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Recherches physiologiques sur la vie et la mort

- La vie des hommes célèbres est, en général, pleine de vicissitudes. La gloire qu’elle donne est le prix des plus douloureuses agitations. C’est un drame dans lequel les émotions se pressent, et dont le dénoûment n’a souvent lieu qu’après la mort, lorsque l’acteur principal a disparu de la scène. De là ce charme puissant qui nous attache aux récits des biographes, lorsqu’ils nous font assister aux luttes du génie aux prises à la fois avec le monde et avec luimême.

La vie de Bichat a été, par exception, exempte de ces vicissitudes. A une époque où la société, remuée dans tous ses éléments séculaires, accomplit la plus radicale et la plus violente des révolutions, tout, dans cette vie, reste simple, paisible, régulier. Né dans une famille aisée, où^ les sciences médicales sont en honneur, il n’a point à se|

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débattre contre la mauvaise fortune. Son génie consiste moins à triompher des obstacles, à vaincre les résistances, qu’à obtenir les plus grands résultats, avec les moyens modestes dont il dispose. Calme au milieu du bruit qui se fait autour de lui, il n’a qu’un but, une pensée, la science. La science l’a conquis tout entier. A peine quelques vives et orageuses passions exigent-elles un tribut de sa jeunesse, elles ne le dominent point; car involontairement, naturel-* lement, par vocation, par éducation, il appartient à la science.

Aussi nulle excursion dans le domaine des événements sociaux n’est commandée à celui qui raconte cette vie si courte et si bien remplie. Point de tourments secrets à révéler, point de déceptions à peindre, point de péripéties dramatiques à retracer. Des travaux opiniâtres, des découvertes utiles, de grandes et fécondes idées à rappeler, voilà sa tâche (t).

Bichat (Marie-François-Xavier) naquit le H septembre 1774, à Thoirette, département du Jura, alors province de Bresse. Son père, Jean-Baptiste, qui était docteur en médecine de la Faculté de Montpellier, et qui exerçait sa pro-

(1) Bichat ayant soulevé, dans ses écrits, les plus grands problèmes de la physiologie et de la pathologie , il nous est impossible de développer et de discuter, dans cette courte notice , toutes les idées qu’il a émises sur tant de sujets différents. Quant à celles qu’il a exposées plus- particulièrement dans ses Recherches physiologiques sur la vie et la mort, nous en avons fait , pour cette édition, l’objet d’une série de notes qui termine le volume.

SLR BICHAT.

fessioD à Poncin en Bugey^ Pinitia de bonne heure au lan* gage de la science dont il devait plus tard reculer les limites. « Familier dès ses premières années, dit Buisson, son cousin, avec ce langage dont le plus grand nombre n’acquiert la connaissance qu’au moment où il faut s’en servir, accoutumé à voir l’application du précepte avant de connaître les préceptes eux-mêmes, il eut tout l’avantage de cette éducation d’exemple qui dispose insensiblement l’esprit à un genre déterminé de travail, en présentant sous un aspect d’agrément et de curiosité ce qui doit être un jour l’objet d’une occupation sérieuse, éducation si puissante qu’on regrette tant de fi^ quand on ne l’a pas reçue, et qu’on ne méprise que quand on est incapable d’en apprécier les heureux effets. » Sans attribuer à cette éducation l’importancé que Buisson semble y attadier^ il est permis de croire qu’elle a pu servir à déterminer la vocation de Bichat, sans rien ajouter à son génie. Celui-ci aurait pris son essor, indépendamment de cette sorte d’initiation médicale que les biographes ont sans doute exagérée.

Ce fut au collège de Nantua et au séminaire de Lyon que Bichat reçut son instruction scolastique. On dit qu’il s’y distingua constamment.

En 1791, à l’âge de vingt ans, il aborda, dans cette dernière ville, l’étude de la médecine, ou plutôt de la chirurpe. Le génie chirurgical des médecins français préludant, en quelque sorte, aux sanglantes batailles de la République et de l’Empire, brillait alors d’un vif éclat, grâce aux hom-

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mes qui avaient illustré notre ancienne Académie de chirurgie. L'impulsion donnée fut un instant générale et irrésistible. Il en résulta que l’anatomie, jusqu’alors trop négligée par les élèves en médecine, fut mieux étudiée. Bichat subit cette impulsion, et ses premiers travaux eurent presque exclusivement la chirurgie pour objet.

A. Petit, à Lyon, et Desault, à Paris, représentaient glorieusement la chirurgie française. Bichat eut le bonheur de devenir successivement l’élève de prédilection de ces deux maîtres célèbres. L’anatomie, introduction obligée des études chirurgicales, l’occupa presque exclusivement pendant les deux années qu’il passa à Lyon. Il ne tarda pas à briller entre tous ses condisciples, par son habileté dans les opérations.

Après le trop fameux siège de 1793, dans lequel il eut l’occasion de donner des preuves de courage et de dévoue" ment, Bichat quitta les bords du Rhône, séjourna quelque temps à Bourg, et vint à Paris dans le but de se perfectionner dans cette partie de l’art de guérir. R paraît que son intention était de s’attacher à nos armées en qualité de chirurgien. Le sort en décida autrement, et la science devait le posséder sans partage. Le petit événement qui contribua puissamment à cet heureux résultat doit être rappelé. « C’était, dit Buisson, un usage établi dans l’école de Desault que certains élèves choisis se chargeassent de recueillir, chacun à son tour, la leçon publique et de la rédiger en forme d’extrait. On lisait cet extrait le lendemain,

sua BICHAT.

après la leçon du jour ; et cette lecture authentique, présidée par le chirurgien en second, avait le double avantage de représenter une seconde fois aux élèves les utiles préceptes dont ils doivent se pénétrer et de suppléer à Tinattention assez ordinaire de la multitude dans une première leçon. Un jour où Desault avait disserté longtemps sur une fracture de la clavicule, et avait démontré Futilité de son bandage en l’appliquant en môme temps sur un malade, l’élève qui devait recueillir ces détails se trouva absent. Bichat s’offirit pour le remplacer. La lecture de son extrait causa la plus vive sensation. La pureté de son style, la précision et la netteté de ses idées, l’exactitude scrupuleuse de son résumé, annonçaient plutôt un professeur qu’un élève. Il fut écouté avec un silence extraordinaire, et sortit comblé d’éloges et couvert d’applaudissements réitérés. » Informé de ce qui s’était passé, par Manoury, le chirurgien en second, Desault voulut connaître Bichat. A peine l’eutil connu, qu’il s’empressa de lui oifirir sa maison, où il fut considéré comme un fils. Ce noble et généreux procédé fut pour l’heureux élève le plus puissant des encouragements. Bichat sentit son amour pour la science s’accroître de toute la reconnaissance qui remplissait son cœur. Il se trouvait d’ailleurs engagé d’honneur à répondre dignement à des espérances si unanimement manifestées par le maître et par les condisciples.

Sous l’empire de ces sentiments nouveaux, Bichafse livra au travail avec une ardeur extrême. Il déploya une activité

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vraiment prodigieuse. H faisait le service de chirurgien externe à l’hôpital; il visitait au dehors une partie des malades de Desault ; il l’accompagnait et le secondait dans ses opérations; il répondait par écrit aux consultations nombreuses qui éttuent envoyées de toutes les parties de la France ; une partie de ses nuits était consacrée à des recherches sur divers points de la chirurgie qui devaient servir aux leçons de son midtre ; et au milieu de toutes ces occupations, il savait encore trouver de précieux instants pour compléter par la dissection ses connaissances anatomiques, pour répéter lesopérations sur le cadavre, et pour conférer avec ses condisciples sur d’importantes questions d’anatomie et de chirurgie.

En 1795, Desault mourut presque subitement. Bichat, que cette mort affligea profondément, ne fut point abattu. Il sembla même puiser dans le sentiment de son isolement une force nouvelle pour s’élancer dans une carrière plus vaste et plus brillante. Ce fut alors, en effet, qu’on le vit entreprendre cette série de découvertes qui ont révélé son génie et immortalisé son nom.

En 1797, après deux ans de travaux opiniâtres, Bichat fit un premier cours d’anatomie dans lequel il agitait des problèmes nouveaux de physiolc^ie et recourait fréquemment aux vivisections. Il fit, bientôt après, un cours de médecine opératoire. Dans l’intervalle des leçons, il discutait avec ses élèves les plus laborieux et les plus instruits ; se livrait à des digressions où perçait toujours ce regard

SUR DICOAT. VU

prompt et hardi qui, du même coup, saisit les faits les plus nombreux et entrevoit les inductions les plus éloignées.

Une hémoptysie grave le surprit au milieu de ses leçons et le força de suspendre ses travaux. A peine rétabli, il entreprit un cours d’anatomie plus étendu que le premier, et dirigea les dissections de près de 80 élèves. Très-souvent il préparait lui-même les pièces destinées à ses leçons. Il faisait de nombreuses expériences sur les animaux ; et, après avoir ainsi employé sa journée, il rédigeait pendant la nuit les Œuvres chirurgicales de Desaiilt, le dernier volume du Journal de Chirurgie, et le Traité des maladies des voies urinaires, de ce grand chirurgien (1798), voulant élever à la mémoire de son maître im monument impérissable de sa reconnûssance.

Les aperçus physiologiques, que Bichat répandait à profusion dans ses leçons d’anatomie, étaient un exercice pour le professeur, comme ils étaient un enseignement pour les disciples. D’aperçus en aperçus, il s’éleva bientôt à un ensemble de données fécondes, à une doctrine générale des phénomènes de la vie. Le physiologiste se montra enfin laissant loin derrière lui l’anatomiste et l’opérateur. Ce fut alors qu’il comprit sa véritable voie et qu’il y entra pleinement. La transition fut marquée, d’un côté, par la découverte des membranes synoviales, qui donna naissance à ses recherches sur les membranes et sur les divers tissus de l’organisme ; et de l’autre, par sa conception des propriétés vitales, qui donna naissance à ses recherches sur

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les phénomènes propres aux deux vies, la vie animale et la vie organique. C’est de ces deux germes, déposés dans son esprit, le premier par les écrits de Bordeu, le second par les leçons de Grimaud, que sortirent les deux chefsd’œuvre de Bichat, Y Anatomie générale et les Recherches physiologiques sur la vie et la mort.

Ces deux ouvrages se complètent à ce point, qu’on a pu dire du dernier qu’il était le commencement et la fin du premier. Ils constituent le plus beau titre à la gloire de Bichat. Ou y aperçoit, à chaque page, la grande pensée à laquelle il fut fidèle jusqu’à la mort, et qui avait pour objet la rénovation complète de la médecine. Il y poursuit sans cesse le lien mystérieux qui doit unir l’organologie à la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique. Ce lien, aperçu et signalé par Bordeu, avait été le point de départ des travaux de Pinel. On sait que ce médecin célèbre avait eu égard, dans sa Nosographie philosophique, à la distinction des tissus qui composent l’organisme ; mais cette conception, restée si incomplète dans la première édition de cet ouvrage remarquable, Bichat se sentit entraîné, comme par instinct, à la réaliser avec netteté et précision. Il la réalisa, du moins quant à la physiologie et à l’anatomie pathologique, sur lesquelles, en créant l’anatomie générale, il répandit les flots d’une lumière inconnue. Comme s’il était secrètemént averti qu’un petit nombre de jours lui était réservé, il n’eut pas plus tôt exposé ses vues physiologiques et anatomo-pathologiques, qu’il se hâta de les

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