ET DU CHRISTIANISME
nale et populaire. Les Turcs^ infatués de vénération pour leur législateur^ ne comprennent pas que la polygamie, entraînant la réclusion d'un sexe, la mutilation de Tautre, l'abandon des enfants, est directement contraire à ses principes de bienfaisance dont ils font un si pompeux étalage ; et que Dieu n'a pas plus doifné la femme à l'homme pour en faire son esclave, qu'il ne lui a donné le vin pour ne pas en user. Au reste, il faut peu s'étonner que les Turcs aient conservé la polygamie, tolérée dans le premier âge du monde, et qui est plus contraire à la nature de la société qu'à celle de l'homme, lorsqu'on l'a vue reparaître sous le nom de divorce, au sein de la chrétienté, et seulement plus économique; car il y a polygamie toutes les fois qu'on peut épouser une ou plusieurs femmes du vivant des premières légalement épousées. Aussi un des plus célèbres docteurs de la réforme, Théodore de Bèze, a-t-il intitulé un traité sur cette matière. De Polygamiâ, seu Divorttis; e^ ce n'est pas selon Leibnitz, le seul point de contact que cette école ait avec le mahométisme.
Les Turcs, dit-on, croient à la fatalité; non, ils n'y croient pas, et personne n'y croit, au moins dans la pratique. Comme les chrétiens qui ne sont pas fatalistes, ils évitent les dangers, repoussent leurs ennemis, traitent leurs maladies, réparent leurs pertes, prennent en un mot les moyens que la sagesse et la prévoyance indiquent pour se procurer des avantages ou éloigner des malheurs; et, s'ils négligent les précautions publiques contre la peste, c'est qu'ils craignent la mort moins que nous, qu'ils sont familiarisés, par une longue habitude, avec ce terrible fléau, comme nous Tétions avec la petite vérole avant la découverte de l'inoculation et de la vaccine; c'est surtout que, n'ayant des soldats que pour la guerre, et des soldats assez peu disciplinés, ils ne pourraient peut-être pas obliger les leurs à ce service de cordon sanitaire, qui est, au fond, le seul préservatif contre les épidémies; et même dans les pays chrétiens, partout où se déclare un fléau semblable, on ne trouve que des religieux pour enterrer les morts. Les Turcs montrent une grande résignation dans les revers, ou plutôt ils se découragent; ils attendent alors de leur prophète des secours miraculeux, et c'est là tout leur fatalisme.
Hais si, humainement parlant, nous ne trouvons pas dans Vinnocente simplicité du culte mahométan, ou dans la bonté de sa morale, la raison de cette incurable stupidité à laquelle, selon Condorcet, cette religion condamne ses sectateurs, nous
MO Bl LA CHRÉTIKNXÉ
ne la trouverons pas davantage dans ce que ses dogmes ontd« positif. Ils sont d'une extrôine simplicité. Les mahoniétans croient comme nous à l'unité de Dieu; et, plus que nous, ils méprisent les Juifs et ont en horreur les idolâtres. Us poussent le respect pour leurs temples, jusqu'à défendre d'employer à un usage profane une mosquée abandonnée ou même en ruioe^ ou de rendre, par capitulation, aux chrétiens, toute ville oti il y en a une. Comme nous, ils croient à l'immortalité de ïkme, aux peines et aux récompenses d'une autre vie. Leur paradis, il est vrai, est un peu charnel, et se ressent des goûts de leur législateur ; mais, s'il y a erreur et vaines imaginations dans l'idi'e qu'ils s'en forment, il y a vérité en ce sens, que paradis emporte aussi pour eux l'idée d'une félicité sans mesure et sans fin.
Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète, est le dogme fondamental des Turcs. 11 est faux sans doute; mais Tinspinition divine, considérée en général et sans application particulière, n'est pas une absurdité. Elle est admise dans les croyances clirétiennes ; et les Turcs eux-mêmes professent un grand respect pour Jésus-Christ.
Le nuihométisme est donc un déisme grossier, comme notre philosophisme est un déisme savant et subtil ; et ce ne sont pas sans doute nos beaux esprits qui regarderont le déisme comme un obstacle invincible à la civilisation.
Les dogmes des chrétiens sont bien différents; et, puisque saint Paul a parlé de la foiie et du scandale de la croix, il me sera permis de dire, à les considérer humainement, que, si ces dogmes étaient des erreurs, ils seraient de plus des exti'avagances, des absurdités, des folies; car le moi stultitia, que saint Paul emploie, signifie tout cela : un Dieu en trois personnes; la seconde personne de cette Trinité, née dans le sein d'une mère restée vierge ; cette secoude personne faite homme pour Je salut des hommes, et, après une vie de prédication et de bienfaisance, accusée, jugée, condamnée au dernier supplice comme un malfaiteur, et ressuscitée le troisième jour après sa mort pour converser avec ses disciples^ leur donner ses dernières instructions, et envoyer ces douze pécheurs à la conquête du monde.
Or, je soutiens que, si ces dogmes n'étaient que de vaines imaginations, ou plutôt s'ils ne contenaient pas les plus hautes vérités, lu religion qui les proche ne serait jamais entrée dans l'e^tfsit 4es peuples , et bien moins dans l'esprit de tant
ET OU QHUSnATHSIIS. tt7t
d'hommes babiles, de beaux génies qui Tout défendue ; ou, bî quelque peuple Tavâit adoptée, qu'il eût été nourri dès soU «nfonce de ces croyances; quil en eût fait la base de son en* seignement moral et le fonds de son culte public et domestique; qu'il Teût mêlée à toutes les habitudes de sa vie civile, à ses locutions les plus usuelles ; qu'il eût fait de sa profession de foi à ces dogmes le frontispice de ses traités de paix comme des testaments domestiques, et de leurs symboles, l'ornement de ses places publiques, comme de la couronne de ses monarques, je soutiens que ce peuple, l'esprit ainsi faussé, ei pour ainsi dire pénétré d'erreurs si monstrueuses, non-seulement n'aurait fait aucun progrès dans les connaissances moralps, dans la science des lois et des mœurs, mais serait resté au-dessous de tous les peuples, au-dessous même des Turcs. Car enfin les hordes du Nord qui vinrent s'établir sur les débris de Tempire romain, et qui ont formé nos sociétés, étaient plus barbares encore et moins avancées que les peuples arabes qui vinrent envahir l'empire grec; et si les premiers trouvèrent le christianisme en Occident, les autres le trouvèrent en Orient, et même peut-être plus éclairé et plus savant; mais la religion chrétienne , qui convertit les idolâtres , ne put changer des déistes.
Et cependant les Tii^rcs malgré la bonté de leur morale ^ Finnocencé de leur culte, la simplicité de leurs dogmes, même avec des oommimications habituelles et domestiques avec des peuples chrétiens, n'ont pu faire un pas hors du cercle étroit où leur religion les tient renfermés; ils ont conservé toute la férocité, toute la stupidité de Tétat barbare, et en ont aujour^* d'hui toute la faiblesse ; et les chrétiens, malgré la folie apparente de leurs dogmes, se sont élevés à la plus haute perfec^ tion dans la science des lois et des mœurs, même dans les arts de l'esprit, en un mot dans tout ce qui fait la force et la di*^ gniié des empires, et la véritable f^icité des peuples. Cêt$i foUe de la croix, prêchée par des hommes simples et accréditée par des martyrs, a triomphé de toute la sagesse des phikk sophes, des fureurs sanguinaires des maîtres du monde, de bt Isague domination de ridoifttrie, des erreurs et des passkmi de la iQoltitude : elle a fait un peuple agréable 4 Dieu, et stu^ lateuT des bennes ceavres, popuium âeceptaUiem, $ectêi$or0n toNomm aperrnn, dit TApôtie, non^seulement de bomiea esvnee privées liont tontes les feNgkiiis et peut«4tre Taibéiame hâ-wéate offirent des exemples» OMÛi de tenues «aviei ptt'
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chrétienté réunie qu'une campagne pour les en chaiaer. D'ail* leursj j'ai considéré Tisiamifliiie et la chrétienté dans Tétat pr^ sent, et après que les principes de m de l'uBe, et le principe de mort de l'autre ont reçu, par le temps, tout leur dévelop» pement, et exercé toute leur influence.
a Si la religion est la cause première ou prindpacle de la » force des sociétés politiques, disent encore nos adversaires, » la France, litalie, TEspagne, TAutriche (ils auraient pn 9 ajouter la Suisse catholique) devraient être plus fortes que 9 la Russie, l'Angleterre, une partie de l'Allemagne et les 9 Etate-uBÎs de l'Amérique septentrionale ; car, bien que ces a pays professent le christianisme, ils se sont s^rés de la > vraie religion, p Le Ccnstituiùmnel me fait plus intolérant, même en polittque,que jenelesuîs. Jen'ai pointdistin^ entre les divers États de la chrétienté, en la comparant tout entière à l'islamisme ; ils font tous, malgré des diversités de croyance sur des points importants, partie de la chrétienté , et participent plus ou moins à l'influence du christianisme. D'ailkurs, il faut s'entendre sur le mot force. Si l'on parie de force d'agression, je conviens qu'il y en a phis dans quelques États qu'a cités le Constitutionnel, parce qu'il y a plus de passions paartout où la constitution politique tend au réputilicanisme civil ou militaire, religieux ou politique; et, dans ce moment, FAngleterre et les Etats-Unis en sont la preuve. Si l'on veut parler de force de résistance, de conservation, de stabilité, de restauration, il y en a davantage dans les États monarchiques ou catholiques. C'est cette force de stabilité qui, comme dit J.*J. Rousseau, maintient la société judaïque au milieu de tant de causes de destruction, et l'a mise d l'épreuoedu temps, de lu fortune et des conquérants. Ce n'est pas l'absence de toute ma* ladie qui constitue la sanlé d'un État, ni celle de l'homme, car les constitutions, ou les tempéraments les plus robustes, sont sujets aux maladies les plus violentes : c'est la promptitude, la facilité et la plénitude du rétablissement, et le surcroît de vigueur et de santé qui en résalte. c Les troubles en France, » dit Montesquieu, ont toujours affermi le pouvoir, a
Ainsi, si Gondorceta pu attribuer à la relig^n mahométana k stupidité, et par conaéqoent la faiblesse des Turcs, j'ai pu Caire honneur à la religion chiétienne des lumières et de la force de la société dirétienne.
Mais œ qu'on n'avoue pas , et qui est au fond la raison da l'opposition querencotttre toute manière de considérer la idi-
n M CBMSTUsina. BT5
gbn al la politifue dans leurs rapports nmtttels, c'est cette iwîon de la religion et de la politiqiiequ'on ne sanrait souffrir; c'est le faisceau qu'on ne peut rompre qu'en le divisant. Cette séparation impossible est la grande erreur du siècle de lumière^ et, j'ose le dire^ une de ses stupidités ; car, sll y a des stupidités ridicules chez les Turcs , il peut y en avoir de savantes et de raisonnées chez les Chrétiens. Quoi de plus absurde, en effets que de livrer la religion de TÉtat à la difiamation publique^ contre laquelle le particulier le plus obscur n'invoquerait pas en vain la vengeance des lois ? Quch de plus absurde que de prétendre que toutes les manières d'honorer la Divinité sont indifférentes , même les plus opposées, et sont aussi indifférentes que les diverses manières de donner ou de rendre le saiut à son semblable, en se découvrant la tête, comme les Européens, ou en tirant le pied de la sandale, comme les#Orientaux? Et n'y a-tril pas aussi trop de simplicité à ne pas voir que, dans cette égalité ou indifférence absolue de religions, celui qui voudra s'en donner une, préférera la plus commode, celle qui permet le plus d'orgueil à l'esprit, et aux sens le plus de volupté?
Le premier devoir des gouvernements, comme leur premier intérêt, est donc de faire respecter la religion, en qui seule est la raison du pouvoir légitime des rois, comme de la légitime obéissance des peuples; et qui, toujours, et partout attaquée ( et la puissance lui a été donnée sous cette condition ) , dans ses dogmes, par des écrivains impies; dans les objets matériels de son culte, par des malfaiteurs sacrilèges ; dans sa morale , par notre indifférence et nos passions, a droit de demander aux gouvernements Tappui qu'elle leur prête.
Les gouvernements n'ont pas une assez haute idée de la dignité du nom chrétien, et c'est à eux, bien plus qu'aux particuliers , qu'un grand pape a dit : Agnosce, à christiane, dignitatem iuam, lisent cru faire un chef-d'œuvre de politique en dépouillant la religion de ses biens , et la prenant à leur solde; et bientôt les peuples ont pris à la leur les gouvernements, et tous les pouvoirs, devenus mercenaires, ont été aux gages de ceux qu'ils doivent gouverner; et tandis que les gouvernements ont cru faire assez pour la religion que de la payer, les peuples, en payant leurs gouvernements, croient faire beaucoup trop (i).
(1) Les facUeux le leur persuadent chaque jour, et déjk 1^ gouvernements commencent k s'en apercevoir.
576 DE LA GHBATIEirrÉ BT DU GHRISTIAinSME.
Le Ccmtitutiùnnel n'a pas trouvé concluante en faveur du christianisme la preuve que j'ai tirée de la force des nations chrétiennes. Je ne m'en étonne pas. Les différentes preuves d'une même vérité se présentent aux différents esprits, et chacun est plus frappé de celles qui ont le plus d'assimilation avec le tour particulier et l'habitude de ses pensées. S*il est quelque preuve qui satisfasse le CùMtitutionnel , personne mieux qae lui ne peut la mettre dans son jour et lui prêter de nouvelles forces.
Quant à moi^ j'avoue que deux raisons, ou plutôt deux faits, m'ont paru la preuve la plus directe et la plus palpable des deux vérités fondamentales sur lesquelles reposent Tordre moral et toute la société : Tune est l'existence de Dieu, prouvée par l'impossibilité morale et physique que l'homme ait inventé le langage ; vérité que J.-J. Rousseau avait aperçue, et que je croîs avoir démontrée; ce qui suppose, de toute nécessité, l'existence d'un être antérieur et supérieur au genre bumain(t); l'autre est la vérité de la religion chrétienne, prouvée par les progrès, les lumières, la prospérité, la force des nations qui la professent.
(1) Comment une pareille vérité a-trelle pu avoir besoin de démonstn- Uon, lorsqu*on voit le sourd de naissance ne pouvoir parier; lliomine doué de la faculté de l'ouïe, ne pas parler s*il n*entend pas parier, et parier indifféremment toutes les langues dont les sons frappent son oreille.