SIR BICHAT
l’occupait que dans ses moments de loisir. Sa générosité ' ‘ fut toujours une ressource assurée à ceux de ses élèves que l’éloignement de leurs familles mettait quelques moments dans l’indigence, ou que le défaut de moyens empêchait de se procurer ailleurs l’instruction nécessaire. Habile à distinguer les talents, il les encourageait de toutes les manières possibles, dès qu’il les avait découverts. L’envie s’attacha quelquefois à ses pas, et chercha à lui ravir sa réputation, ne pouvant lui pardonner son mérite ; mais il se contenta de mépriser de vaines attaques, et ne se mit jamais en devoir de les repousser directement; toujours prêt à renouveler avec ses détracteurs ime amitié qu’eux seuls avaient rompue. »
Ce témoignage de Buisson a été confirmé récemment par le plus illustre de ses élèves, M. Roux, dans le beau discours qu’il a prononcé le 3 novembre 1851, à l’occasion de la rentrée et de la distribution des prix de la Faculté.
Le monument élevé par l’ordre du Premier Consul semblait avoir suffi à la reconndssance nationale, distraite sans doute par les gigantesques combats de l’Empire et par les luttes animées de la Restauration. Les héros de la guerre et de la politique ont souvent fait oublier ceux delà science.
Mais l’autorité des écrits de Bichat, acceptée par l’Europe médicale, était trop grande pour que la gloire de son nom ne franchit pas l’enceinte des académies et ne fût pas proclamée au milieu de s^ concitoyens pour y recevoir les honneurs populaires.
NOTICE
En 1833, la Société d’émulation du Jura procéda à l’érection d’une pierre monumentale destinée à consacrer la maison dans laquelle était né, à Thoirette, le célèbre physiologiste.
Deux départements limitrophes s’étant disputé l’honneur de posséder le berceau de Bichat dans leurs circonscriptions, deux monuments furent élevés en son honneur, l’un à Lons-le-Saulnier, chef-lieu du département du Jura, et l’autre à Bourg, chef-lieu du département de l’Ain. Le premier, exécuté par M. Huguenin, consiste en un buste en bronze placé sur une colonne. Il a été inauguré, le 5 mai 1839, en présence du préfet, du général commandant le département, du maire, du conseil général, de la Société d’émulation du Jura, d’un grand nombre de médecins et de parents de Bichat. Le second est l’œuvre de notre sculpteur national, M. David (d’Angers). 11 consiste en une statue de bronze représentant Bichat dans l’attitude de la méditation, une mmn sur le cœur d’un enfant dont elle semble suivre les battements, image de la vie, et ayant à ses pieds, près d’un cadavre, une lampe symbolique éclairant les sombres domaines de la mort (1). Ce monument, dans lequel l’artiste nous montre Bichat interrogeant tour à tour la vie et la mort, demandant à l’une les secrets de l’autre,
(1) Celte statue, comme on le voit, est particuliérement destinée à rappeler les Recherches phyriologiques sur lavie et la mort. M. David (d’Angers), dont la générosité patriotique si souvent éprouvée a tant fait pour la mémoire de Bichat, a bien voulu que le dessin de cctle statue fut placé en tète de cette édition.
SIR BlCDAT.
a été inauguré le 14 août 1843. Rien n’â manqué à Téclat de cette inauguration^ à laquelle concoururent, avec les habitants du pays et des départements voisins, les dépositaires de Tautorité centrale, les élus du peuple et les délégués des principales corporations médicales du royaume.
Nous sommes heureux de pouvoir dire que les restes de Bichat, abandonnés pendant près d’un demi siècle, au cimetière de Clamart, près Paris, ont été transférés solennellement en 1845 au cimetière du Père-Lachaise, et que la foule, toujours nombreuse dans cette immense cité des morts, s’arrête avec respect devant le tombeau de notre illustre physiologiste. La translation des cendres de Bichat a été enfin opérée. C’est le mémorable congrès médical de 1845 qui a rendu à sa mémoire cet hommage, trop longtemps différé. Le monument, encore inachevé, a été confié à M. David (d’Angers), qui, usant noblement du privilège accordé au génie des beaux-arts, avait déjà librement, spontanément, sans subir la lenteur des décisions administratives, appelé Bichat à recevoir, sur le fronton du Panthéon, les hommages de la patrie reconnaissante. L’éminent artiste est aujourd’hui exilé. Un moment son compagnon d’infortune, sous les mêmes verroiix, nous l’avons entendu se plaindre des rigueurs du sort, qui l’empêchaient de mettre la dernière main à la statue destinée à orner le péristile de l’École de médecine de Paris. Il pleurait ses œuvres délaissées, bien plus que sa liberté ravie.
Bichat a publié plusieurs écrits dont un grand nombre
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ont enrichi les Mémoires de la Société médicale d’émulation. En voici les titres dans l’ordre des dates de publication. Cette simple indication suffira pour faire voir la marche ascendante et rapide que suivit l’esprit de Bichat, jusqu’au moment où il embrassa dans sa pensée la médecine tout entière.
Notice historique sur Desault. Paris, 1795 (volume IV du Journal de chirurgie de Desault).
Description d'un nouveau trépan (vol. II des Mémoires de la Société médicale d’émulation).
Il s'agit de rendre mobile la couronne du trépan, afin qu’on puisse l’élever et l’abaisser au moyen d'une vis, et que la pyramide rentre dans la couronne après avoir exécuté la perforation, sans qu’on soit obligé de l’ôter.
Mémoire sur la fracture de l'extrémité scapulaire de la clavicule (ibid.).
Bichat démontre que, dans ce genre de fracture, la clavicule ne se déplace pas ou se déplace peu, de sorte que le bandage de Desault ou tout autre est inutile.
Description d'un procédé nouveau pour la ligature des polypes (ibid.).
Il pense que le porte-nœud de Desault étant quelquefois nuisible au succès de l’opération, peut être abandonné sans inconvénient.
Mémoire sur la membrane synoviale des articulations (ibid.).
C’est dans ce mémoire que l’on voit percer pour la première fois la grande idée de la distinction des tissus qui a reçu tous ses développements anatomiques et physiologiques dans l’.4na(omte générale. Les membranes articulaires, appelées jusqu’alors bourses muqueuses, y reçurent le nom de membranes synoviales, qu’elles conservent aujourd’hui.
Dissertation sur les membranes et sur leurs rapports généraux d'organisation (ibid.).
Cette dissertation complète le mémoire précédent en étendant à
SUR BICUAT.
toutes les membranes les recherches dont les bourses synoviales avaient été l’objet. L’arachnoïde y est signalée comme appartenant à la classe des membranes séreuses, ce qui n’avait pas encore été fait avant Bichat.
^Slémoire sur les rapports qui existent entre les organes à formes sy- ' métriques et ceux à forme irrégulière (ibid.).
La distinction des deux vies, la vie animale et la vie organique, so trouve indiquée dans ce mémoire de manière à faire connaître l’importance que Bichat y attachait. Ainsi qu’on le voit dans les Recherches physiologiques sur la vie et la mort, la forme symétrique des organes de la vie animale et la forme irrégulière de ceux de la vie organique sont envisagés surtout dans leurs rapports avec cette distinction systématique.
Traité des membranes en général et des dmrses membranes en particulier. Paris, 1800, in-8.
Le Traité des membranes est, à proprement parler, le premier ou> vrage de Bichat. Jusque là il n’avait écrit que des mémoires sur quelques points de chirurgie, d’anatomie et de physiologie. Les membranes y sont divisées en simples et composées; les simples sont les muqueuses, les séreuses et les fibreuses ; les composées sont les fibroséreuses, les fibro-mtiqueuses, les séro-muqueuses et les fibro-muqueuses. Plusieurs membranes difficiles à caractériser y sont rangées dans une classe séparée. Les membranes accidentelles sont mentionnées à la fin. — Un traité sur l’arachnoïde et un autre sur la membrane synoviale terminent ce volume. La doctrine émise dans cet ouvrage a été critiquée sévèrement ; mais elle est restée dans la science, qui l’a acceptée moyennant quelques rectifications que l’observation, dirigée par les aperçus de Bichat lui-méme, a autorisées. Ce livre a été réimprimé sous les auspices de M. Husson en 1802 et en 1816.
Recherches physiologiques sur la vie et la mort. Pails, 1800, in-8.
‘ Ce livre, dont on compte plusieurs éditions, se compose de deux parties qui ne s’enchaînent point nécessairement. La première, toute théorique, a pour objet la distinction systématique des deux vies, la ■ vie animale et la vie organique. La seconde, toute expérimentale, a
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pour objet la détermination dn râle qui appartient an cerveau, au cœur et au poumon, dans la production de la mort, abstraction faite f*) des états pathologiques auxquels elle succède. C’est dans la première partie de cet ouvrage que Bicbat a résumé sa doctrine physiologique,
V résumé admirable par la concision, par la rapidité et par une inimi-
table clarté. Sa distinction des deux vies n’est point rigoureuse, car ce qu’il appelle vie animale est moins la vie proprement dite qu’un ordre spécial de fonctions. Pourquoi donner à un ordre de fonctions une dénomination servant exclusivement à expliquer Uh ensemble de phénomènes qui les comprend toutes? Le mot vie faisant naître une idée absolue, générale, a entraîné Bichat dans des subtilités qu’il eût ■ évitées en so servant d’une expression moins générale. L’exagération a été portée si loin, que l’on voit Bichat prendre dans les fonctions animales le type et même le nom des propriétés de la vie organique. C’est ainsi que la sensibilité et la contractilité on la motilité sont portées du domaine de la sensation et de la locomotion dans celui des phénomènes de formation, d’accroissement et de nutrition. Ce qui rend eette distinction des deux vies moins exacte encore, c’est la confusion que Bicbat a faite, sons le nom de vie animale, des phénomènes sensorio-moteurs, communs à l’homme et aux animaux, avec les actes moraux et intellectuels propres à l’homme seul ; confusion déplorable qui a dû embarrasser souvent la rédaction de ce livre remarquable ; car Bichat, parlant à la fois de l’homme et de l’animal, se voyait conduit à prêter à celui-ci des facultés qui n’appartiennent qu'à celui-là. Comme les physiologistes n’ont pas l’habitude d’exposer séparément les phénomènes de la vie humaine, ils tombent tous, ou à peu prés, dans la même confusion : aussi la critique, qui n’a pas épargné les écrits de Bichat, a-t-elle été muette à cet égard. Buisson est le premier qui ait rétabli sur une base plus rationnelle les principes de la science de l’homme, en distinguant sous le nom de vie nutritive les phénomènes qui ont pour résultat spécial la nutrition, et sons le nom de vie active les actes qui se lient plus étroitement à l’intelligence et à la volonté. Dans la doctrine de Buisson, la vie animale de Bichat est en quelque sorte décomposée en deux éléments, dont l’un, comprenant les sens explorateurs de l’odorat et du goût, les fonctions préparatoires de la respiration et de l’alimentation, et les fonctions nutritives proprement dites, se rapporte à la première, tandis que l’autre comprend tons les actes dans lesquels l’activité mo-
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raie et intellectnelle de l'tiumnie puise plus directement ses moyens de manifestation. Cette doctrine n’est pas à l’abri de tout reproche ; car l’activité morale et intellectaelle intervient plus que ne le croit Buisson dans les fonctions de la vie nutritive. Quoi qu’il en soit, les Recherches sur la vie et la mort sont eqeore la plus belle introdttction aux études physiologiques. Le génie k la fois poétique et positif de Bichat s’y montre tout entier. M. .Magendie en a publié une édition annotée en 1829. Celle de 51. le docteur Bardinat est de 1824.
Anatomie générale, appliquée à la physiologie et à la médecine. 2
•vol. in-8; Paris, 1801.
L’onafomte générale a pour objet de présenter un tableau complet des divers tissus qui concourront à la formation des organes. Le nombre des tissus' élémentaires y est porté à vingt et un. Richerand et Dupuylren l’ont réduit à dix-sept, et 51. Magendie à dix-huit en y comprenant les tissus érectiles. C’est dans les considérations générales qui précédent ce traité célèbre que Bichat expose ses idées sur l’ensemble des sciences médicales. Les propriétés dites vitales y occupent une grande place. Les fonctions, les maladies, les actions thérapeutiques s’y trouvent entièrement subordonnées à l’intervention de ces propriétés. On y aperçoit le plan nouveau que Bichat comptait suivre dans ses projets de réformation médicale. Il s’agissait, selon lui, d’étudier l'action des médicaments sur la sensibilité et la contractilité de chaque tissu. « Car, disait-il, chaque force vitale a ses médicaments qui lui conviennent... Il faut que les médicaments, non seulement diminuent et augmentent chacune des forces vitales, mais encore la ramènent à la modification naturelle dont elle s’était écartée. > Pour Bichat, les maladies, comme les remèdes, « se rapportent aux propriétés vitales; leur augmentation, leur diminution et leur altération sont, en dernière analyse, le but invariable des méthodes curatives. » C’est ainsi que le dynamisme ontologique s’allie dans cet ouvrage aux plus importautes découvertes et à la plus admirable méthode. Celles^;! resteront, lorsque celui-là aura disparu. Ce qu’il y a de plus remarquable dans l’anatomie générale, après l’appréciation anatomique des divers tissus fondée sur la dissection, la putréfaction, la macération, la dessiccation, la coction, les réao tifs, etc., c’est l’application que Bichat en a faite k la physiologie et k la pathologie. L’anatomie pathologique, qui n’était qu’un recueil
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de faits isolés, y est élevée au rang d’une science. Les données premières de cette science nouvelle, si heureusement développées par l’École de Paris, s'y trouvent répandues à profusion. On peut dire en parlant de ce livre que jamais le génie médical ne s’était élevé d’un seul bond à une telle hauteur. Béclard a publié, en 1821, un volume d'additions pour servir de complément aux éditions de 1801 et de 1812.
Nous ne mettons pas au nombre des ouvrages de Bichat le Traité d'anatomie descriptive qui porte son nom : il n’en est point l’auteur. Il n’a écrit que le commencement du troisième volume ; c’est Buisson, l’auteur du deuxième et du quatrième, qui l’a achevé : le premier et le cinquième volume sont de M. Roux. Mais nous devons rappeler le Discours préliminaire placé en tête des œuvres chirurgicales de Desault, et qui est resté un des monuments les plus admirés de la littérature médicale.
Le style de Bichat est remarquable par la précision et la rapidité. C’est-l’image fidèle de sa pensée prompte, nette, hardie. Ce qu’il avait écrit d’un premier jet, il l’envoyait à l’imprimeur ; jamais il n’écrivit deux fois les pages appelées à une si grande publicité. D écrivait plus rapidement qu’il ne parlait. Cette précipitation explique les négligences qu’on y rencontre. L’événement a trop cruellement justifié l’impatience avec laquelle il publiait ses écrits. « Une telle ardeur était nécessaire, dit M. Pariset, pour produire en si peu d’années tant d’ouvrages étincelants de vérités neuves et fécondes, p