pût exister sans l'écriture ; 3"* enfin ce que les philosophes ont pensé de son invention, et ce que l'histoire ou la faUe <xit dit de Tinventeur.
Hais avant de pénétrer plus avant dans le mystère de l'art d'écrire, il faut remarquer la différence de l'écriture des sons, qui est la nôtre, à l'écriture hiéroglyphique, dont quelques savants ont voulu la faire dériver.
L'écriture hiéroglyphique, en usage dans Icrs premiers temps de la société, était un dessin d'objets sensibles , image d'un faitnuriériel ou emblème d'une vérité morale. Ainsi, on repréientait une armée par un arc et un bouclier, la Divinité par un œil, un conquérant par une épée. Nousrmémes nous écrivons en hiéroglyphe, lorsque nous représentons l'Espérance sous la figure d'une femme appuyée sur une ancre, et que nous donnons à la Justice, personnifiée sous les traits d'une vierge, un glaive et des balances. Hais ce dessin d'images est ce qu'il y ft de plus éloigné de notre écriture par la décomposition des sons. Ce dessin est & l'écriture des sons précisément ce que les
190 VB l'oaioinx db l'écutuib.
gestes sont à la parole^ et l'on peut même dire qu'il est récriture des gestes^ puisque le geste n'imite et ne peut imiter que des objets sensibles. « L'écriture , dit Duclos, était dans cet » état (il parle de celle des Égyptiens et des Chinois), et n'avait » aucun rapport avec récriture actuelle. »
En effet, j'aperçois le rapport des armes aux combattants, d'un œil toujours ouvert à la Divinité qui voit tout et qui veille sans cesse sur son ouvrage, d'une épée à un homme qui soumet tout à l'empire de la force , du glaive et des balances à l'éminente fonction de peser les intérêts des particuliers et de venger la société ; et l'ancre qui retient le vaisseau contre l'agitation des flots est un emblème ingénieux et juste de l'espérance qui soutient l'homme dans les peines de la vie. Mais qu'y a-t-il dans les mots armée, divinité y conquérant, espérance, justice, ou dans leurs équivalents en quelque langue que ce soit , qui représente en aucune manière l'objet qu'ils exprimeut? « L'écriture, dit Duclos, cette invention merveilp ieuse de composer de vingt ou de trente sons cette infinie » variété de mots, qui, n'ayant rien de semblable en eux-mêmes » à ce qui se passe dans notre esprit, et moins encore aux objets » qi/ils expriment, ne laissent pas d'en découvrir aux autres > tout le secret. »
L'ar d'imiter les objets sensibles se présente de lui-même à l'homme, parce que le modèle en est partout sous ses yeux, et qu'il a un penchant naturel à les figurer. Celui qui voit l'ombre d'un corps se projeter sur une surface plane n*a qu'à en sui^Te les contours pour avoir les premières notions et même les premières règles du dessin. Effectivement le dessin, dans le premier ftge de l'homme et l'enfance de l'art, n'est que contours et linéaments sans ombres, et il n'est pas étonnant que le genre humain ait imaginé dans son enfance ce qui fait encore l'amusement des enlants et des sauvages.
Les premiers peuples écrivirent donc leur histoire avec des autels, des tombeaux et des pierres qu'ils élevaient dans les déserts. Hais lorsque , plus avancés dans leurs connaissances» et agités par plus d^intérêt et d'événements, ils voulurent transmettre des souvenirs plus distincts et plus circonstanciés , ils furent sans doute arrêtés par Timpossibilité de copier au naturel les faits ou les emblèmes de vérités dont ils voulaient perpétuer la mémoire et conserver la tradition. Ils se contentèrent d'en dessiner les principaux traits. Ainsi , ils représentèrent toute une armée par un arc et un bouclier, instruments né-
DB L'OUGniE 1H5 L'ÉCllITnitB. IStl
S do combat; ragricnlture; par un outil de labourage; les crues du NU^ par une mesure de hauteur; la Divinité, par un œil, symbole de prescience et de providence^ etc. Ce fut un dessin par abréviation, et comme une écriture lapidaire. C'est ainsi que, même avec l'écriture des sons, les inscriptions anciennes suppriment dans les mots le plus grand nombre des lettres, et ne les écrivent le plus souvent qu'avec la première etladeniière du mot, ou même seulement avec la lettré* initiale. Les figures des hiéroglyphes, confiées à la pierre et au mubre, se conservèrent; mais les souvenirs et les connais* sancesse perdirent avec les institutions de l'antique Egypte > et peut-être aussi, par Tusage d'une autre écriture, ces dessins devinrent des énigmes pour le vulgaire; et comme il est naturellement porté à voir des choses mystérieuses dans tout ce qu'il ne comprend pas, qu'il savait par tradition que les prêtres avaient été les dépositaires de ce secret, et qu'il voyait les murs des temples chargés de caractères hiéroglyphiques, cette écriture inconnue ne fut plus pour lui qu'une écritiu*e sacrée; ces figures bizarres lui parurent autant d'emblèmes et de caractères d'êtres surnaturels, et bientôt une superstitieuse ignorance y vit autant de divinités que d'emblèmes différents.
Mais l'art de distinguer les objets même moraux sous des «nblèmes et par des attributs physiques, n'a rien de commun avec Tart d'exprimer les idées par la décomposition des sons. Aussi les enfants et les sauvages qui possèdent quelques nolions grossières du dessin n'ont jamais rien imaginé qui approche de l'art d'écrire. A la Chine, quelques millions de lettrés n'ont pu, dans quelques mille ans, faire avancer d'un pas leur écriture de mots, et comme nous, décomposer les sons ; et cette découverte, que nous regardons comme simple et facile, est encore à naître chez ce peuple qui nous a précédés dans rmvention de plusieurs arts, et à qui il n'a manqué, pour les perfectionner, qu'un instrument de la pensée plus usuel et plus expéditif , je veux dire une autre manière d'écrire sa langue. Itô grands empires du nouveau continent étaient encore moins avancés, et l'on y était réduit à faire des nœuds, ou à enfiler des qtûpos, pour conserver et transmettre le souvenir des événements mémorables , et marquer la succession des
Il est possible que quelque lettre de l'alphabet hébreu ou indien ressemble à quelque caractère hiéroglyphique ; la nature aura pu fournir le modèle de l'un et de l'autre dans quelque
objet familier à tous ks hommes et commnfi h tout les pays : mais on ne peut pas plus conclure l'identité des deux éeritures de la ressemblance rédle ou imaginaire de quelques-uns de leurs caractères^ qu'on ne peut condure ^identité de lliaimne et de la brute de la ressemblance de pbysioneaiie qu'un ceB exercé découvre entre quelques individus de l'use et de l'autre espèce*
l^^Le problème de notre écriture consiste donc à rééinre le nombre infini de sons articnlés que peut former la voix humaine seule OH modifiée par la langue et les lèvres, à un nombre déterminé de sons simples ou composés, qu'on appelle voyelles ou consoimeSé Ce nouAre varie dans les alpka* bels des dhrenes langues de vingt à trente, qui peuvent être réduits à un nombre moyen entre ces deux, comme dans notre al^bet> en réunissant sous un même caïuctète quelques sons composés particuliers à certaines hngues.
Mais il faut bien remarquer que la valeur et Fespèce de ces sons élémentaires dispaiwssent, en tout ou en partie^ dans la prononciation, et ne sont marquées et possibles à disftmgner que dans récritmre, et par les signes ou lettres qui les caractérisent. C'est iei une des plus fortes objections qu'on puisse opfOMir à l'opmion de l'invention de l'écriture; et s'il est vrai que la décomposition des sons, qui est tout le secret de notre écriture, n'ait pu se faire qu'à la vue d'une langue écrite , et non en entendant seulement une langue pariée, il est évident que l'écriture a été fort nécesswe pofur établir l'usuge de l'écriture, comme J.-J. Rousseau dit de la parole, a qu'elle lut » parait avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la pa^ » rde, » et qu'il est impossible par conséqueut que f écriture ait été inventée.
En effet, les voyelles, nmple émission de la voix, ne signifient quelque chose qu'autant qu'on les jrâit aux coasonoes^ qui sonnent avec elles, cwn smant^ d'où leur est venu le nom de consonnes^ Mais les consonnes seules, et.consiâérées une à une, ne peuvent être prononcées sans des voyelles qui sonnai/ aussi avec elles ; et c'est pour rendre ce son moins sensible que, daus notre alphabet, nous prononçons presque toutes nos cou* sKHlne» avec notre s nne^ la plus sourde de nos voyelles.. Ainsi, b. c, d, g, k, p, t, v, prennent chacune une voy^, et sMiKUt con&afie be, cê, de, çe^ ko, pe, ie^ vê. X> q en prennent deHt> et sonnent oomroe ta», qmu, Z prend une voyelle et une autié oonaonne, el 8<»me eomma sed^ F, b^ 1^ m» r, s sont
hb l'osiobie bb L'toUTuu. 193
oueox acoompagBées encore; et sonoent coouBe e/^, €che, dkf emme, ame, erre, eue (i) ; et, quoique je ne prenne met 9saBafk$ que du» Talphabet français, on en trouverait de 8erobU>les dans toutes les langues, et de plus marqués encore, paiaqu'en hébreu les lettres sonnent ateph, ieth, gkimel, da^ letky eu., et en grec, eipka, bêta, gamma, deUa, etc., et même en allemand, t9é, gué, faou, etc. Les consonnes sont donc indécomposables à la prononciation, puisqu'elles sont insépa*isbles de toute voyelle, et même quelques-unes de toute autra consonne, et qu'il est à la fois impossible de les prononcer seules comncie on les écrit, ou de les écrire composées conmie ooles prononce. Aussi, dans l'orthographe des mots hébreux, SB supprime les voyelles qu'on rffii4>lace quelquefois par dcB points, parce que les eonsomies toutes seules forcent lea loyeHes de reparaître à leur suite dans la lecture et la pro* Doneiation; et la dispute entre les hébraisants rouk sur Tespèee et le nombre des voyeUes qui se joignent à telle ou à teUe eonsonae. On sait du reste que les voyelles sont asseu iadUEérentes dans les étymologîes : elles varient dans les Bémes mois et sous l'empire de la. même langue, d'une oon* tiée à Tautre; et les divers dialectes d'une même langue diffirent entre eux pur les V4iye}les, comme les diverses langues difirsnt entre elles par les consonnes.
A présent, conmient imaginer le procédé que l'inventeur prétendu de Tart d'écrire aurait suivi pour décomposer les sens d'une Uague qu'il ne pouvait qu'entendre; ces sons cou* foadus dans la i^ononciation, et qui {urennent dans le mot un 3sn cemposé qui souvent ne 6iit sentir aucun des sons siii^lea et élémentaires dont il est fonné? Gomment, par exemple, en Hiicttlant les mots traiKs, sua: (et je ne choisis pas les plus cûoip» posés), aurait-il pu découvrir qu'ils étaient formés des quatre sens, V, o, u, s, ou des trois e, u, x, s'il n'avait pas connu auH paravent, c'est-à-dire nommé et distingué l'un de l'autre ch»eon de ces sons éiémentaires? Et comment les aurait-il noua* Blés et distingués, s'il ne les avait pas lus et vus distingués par le caraotèreou la lettre qui donne à dtacun sa valeoe etseui Bam (î)f G'e&t été à peu près comme si l'on voulait faire éps^ kr uBrenfiuit sans syUabaire, on loi appeendre à écriiuaffaut
(t) On fliit prsnonoer qiielqiiefois anx enfinots, /te, to, fiw, ne, aCe. Il mMc cef^cndsiif qae Fasctenivs mnière a prêTalo. (2) Si récriture eût été iaventêe oakraeineiit en enaendsBt It
184 m l'obioinb db l'ÈsBirmK.
de lui avoir appris à lire. Qu'un Français, qui ne sait que sa langue, essaie d'écrire des mots anglais, allemands, sclavons, prononcés devant lui et avec leur accent particulier, il ne parviendra jamais à les écrire correctement, parce que Pouie ne lui rapportera jamais Texacte décomposition des sons dont la connaissance est nécessaire pour les écrire. Je vais plus loin, et je suppose un homme qui parle couramment sa langue, et qui, sans savoir récrire ni la lire, saurait cependant former, une à une, toutes les lettres de son alphabet ; il lui sera impo^ sible, quoiqu'il sache former toutes les lettres, de les assembler pour en composer des mots mêmes dans sa propre langue; et c'e^t ce qui rend si inexacte et quelquefois si ridicule l'oi^ thographe des personnes qui, n'ayant ni la connaissance des règles de la grammaire , ni l'habitude de lire, quoiqu'elles parlent correctenlent, veulent écrire les mots comme ils se prononcent. Je le répète, un mot prononcé est un son complet, un son indivisible, dont les éléments disparaissent dans la prononciation, et ne se distinguent les uns des autres que par les signes ou les lettres qui les caractérisent. Ainsi, décomposer les sons n'est autre chose que les nommer; et comment les nommer, si Ton ne connaît pas le nom particulier de chacun? On peut comparer à Tart d'écrire Tart d'imprimer, qui n'est qu'une manière d'écrire plus expéditive. Or, il eût été impossible que l'art de l'imprimerie eût commencé chez un peuple qui n'aurait pas connu l'écriture, et il est facile de juger par analogie que l'écriture n'a pu être inventée par des hommes qui n'avaient encore que des langues parlées. La seule manière d'écrire dont l'invention fût possible était tout au plus l'écriture des Chinois, qui donnent un caractère particulier à chaque mot, qui écrivent par mots au lieu d'écrire par lettres, sorte d'hiéroglyphe qui substitue des signes de convention à des figures tirées des objets naturels ou industriels; écriture qui n'est peut-être qu'une altération ou un souvenir vague et confus de l'écriture par décomposition des sons, et qui est l'unique cause du peu de progrès qu'ont fait les Chinois dans les arts, et de la prodigieuse lenteur de leur intelligence, parce que ce peuple emploie seulement à étudier f instrument de la pensée, le temps que nous employons à
parlée, les mots homonymes auraient été identiques pour récriture, comme ils le sont à la prononciation; mais U y a apparence qu*U n> a dliomonymes que dans les langues dérivées.
DE L'OBIOIIfE DE L'ÉGAITUBS. 125
nous en servir; et c'est avec raison que Duclos remarque que cette manière d'écrire n'a aucun rapport avec la nôtre.
n est aisé de dire : Les hommes observèrent^ réfléchirent^ jugèrent^ etc.^ parce que nous-mêmes, disposant aujourd'hui de langues écrites comme de langues parlées, nous possédons tous les moyens d'observation , de réflexion, de jugement» Hais qu'on se reporte par la pensée aux temps qui ont précédé récriture, et qu'on juge tout ce que devait laisser de vague et de vide l'absence des caractères qui servent à distinguer les sons entre eux , et à [noter leur décomposition, et s'il n'était pas nécessaire d'avoir déjà les noms et les caractères pour pouvoir distinguer les sons, au lieu de distinguer les sons pour leur assigner des noms et des caractères. Où en seraient nos grammairiens, même les plus habiles, si, pour disserter sur le langage, en tracer les règles, en noter les exceptions, ils étaient réduits, comme le maître de grammaire du Bourgeois Gentil'' homme, à disséquer la parole, et qu'ils ne pussent pas s'aider de la langue écrite? On dira peut-être que nous ne prenons nos exemples que dans la langue française, qui, plus que tout autre, se prononce difiëremmeot qu'elle ae s'écrit; mais il n'y a pas de langue dans laquelle on ne remarque plus ou moins cette différence entre la prononciation et l'orthographe, et il y en a même où la prononciation est à peine articulée, et dans lesquelles les mêmes lettres sonnent, suivant les mots, itèsr différemment (i). La prononciation devait être bien plus vague encore et plus arbitraire avant qu'on écrivit les langues. On ne ne parle bien que depuis qu'on écrit, et même on peut dire qu'il n'y a que les langues écrites qui méritent le nom de langues.
Sans doute, nous, qui possédons aujourd'hui les caractères qui servent à noter la déqomposition des sons dans toutes les langues, nous pouvons les appliquer aux mots de celles que nous entendons parler pour la première fois, et les écrire, sinon tels qu'ils sont en eux-mêmes, du moins tels qu'ils sonnent à notre oreille : c'est comme un chant que celui qui sait la musique note en l'entendant; mais la question est de savoir si les hommes ont pu distinguer et nommer, avant qu'ils fussent représentés par des caractères, ces mêmes sons que
(1) Dans Tanglais, par eiemple, où cbacane des voyeHes prend, selon les mots, le son de toutes les autres, et où les excepUons anx règles sont plus moltipliées que les règles même.
IM Ml l'osioihb n l'éurituiib.
; ne combirions ensemble lorsque nous apprenons à lire, que nous ne distinguons les uns des autres, quand nous écrivons, que par le caractère qui les représente et le nom qu'ils portent; la question est de savoir en un mot, si l'écriture n'a pas été nécessaire pour inTenter l'écriture, comme la parole pour inventer la parole, et si les hommes ne pouvant parler sans penser, ni penser sans parler, ils ont pu, dans aucua temps, écrire leur pensée avant d'avoir lu, comme ils ne peu- ▼ent la lire sans l'avoir écrite : car, ainsi qu'on ne pense qu'en se parlant à soi-même, on ne peut écrire sans lire en soi-même les caractères que l'on trace sur le papier.
S* L^omme découvre des propriétés cachées de la nature, et développe les rapports secrets que les objets ont entre eux et avec lui; mais il n'invente pas : car inventer, ce serait faire ee qui n'est pas, ce serait créer; et l'homme ne peut pas plus créer qu*anéantir, parce qu*il ne dispose que des manière$ d'être et non de l'être hii-méme. Ainsi celui qui vit un arbre déraciné par la tempête, flotter au gré des vents et des courants, eut la notion première de l'art de la navigation, et les progrès de cet art, le chef-d'œuvre de l'industrie humaine^ ne sont que les développements successifs de cette première image. Celui qui vit des roches posées perpendiculairement les unes sur les autres, ou courbées en arc, se soutenant en Fair par leur pression et leur poids réciproques, put en dééttire l'art de construire des murs et des voûtes. La découiwerte de la poudre à canon fut un accident, et celle des propriétés de l'aimant un hasard. L'art de l'imprimerie n'est que lé développement tardif de l'art d'écrire : tous les arts physiques ont leur raison dans nos besoins, leur matière dans la nature, leur forme dans notre industrie toujours éveillée par quelque chose d'antérieur à la découverte, et qui en est comme le germe que notre esprit ne fait que féconder; mais quelle image de la nature ph3^ique, quel accident, quel hasard aurait pu mettre les hommes sur la voie de la merveilleuse découverte de l'art d'écrire, et leur faire imaginer qu^il éfftit possible de lire Tarticulation de la voix et d'écrire la pensée? Quelle analogie pouvait avoir cet art avec aucun objet de la nature ou des arts? dans quels besoins, dans quelles nécessités de notre nature individuelle, pouvaient en être le germe et la raison? Je vois dans les dessins informes que l'enfimce crayonne au hasard, ou dans les grossières ciselures doal le sauvage orne son arc ou sa oMpe, la pramière âMiiiebe da
k pniHme et de là 8CDl{»tiire. L'avebîteotiife arec ses co^ kMUMSy ses entabfeaMBiSy ses fconUms, eel te dévelafiimieiii tuM eabuie avee ses peteanat , ses Iraveises et spa toit. Oa ?oît tous les jours des hommes sans aucune cannaissaBce (fai. akeà,, même sans savoir éerire, se faire uae aridHoétiqoe pour leur usage^ et souvent très-ingénieuse; d'autres, smm aaettie notion de géomélno, mesurer exactement lews bériiagf». Le» dianscms rustiques ont préludé cbez tous lespeuples» aui aoeeots de la poésie^ mais jamais a-tmn entendu dire que foaiqn'un, sans Savoir aj^ris ^ ail imaginé quelque moyen de iaire eoanaltre sa pensée, qui approdie de l'art de décompo«» Mr les sens et de les écrire? car ka sigaes, les symboles, et géaérateme»! le» images réelles on emUématiques des objets^ sut dû naiurelleaieiit se présenter à Tesprit des hommes, et le sont, comme nons l'aTO» déjà dît, que des deasine abré»
Et qu'on se garde Ucn de comparer la nuisiqne noiée k récriture, on ta musique chantée à la parole. La musique con*sidère et noie l'intensité, le mouvement, rintemdie des tons; Récriture, t^articidation des sons. La rausîcpie mesure et compte les tons forta ou faiUesy lents ou aceéliéréB, graves on aigus : elle n'est pas une eupvession de pensées, ranis plutM une arithaiétiflpie de tons; et e^est oe qui fsît que la théorie peut en étne soumise au cadeul. On pomrait en effet substituer, dans la gamme, Foetave des dUfSresr à Toctave des notes. Les ehiffres marqueraient par leur dénomination Téiévatioo on fabaisseanent du ton, comme les notes reipivnent par lenr position dans Péebelie musicale* Si le musique dit quelque chose de plus à nmagmation, si elle exprime avec quelque vérité les passions tendres ou violentes, c'est uniquement à. amse de la disposition natun^ oà nous sommes d'employer dms les unes des moufements plus vifs et plus forts de la von et du geste, et des mouvements plus donx et plus lents dans les autres. Hais quoique la parole et Pécnture expriment la pensée et toutes les pensées, le son que noue entendons ou que nous lisons n'a aucun rapport nécessaire et naturel mrec
(I ) L*eaiblèMie est an yenx œ ^e l'tpetogiie est II resfirit, et l*iiv peut Mm l'asire. aioBoAmteaiaiMiei FoMeade ia Fealataf, et qaeîeiina oontMte de lui en montrer l€8 /iftire«» en. voyant^ pu exemple, le eow^ besa sar un arbre, et le renard qui emporte le fromage, il se rappellera fut tout fiatteur vit aux dépens de celui qui Vécoute, Aussi les hiéroglyplkei et les ipetogucs datent des aiemes femps et des aiSmes lieax;
118 in L'oBiom hb l*éobit0bb.
les objets de nos pensées et de nos psroles (si ce n'est dans rimitation de quelques accidents physiques); et telle est, en un mot, la différence de l'art du chant à celui de la parole et de l'écriture , qu'il faut, quoi que disent les amateurs de la mélodie, que le chant s'aide de paroles, que la musique parle si elle veut être entendue.
3« Mais enfin, où était pour l'homme la nécessité ou même le besoin de Tart d*écrire? car on ne peut s'empêcher de pen* ser, avec J.-J. Rousseau, qu'un art aussi merveilleux n'a pas été inventé sans nécessité. Si l'homme, considéré comme simple individu et isolé de toute société, peut vivre sans par^ 1er, la famille pouvait subsister sans la connaissance de l'écriture. Encore aujourd'hui, au sein de nos sociétés policées, l'art d'écrire est ignoré du plus grand nombre des hommes et des familles, et la parole suiBSt à leurs devoirs comme à leurs besoins. L'art d'écrire n'était pas même nécessaire à l'état public de société, et aucune des fonctions, aucun des services publics qui multiplient aujourd'hui les écritures jusqu'à l'excès, n'en exigeait l'usage dans les premiers temps. Le culte consistait en chants confiés à la mémoire des hommes. Les lois étaient des coutumes immémoriales, les jugements des décisions données de vive voix par les vieillards; la guerre se faisait sans art, le commerce par échanges, les contrats entre particuliers par simples traditions de biens ou de personnes; les relations politiques étaient confiées au ministère des messagers ou de hérauts qui répétaient mot à mot, et dans le même ordre qu'ils les avaient reçues, les propositions qu'ils étaient chargés de transmettre : usage dont on trouve de fréquents exemples dans Homère et dans les livres saints, et qui prouve l'ignorance où l'on était alors de l'art d'écrire. Cet art, en efiet, n'a pas été connu de peuples nombreux, et il ne l'est pas encore des sauvages, qui écrivent par hiéroglyphes comme ils parlent par méthaphores, et s'envoient les uns aux autres la hache du combat ou le calumet de la paix.
L'écriture, qu'on peut regarder comme une parole publique, puisqu'elle généralise la parole en l'étendant à tous les temps, en la transportant dans tous les lieux et la foisant ^itendre à tous les hommes; l'écriture n'a pas été néce$saire (à prendre ce mot dans son acception méti^hysique) poÊtr V homme y mais contre l'homme, je veux dire pour conserver la société contre les passions de l'homme, en fixant et rendant k jamais inaltérable le texte des lois divines, fondamentales et
m L'oBionfs BB l'égritubx. 119
prinutÎTes que l'homme tend sans cease à corrompre, pour mettre à leur place des lois de son invention. Ainsi l'art d'écrire, dont Thomme s'est servi, une fois qu'il l'a connu, pour son utilité, et dont il a si souvent abusé, l'art d'écrire n'a pas été inventé pour les besoins ou les plaisirs de l'homme; mais il a été donné à la société pour une fin digne d'un moyen aussi merveilleux, pour maintenir la règle ou la connaissance des devoirs contre l'inconstance et la légèreté de Thomme.
Ici les témoignages historiques s'accordent avec les inductions de la raison. La première fois que le mot écriture parait dans l'histoire , il est joint au mot loi, et les temps de la loi écrite ou positive succèdent au temps de la loi orale, appelée aussi naturelle. Le monument écrit, le plus ancien et le plus authentique dont nous ayons connaissance, nous montre un peuple tout entier passant de l'état domestique à Fétat public, de l'état précaire et mobile de société à l'état fixe et stable, en même temps qu'il reçoit de l'auteur même de toute société le texte écrit des lois fondamentales de l'ordre social : ce même texte que ce même peuple, toujours subsistant, conserve encore avec une si malheureuse fidélité, que les peuples les plus éclairés et les plus forts ont reçu de ses mains avec une si religieuse vénération , et à qui ils ont même donné dans leur langue, ainsi qu'au recueil qui le contient, le nom de écriture ou de livre par excellence (4).
Aussi, à la même époque où l'écriture fut donnée à la société, la même histoire nous apprend que toute chair avait corrompu sa voie. La connaissance des vertus primitives s'était eflbcée de l'esprit de l'homme, la croyance de l'unité de Dieu était devenue une monstrueuse idolâtrie, l'immolation de l'homme ou sa prostitution avaient remplacé l'offrande innocente des animaux ou des fruits de la terre, le mariage n'était plus que la polygamie, le despotisme et l'esclavage étaient dans la famille; et ces mêmes désordres, nous les voyons reparaître sous d'autres formes et d'autres noms, partout où le texte écrit des lois divines est eflFacé ou altéré. Hais quelle que soit la corruption des temps et la malice des hommes, les lois de Tordre, fixées à jamais par l'écriture, se conservent chez quelques peuples, d'où elles se répandent chez tous les autres. C'est le rocher inébranlable qui brave la fureur des vents et des flots, et sur lequel on peut toujours relever l'édifice, s'il est ren-
(I) Bibloêf en gree« sigaUle Uvrê,
^etêé : c'€si la règle iofleiiible, tmpéntBflfele, «ur l«i|iiêlle JlMinme redresse see erretuB^ et les peufiles )mn écarta. Le tai^ ne saurait prescrire contre ce titre priniordU. L'hoauie M Ta pas fait, paive qu'il oVîq avitt ni la poanbilité (dan» aat -wpni, ni la voloBlé dans son cœur : il Ta rec« eoame un fr^n^ il le porte oenotte un joug. Loin de pouvair et de vo»* loir coneerver la société^ Thomme même le plus juete fait un continuel effort pour se soaatraire en quelque ehoee à la règle, pour s'isoler de la société; et de luinaâéiQe, il ne peut et il ne ff&ai que la détruire pour s'en faire une autare dcmt il soit le legblateur et le pouvoir.
À"" Mais la pbilosot)lne a parlé de Tinvention de récriture, H l'histoire ou la fable de l'inventeur; et peut-être tnuxvenm^ .nous dana ee qu'elles en ont dit de nou¥ea«x motifs de panser qu'il n'y a eu pour l'écriture ni inventeur ni invention.
Écoutons un des plus profonds et des plus judicieux de nos gnanoiairiens iihtlosophes : a L'écriture, dit Dudos, n'est pas a née, comme le langage, par une progression lente et inaena sible. Elle a été bien des siècles avant de naître.; mais eUe a est née tout à coup et comme la lumière.... L'écriâiure était a dans cet état (celle des Égyptiens et des Chinois), et n'avait m aucun rapport avec récriture actuelle, l(H»qu'un gàûe heua reux et prof<Hid s^itit que le discours, quelque varié et quela que étendu qu'il puisse être pour les idées, n'est pourtant a composé que d'un petit nombre de sons, et qu'il ne s'agisa sait que de leur donner le caractère représentatif. » Hé! sans doute, il ne s'agissait que de cela; mais est-ce donc une idée simple, une idée prise dans le fond de noire nature, et qui nous vienne du dehors et de nos sensations? est-ce «i^, pour parler plus clairement, une idée humaine que l'idée de figurer le son, de fixer la parole et de rendre visible la pensée? Les Grecs et les Romains, si avancés dans les arts d'imitation et dans ceux de la pensée, qui ont fait de si fécondes découvertes en géométrie, et obtenu de si grands effets de mécanù|ue, même avec l'art d'écrire, même avec l'art de graver l'écriture sur le bois ou sur la pierre, n'ont pu rencontrer l'idée si simple de colorier cette écriture gravée ou sculptée, et d'en tirer par la pression des copies exactes; nous-mémeS| plus avancés encore dans les arts, et qui, à l'époque de la découverte de l'imprimerie, avions porté l'art graphique à un point de perfection qui permet à peine de discerner les derniers écrits à la main des premières impressions, œ a'est qu'au
D£ L'oaiOlNfi SE L*£G&XTirR&. i3i
quinzième siède que nous nous sommes avisés d'un procédé si facile, et qui était si près de nous, et Ton veut renvoyer aux premiers temps, aux temps les plus voisins de Tétat dépure nature, et de la plus extrême barbarie, l'invention de Tart d'écrire et même de Tait de parler 1 En vérité, tant de génie dans les hommes du premier ftge, et des découvertes si tardives, el même, par comparaison, si petites et si faciles dans le nétre, me paraissent une étrange contradiction et fortifient singulièrement l'opinion que l'bomme n'invente rien^ et ne peut que perfectionner lentement ce qu'il a reçu.
« Un génie heureux et profond sentit que le discours, quels que varié et quelque étendu qu'il soit pour les idées, n'est 2^ pourtant composé que d'un petit nombre de sons. » Le discours, sans doute, une fois qu'il est écrit, ne parait à l'œil composé que d'un petit nombre de sons; quelque varié et quelque étendu qu'il puisse être pour les idées; mais le discours parlé (et il ne faut pas oublier qu'il s'agit des temps qui ont précédé Fart d'écrire, et des observations qui en ont amené l'invention), le discoiffs parlé parait à l'oreille aussi varié et aussi étendu pour les sons que pour les idées, et composé d'autant de sons différents que d'idées différentes, puisque chaque idée ne nous parait di^érente d'une autre idée que par la différence du son ou du mot qui sert à l'exprimer; «t le génie, qui ne pouvait en juger que par l'oreille, quelque heureux et profond qu'on le suppose, ne pouvait pas sentir, c'est*à-<lh*e recevoir par l'ouïe la sensation du petit nombre de sons qu'il ne pouvait recevoir que de l'œil. Loin de décomposer les sons pour les réduire à un petit nombre et les représenter par autant de caractères, tout ce qu'il aidait pu faire eût été de donner un caractèi*e représentatif à chaque mot, de multipliar ^nsi à Vinfinl le nombre des sons et des caractères au lieu de le réduire, d'écrire par mots au lieu d'écrire par lettres, et d'avoir autant de caractères que de mots. Le génie n'est pas allé plus loin chez le peuple de la terre le plus nombreux et i2n des plus anciennement policés, et cette manière de se servir de l'instrument de la pensée a engourdi ses facultés intellectuelles, au point qu'un missionnaire ne craint pas de dire qu'un Chinois n'est pas capable d'entendre dans un mois ce qu'un Français lui dirait dans une heure.
Cependant les aveux de notre philosophe sont précieux à recueillir. U reconnaît donc que récriture des sons n'a aucun rapport avec l'écriture hiéroglyphique, symbolique^ embléma-
I3t Ds l'origine de l'égriture.
tique> avec l'écriture des Égyptiens et des Chinois; que, par conséquent 9 elle ne peut pas en être dérivée, et qu'il faut en chercher ailleurs l'origine. Il reconnaît que récriture est née bien des siècles après la parole, et par là il confirme ce que nous avons avancé, que si la parole a été donnée à Thomme aussitôt qu*il a paru sur la terre, récriture, donnée pour la société, n'a pu naître que longtemps après, et lorsque les familles ont été assez multipliées pour former des peuples, mais il veut que la parole soit née par tme progression lente et sensible, et que l'écriture, au contraire, soit née tout à coup et comme la lumière. Cette assertion, tout à fait gratuite, pouvait passer impunément à l'époque où Duclos écrivait : Tout était Juste
alors ; mais je doute qu'on osât avancer aujourd'hui que
les hommes, en les supposant inventeurs de l'art d'écrire comme de l'art de parler, ont été plus longtemps à se former un langage qu'une écriture. En effet, les hommes ont eu, dans tous les temps, besoin du langage, et même, comme nous l'avons fait voir, de tout le langage, c'est-à-dire de toutes les parties du discours; au lieu qu'ils se sont passés bien des riècles de l'art d'écrire, ignoré encore aujourd'hui du plus grand nombre des hommes. Les enfants apprennent plus tôt à parler qu'à écrire ; encore faut-il obser\^er qu'ils n'inventent pas l'écriture, et qu'ils n'apprennent à écrire que lorsqu'ils savent lire et qu'ils connaissent les caractères alphabétiques. Duclos ajoute : <x Si l'on y réfléchit, on verra que ce bel art,
9 une fois conçu, a dû être formé presque en même temps
» Et c'est ce qui relève la gloire de l'inventeur.... L'écriture » est née tout à coup et comme la lumière, d Sans doute, l'art d'écrire aurait pu être formé aussitôt que conçu, parce qu'une fois que Vinventeur aurait pu comprendre qu'il était possible de représenter, par un petit nombre de caractères, les combinaisons infinies de sons articulés que peut émettre la voix humaine, et qu'il les aurait tous réduits à un nombre déterminé de sons élémentaires, il n'aurait eu qu'à imaginer la figure des caractères, chose aussi facile qu'elle est arbitraire, et même indifiërente. Mais la difficulté, ou plutôt l'impossibilité, était de concevoir l'art, et « cette invention merveilleuse, » dit Duclos lui-même, de composer de vingt ou de trente » sons cette infinie variété de mots qui, n'ayant rien de sem- » blable en eux-mêmes à ce qui se passe dans notre esprit, et » moins encore aux objets qu'ils expriment, ne laissent pas » d'en découvrir aux autres tout le secret, et de faire entendre
U L^OBIOQCB DE L'ÉGRIltaE. 133
i à ceux qui n'y peuvent pénétrer tous les mouvements de i notre âme. o Hais cet art, que nous ne concevons pas même lorsque nous )e connaissons, étaitril donc si facile à concevoir avant qu'il fût connu? Les hommes, à qui la parole avait suffi pendant tant de siècles, comme elle suffit encore aux trois quarts du genre humain, éprouvaient-ils, pour une autre ma* Dière de se conununiquer leurs pensées, ces secrets et vifs pressentiments de Tinconnu qui tourmentent le génie, et qui le mettent tôt ou tard sur la voie des découvertes? Pouvaientils décomposer dans les mots les sons indivisibles que Toreille rapporte, et qui n'ont paru composés qu'après qu'on a connu, par récriture, le secret de leur composition? Pouvaient-ils décomposer des sons qui n'étaient pas encore distingués, ou les distinguer avant qu'ils fussent décomposés? Auraient-ils pu même soupçonner que le son fût figurable, la voix visible, et qu'on pût graver sur le bois ou la pierre les opérations de l'esprit? En vérité, Duclos en dit trop, et, pour vouloir relever la gloire de l'inventeur, il nous fait lui-même douter si l'art d'écrire a pu être inventé. Et certes, on ne peut s'empêcher d'être firappé de la comparaison de l'écriture avec la lumière que l'instinct de la vérité et une analogie cachée entre les objets inspirent au philosophe ; comparaison dont il ne parait pas lui-même avoir senti la force, et qui semble rapporter le bienfait de cet art lumineux à l'auteur de toute lumière, et sa naissance instantanée à la volonté de celui qui a pu dire de l'écriture comme de la lumière : a Qu'elle soit, et elle fut. d
^ Mais ce génie heureux et profond, ce bienfaiteur, ou plutôt ce créateur de la société, puisqu'il a inventé l'art qui en assure la conser>'ation , et en continue aussi la création, a sans doute été connu des hommes, et l'art qu'il a inventé, cet art qui nous a transmis tant de noms obscurs ou coupables, utile à son inventeur, aura consacré sa mémoire à rétemelle reconnaissance du genre humain. Ici commencent d'autres incertitudes. Nous avons vu les doutes des philosophes sur le mode d'invention, nous allons voir les doutes de l'histoire sur la personne de l'inventeur.
Je dis les doutes sur l'inventeur, car il n'y en a point sur la contrée et le peuple auquel il appartient, et les traditions historiques ou fabuleuses font naître l'art d'écrire chez les Phéniciens ou les Egyptiens.
Hais pourquoi tout le génie d'invention exclusivement dans une seule partie du monde? pourquoi précisément en Orient,
134 BB L'oBiamx w i/éobitiibi»
tendift que dans le reste du monde, même modeme, là où l'art d'écrire n'a pas été porté ; chez les sauvages de rAmérique, qoi ne manquent ni d'esprit naturel ni d'industrie; à la Chine, qui connaît presque tous nos arts, l'art de parler n*a pu, depuis tant de siècles, conduire les hommes à Tart d'écrire ou d'écrire comme nous, par la décomposition des sons? A ne perler même que des sauvages, ne vivent^ils pas en société domestique, et n'ont-ils pas, même au besoin^ quelque forme de gouvernement public? n'ont-ils pas des voisins, des alliés, des ennemis? ne font-ils pas la paix ou la guerre? n'ont*ils pas des besoins et des jouissances, des plaisirs et des peines, des devoirs et des passions, des vertus et des vices, c'est-à-dire tout ce qui développe l'esprit, excite l'industrie, éveille le génie de l'invention ? Us sculptent les objets qu'ils ont sous les yeux; ne peuvent-ils pas graver les sons qu'ils ont sur les lèmA ? ils expriment la pensée sous des emblèmes ? ne peuventrils aller plus loin, et représenter la parc^e par ses éléments?
C'est donc en Orient, chez les Phéniciens ou les Égyptiens,, qu'il nous faut chercher, selon la fable, l'cn^igine de l'art d'é« crire et suis doute de l'art de parier.
Ptumices primum^ fcmœ si creditur, àusi Mansuram nuiibuê vocem ttgnare figwis.
« G*esl de lui (de Gadmus) que nous vient cet art ingénieux, » De peindre la parole, et de parler aux yeux, » Bt par des traits divers, des figures tracées, » Donner de la couleur et du corps aux pensées, m
D'autres traditions plaçaient l'origine de l'écriture ebez le» Egyptiens, et en attribuaient l'invention à un secrétaire ou ministre d*un roi d'Egypte, nommé Thot, fils d'Bermè», ou Mercure Trtsmégiste, personnage commode à qui l'antiquité fabuleuse était convenue d'attribuer l'invention de tout ce dont on ignorait l'inventeur.
Mais les Phéniciens, plus connus dans le monde politique que leurs voisins, à cause de leur commerce, de leur navigation et de leurs colonies, ontpr^que toujours été confondus parles anciens avec les Hébreux. Leur pays était limitrophe de la Palestine, leur alphabet était Falphabet hébreu, et leur langue un dialecte de la langue hébraïque. Mais les Égyptiens avaient eu longtemps les Hébreux au milieu d'eux, et, suivant:
DE l'origine de l'écriture. 435
on ancien auteur cité par Eusèbe, devaient à un personnage fameux de cette nation, au patriarche Joseph, les règlements les plus sages d'administration, et plusieurs de leurs plus célèbres monuments. Mais ce Thot ou Hermès (1), prétendu secrétaire ou ministre d'un roi d'Egypte, inventeur prétendu des lettres, fils de Mercure Trismégiste, qui d'Egypte a passé dans h mythologie grecque et latine avec le titre du dieu de l'éloquence et des lettres, ressemble beaucoup à Moïse élevé à la cour de Pharaon, et qui a transmis au peuple de Dieu l'écriture de la loi. Mais l'histoire de TÉgypte elle-même et de ses fabuleuses dynasties, et de ses conquérants, et de ses législateurs, n'est tout entière que l'histoire retournée du peuple hébreu, particulièrement en ce qui concerne Moïse, et le livre ou l'écriture qu'il porta aux Hébreux, comme on peut le voîç <hns l'ouvrage trop peu connu de Y Histoire véritable des temps fùkJeux : et presque tout ce que la Grèce menteuse a dit de la sagesse, des lois, des institutions, des mystères, des rites du gouvernement de l'antique Egypte, doit être vraisemblablement rapporté aux livres, aux lois, au gouvernement des Hébreux, et l'érudition la plus vétilleuse n'y verra jamais autre chose. Ainsi, par les Phéniciens ou les Égyptiens, inventeurs de fart d'écrire selon la fable, nous remontons également au, peuple hébreu, premier dépositaire de la ]o\ écrite, nous apercevons à travers le voile que la fable a répandu sur l'histoire te premiers temps, la nation hébraïque, le peuple de Dieu, la société aînée; et nous retrouvons chez toutes les nations policées, et à la tête de la société, quelques traces de sa langue, <le ses livres, de ses lois, de ses traditions, de son histoire, comme nous retrouvons Dieu lui-même à la tête du genre
Ainsi Dieu hii-même constitue la première société en pro- ^nmlguant et fixant par l'écriture la loi positive, comme il avait constitué la première famille en lui enseignant avec la parole les devoirs naturels (2).
On peut à présent découvrir la raison pour laquelle l'antiquité U^nleuse a nommé les prétendus inventeurs de l'art d'écrire,
(!) Thot et hermèê signifient, en hébreu, lettres et signes. Mercure ^ent de merchériSj qui signifie le maître de la lecture ; et les Latins, raocommmodaDt en leur langue, oii se trouve le mot nksrQes, ont fait awisi <fe Mercure le dieu du commerce.
(2) Les rabbins attribuaient 11 Adam invention des lettres et de récritore, et lui donnaient pour maître et pour précepteur Tange RazieL
136 BS L'OEIOINS de L'ÉCaiTURX.
tandis qu'elle n'en a supposé aucun à l'art de parler. Cest que la parole, née avec le genre humain, a dû être confondue avec les facultés natives de l'homme, et qu'on n'a pu assigner de date ni d'inventeur à un art dont on ne trouvait pas le commencement ; au lieu que l'écriture, née plus tard, et seulement lorsque les familles ont passé à l'état de nation, l'écriture, née par conséquent dans un temps et dans un lieu, prêtait davantage à la supposition d'un inventeur et à la détermination d'une époque, outre que l'écriture, ayant besoin d'instruments étrangers, est plus un art que la parole, et demande plus d'industrie.
A présent, si nous considérons dans leur ensemble, et les raisons prises dans la nature même de Tart d'écrire, qui ne permettent pas de croire qu'il ait été possible ou nécessaire à l'homme d'inventer l'écriture et les opinions des philosophes, sur le mode de son invention , et les traditions de la fable sur le lieu et la personne de l'inventeur, et les croyances des peuples les plus éclairés sur la première publication de la loi écrite, subsistante encore au milieu de nous, nous ne pourrons qu'être frappés de l'appui que ces divers motifs se prêtent les uns au^ autres, et de la vraisemblance, disons mieux, de la certitude qui en résulte en faveur de l'origine que nous avons assignée à l'art d'écrire.
1® L'homme n'a pu inventer l'art d'écrire par la décomposition des sons, qui fait tout le secret de notre écriture, parce qu'il n'a jamais pu décomposer les sons qu'à la vue d'une langue écrite, c'est-à-dire, déjà décomposée, et non en entendant seulement une langue parlée. La décomposition des sons et l'écriture sont une seule et même chose, dont Tune n'a pu précéder l'autre, puisqu'on ne pouvait décomposer les sons sans les nommer, ni les nommer par les lettres ou les caractères qui les distinguent. Il n'y a pas d'autre décomposition des sons d'une langue que son alphabet, qui est l'écriture de la décomposition, ou la décomposition écrite.
^ L'écriture est une expression de l'homme comme la parole (1), ou plutôt la parole orale ou écrite est l'homme même, l'homme intellectuel et moral qui se fait entendre et voir. Or, toutes les expressions de l'homme moral, la physionomie, l'ac-
(1) Et môme de lliomme individuel, et peut-être n'est-ce pas tout i fiit sans raison qu'où croit retirer quelque indice du caractère d'an homme dans le caractère de son écriture.
DB l'origike de l'égriturb. 137
eent, la vo\x, l'habitude du corps^ sont hors du domaine de la volonté de Phomme, et par conséquent hors de la sphère de ses inventions, et la parole orale ou écrite comme les autres ; car on peut dire que faire l'expression de soi , ce serait en quelque sorte se faire soi-même, puisque l'homme moral n'est pour oous que Tétre quenous entendons et que nous lisons. L'homme qui se |H*ésente au miroir ne fait pas son image ; elle est par cela seul que le modèle existe.
3* L'homme développe ce qui est déjà connu^ ou donne de nouvelles manières d'être à ce qui a déjà Tétre; mais il ne crée pas^ il n'invente pas ce qui n'est point. Or récriture eût été une création, puisque rien, dans Phomme ou hors de niomme, et dans la nature, n'aurait pu lui donner d'idée ni d'image de la possibilité de figurer un son, de fixer la parole, de revêtir la pensée d'un corps qui la rende visible et palpable.
4« L'homme n'a pu trouver la raison de l'invention de Tart d'écrire dans sa nécessité. L'écriture n'était nécessaire ni à Homme individuel ni à la famille, puisqu'elle est encore ignorée du plus grand nombre des hommes et des familles. L'écriture n'était nécessaire que pour la conservation de la société, c'est-à-dire qu'elle a été donnée à la société, comme nous l'avons déjà dit, non pour l'homme, mais contre l'homme, et pour maintenir la règle des devoirs contre ses passions : nouvelle preuve que l'écriture n'est pas d'invention humaine ; car l'homme ne reçoit que du dehors des secours contre ses passions, et ne peut de lui-même leur créer des obstacles, puisqu'il ne peut penser et agir qu'avec elles, et sous leur influence; et ce n'est pas le torrent qui fait la digue qui le contient.
5* L'écriture, selon les philosophes, est née bien des siècles après la parole, parce qu'elle est née avec la société publique, qui n'a commencé que longtemps après la naissance du genre humain. Elle est tout â coup et comme la lumière y c'est-à-dire, complète et finie à son origine, parce qu'elle n'aurait pu remplir la fin pour laquelle elle avait été donnée à la société, si elle n'avait pas été elle-même finie ou complète. Par la même raison, la parole a été complète à sa naissance ; et c'est un autre nmtif de croire que l'homme, qui ne peut rien faire qu'avec le secours du temps, parce que le temps est la mesure de son être, n'a pas plus inventé l'écriture que la parole.
6"" Les plus antiques traditions placent l'origine de l'écriture chez des peuples voisins, contemporains, frères d'origine et de
436 DE l'origine de L'BoarroBS.
langue du peuple bébrau> longtemps ses alliés ou ses maîtres^ et que les anciens ont presque toujours confondus avec lui. Elles en attribuent rinvention, ou à des personnages réels qu'où peut assurer, avec beaucoup de vraisemblance, avoir été des Hébreux dont les noms et l'histoire ont' été défigurés par la fable, ou à des personnages supposés dont elle a fait desdieux^ et qui n'étaient que des attributs perscMmifiésdes emblèmes de la Divinité.
7° Enfin, dans la doctrine religieuse et morale des peuples les plus éclairés qui furent jamais, et dont les croyances générales forment l'autorité la plus respectable qui puisse exister sur la terre, nous retrouvons la raison des. opinions des philo* sopbes sur l'invention de l'écriture, et l'explication des tradi* tions de la fable de l'inventeur. Nous y voyons Vécriture de h loi, ou la loi écrite, donnée à un peuple pour le faire passer de l'esclavage à la liberté, et de l'état physique de société à l'état moral ; et cette écriture, recueillie dans le monument écrit, le plus ancien qui nous soit connu, modèle de toute perfection même littéraire, est conservée avec une religieuse fidélité par le peuple qui en a été le premier dépositaire, et regardée par tous les peuples civilisés comme la législation primitive de la société, la règle inflexible des mœurs, le code du pouvoir et des devoirs, le fondement de toute discipline morale et de tout ordre social, en un mot comme les Commandements de Dieu même, et appelée, pour cette raison, dans toutes les langues des nations chrétiennes, l'Écriture sainte et le livre par excellence. Cette écriture de la loi, venue du suprême Législateur, a été portée au peuple hébreu par le ministère d'un homme élevé à la cour de Pharaon, et dont la fable a fait un secrétaire ou ministre d'un roi d'Egypte ; et en réunissant toutes les circonstances extérieures dont l'histoire, expliquée et même appuyée par la fable, a entouré l'origine de l'écriture, et tout ce qu'une haute philosophie peut découvrir de la nature intime de l'art d'écrire et de ses rapports avec la société, nous pouvons nous écrier, avec plus de raison que l'orateur romain : Ex hâcne tibi terrestri mortalique naturâ concretus is videtur, qui sonos vocis, qui injiniti videbantur, paucis litterarum notis terminavit? Il n'appartenait pas sans doute à notre nature terrestre et mortelle, celui qui, le premier, renferma sous un petit nombre de caractères le nombre infini de sons articulés que peut former la voix humaine.
L'homme ne peut parler sa pensée sans penser sa parole.
SB l'origqib de l'éghitubs. i39
Lliomme ne fmià déeoœiieier kn-MBs «pM.^'iUMd
écrite^ c'est-à-dire déjà décomposée.
Donc il est physiquement et moralement impossible que l'homme ait inventé Tart d^écrire ou l'art de parler.
Ces propositions abrégées sont l'extrait et la conclusion des deux dissertations qu'on vient de lire sur l'origine du langage et sur celle de l'écriture. Je les livre à la méditation des philosophes^ comme les formules d'un problème qui mérite , plus qne tout autre^ de fixer leur attention. Dans leur recherche sur cette question fondamentale^ et le jugement qu'ils en porteront^ ils écarteront de leur esfNrit les préjugés invétérés que fait naître et qu'entretient une habitude de parler et d'écrire^ devenue pour nous^ à notre insu^ une seconde nature; et ils ne compareront pas aux petites et tardives découvertes de l'homme dans les arts et les sciences^ deux arts ou plutôt deux merveilles qui ne sont pas de l'honune^ mais qui sont l'homme méme^ puisqu'elles sont son expression, l'empreinte fidèle de son être moral, le mobile, le moyen et la raison de toutes ses découvertes et de tous ses progrès, et sans lesquelles l'bonune môme, l'homme social et raisonnable, ne serait pas»