‹ Recherches philosophiques sue les premiers objects des connaissances morales: DémonstrationChapitre 4 sur 68 · DE L^ORIGIHE BU LAH6A6B · texte numérisé non relu

DE L^ORIGIHE BU LAH6A6B

de Tart men'eilleiix du langage ; ces vérités qne la raison peut atteindre, même sans le secours de la religion !

Le lecteur, sans doute, a déjà press^iti une conséquence extrêmement importante des principes que nous avons exposés sur Torigine de Thomme et du langage : c'est que les sauvages, tels qu'il en existe encore dans le Nouveau-Monde, et «es peuplades situées dans d'autres parties du globe, qui ne sont guère plus avancées que les sauvages dans la route de la civilisati<m, ne sont pas dans leur état natif ou f^imitif , mais sont déchus à divers degrés d'un meilleur état.

En effet, comment ceux qui posent en dogme la perfectibilîlé indéfinie de l'espèce humaine, pe«vent-ils expliquer l'inciirable stupidité de ces peuples aussi anciens qne tous les «utres? n vivent sur la même teire que nous et sons le même «iel; ils sont organisés comme nous, ils ont nos besoins et aurtont nos passions; ils ont, bien plus encore, rintelligenoe de la parole, et l'expression de l'intelligence, et ils n'ont fait aucun progrès dans la vie sociale, et ils semblent è jamais déshérités de leur part de perfectibilité. Mais si l'on suppose un premier homme, sorti des mains de la caiise première, dans le plein exercice de tontes les facultés qui constituent l'homme; une première famille dont il est le chef, et à qui fl a enseigné ce que Ininmême a reçu; un premier peuple dont cette famille est la souche, pour qm la tradition des vérités primitives a été fixée et publiée par l'écriture, qui a fait là de ce qui était meeurs ; si Ton admet, enfin, ces croyances plus philosophiques encore que religieuses, qui font depuis si longlemps la force et la règle des sociétés les plus avancées, et l'entretien des hommes les plus éclairés, qui seules rendent me raison satisfaisante de l'état ancien et moderne de la société humaine, de la transmission du langage, et des lois morales mêmes aux peuples qui n'en ont conservé que de faibles traces, on concevra que des familles séparées dans les premiers temps de la branche aSnée, dépositaires du patrinioiDe eomnran et des titres primordiaux, poussées de floche en proclie^ aux extrémités du inonde, par la faim, par la crainte, par le goftt du changement, par quelque convulsion de la nature <m de la société, ont oublié peu à peu ce que ieirrs ataés ont retenu, et ont rétrogradé jusqu'aux derniers confins de it baiterie, pour n'avoir pu avancer da?» la route de la eiriiisation; car les êtres moraux, comme les êtres physiqnes , ne peuvent rester stationnaires que dam leur perfection relatife,

DE l'oeigihe su langaos. -M

qm est leur fin. Tel que la graine qui périt si elle ne peut de- Tenir arfore ou plante^ ou Penfant qui ne saurait vivre s'il ne parvient à Pétat d'homme fait^ un peuple recule s'il ne peut avancer^ et une société périt^ c'est*à^lire se corrompt dans ^es lois et dans ses mcsurs, si elle ne peut parvenir à la civilisatioDy qui est la perfection et la fin de la société. Mais ces peuples ne sont descendus si bas que parce qu'ils sont tombés de haut^ et dans cette ignorance, ils en savent encore trop pour n'en avoir pas su davantage. Ainsi, ils ont quelque no* tioD vague et confuse de quelque être invisible supérieur à rhomme^idée la plus intellectuelle qui puisse entrer dans Tespiit humain, et que leur imagination a défigurée de mille ma- Bièies. Ils ont quelques idées de juste et d'injuste^ de propriétés, de lois, de pouvoir et de devoirs, dont ils font de fausses applications. Ils ont surtout^ ils ont tous, et même les plus abrutis, une langue articulée, premier et puissant moyen de toat perfectionnement social, c'est-à-dire qu'ils possèdent quelque souvenir de la parole qu^ils ont entendue, -mais qu^ls n'ont pu retenir ce cpi'elle leur a appris^ parce qu'ils n'ont pas connu Vécriture qui a fixé^ conservé, généralisé cette parole. Us ne pourraient avoir moins sans cesser d'être hommes; et ees notions et ces idées, tout incomplètes qu'elles sont, et la p»ole plus que tout le reste, bien plus même que la figure^ les distinguent de la brute.

Un autre caracttee d'antiquité eommim à toutes les nations sauvages, qui en place l'origine dans le berceau même du ^enre humain, et prouve leur fraternité avec les plus anciens peuples qui nous soient connus, est l'usage de l'arc et des flè(Aes, première arme des premiers peuples, et dont II. de Condorcet regarde l'invention comme un chef<Ki'œuvre de génie; car les philosophes de son école, qui tous se croyaient du génie, et voulaient tout changer dans la sodété, accréditaient volontiers l'opinion que le génie de l'homme avait tout feit dans l'univers. L'usage de l'arc s'était conservé chez nos aïeux jusqu'à la découverte de la poudre à canon , et il se retrouve encore diez les peuples qui ne sont plus dans l'état sauvage. C'est, je crois, dans les habitudes nationales, relatives à l'attaque et à la défense, plutôt que dans toutes les autres , qu'il butohercher les preuves de l'origine -des peuple&et les traces de 'leur filiation. Ce sont les habitudes les plus aonatanles^ puee qu'un peuple ne saurait les changer sanscompromeltre tt stoeté^ qu'elles ne peuvent changer cheE plusieurs pev^les à

92 DK l'ORIOIME du LAN6A0X.

la fois^ qui sont en état de guerre les uns contre les autres, et aussi parce que la guerre contre les animaux ou contre les hommes a été la première occupation des peuples^ et vraisemblablement sera la dernière.

Je ne sais pas même si l'anthropophagie, extrême degré de Textréme barbarie^ et qui n'est pas dans la nature même animale de rhomme, l'anthropophagie, qui, chez les sauvages, se lie toujours à des idées de triomphe et de fête, puisqu'ils ne mangent que les prisonniers faits à la guerre, n'est pas quelque souvenir horriblement défiguré de la manducation des victimes dans les sacrifices offerts à la Divinité par les premières familles, ou un reste de superstition des peuples idolâtres qui, même dès les premiers temps, faisaient couler sur les autels le sang humain pour se rendre les dieux propices dans leurs entreprises guerrières.

Quoi qu'il en soit, ces peuples ont tout perdu; mais avec les seules idées de quelque pouvoir et de quelques devoirs, dont ils ont conservé des vestiges, et avec le langage accoutumé qu'on retrouve chez ceux mêmes qui ont à peine la figure d'homme, ils peuvent tout recouvrer, ils peuvent remonter au rang d'où ils sont déchus, nous atteindre et peut-être nous devancer. Mais ce n'est point par les arts qu*a commencé, ou que peut recommencer la civilisation des peuples; ils en savent toujours assez dans les arts, et n'en savent jamais trop dans la connaissance et la pratique des lois. « Cherchez pre- » mièrement, a dit aux nations comme à l'homme l'auteur de » toute perfection humaine et sociale, cherchez le royaume de » Dieu et sa justice, c'est-à-dire Tordre et tout ce qui le cons- B titue et le maintient, et tout le reste vous sera donné comme » par surcroit. » La religion seule a Tautorité législative dans la société, et toutes les lois qu'on nomme positives ne doivent être que des conséquences et des applications des lois primitives et fondamentales. Elle seule adoucit les mœurs en inspirant aux hommes des idées d'ordre et de discipline, des sentiments de fraternité mutuelle, des habitudes de décence, et d'une vie tranquillement occupée. Le sauvage est turbulent et paresseux, agité et oisif; il ne sait que dormir ou combattre. L'honune civilisé est actif sans inquiétude, et son esprit veille encore quand il accorde à son corps le repos dont il a besoin. Les peuples amenés par la religion à une vie calme et sédentaire se trouvent naturellement disposés à la culture de la terre, première destination de l'homme domestique, unique

m l'origine du langage. 93

source de la véritable force des nations. Ainsi le pain et le vin, matières des plus hauts mystères de la religion^ sont encore le symbole de ses plus doux bienfaits. Les arts utiles viennent à kar tour, résultat nécessaire de ragriculture; et la culture des arts ne vient qu'après la connaissance des devoirs. C'est daDs cet ordre, le seul naturel, que doivent se développer les facultés de rhomme et les progrès de la société ; et il était au plus loin de la raison et de la vérité, l'écrivain du dernier siècle qui a voulu enseigner à son élève à connaître les plantes avant de lui apprendre à connaître ses devoirs. L'Europe, sur ses vieux jours, a vu un exemple à jamais mémorable du retour d'un peuple dégénéré à la civilisation. Les peuples du Paraguay, instruits avant tout dans la science de la religion et de Tordre, n'ont pas tardé à connaître notre agriculture et nos arts, et sans trop perdre de le précieuse simplicité de leur premier état, ils ont acquis, en peu de temps, toutes les connaissances nécessaires à l'homme civilisé.

Après avoir exposé les raisons de la nécessité de la transmission du langage et de l'impossibilité qu'il ait été inventé par l'homme, il convient, pour mettre dans un plus grand jour cette vérité importante , de rapporter les motifs de Topinion opposée. Nous les prendrons dans Condillac, qui a eu, sur Tespht philosophique du dernier siècle , l'influence que Voltaire a prise sur l'esprit religieux, et J.-I. Rousseau sur les opinions politiques. Condillac a mis de la sécheresse et de la minutie dans les esprits. Voltaire du penchant à la raillerie et à la frivolité, Rousseau les a rendus chagrins et mécontents. Il n'y a pas de peuple qui puisse résister à cette fatale combinaison. Condillac n'a pas mieux connu l'homme que les deux autres n'ont connu la société ; mais il a encore plus faussé l'esprit de la nation, parce que sa doctrine était enseignée dans les premières études à des jeunes gens qui n'avaient encore lu ni Rousseau ni Voltaire, et que la manière de raisonner et la direction philosophique de l'esprit s'étendent atout. Au reste, Condillac a dit sur l'invention du langage , à peu près tout ce qu'il y a à dire. On peut, si l'on me permet cette expression, broder diversement ce roman; mais on ne saurait en étendre le fond ni le changer. Nous finirons par opposer à l'opinion de Condillac celle de J,-J. Rousseau, qui a très-bien saisi Tétat de la question.

« Adam et Eve, dit Condillac, ne durent pas à l'expérience

M DE L'OBIGIICE OU LAKOAGS.

o Pexercioe des opérations de leur ftme; ils furent^ par un s»- » cours extraordifuxire, en état de réfléchir et de se commuai- » quer leurs pensées. »

Il semble^ puisque ce philosophe remonte jusqu'à Adam et Ève^ qu'aprèis la création il n'y a plus rien d'extraordiMÛrtf et que la formation de Thomme et de la femme, par Vaelion toute-puissante de la Divinité, une fois supposée, il eût été, au contraire^ fort peu naturel, et tout à fait extraordinaire, qu'on tel ouvrier eût laissé son ouvrage imparfait, qu'il eût créé l'homme et la femme avec des facultés sans exercice, une intelligence sans moyen de se connaître et de s'exprimer, et qu'on les unissant dans cette société intime destinée à perpétuer son ouvrage, et qui de deux âmes ne devait faire qu'une ftme, il leur eût refusé la parole, par laquelle ils pouvaient se communiquer leurs pensées, et s'entretenir de leurs affecticms; il ne lui en coûtait sans doute pas davantage de créer l'hoaime pensant et parlant que de le créer avec le mouvement et la 'Vie. Quand on a recours à l'intervention de la Divinité, il faut lui attribuer une conduite conforme à sa sagesse et aux idées que notre raison peut s'en former; et ceux qui, rejetant toute croyance d'une intelligence suprême, font naître l'homme de l'énergie de la matière et le langage de l'industrie de l'homme, ne sont pas plus déraisonnables, et sont beaucoup plus conséquents.

«Hais je suppose, continue le philosophe, que^ quelque » temps après le déluge , deux enfants de l'un et de l'autre D sexe aient été égarés dans les déserts avant qu'ils connusseot 's> l'usage d'aucun signe, qui sait même s'il n'y a pas quelque » peuple qui ne doive son origine qu'à un pareil événement? i> Je prie qu'on me permette cette supposition. La question ^ est de savoir comment cette nation naissante s'est fait un » langage, d Gondillac se trompe : la première question est de savoir si l'on peut admettre cette supposition ; la seconde, si cette nation naissante, comme il l'appelle, a pu se faire un langage, et si même deux enfants, dans l'état où il les sup- "pose, et pour qui vivre était le seul besoin , avaient besoin pour vivre de se faire un langage. Pourquoi, d'ailleurs, revenir à la supposition ridicule de ces deux enfants, €i; nepas Attribuer à Adam et Eve, pnisqu'iUles nomme^ venus au monde hommes faits et en état de société, le besoin et les 'moyens de se faire un langage? Certes^ ce n'était pas la peine

BE L'ORIGIITE VC LàNGAffi. 95

de oîler la Genèse^ et (Ty prendre sealement les noms d'Adam^ dÏTe et dtt déluge^ pour la démentir sur tout -le reste, tkâs ces petites roses n'étaieiit pas alors misai usées ^fu'elles Tant. élé depuis par le fréquenrt usage qu'en ont faM quelques écrî- ▼aias. Pourquoi même citer les livres saints dans une question qui est du ressort de la philosophie^ et qui petft être déoîdée par la seule raison? La supposition que Condillac prie qu'on ki permeUe ne s'accorde pas môme avec ce^'il a âH d'Adam et d'Eve ; car^ s'il est «irai qu'ils aient dû à un gecoureextr&of^ dinaire, à tuie inspiration surnaturelle, la faculté de se oomimmiquer leurs pensées, il n'y a rien que de très-orâhiaîre dt 4e tout à fait natnrefl dans la manière dont ^ ont'coinmmnqfié cette faculté à leurs descendants. Il leur a suffi, pour cela, de leur transmettre la langue qu'ils avaient reçue, comme nous transmettons tous les jours à nos enfants celle que nous avons «pprise de nos parents-, sans seconrs extraordinaire, même sans dessein, et par la seule voie des relations domestiques «t habituelles. Il n'est pas non plus extraordinaire >q«e le langage, mie fois donné, se soit perpétué de la même manière de génération en g^iéTation jusqu'au déluge, et que la connaissanoe et l'usage n'en aient pas été interrompus, même par oe désastre, auquel il e^ encore fort natupél que quelques hommes aient échappé -pititdt que quelques onfants, et »eiit ainsi conservé la tradition du langage -et 'continué l'espèee haiBaine ; tl est même certain qu'ils y onft échappé, pnisqne noas voyons encore sur la terre des hommes et un langage. Une telle supposition, quand eAle «ne serait appnyée sur aucun monument, serait beaucoup plus naturelle que celle de éenam enfaats égarés dans les déserts avant qu^ils connussent l'usage d'aucun «igné, c'^sWà-dire, deux ans à peu près ; icar c'est à oet &ge, et même plus tôt, que les enfants entendent le langage et le répètent, et qu'ils ont la connaissance de foeaaconpde mois. C'est pour relever rai peu cette hypothèse ridicule, queContfiHacfqoute : « Qui sait s'il n'y a pas quelque peuple qui ne » doive son origine ^d un pareil événement? » <]ette conjeeture, mise en avant, et sous la forme d'im doute scientifiqHe, ^nne quelque importance au roman et*en impose au vulgaire, qm ne peut pas plus que le philosophe résoudre œtle ques- ^. Mais le 4mn •sens et l'expérience -des choses de hi vie, fondement de loute honne manière de pintosopiher, rennroient lux contes des fées >ces demc eilfants éeliappés seuls au nanfaige général, égaiés'dans les déserts à l'ftge auquel ils nepon-

96 IMB l'origine du langage.

vaient se passer du secours des autres bommes, et qui, sur une terre inondée, sans fruits et sans habitants, ont vécu jusqu'à devenir la tige d'un peuple et les inventeurs du langage. Il n'y a rien de plus incroyable dans toute Tbistoire sacrée ou profane ; et ce don de la parole, ou plutôt l'existence morale donnée à rhonime en même temps que l'existence physique, pour être transmises l'une comme l'autre, est bien moins extraordinaire pour la raison, qui voit encore aujourd'hui partout subsistante cette transmission nécessaire, que le miracle de deux enfants exposés presque au berceau, et qui se sauvent même d'un déluge. On ne pouvait pas faire dépendre la décision d'une question aussi importante que l'origine du langage, d'une condition plus romanesque. Un philosophe n'accorde pas plus de pareilles suppositions qu'il ne les propose, et, prodige pour prodige, je crois plus volontiers aux prodiges de Dieu qu'aux prodiges de l'homme. Tout, dans cette hypothèse, est incohérent et contradictoire. Dans le récit des livres saints, confirmé par les antiques traditions des peuples, et même par leurs fables, on voit du moins quelques hommes échappés au désastre universel, conservant la connaissance du langage et des arts; et c'est une dérision de citer l'iiistoire des premiers temps, pour nous montrer deux enfants chargés, presque à la mamelle , des destinées du genre humain. Il y aurait eu plus de franchise à traiter philosophiquement une question toute philosophique. Il fallait ne parler ni de la création ni du déluge, remonter aux premiers humains, et, sans s'informer ni quand ni comment ils étaient venus sur la terre, nous les montrer inventant ia langue sans pouvoir penser, et vivant en société avant de pouvoir s'entendre. Au reste, Condillac est conséquent à lui-même dans ses hypothèses : pour expliquer la société, il suppose deux enfants; il imaginera une statue pour expUquer l'homme.

Warburthon, tout zélé défenseur qu'il était de la révélation, trouvait sans doute de la difficulté à la concilier sur l'origine du langage avec la raison, puisqu'il semble pencher, dans son Essai sur les hiéroglyphes, en faveur de l'opinion contraire. 11 s^appuie même de l'autorité d'un écrivain peu judicieux de l'antiquité, et même du sentiment d'un Père de TEglise et d'un Ûiéologien moderne, dont les opinions suspectes d'hétérodoxie ont été combattues par M. Bossuet. Nous citerons ce passage du savant Anglais : « A en juger seulement par la » nature des choses et indépendanunent de la révélation, qui

DE L*OBIGIKX BU LAKOAGS* 91

9 est un gaîde plus s6r^ on serait porté à admettre ropinion

> de Diodore de Sicile et de Vitruve, que les premiers bommes ) ont vécu, pendant un temps^ dans les cavernes et les forêts » à la manière des brutes, n'articulant que des sons confus et

> inarticulés, jusqu'à ce que, s'étant associés pour se secourir t mutuelJement, ils soient arrivés, par degrés, à en former de » distincts par le moyen de signes ou de marques arbitraires » convenus entre eux, afin que celui qui parlait pût exprimer B les idées qu'il avait besoin de communiquer aux autres. B C'est ce qui a donné lieu aux différentes langues; car tout

8 le monde convient que le langage n'est pas inné. Cette ori^ » gine du langage est si naturelle, qu'un Père de l'Eglise

9 (saint Grégoire de Nysse), et Richard Simon, prêtre de TOra- » toire, ont travaillé l'un et l'autre à l'établir. Mais ils auraient «pu être mieux informés, et rien n'est plus évident, par D TEcriture sainte, que le langage a eu une origine différente : B elle nous apprend que Dieu enseigna la religion au premier B homme ; ce qui ne permet pas de douter qu'il ne lui ait en B même temps enseigné à parler. En effet, la connaissance de y la religion suppose beaucoup d'idées et un grand exercice des • opérations de rame, ce qui ne peut avoir lieu que par le B iecours des signes, o

11 y a peu de logique dans ce passage, et c'est une étrange coDfiision d'idées de commencer par combattre la révélation pour en revenir à la révélation, et de vouloir décider, par les croyances religieuses, ce qui peut être décidé par la seule raison. Rien de plus contraire à la nature des choses, c'esUà-dire de rhomme dont il est ici question, que cet état prétendu primitif du genre humain, vivant dans les cavernes et les forêts à la manière des brutes; rien de plus impossible et de plus absurde que le passage des sons confus et inarticulés à Tex* pression de la pensée par le langage articulé ; car si ces sons exprimaient quelque chose, c'était un langage, et ils n'étaient ni confus ni inarticulés ; et s'ils n'exprimaient rien, ils ne pouvaient jamais devenir un langage distinct. Si on se servait de signes ou de marques arbitrairement convenus, on avait nécessairement la pensée, et, par une conséquence inévitable, l'expression de cette convention, et on possédait ainsi la parole avant la parole, a C'est, dit le docteur anglais, ce qui a donné B lieu aux différentes langues; car tout le monde convient » que le langage n'est point inné. » La conclusion est brusque, et la raison qu'en donne Warburtlion prouve qu'il ne s'est pas

9B im L^onoiNx m uagaas.

entendu lawiiênia. Le langage n'eai point inné dens TinèH ndu, qai eai-ce qui en doute? Hais on peut dire qu'il eat inné dans Teapèce, et c'est ee qui fait ipie to«i8 les peuples ont un langage, et que quelques hommes sont muets. Le langage n'est point imié dans Thomme, s^enauit-il que rhonune a pu Fînventer? et n'est-il pas plus Trai de dire que, si Thomnie »rait pu inventer le langage, l'idée du langage serait innée dans son esprit? car Thomnie a néeessaiaement en luinnème le type de ce qu'il invente, lorsqu'il ne le reçoit pas du dehors, et dans ses découvertes, il ne fait que copier un modèle ou intérieur ou extérieur.

La faculté de répéter la parole n'appartient pas même à l'homme seul, puisque cette faculté se-monCre chez quelques animanx. C'est la facuHé de la comprendre quand elle frappe notre oreille, et d'y attacher une pensée, qui est la propriété exclusive de l'espèce humaine, et sa plus noble prérogative; car les animaux entendent notre parole sans la comprendÉne, et elle n'est pour eux qu'un son, devenu, par une répétition fréquente, un signe matériel et sensible, inséparable de certains mouvements dont on leur a &it contracter l'habitude. Ce qui le prouve, c'est que le chien, qui rapporte si fidèlement au mot ou au son apporte, n'obéirait plus, si on se servait d'une périphrase pour lui feire entendre la même chose.

MaÎH c'est surtout la faculté de comprendre l'expression des dioses morales et incorporelles qui parait être la qualité di»tinctive, le caractère spécial de l'intelligence humaine, et qui nous explique comment les livres saints ont pu dire de Phenmie que « l'intelligence suprême l'avait fait à son image et à sa res- 9 semblance. n

En effet, je montre à un enfant du pain, des fruits, des choses à son usage, en un mot, des objets matérids; j'exécute de* vaut lui certains mouvements, je lui nomme en même temps et ces objets et ces actions, et ce langage d'actions et d'images, se joignant dans son esprit au langage articulé que je prononce, l'explique et le traduit, et il prend l'habitude de répéter les mêmes mots à l'occasion des mêmes objets et des mêmes actions, dont il comprend l'usage ou le motif. Tous les hommes sains d'esprit et de corps ont à la fois ces deux langages, on plutôt ces deux expressions, le kingage d'action et le langage articulé. L'aveugle n'a que le langage articulé, et le sourdHoiuet n'a que le langage d'action; mats avec ce langage, il eerasiunique avec les autres hommes : il entend, pour ainsi

HB I^OBIGINB BU LâHG^B., W

dire^ Imt aetion 6t leur fait entendre la' sienne ; et ce langage d'action et d'ioragea^ il. l'apprend aussi, comnie nous appee*^ nous Tautre, par imitation et par répétition. Mais lorsque je parie à un enfant d'objets moraux et immatériels, et qui ne peovent Ini être présentés sous aucune image ; lorsque je l'en» tretiens de vertu, de raison, de justice, d'ordre, de bien et de mal, de rapports des objets entre eux ou avec nous, choses quisont le fondement de la vie et que tous les hommes comprennent, même ceux à qui on se donne le moins de pdne de l'expli^* qner; lorsque, pour le lui faire mieux comprendre, je lui oflhre des exemples qui sont aussi un langage d'action , il faut, do tonte nécessité, supposer dans son esprit quelque chose d'antérieur à une leçon des pensées qui attendaient me» paroles pour se joindre à elles, et qui lui montrent le rapport des^ leçons aux exemples; car les mots réveillent les idées, les montrent à l'esprit, les lui rendent présentes , et ne les créent pas; et même ponr les choses purement sensibles, on n'appren<dfait pas plutôt la géométrie à un enfant qu'à l'animd qui vous regarde et vous écoute, si l'enftint n'avait pas, plus que l'aniiDftl, des idées de rapports d'espace, de grandeur, de quantité, qui ne peuvent se joindre aux mots qui les expriment que parée qu'elles se trouvent antérieurement dans l'esprit. Il y a même quelque ohose de plus remarquable encore dans l'acquisition de la langue que nousentendons parler pour la première fois. Si je veux, à l'âge de la raison et de l'attention, apprendre mie langue étrangère dans des livres ou par des leçons d'un maître, il faut que la grammaire ou le maître traduisent continuellement, dans la langue que je parle, les règles et les mots de \à langue que je veux apprendre ; et s'il n'y avait pas un mot de français dans la grammaire allemande, ou que le maître qui me renseigne n'entendit et ne parlât que l'aUeroand, cette langue serait pour moi un chiffre dont il me serait impossible, faute de données, de deviner le secret; en sorte que ma langue materoelle est entre cette antre langue et mon esprit un interprète oéceasaire de ce qu'elle veut me dire et de ce que je veux apfKBdre. Encore faut-il observer que , si je ne comprends pas même les mots de cette langue, j'en c(mnais les règles gênénies, qui sont les mêmesdans toutes les langues. C'est une carie dont je connai» les points principaux, quoique j'ignore la topognphie du pays. Ainsi, je peux dire que je connais le langage desAUemands, même avant d'avoir appris les règles partieiH ^ères de la langue allemande. Mais entre l'enfant qui commence

100 DE l'origine du ULNOAjOX.

à parler sa langue maternelle et ceux de qui il en reçoit la connaissance, quel est le moyen, le lieu^ le truchement de leurs pensées et de leurs paroles? Le maître sait sa langue, le disciple n'en connaît encore aucune. Gomment celui-ci comprend*il les pensées, lorsqu'il ne connaît pas encore la parole qui les exprime et les rend compréhensil)les, ou comment entend-il la parole, s'il n'a déjà la pensée qui la rend intelligible? Et remarquez que ces pensées, que les mots qui les expriment ne font, comme nous l'avons déjà dit, que réveiller et qu'ils ne créent pas, se trouvent dans l'esprit de Tenfant prêtes à se joindre aux sons les plus divers, et indifférentes à toutes les langues qu'on voudra lui faire entendre; en sorte que son esprit est réellement une table rase prête à recevoir tous les traits qu'on y voudra graver. Ainsi, en apprenant une langue étrangère, je n'apprends qu'à parler, je ne fais que traduire et échanger des mots contre d'autres mots; en apprenant ma langue maternelle, j'apprends à penser, c'est-à-dire à attacher des pensées aux mots et des mots aux pensées : j'apprends à connaître mes propres pensées, à les revêtir d'une expression qui les rend sensibles à mon propre entendement; je leur donne un corps soit en en faisant un son au moyen duquel je peux les entendre, soit, dans l'écriture, en en faisant une figure au moyen de laquelle je peux les voir et les lire. Comment cela s'opère-t-il en nous à l'âge de la plus profonde ignorance de l'esprit et de la plus extrême faiblesse des organes? Je l'ignore; mais ce que je sais, c'est que l'homme n'ayant pu inventer le langage, et en répandre l'usage sans en convenir avec lui-même et avec les autres, en convenir sans y penser, y penser sans connaître sa pensée , connaître enfin sa pensée sans le nommer, il s'ensuit rigoureusement que la parole lui a été nécessaire pour inventer la parole. Je sais que l'homme étant passif quand il entend la parole , actif quand il y joint la pensée, le même homme n'a pu recevoir la parole de lui-même et y joindre en même temps la pensée, et être tout seul et sur le même objet actif et passif à la fois. La pensée et le germe qui attend que la parole vienne le féconder et lui donner l'existence : génération des esprits toute semblable à celle des corps, qui fait dépendre l'existence des uns et des autres du concours simultané de deux agents, dont l'un donne, l'autre reçoit; l'un engendre, l'autre produit , tant est vaste dans son unité le plan de l'auteur de toute existence! tant sont féconds et simples les moyens par lesquels il perpétue et conserve son ouvrage!

Dx l'origike du langage. 101

Warburihon, dont cette digression nous a éloigné, après les doutes peu philosophiques sur la véritable origine du langage, conclut des expressions des livres saints que le langage a été primitivement donné à Thomme. La raison toute seule aurait pu le conduire à cette conclusion^ et même elle Ty conduit en finissant, puisqu'il avoue que la connaissance des choses morales a suppose beaucoup d'idées et un grand exercice des » opérations de Tàme ; ce qui, dit-il, ne peut avoir lieu que 9 par le secours des signes, » principe fondamental de la science des idées et du langage, avoué par J.-J. Rousseau, et presque dans les mêmes termes : a Quand l'imagination s'arrête, 9 c'est-à-dire quand les objets auxquels nous pensons ne peuvent pas être présents à l'imagination par des figures ou des images, 0 r esprit ne marche qu'a Paide du discours, d

Condillac s'est emparé des doutes de Warburthon ; il les cite avec complaisance, et ajoute : « Tout cela me parait fort exact, » et si j'ai supposé deux enfants dans la nécessité d'imaginer » jusqt^ aux premiers signes du langage, c'est que j'ai cru qu'il ne 9 suffisait pas, pour un philosophe, de dire qu'une chose a été » faîte par des voies extraordinaires, mais qu'il était de son » devoir d'expliquer comment elle aurait pu être faite pas des > moyens naturels. »

Je relèverai, avant d'aller plus loin, une expression de ce passage que j'ai soulignée, ef qui, pour être à la mode dans les écrits des idéologues, n'est pas pour cela plus exacte. On dit bien le langage des signes, pour exprimer les gestes, les emblèmes, les sons, et généralement toutes les choses ou marques extérieures qui servent à indiquer, à signifier quelque chose, et qui en sont les signes; mais les signes du langage, pour dire les mots, sont une expression fausse ; car les mots ne sont pas les signes du langage, mais le langage lui-même. Je fais, sans parler, signe que je vois ou que j'entends; je parle par signes, mais j> ne parle pas des signes.

11 y a dans le reste de ce passage autant d'erreurs et de sophismes que de mots. On a montré que deux enfants, dans l'état et les circonstances où on les suppose, n'auraient jamais été dans la nécessité d'imaginer le langage, puisqu'il ne pouvait y avoir, pour des êtres ainsi placés, d'autre nécessité que celle d'être, et qu'on peut être sans parler ; et c'est ce qui a fait donner aux premiers besoins, au nombre desquels le langage n'est pas compris , le nom de nécessités corporelles. Condillac reconnaît

t09 M L'oaiGlKS PU USi&lQ»*

Ao wmns qtn'&a n'a pas inventé l» bngpge 6»08 nécenUé, at l'en copclHs que le langage n*a pas du tout été invenié. Lq l^OfAge, j^ ie Fépète, n'est nécessaire qne pov la société , et la société n'a pu exister avant le langage,

a J'ai cru, continue Condillac^ qu'il ne suffisait pas, pour un 9 pliUosoplie^ de dire qu'une chose avait été faite par des voie» p extraordinaires, mais qu'il était de son devoir d'expliiiiier a coouneni elle aurait pu être faite par des moyens natuveJa. » Un philosophe ne doit rien dire qu'il ne le pense et ne le prouve, et s'il dit qu'une chose a été faite par des voies extraor-» dinaires, cela doit suffire; et il ne peut, sans cqmpronoettie son jugement, chercher h expliquer conameut elle aurwt pu ^tre faite par des moyens naturels, à au)ins de suf^iûscr qu'une Riérae chose, dans les mêmes circonstances, peut avoir été faite de deux manières, par des voies extraordinaires et par des moyens naturels, ce qui n'est pas du loui philosophique. Il faut, au contraire, que le philosophe commence par rejeter les voies extraordinaires, s'il peut expliquer le fait par des poyens naturels, ou les moyens naturels, s'il ne peut l'expliquer que par des voies extraordinaires. Mais le sopbisaio ou l'équivoque sont ici dans les mots naturels et eairaordinmres qu'on prend pour opposés entre eux, et qui ne sont que différents l'un de l'autre. A parler exactement, il n'y a d'extrocMy dinaire que ce qui est hors de Torcbe, suivant l|i forée même de l'expression, extra ordinem, quelque commun qu'il puisse être ; il n'y a do naturel, quelque rare qu'il soit, que ce qui est conforme a i'ordit) : Non in depramtis , sed in his qitm benè secundUw natvram se Aabeni, cmâderàndwn est quid sit mettu^ raie; c'est dans ce qui est bon et conforme à la nature, et non dans ce qui s'en écarte, qu'il faut chercher le aaturel, a dit Axistote , qui n'a pas toujours été fidèle à cette maxime. Vais i) y a des ordres différents, jamais opposés, et des natures différentes. Rendre d'un seul mot la vue à un aveugle est pour l'homme une voie extraordinaire, ou hors de l'ordre particulier dans lequel il est placé; la lui rendre par ks traitenients de l'art est un moyen qu'il regarde avec mison como^ natur M, 'puisqu'il est pris dans sa propre nature. Mais si, pour quelque raison tirée de V ordre ^éral de la société, Dieu voulait montrer sa puissance dans la dispensation de ses bienfails, ce serait pour lui une voie fort extraordinfure que d'employer les opérations et les remèdes pour rendre la vue à un aveugle, quoiqu'il soit l'auteur des propriétés sahitaires des

coips» et ua moyen , au coutraire^ fort naturel au maître de la nature^ que de le guérir d'une seule parole; et à mouis de sup^ poser que Dieu estuu être extraordinaire, et que l'homme seul est naturel, on ne peut pas nier cette vérité. Encore un •exemple pris dans les choses 4]ui sont à notre portée^ et plus près de n«s habitudes et de nos connaissances. Le pouvoir d'un État a besoin du service de quelques hommes; ii commande et il est obéi. Un particulier a be&oiu de son voisin; il prie ou paie y et il est servi; et quoiqu'il n'y ait rien en soi de plus extraordinaire, d'homme i homme, que le commandement et l'diéissance, et même de moins naturel suivant une certaine nature, il est vrai cependant que la manière qu'emploie le souverain n'est pas plu* extraordinaire que celle qu emploie le particulier, et qu'elle est tout aussi naturelle ; mais l'une appartient à Tordre général du public, l'autre à Tordre particulier ou privé; l'une est dans la nature de la société.» l'autre dans celle de l'individu. L'ixuaginalion et les arts, qui ne connaissent qu une nature visible, palpable, particulière, trouvent extraordinaire et peu naturel tout ce qu ils ne peuvent y faire entrer; mais, pour la raison et la philosophie, la cause première et géoérale de tout n'est pas plus extraordinaire que les causes secondes de quelques effets, et la cause de Tunîversalité des effets ou de l'univers est aussi naturelle que les causes particulières.

Hais ce qui est extraondinaire et hors de toute nature^ c'est la matière éternelle qui s'est faite et arrangée elle-même; c'est de Tordre sans ordonnateur, du mouvement sans premier moteur, des lois primitives sans premier législateur, en un mot, des effets sans cause ; c'est l'homme qui reçoût aujourd'hui la vie et la parole d'un être semblable à lui, vivant et parlant comme lui, venu primitivement d'un œuf pondu par lu terre, et éclos à la chaleur du soleil, cràmt lui-même son propre esprit, en inventant la parole qui lui fait connaître ses pensées; cest enOn la société entre des êtres sans parole, sans pensée, sans lien par conséquent, et q.ui, sans s'entendre, conviennent de se réunir, et, sans parler^ conviennent d'un langage commun; et il est étrange assurément que les menées philosoplies, q«)i trouvent extraordinaire ce qui est tout à fait naturel, trouvent naturel ce qui est si extraordinaire.

En un mot, et pour parler avec toute la précision philoso- {>hique, le merveilleux ou surtuunain est ce qui surpasse les forces et Tindustrie de l'homme. Or, tout est merveilleux et

iOi DS l'origine du LàNGAOX.

surhumain dans le mondc^ depuis le cèdre jusqu'à Hiysope, depuis l'éléphant jusqu'au ciron, depuis le soleil jusqu'à un atome. Mais il n'y a rien de plus merveilleux^ et si l'on peut le dire^ de plus surhumain que l'homme, et, par conséquent, il n'y a rien de plus commun ou de plus ordinaire que le merveilleux. L'extraordinaire, à parler exactement, est le dés(»dre, le mal, ce qui est contre l'ordre de la nature des êtres, puisqu'il en est la destruction. C'est l'homme qui le fait ; mais le naturel est le bon, le bien, l'ordre, c'est Dieu qui en est l'auteur , et le bon ne cesse pas d'être naturel, même quand il est merveilleux, et qu'il surpasse nos forces et notre intelligence.

Ainsi, lorsque Condillac dit a qu'il ne suffit pas, pour un D philosophe, d'avancer qu'une chose a été faite par des voies D extraordinaires, mais qu'il est de son devoir d'expliquer » comment elle aurait pu être faite par des moyens naturels,B il pourrait appliquer cette maxime au vulgaire qui voit du merveilleux là où il n'y en a pas. Hais, lorsqu'il en fait pour le philosophe un principe de raisonnement, c'est à peu près comme s'il disait a qu*il ne suffit pas à un philosophe de dire 0 qu'une chose a été faite par des voies qui sont dans la na- » ture, et appartiennent à l'ordre dont elle fait partie, mais » qu'il est de son devoir d'expliquer comment elle aurait pu » être faite par des moyens pris dans une nature différente, et D qui sont dans un ordre de choses hors duquel elle est pla- D cée ; n ce qui renferme une absurdité dans la pensée et une contradiction dans les termes.

Voyons toutefois quels sont les moyens na/tirW^ et ordinaires par lesquels le philosophe imagine que le langage a été inventé, et n'oublions pas de remarquer que ces moyens naturels et ordinaires commencent d'une manière aussi extraordinaire que peu naturelle, par le prodige de deux enfants échappés, au berceau, de la catastrophe qui a englouti le genre humain, et égarés dans les déserts ; de deux êtres qui sont par conséquent dans un état contraire à leur nature, et qui vivent malgré la nature; et Condillac Ta si bien senti, qu'en hasardant cette hypothèse, il en demande pardon au lecteur, il le prie instamment de la lui permettre, et semble lui dire : a Passez-moi de p grâce un principe absurde, et j'en tirerai des conséquences D raisonnables, o Heureux temps, sinon pour la philosophie, au moins pour les philosophes, où ils pouvaient compter sur dépareilles complaisances! a Tant que les enfants^ dont je

DE l'obigine du latoaoe. 105

» Tiens de parler, ont vécu séparément, l'exercice des opéra-

• tiens de leur âme a été borné à celui de la perception et de 1 la conscience, qui ne cesse pas quand on est éveillé ; à celui » de l'attention, qui avait lieu toutes les fois que quelque per- 1 ception les affectait d*une manière particulière ; à celui de » la réminiscence, quand des circonstances qui les avaient

• frappés se repr^ntaient à eux, et à un exercice fort peu » étendu de leur imagination, etc. » C'est-à-dire que ces enfants recevaient, comme les animaux, les images des objets, qu'ils avaient , comme les animaux, la vue intérieure ou la perception de ces images qui ne seraient rien, qui ne seraient pas, si rhomme ou la brute ne les apercevaient pas et n'en avaient auciineconnaissance;connai8sancequine cesse pas quand onest éveillé, qui ne cesse pas même toujours quand on dort. Comme la brute, ils étaient attentifs à ces images ; car, sans cette attention, ces images ne pourraient servir à Tusage auquel la nature les a destinées pour la conservation des êtres animés; conune la brute et pour les mêmes motifs, ils avaient la réminiscence de ces images et des objets qui les produisaient, et ils faUaieni 101 exercice de leur imagination ni plus ni moins étendu que la qphère des objets qu'ils avaient sous les yeux ; car on imagine tout ce qu'on voit, comme il est vrai de dire, dans un autre sens, qu'on voit tout ce qu'on imagine. Encore avons-nous comparé l'homme à la brute, et cette comparaison manque par la base ; car la brute est dans l'état naturel à son espèce, au lieu que l'homme, sans le langage, est dans un état contraire à sa nature, et où, loin d'avoir des images, des perceptions, une conscience, des réminiscences, etc., il ne peut pas même exister. Qu'on n'oppose pas l'exemple des sourds-muets au milieu d'hommes entendant-parlant, entendant la raison des autres, quoiqu'ils ne puissent ouïr leur idiome, et sont comme des aveugles au milieu de voyants. Les sourds-muets sont éclairés par Tintelligence de ceux qui parlent et pensent par conséquent, comme les aveugles sont guidés et préservés de danger par les yeux de ceux qui y voient, et nous supposons ici l'espèce humaine toute entière sans parole et sans langage.

t Quand ils vécurent ensemble, continue le philosophe.... » Ici Condillac fait faire à ses lecteurs un pas de géant, et franchit d'un saut Tintervalle immense qui sépare l'homme brut de l'homme social, ou plutôt le néant de l'être; et ils glissent rapidement sur ce passage, de peur d'y être arrêté. Hais en accordant que ces deux enfants fussent de petits animaux, peut*

4d6 DE l/ORTGlNE DU LAÏfaAGS.

on dire qu'ils véenseent ensemble^ même lofsqulh enssent été rapprocMs Tun de FautreT Les nnîmatix qtii vivent les «ms près des autres par rni effet de leur instinct et de leurs besoins^ ne vivent pas ensemble^ et cette expression suppose la comment cation des pensées par l'échan^ de parroles. « Il n'est pas bon » que l'homme soit seul, » a dit rétemelle Vérité ; mais elle fa dît de l'homme social et civilisé, de rhomme dans cet état où le même tangage met en commun leurs pensées, leurs «fiéctions, leurs besoins, leur imhistrie. Mms pour l'enfant qai jusque-là avait vécu seul dans les déserts, et encore à f^ftge où il wmài le plus besoin de secours et d'assistance, un compagnon aussi bmt que lui diminuait bien plusses moyens de subsistance qu'il ne pouvait les accroître; et si deux élres à figure iMnmine, placés dans des circonstances semblables, venaient à stt reiiconlrer^s'ife étaient même capables de se reconnaître, teur premier mouvement serait de se fuir plutôt (fue de se tthercher. Un fait récent nous fournit rni exemple de la sociabtKté de deux értres ptaeés à peu près dans les mêmes drconstances, et nous apprené comment ils miraient ensemble. Des deux filles trouvées dans tes bois de Sogny, en Picardie, dont Racine le ftls, dans ses Mémoires, raconte f histoire, l'une nvait fué l'autre pour je ne sais quei objet qu'elles avaient trouvé, et dont elles s'étaient disputé la possession. Deux êtres réduits avx premières et aux plus simples nécessités de la vie, n'ont pas besoin Tun de Fantre pour les satisfaire. Hé ! non assurément, ils ne vrvraient pas ensemble, ces deux êtres qui ne eonnattmient pas le lien de lu vie socis^; ils ne vivraient pas même l'un près de l'autre, ces êtres indépendants Tufi dé l'antre et inutiles l'un à l'autre; ces êtres bors de fout^ nature vivante, puisqu'ils n^avaient nî la raison qui rénnif les hommes, ni rinstinct qui rapproche les brutes.

« (^nd donc ils vécurent ensemble, ils eurent œcasîoH dé » donner plss d'exercice à ces premières opérations, parce que V leur oammerce réciprofme leur fit attacher aux cris de chaque » passion ks perceptions dont ils épient les signes naturels. » ils les accompagnaient ordinairement de quelque mouve- 1» v^ment, de quelque geste, de quelque action dont l'exprèss siD» ^arit encore phis sensible. Par exemble, eehii qui I» SDtiSrait, parce qu'il était priré d'un objet que ses besems » lui reitdaienit nécessaire, ne s*en tenait pas à pousser des » cfis : U faisart des efforts pour ToMenir ; il agitait sa téte^ »i ses bra»^ el toutes les parties de son corps. L*au1ve^ ému à

» eesf^tacte^ flxaft les yeox sor le même objet^el^ mamt

• poster dmt mm âme les senttimenis dont il n'élatt p»s eneoK t eapuMe de se rendre raison, il sonfFraît de voir sonifrïr ce

* mMrabie. Dès ce momeirt, il se sent intéressé à le soulagea ^ i et il obéit à cette inïpress^ion antant qu'il était en son pot-

* voir. Ainsi par le seal instinct^ les bovnmes se detfnandaieAt » et se prêtaient dn seconrs; je ne dis pas le seul histinet, oâr » la réflexion n'y pouvait avoir port. » L'nn ne disait pas : a 11 0 faut m'agiter de cette manière ponr Itri tiâte connaître ee

> qai m'est nécessaire^ et l'engager h ttie secontir, » ai l'antre : c le vois à ses mouvements qn'il veut telle chfose, t!t je vais « lai en donner la jonissance; mais tous les dent agissaient

> ea conséquence du besoin qtrr les pressai davantage. »

ff Ce langage était peu perfectionné^ et ne coiteîstait vra(- » semblablement qnfen contorsions et en agitations vMentes. » Cependant les hommes ayant acquis rhabîtnde de lier qoeK s qnes idées à des Signes arbitraires, les cris natnrek le^r seN » virent de modèle pour se faire un nouveau iMigage, et ils t articulèrent de nouveaux sons en les accompagnant de quel- » qucs gestes qui leur indiquaient les objets qn*îls voiraient

> faire remafrqner, fis s'accoutumèrent à donner des nomsam t choses. Ces premiers progrès du langage furent nécessaire- » ment très-lents. Leur enfant, pressé par les besoins qit'il fte

• pouvait faire connaître que difficilement, agita toutes les B parties de son corps. Sa langue, fort flexible, se replia d'une i manière extraordinaire, et prononça un mot tout Aoutestn.

> Le besoin continuant donna lieu aux mêmes effets. Cet eii- V faut replia sa langue comme la première fois , et anicufe ' em^e le même son.

» H est vrtri que, pour augmenter le nombre des mots d*une » manière considérable, il fallut sans doute plusieurs générai

# tions, etc. »

L'erreur de Condillac, et de bien d'autres écrivains de ta xttême époque, est d'avoir commencé par supposer, contre tovte raison et toute autorité, l'homme dans un état pr'miTtlf brat et insocial, et dans un tel degré de baitmrfe (fifïi était même privé de la faculté de connaître et de c)MmlMmiqùer Ses pensées, pour hA attribuer, dans ce même état, les pensées, les sentiments, les atfsctions, les intentions, liés besoins, téAprit d'invention et*d^indnstrie de Phomme social et civilisée; 4^e8t d^avoirregardé comme natives et appartenant à su natDfire physique et individuelle^ des qualités qiti appartiennem utti-

106 DB l'origine du lahoaoe.

quement à sa nature morale et sociale, ce qui ne se développe que dans la société, par la société et pour la société ; c'est comme nous Tavons déjà dit, d'avoir cru que l'homme aurait l'instinct de la bnite, s'il n'avait pas la raison et l'intelligence propres à son espèce ; et de peur qu'on ne s'y trompe, Gondillac a soin d'avertir que tout ce que faisaient ces enfants, ils le faisaient par instinct, que la raison et la réflexion n'y avaient aucune part, etc. Il n'a pas vu que l'habitude de la raison et de la réflexion, soit de nos propres réflexions, soit de celles des hommes près de qui nous vivons, c'est-à-dire leurs leçons, leurs exemples, leurs actions, qui, môme à leur insu, sont des leçons et des exemples, nous inspirent au besoin, et pour notre conservation, des résolutions qui ont la rapidité de l'instinct, mais qui n'en ont pas Taveugle et irrésistible nécessité, puisque, si nous ne pouvons, par exemple, nous empocher de faire certains mouvements d'habitude pour échapper à un danger qui menace notre vie, nous pouvons braver volontairement ce même danger, et même faire de notre plein gré le sacriflce de notre vie.

a Leur commerce réciproque leur fit attacher aux cris de j» chaque passion les perceptions dont ils étaient les signes na- » turels. » Mais quel pouvait être le commerce réciproque de deux enfants sans parole, sans intelligence, et très-certainement indépendants l'un de Tautre pour leurs premiers besoins, les seuls qu'ils pussent éprouver ? Quels pouvaient être le lien et l'objet de ce commerce? Ce lien, selon Condillac, était la bonté native de l'homme, la compassion naturelle, la sensHnlité en un mot, qui joue un rôle dans le roman comme dans • tous les autres C'est que l'un criait de douleur et de faim, et agitait sa tête, ses bras et toutes les parties de son corps; l'autre, ému à ce spectacle, sentait passer dans son âme les mêmes douleurs et les mêmes désirs ; il souffrait en un mot, de voir souffrir ce misérable , il se sentait intéressé à le soulager ; et dans cette vie, toute de besoins et de privations, la compassion était le besoin qui le pressait davantage. En vérité e'est un peu trop se jouer de la crédulité de ses lecteurs. Est-ce là l'homme brut ou rhomme social et civilisé ? La sensibilité aux maux d'autrui n'est pas une qualité native de Thomme, un besoin comme celui de digérer ou de dormir ; on n'est pas sensible parce qu'on a les organes, la figure et la constitution physique de l'homme, mais parce qu'on est être raisonnable et moral, et qu'on a fait de bonne heure usage de sa raison. Si la

m l'omgine du lavoagb. 109

fleosibilité était en nous une qualité native, il serait aussi impossible à rhomme d'être cruel et impitoyable que de vivre 8an$ manger et sans dormir. Il y a bien une sensibilité qui dépend de la faiblesse des organes, qui souffre de voir souffrir même un chat ou un oiseau, d'entendre crier même une porte qui tourne difficilement sur ses gonds; celle-là est moins une qualité ou une vertu qu'une maladie, et elle soulage les autres par égoisme, autant ou plus que par humanité. Hais cette sensibilité n'était pas plus que l'autre à l'usage d'honmies endurcis contre toutes les impressions extérieures, et dont la vie était continuellement exercée par les besoins et les privations : elle n'est pas même nécessaire à la bienfaisance, et les hommes les plus accoutumés à servir l'humanité souffrante sont en général ceux qui soufirent le moins des douleurs d'autrui, et n'en sont que plus propres à les soulager. La compassion, comme toutes les vertus, a besoin d'éducation; elle nous est apprise aussi ^ et les enfants sont, en général, peu compatis* sants. Hais, au temps de Condillac, on croyait, sur la foi du philosophe de Genève, « que Thomme est né bon, et que la » société le déprave. 0 On arrangeait sur cette base le plan de ia société, la conduite de l'administration, l'éducation même de l'homme, et l'on méditait le bouleversement de la société pour la rendre aussi bonne que l'homme. Cependant les anciens, qui auraient dt avoir sur l'état primitif de l'homme des traditions plus récentes, ne croyaient pas du tout à la bonté native de Tespèce humaine. Ils nous représentent les premiers humains continuellement en guerre les uns contre les autres, ne pouvant rien acquérir que par la violence, rien conserver que les armes à la main ; tantumque haberentj dit Cicéron, quontum manu et v%ribu$per cœdem ac vulnera, oui eripère, oui re^iyi^«/M>^t<«eR^;etcet&gedelasociété, ilsl'appellent, pour cette raison, Tàge de fer. Gomment avons-nous pu, nous témoins ou complices de tous les désordres que Tintérôt personnel, et ces rivalités furieuses d'ambition ou de cupidité produisent dans la société, malgré les secours qu'elle offre à nos vertus, ou les peines qu'elle oppose à nos penchants; comment avons-nous pu croire à la bonté native, au désintéressement, à la modération, à l'humanité, enfin, de l'homme sans lumière, sans instruction, et sans discipline, pour qui une proie à atteindre ou un antre à disputer était ce que sont pour nous les honneurs à obtenir ou de l'argent à gagner! Les passions sont les mêmes chez tous les honunes; les objets seuls

IfO DE L^OltlGmE m IANGA6E.

Afférent selon les temps et les circonstances de ta vie et ée la société. Nous ne sommes pas bons natitremertf, mais nons pouvons natoreHement le devenir dans la société, et par tes moyens dont elle di^oae ; et si après des récits de voyageurs, mis à la place de romans de philosophes, non^ ne croyons plus à \si bonté native des sauvages ; si, après des événemenis trop récents, nous ne croyons pins même à la l)onté native de r homme civilisé, gardons-nous de calomnier l'état social, et de méconnaître les bienfaits de la civilisation, qui enseigne toutes les vertus, qui proscrit tous les vices. Efforçons-nous scofement dé raffermit sur de bonnes et fortes mstitutions qui, pour Fintérèt de la société, dévouent quelques hommes à ces pMtâs exemples de vertus publiques, qui inspirent à fous les mitres les vertus privées.

Gondillac rapporte aux tris natnrdn, signet fintureh de nos affections, l'origine du langage, toujours dans cette hypothèse que rhomme a les propriétés de la brute tant qu^il n'a pas celles dte l'homme. « Leur commerce réciproque leur fît, dfî^il, V attacher aui cris de chaque passion les perceptions dont îk » étaient les signes naturels, d Warburthon dit à peu près le contraire r <r Les hommes n'articulaient que des sons confus et h inarticulés, jusqu*à ce que s'étant associés pour se secourir » rautueltement, ils arrivèrent à en former de distincts par fe » moyen de signes arbitraires convenus entre eux. » Gondillatï, eomitie nous l'avons vu, trompe sur tout cela Warhttrthxm fart estact, même sur Varticulathn des sons inartkvlés et sur les conventions qui précèdent la parole; en sort» qu'il rapporte à k fbis l'origine du langage à des sons ou cris tfax commencent par des signes naturels, et se changent plus tard- en signes «*- Mraires. Mats est-il vrai que l'homme ait, comme la Inrute, des cris naturels, signes naturels de ses affections? Les aninuiux» eeuK d!ft moins dont nous connaissons le mieux les habitmfes, «t dont nous ei^endons le langage, ont des cris distincts et différents pour chaque besoin ou chaque affection. Le cheval, par exemple, hennit différemment dans la faim, la colère, VitùpMience, le désir, même Taffection ; le chat, quand il appelle ses peftHs miaule autrement que lorsqu'il demande à manger. Mil» a^t-on jaimais distingué, dans l'homme, même sauvage, fe e»i de la (Wm.ou de l'amour du cri de la bienveillance ou* Âi phnsirt II semble même que les cris humains ou plutêt les «xdamatfotts qui ont toujours quelque chose d'artieulé, ne IMM passes mêmes ohei^les divers peuples dans les mêmes dr-

m l'origI!Ce w langag*. m

constances, et participent de la diversité de leurs kltotnes. ITiomme crie, parce qaiî sait ou qu'il croît quil sera entendu, nnecrieraft pas, je crois, s'il se croyait absolument secd. Llionnne femie ne crie pas dans les douleurs; la colère est souvent nraette, et te plaisir chante plutôt qttU ne crie. L'homme trouvé, au mifien de l'autre siècle, dans les forêts de h Lithaanie, faisait entendre le grognement des ours, parmi Icsqaels il avait vécu depuis sa naissance : ce qui prouverait à h fois que l'homme n'a point de cris naturels propres à son espèce, et que le cri est diez lui, conrnie ta parole, une imitation. On (fit même que Tenfent né sourd-muet ne crie phts, passé les premiers jours, ou le cri est purement macitinal, et ir'est peut-être qti'un effort de la nature pour développer les organes de la respûnlâon et de la voix. La surprise et Keflfroi affadrent toujours à Phomme un cri involontaire; mais ce cri n'est pas, comme celui des animaux, un langage, c'est un accident, un premier mouvement, parce que la surprise et Tefftoi qui le fout naître ne sont pas proprement des affections, et ne peuvent pas devenir des habitudes, a ttais enfin, dit » Condinac, des cris naturels servffent aux premiers humains » de mod^?es pour se faire un nouveau langage... Des sotts 9 confas et inarticîutés, dît Warburthen, devinrent distincts au » moyen de signes arbitraires convenus entre eux... Ils articn- 9 Rfreot de riow^eaux sons, continoc Condillnc, les accompa- » gnèrenrt de quelque geste... Les premiers progrès du langage » furent nécessairenrent très-lents : letw enfant, pressé par les » besoins qu:1l ne pouvait farrc connaître, agita toutes les parties » d^ son corps, sa langue se replia dl'une manière extraotdl-

» narre et prononça un mot tout nouveau, etc., etc » Des

cris naturels que rhomme tf'a pas (car des exclamations involontaires dans quelques occasions rares ne sont pas des crîs naturels), devenus des signes arbitraires, convenus avant que Ton pôl s'entendre, produits par le hasard d'un mouvement extraordinaire de la langtie d'un enfant, exfdiqnés paEP des eeitorsions de toutes tes partfes de son corps.... et tfest et qui foit gtte mms ne sommet pas nmets, est-on tenté de dhre, en rctpamant te mot si connu de MoHère î Mais si tes cris étalent des signes naturel, qu'avaient besoin les hommes, pour se faîte entendre, de convenir entre etix de signes arbitrairest Les cris wturel», <lonnës par la nafun^ pour él^e tes srgnes natureb db Ms ocsBoin^, devaient sttffiv? aux hommes, comme ito suflteeitft «iDbininmx ; ei comme certainement, daw oet étal foui m»*

112 BB L'O&IGINE du ULyGkoi.

turel^ ils n'avaient à s'occuper que de leurs besoins naturels, aucun autre langage ne leur était nécessaire; tout autre langage eût été bien moins expressif que ce langage naturel, et rbomme était bien plutôt et beaucoup mieux averti des besoins naturels de son semblable par le cri naturel de la faim, les contorsions de la colère, ou le roucoulement de l'amour, que par les signes arbitraires, faim, colère, amour, ou leurs équivalents dans la première langue. Et puis, comment ce mot, produit par le hasard d'un pli extraordinaire de la langue, eûi-il été retrouvé une seconde fois dans le nombre infini de mouvements extraordinaires qu'un enfant, sans intention, sans réflexion et sans intelligence, peut faire prendre à sa langue? Mais les animaux qui articulent quelques mots de notre langue, le font sans effort, sans contorsion, sans agitation violente de toutes les parties de leur corps. Nous ne nous apercevons pas qu'ils replient leur langue d'une manière extraordinaire : ils entendent et ils répètent. Quoi donc ? est-ce que Tarticulation de la parole humaine serait plus naturelle à la brute qu'à l'homme lui-même ? Les brutes ont l'instinct, et Condillac a soin de nous dire que les enfants n'avaient pas davantage, et que tout ce qu'ils faisaient, ils le faisaient par instinct, sans que la raison et la réflexion y eussent part. En vérité, on a quelque peine à concevoir pourquoi les animaux, qui vi\ent près de nous, et pour ainsi dire avec nous, ne parlent pas notre parole, puisqu'ils ont pour l'apprendre autant de facilité ou même plus que nous n'en avons eu pour l'inventer.

« 11 est vrai, continue Condillac, que ce langage était peu » perfectionné, et ne consistait vraisemblablement qu'en con- » torsions et en agitations violentes. . . . Les progrès de ce langage » furent nécessairement très-lents... et pour augmenter le » nombre des mots d'une manière considérable, il fallut sans » doute plusieurs générations, etc. d

Il n'aurait plus manqué que de calculer combien de temps il a fallu pour qu'un cri ou une contorsion soit devenu un verbe complet avec tous ses modes de temps, d'actions et de personnes, quoique \Taisemblablement les contorsions n'ont pu produire que les verbes irréguliers. Hais l'homme n'a parlé d'abord que pour demander ses besoins naturels , et les besoins naturels sont tous à la fois nécessaires pour tous les hommes et dans toutes les générations ; l'existence des hommes aura donc été longtemps bien déplorable, et leurs relations étrangement difficiles et bornées, si, après avoir inventé, par

SB l'origine du lanoâob. H3

exemple^ à la première génération^ l'expression du besoin de manger et de boire^ il a fallu attendre à la seconde ou à la troisième pour avoir Texpression des autres besoins; et comme tous les hommes^ faute de temps^ d'intelligence ou d'attention, n'ont pu convenir à la fois des mêmes signes, ou en retenir la signifîcation, il s'ensuit qu'inégalement avancés dans cet art de nouvelle invention, les uns ont dû retenir leur ancien langage, tandis que les autres employaient le nouveau. Ainsi les ans criaient, les autres parlaient; ceux-ci faisaient des contorsions, ceux-là des signes ; les plus exercés repliaient leur langue fune manière extraordinaire, les moins habiles la repliaient d'une manière plus extraordinaire encore ; ce qui présente la pauvre espèce humaine à son premier âge sous un aspect très* philosophique sans doute, mais bien étrange et bien ridicule, ff Leurs enfants, dit Condillac, répétèrent les mêmes sons, etc.» On voit que ce roman finit, comme tous les autres, par im mariage; mais Condillac passe légèrement sur cette circonstance importante de la vie de ces deux enfants; et ici, sans doute, il ne manque pas de supposer le système naturel, les besoins naturels, etc. , qui portent un sexe vers l'autre. Pour moi, je crois que même Tunion des sexes, dans l'espèce humaine, est un effet de la société, comme elle en est l'origine et le fondement. On sait combien l'imagination et le genre de vie ont d'influence sur cette passion ; et ce n'est pas assurément dans l'état où Condillac a placé ses deux enfants, égarés dans les déserts, et obligés d'arracher à la terre quelques fruits sauvage^ pour s'en nourrir, qu'on peut leur supposer l'imagination et les sens fort éveillés sur le sentiment de l'amour. Ce qui établit, même sur ce point, entre l-faomme et la brute, une différence totale dans les causes, malgré la similitude des moyens et des effets, c'est que la brute est nécessitée par l'impulsion irrésistible de son instinct à s'unir à son semblable seulement dans une saison déterminée, au lieu que l'homme est indépendant et libre dans ses affections et dans leurs effets, et libre même de s'abstenir. Plus est sauvage l'état dans lequel vivent les hommes, moins ils éprouvent les effets de cette passion si impérieuse, si exaltée, si active chez les hommes qui connaissent des lois et des arts, c'est-à-dire la défense et l'aiguillon des passions; et rien ne le prouve mieux que la nudité des deux sexes, qui est une des habitudes de la vie sauvage, et même un de ses caractères. Et cependant on peut établir quelque comparaison entre l'état sauvage , tel que nous le connaissons.

114 DS L'OftlClNX DU JU««A6S.

«irétatcîvilifté. Ik «e rapprocbe&t Tua de l'autre par quelque idées moiaiea» par qiid(}ue(i babitudea indivkiueUes, et aurtoirt par un laagage artieulé, qui est au food \a vèiue chez tous les peuples et dans toutes les langues. En un mot, si les sauvages sckot dans un état dégénéré de société^ ils vivent cependant dans quelque état de société ; mais de cet état à l'étal pi^ndu primitif et naturel, où l'bonune n'était rien et n'avait rien» pas m&mt la faculté de connaître et d'exprimer ses propres pensées » la distance est infinie > et toute eompanûsûn impossibile*. 11 n'y a pas d'autre rapproekexnent à faire entre eux que celui qui peut eaiister entre on homaie et un automate , à qui l'artiste donne la figure hunaine et même le mouvement. Comme ces iMOh mes, amsft supposés, eussent été Jtiors de toute nature, on est fondé à les croire hoBS de toute société, et étrangers à tous les aentime»ts qui entreUennent la société, parce que la société est la vraie et naéme la sevde nature de l'homme^ qu'il n'est rien, qu'il n'est pas, qu'il ne peut pas être hors de la société.

Opposons à cette opinion celle de J.-J. Rousseau. C'est même à CondiUac qu'il répond, et son sentiment a d'autant plus de pwdB clans cette raati^, qu'il croit aussi à Tétat primitif et iosocial de l'homme, et qu'il regarde la société comme la source de tons nos maux, et b plus funeste de nos inventions. Rien» oe semble, n'était plus conséquent à octte opinion que œile de l'invention du langage, et il ne s'en est sauvé que par la rectitude naturelle de son esprit, toutes les fois qu'il n'est pas faussé par la bizarrerie de son humeur, l'orgueil de son caractèi^e, ou ses préjugés de naissance et de puys. Il est vrai qu'il ne présente son opinion sur l'origine surhiimame du langage que sous les termes d'un douAe : mais on sait assez qu'on ne peut en demander davantage à cet écrivain, quand il lui arrive de rencontrer la vérité; et c'est pour avoir toujours douté de la vérité j qu'il a mérité de ne £aîre autorité que par ses en'eurs.

a Qu'il me soit permis , dit-il dans son dkeours sur ÏOria §ùèf et les fondemeiU» de Viaégaliié parmi les hommes, de 1» considérer un instant les embarras de l'origine des langues. » ie pourrais me contenter de citer ou de répéter ici les recher- > cfaes que M. l'abbé de CondiUac a faites sur cette matière; » mais la manière dont ce philosophe résout les difficultés qu'il » se fait à lui-même sur l'origine des signes institués, montre a qu'il a supposé ce que je mets en question, savoir : wie sorte a de société déjà établie entre h» imenÈeurs du langoge* Je )» crois, en renvoyant à ses réflexions, devoir y joindre les

1» JU'<tt|OINB BU UMAGft. |1(

vmme^ PMT e)Kpos0r les uéwes difieuttés daat le jour qui eoiMrieat à iboii 9^^ La première qui «e fsés&aàa es% d'imar giotf cmnsmi/ «I» languei purmU deifmir tmù^rts; cw le» bomaieft o'aywt ouUe come^^ndanca avec eux, ni omciui tesûiu d'en avoir, on ne conçoit ni la nécetsUé de cette itk^ vtfÊiion^ ni sa possibUiU, ai elle fût deveoue îndispeiwaUe. Je 4wm bien» comme beaucoup d'autres, que les laoguea sont fiées dans le comtneree do«aest.îque des pères, des mèrea et da» anfi^ts; mais outre que cela ne résoudrait peint les ohjeeiums, ce sermi eowiuettre la jbuts de ceux qui, raisonnant siHT Vétat de nature, y transportent les idées prises de la société, \aywal toujours la Camille asseoiblée dans une luéoie babitatioD, et ses membres gardent entre eux une uok>a sus» intime et aussi permanente que parmi nous, où tant d'intérêts communs les réunissent; au lieu que dans eet état primtif n'ayant ni maisons, ni cabanes, ni propriétés d'aifr- €une espèce, chacun se logeait au hasard et souvent pour une seule auit ; les mâles et les femelles a'unisaaient fortuitement» suivant la rencontre, l'occasion et le désir, sans que la parole fAt un intearprète fort nécessaire des cdioses qu'ils avaient à se dire. Ils se quittaient avec ia même facilité. La mère allaitait d'abord les enfants pour son propre besoîn; puis riiabitude les lui ayant rendus ch^rs, elle les nourrisr sait ensuite pour le leur. 8it6t qu'ils avaient la force de cfaei^ cher leur p&ture, ils ne tardaient pas à quitter la m^ eUeméme; et conune il n'y avait presque point d'autre moyen de le retroiiver que de ne pas se perdre de vue, ils en étaient bientêt au point de ne pas même se reconnaître les uns les autres. Reuukrqnea encore que lenfant ayant tous ses besoins à expliquer, et par conséquent plus de chose à dire à la mère qoe la mère è feofant, c'est lui qui doit faire les plus grands frais de l'invention, et que la langue qu'il emploie doit être en grande partie son ouvrage; ce qui multiplie autant les langues qu'il y a d'individus pour les parler, à quoi contribue encore la vie errante et vagabonde qui ne laisse à aucun idiome le temps de prendre de la consistance; car de dire que la mère (Ûcta à l'enfant les mots dont il devra se servir pour lui demander telle ou telle chose, cela mmtre bien comment on cnseiffae des kmgues déjà formées; mais cela n'apprend pas essnment elles se forment^

a Supposons enoore cette première diâlculté vaincue. Franachissans, pour un momenl, l'espace immatftf ^i doit se

416 VE L*0EieiNB ms lahoaob.

» trouver entre le pur état de nature et le besoin des langues, » et cherchons 9 en les supposant nécessaires^ conmient elles » purent commencer à s'établir. Nouvelle difficulté encore pire o que la précédente; car, si les hommes ont eu besoin de lapa^ » rôle pour apprendre à penser, ils ont eu bien plus besoin «n- 0 core de savoir penser pour trouver l'art de la parole; et D quand on comprendrait comment les sons de la voix ont été » pris pour les interprètes conventionnels de nos idées, il res- » terait toujours à savoir quels ont pu être les interprètes D même de cette convention , pour les idées qui, n'ayant point p un objet sensible, ne pouvaient s'indiquer ni par le geste ni » par la voix; de sorte qu'à peine peut-on former des conjec- D tures supportables sur la naissance de cet art de comrouni- » quer ses pensées et d'établir un commerce entre les esprits. » Le premier langage de l'homme, le langage le plus universel, » le plus énergique, et le seul dont il eut besoin avant de per- » suader les hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme p ce cri n'était arraché que par une sorte d'instinct, dans les 0 occasions pressantes, pour implorer du secours dans les p grands dangers, ou du soulagement dans les maux violents, » il n'était pas d'un grand usage dans le cours ordinaire de la p vie, où régnent des sentiments plus modérés. Quand les p idées des hommes commencèrent à s'étendre et à se multip plier, et qu'il s'établit entre eux une communication plus p étroite, ils cherchèrent des signes plus nombreux et un lanp gage plus étendu; ils multiplièrent les inflexions de la voix, » et y joignirent les gestes qui, par leur nature, sont plus p expressifs, et dont le sens dépend moins d'une détermination p intérieure. Us exprimèrent donc les objets visibles et mobiles p par des gestes, et ceux qui frappent Toule par des sons îmi- ' p tatifs. Mais comme le geste n'indique guère que les objets p présents ou faciles à décrire, et les actions visibles; qu'il p n'est pas d'un usage universel , puisque l'obscurité ou l'interp position d'un corps le rendent inutile, et qu'il exige l'attenp tion plutôt qu'il ne Texcite, on s'avisa enfin de lui substituer p les articulations de la voix, qui, sans avoir le même rapport » avec certaines idées, sont plus propres à les représenta p toutes comme signes institués; substitution qui ne peut se p faire que d'un commun consentement^ et d'une manière asseï p difficile à pratiquer par des hommes dont les organes grosp siers n'avaient encore aucun exercice, et plus difficile encore p à concevoir en elle-mêtne, puisque cet accord dut être motivé,

J>X h'OÈIQlVM DU LAKOAGX. 117

9 et que la parole paraU avoir été fort féeeeeaire pour établir » Puioge de la parole.

» Mais l(»sque, par des moyens que je ne conçois pae, nos » nouveaux grammairiens commencèrent à étendre leurs idées » et à généraliser leurs mots^ Tignorance des inventeurs dut

> assujettir cette méthode à des bornes fort étroites Ciom-

> meot^ par exemple^ auraient-ils imaginé ou entendu les mots 9 de matière, d'esprit, de substance, de mode, de figure, de • OK)uvement, puisque nos philosophes, qui s'en servent depuis

> si longtemps, ont bien de la peine à les entendre eux-mêmes,

> et que les idées qu'on attache à ces mots étant purement

> métaphysiques, ils n'en trouvaient aucun modèle dans la «nature?

> Je m*arréte à ces premiers pas, et je supplie mes juges de

> suspendre ici leur lecture pour considérer sur l'invention des 1 substantifs physiques , c'est-à-dire sur la partie de la langue

> la plus difficile à trouver, le chemin qui lui reste à faire,

> pour exiffimer toutes les pensées des hommes, pour prendre » une forme constante, pour pouvoir être parlée en public et

> influer sur la société ; je les supplie de réfléchir à tout ce

> quil a fallu de temps et de connaissances pour trouver les » nombres, les mots abstraits, les aoristes et tous les temps des

> verbes , les particules, la syntaxe , lier les propositions, les

> raisonnements, et former toute la logique du discours. Quant

> à moi, effrayé des difficultés qui se multiplient, et convaincu » de impossibilité presque démontrée que les langues aient pu » fudtre et s'établir par des moyens purement humains, je » laisse à qui voudra l'entreprendre la discussion de ce difficile

> problème : Lequel a été le plus nécessaire de la société déjà B liée à Finatitution des langues, ou des langues déjà inventées

> à f établissement de la société f »

Le problème est moins difficile à résoudre que ne le dit le philosophe, qui lui-même l'a résolu. Dans l'état de pure nature, état brut et insocial, Tinstitution des langues n'était ni nécessaire ni possible. Elle était indispensable pour la société, et l'homme, qui n'a pu naître ni vivre hors de la société, a toujours parlé, ou il n'aurait jamais parlé.

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