ARTICLE VIL
DE l'iNFI.UESCE QUE LA MORT DU POUMON EXERCE SUR CELLE DU CERVEAU.
Nous venons de voir que c’est en envoyant du sang noir dans les fibres charnues du cœur, en agissant peut-être sur les nerfs par le contact de ce sang, que le poumon influe, dans l’asphyxie, sur la cessation des battements de cet organe. Ce fait semble d’avance nous en indiquer un analogue dans le cerveau : l’observation le prouve indubitablement.
Quelle que soit la manière dont s’interrompe l’action pulmonaire, que les phénomènes chimiques ou que les mécaniques cessent les uns avant les autres, toujours ce sont les premiers dont l’altération jette le trouble dans les fonctions cérébrales. Ce que j’ai dit sur ce point, relativement au cœur, est exactement applicable au cerveau : je ne me répéterai pas.
PAn OEM E DU POliMOS.
Il s’agit donc de montrer, par l’expérience et par l’observation des maladies, que, dans l’interruption des fonctions chimiques du poumon , c’est le sang noir qui interrompt l’action du cerveau, et sans doute celle de tout le système nerveux. Examinons d’abord les expériences relatives à cet objet.
J’ai d’abord commencé par transfuser au cerveau d’un animal le sang artériel d’un autre , afin que cet essai me servît de terme de comparaison pour les suivants. L’une des carotides ^tant ouverte dans un chien, on y adapte un tube du côté du cœur, et on lie la portion correspondante au cerveau ; on coupe ensuite la même artère sur un autre chien : une ligature est placée au-dessus de l’ouverture à laquelle on fixe l’autre extrémité du tube. Alors un aide, qui faisait avec les doigts la compression de la carotide du premier chien, cesse d’y interrompre le cours du sang, lequel est poussé avec force par le cœur de cet animal vers le cerveau de l’autre : aussitôt les battements de l’artère , qui avaient cessé dans celui-ci , au-dessus du tube, se renouvellent et indiquent le trajet du fluide. Cette opération fiitiguc peu l’animal qui reçoit le sang, surtout si on a eu soin d’ouvrir une de ses veines, pour éviter une trop grande plénitude des vaisseaux : il vit très-bien ensuite.
Nous pouvons donc conclure de cette expérience, souvent répétée, que le contact d’un sang rouge étranger n’est nullement capable d’altérer les fonctions cérébrales.
J’ai , après cela , adapté à la carotide ouverte sur un chien, tantôt l’une des veines d’un autre chien par un tube droit, tantôt la jugulaire du même par un tube recourbé, de manière à ce que le sang noir parvînt au cerveau par le système à sang rouge. L’animal qui était censé recevoir le fluide n’a éprouvé aucun trouble dans plusieurs expériences , qui m’étonnaient d’autant plus , que leur résultat-ne .s’accordait point avec celui des essais tentés sur les autres organes. J’en ai enfin aperçu 1a raison : c’est que le sang noir ne parvient point alors au cerveau. Le mouvement qui
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DE LA MORT Dü CKRVBAÜ
s’établit dans la partie supérieure de l’artère ouverte , et • •
qui projette le sang rouge en sens opposé à celui où il ' . •
coule ordinairement, est égal et même supérieur à l’impulsion veineuse qu’il surmonte et dont il empêche l’effet , comme on peut le voir en ouvrant la portion d’artère placée au-dessus du tube qui devrait y conduire du sang noir.
Ce mouvement paraît dépendre et des forces contractiles ^ . organiques de l’artère , et de l’impulsion du cœur, qui fait refluer le sang par les anastomoses , en sens opposé à celui qui lui est naturel.
Il faut donc recourir à un moyen plus actif pour pousser cette espèce de sang au cerveau. Or, ce moyen était bien simple à trouver. J’ai ouvert, sur un animal, la carotide et la jugulaire; j’ai reçu, dans une seringue échauffée à la température du corps, le fluide que versait cette dernière, et je l’ai injecté au cerveau par la première, que j’avais liée du côté du cœur pour éviter l’hémorrhagie. Presque aussitôt l’animal s’est agité ; sa respiration s’est précipitée , il a paru dans des étouffements analogues à ceux que détermine l’asphyxie : bientôt il en a présenté tous les symptômes; la vie animale s’est suspendue entièrement; le cœur a continué à battre encore, et la circulation à se faire pendant une demi-heure , au bout de laquelle la mort a terminé aussi la vie organique.
Le chien est de taille moyenne, et six onces de sang noir ont été à peu près injectées avec une impulsion douce, de peur qu’on n’attribuât au choc mécanique ce qui ne devait être que l’effet de la nature , de la composition du fluide.
J’ai répété consécutivement cette expérience sur trois chiens le même jour, et ensuite à différentes reprises sur plusieurs autres : le résultat a été invariable , non-seulement quant à l’asphyxie de l’animal, mais même quant aux phénomènes qui accompagnent la mort.
On pourrait croire que, sorti de ses vaisseaux et exposé au contact de l’air, le sang reçoit de ce fluide des principes funestes, ou lui communique ceux qui étaient nécessaires
à l’entretien de la vie, et qu’à cette cause est due la mort subite qui survient lorsqu’on pousse le sang au cerveau. Pour éclaircir ce soupçon, j’ai fait à la Jugulaire d’un chien une petite ouverture à laquelle a été adapté le tube d’une seringue échauffée , dont j’ai ensuite retiré le piston , de manière à pomper le sang dans la veine, sans que l’air pût être en contact avec ce fluide : il a été poussé tout de suite par une ouverture faite à la carotide : aussitôt les symptômes se sont manifestés comme dans les cas précédents ; la mort est survenue, mais plus lentement, il est vrai, et avec une agitation moins vive. Il est donc possible que, lorsque l’air est en contact avec le sang vivant , sorti de ses vaisseaux, il l’altère un peu, et le rende moins susceptible d’entretenir la vie des solides ; mais la cause essentielle de la mort est toujours, d’après l’expérience précédente, dans la noirceur de ce fluide.
Il parait donc , d’après cela , que le sang noir ou n’est point un excitant capable d’entretenir l’action cérébrale , ou même qu’il agit d’une manière délétère sur l’organe encéphalique. En poussant, par la carotide, diverses substances étrangères, on produit des effets analogues.
J’ai tué des animaux en leur injecfaiit de l'encre, de l’huile, du vin, de l’eau colorée avec le bleu ordinaire, etc. La plupart des fluides excrémentiels , tels que l’urine , la bile, les fluides muqueux pris dans les affections catarrhales ont aussi sur le cerveau une influence mortelle, par leur simple contact.
La sérosité du sang qui se sépare du caillot dans une saignée produit aussi la mort lorsqu’on la pousse artificiellement au cerveau ; mais ses effets sont plus lents , et souvent l’animal survit plusieurs heures à l’expérience.
Au reste, c’est bien certainement en agissant sur le cerveau, et non sur la surface inlerne des artères, que ces diverses substances sont funestes. Je les ai injectées toutes comparativement par la crurale. Aucune n’est mortelle de cette manière : seulement j’ai remarqué qu’un engourdis-
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DE IA MOnT DU CERVEAU
sement, une paralysie même, succèdent presque tou]oim» à l’injection.
Le sang noir est sans doute funeste au cerveau, qu’il frappe d’atonie par son contact, de la même manière que >es différents fluides dont je viens de parler. Quelle est cette manière ? Je ne le rechercherai point : là commenceraient les conjectures ; elles sont toujours le terme où je m’arrête.
Nous sommes déjà, je crois, autorisés à penser que, dans l’asphyxie, la circulation qui continue quelque temps après que les fonctions chimiques du poumon ont cessé , interrompt celle du cerveau, en y apportant du sang noir par les artères. Une autre considération le prouve : c’est qu’alors les mouvements de cet organe continuent comme à l’ordinaire.
Si on met la surface cérébrale à découvert sur un animal, et qu’on asphyxie cet animal d’une manière quelconque , en poussant, par exemple, différents gaz dans sa trachéeartère, au moyen d’un robinet qui y a été adapté, ou bien seulement en fermant ce robinet, on voit que déjà toute la vie animale est presque anéantie, que les fonctions du cerveau ont cessé par conséquent , et que cependant cet organe est encore agité de mouvements alternatifs d’élévation et d’abaissement, mouvements qui sont dépendants de l’impulsion donnée par le sang noir. Puis donc que cette cause de vie subsiste encore dans le cerveau , il faut bien que sa mort soit due à la nature du fluide qui le pénètre.
Cependant, si une affection cérébrale coïncide avec l’asphyxie , la mort que détermine celle-ci est plus prompte que dans les cas ordinaires. J’ai d’abord frappé de commotion un animal ; je l’ai ensuite privé d’air : sa vie, qui n’était que troublée, a été subitement éteinte. En asphyxiant un autre animal déjà assoupi par une compression exercée artificiellement sur le cerveau , toutes les fonctions m’ont paru aussi cesser un peu plus tôt que
lorsque !e cerveau est intact pendant l’opération. Mais éclaircissons, par de nouvelles expériences, les conséquences déduites de celles présentées jusqu’ici.
Si, dans l’asphyxie, le sang noir suspend, par son contact, l’action cérébrale, il est clair qu’en ouvrant une artère dans un animal qui s’asphyxie, la carotide, par exemple, en y prenant ce fluide, et l’injectant doucement vers le cerveau d’un autre animal, celui-ci doit mourir également asphyxié au bout de peu de temps. C’est en effet ce qui arrive constamment.
Coupez sur un chien la trachée-artère ; bouchez-la ensuite hermétiquement. Au bout de deux minutes le sang coule noir dans le système à sang rouge. Si vous ouvrez ensuite la carotide, et que vous receviez dans une seringue, celui qui jaillit par l’ouverture, pour le pousser au cerveau d’un autre animal, celui-ci tombe bientôt, avec une respiration entrecoupée , quelquefois avec des cris plaintifs , et la mort ne tarde pas à survenir.
J’ai fait une expérience analogue à celle-ci, et qui donne cependant un résultat un peu différent. Elle nécessite deux chiens, et consiste, 1° à adapter un robinet à la trachéeartère du premier et l’extrémité d’un tube d’argent à sa carotide ; 2“ à fixer l’autre extrémité de ce tube dans la carotide du second, du côté qui correspond au cerveau j 3° à lier chaque artère du côté opposé à celui où le tube est engagé pour arrêter l’hémorrhagie ; 4“ à laisser un instant le cœur de l’un de ces chiens pousser du sang rouge au cerveau de l’autre ; 5° à fermer le robinet, et à faire ainsi succéder du sang noir à celui qui coulait d’abord.
Au bout de quelque temps, le chien qui reçoit le fluide est étourdi, s’agite, laisse tomber sa tête, perd l’usage de ses sens externes, etc. Mais ces phénomènes sont plus tardifs à se déclarer que quand on injecte du sang noir pris dans le système veineux ou artériel. Si on cesse la transf^iÿjn , l’animal peut se ranimer , vivre même après que l^s^ptômes de l’asphyxie se sont dissipés; tandis
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que la mort est constante lorsqu’on se sert de la seringue pour pousser le mAme fluide, quel que soit le degré de force qu’on emploie. L’air communique-t-il donc au sang quelque principe plus funeste e ncore que celui que lui donnent les éléments qui le rende nt noir?
J’observe que^pour cette expérience, il faut que le chien dont la carotide pousse le sang soit vigoureux, et môme plus gros que l’autre, parce que l’impulsion est diminuée à mesure que le cœur se pénètre de sang noir, et que le tube ralentit d’ailleurs le mouvement, quoique cependant cè mouvement soit très-sensible, et qu’une pulsation manifeste indique au-dessus du tube l’influence du cœur de l’un sur l’artère de l’autre.
' J’ai voulu essayer de rendre le sang veineux propre à entretenir l’action cérébrale , en le rougissant artificiellement. J’ai donc ouvert la jugulaire et la carotide d’un chien : l’une m’a fourni une certaine quantité de sang noir qui, reçu dans un bocal rempli d’oxygène, est devenu tout de suite d’un pourpre éclatant ; je l’ai injecté par l’artère, l’animal est mort subitement, et avec une promptitude que je n'avais point encore observée. On conçoit combien j’étais loin d’attendre un pareil résultat. Jlais ma surprise a bientôt cessé, par la remarque suivante : une très-grande quantité d’air se trouvait môlée avec le fluide qui est arrivé au cerveau très-écumeux et boursouflé. Or, nous avons vu qu’un très-petit nombre de bulles aérienn(*s tuent les animaux, quand on les introduit dans le système vasculaire, soit du côté du cerveau, soit du côté du cœur.
Ceci m’a fait répéter mes expériences sur l’injection du sang noir, pour voir si quelques bulles ne s’y mêlaient point et n’occasionnaient pas la mort : j’ai constamment observé que non. Une autre difiiculté s’est présentée à moi : il est possible que le peu d’air contenu dans l’extrémité du tube de la seringue, que celui qui a pu s’être introduit par l’artère ouverte , poussés par l’injection vers lt/f??y;au , suflisent pour en anéantir l’action. Mais une ^p<le ré-
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flexion a fait évanouir ce doute. Si cette cause était réelle, elle devrait produire le même effet dans l’injection de tout fluide, dans celle de l’eau, par exemple : or, rien de semblable ne s’observe avec ce fluide.
Nous pouvons donc assurer , je crois , que c’est réellement par la nature des principes qu’il contient, que le sang noir ou est incapable d’exciter l’action cérébrale, ou agit sur elle d’une manière délétère, car Je ne puis dire si c’est négativement ou positivement que s’exerce son influence ; tout ce que je sais, c’est que les fonctions du cerveau sont suspendues par elle.
D’après cette donnée, il parait qu’on devrait ranimer la vie des asphyxiés en poussant au cerveau du sang rouge, qui eii est l’excitant naturel. Distinguons à cet egard deux périodes dans l’asphyxie : 1® celle où les fonctions cérébrales sont seules suspendues ; 2“ celle où la circulation s’est déjà arrêtée, ainsi que le mouvement de la poitrine, car cette maladie est toujours caractérisée par la perte subite de toute la vie animale, et ensuite par celle de l’organique , qui ne vient que consécutivement. Or , tant que l’asphyxie est à la première période dans un aninial, j’ai observé qu’en transfusant vers le cerveau du sang rouge, au moyen d’un tube adapté à la carotide d’un autre animal et à la sienne , le mouvement se ranime peu à peu ; les fonctions cérébrales reprennent en partie leur exercice, et même souvent des agitations subites dans la tête, les yeux, etc., annoncent le premier abord du sang; mais aussi bientôt le mieux disparaît, et l'aniihal retombe, si la cause asphyxiante continue, si, par exemple, le robinet, adapté à la trachée-artère reste fermé.
D’un autre côté, si on ouvre le robinet dans cette première période, presque toujours le contact d’un air nouveau sur le poumon ranime peu à peu cet organe. Le sang se colore, est poussé rouge au cerveau, et la vie se rétablit sans la transfusion précédente, qui est toujours nulle pour l’animal dont l’asphyxie est à sa seconde période, c’est-à-
dire dont les mouvements organiques, ceux du cœur spécialement, sont suspendus ; en sorte que cette expérience ne nous oftre qu’une preuve de ce que nous connaissions déjà, savoir, de la diflérence de l’influence du sang noir et du rouge sur le cerveau, et non un remède contre les asphyxies.
j’observe de plus qu’elle né réussit pas après l’injection du sang veineux par une seringue. Alors, quoique la cause asphyxiante ait cessé après l’injection , quoi(iu’on pousse du sang artériel par la même ouverture, soit en le transfusant de l’artère d’un autre animal, soiten l’injectant après l’aVoir pris dans une artère ouverte, et en avoir rempli un siphon, l’animal ne donne que de foihles marques d’excitation ; souvent aucune n’est sensible; toujours la mort est inévitable.
En général, l’asphyxie, occasionnée par le sang pris dans le système veineux même et poussé au cerveau , est plus prompte, plus certaine, et diffère bien manifestement de celle que fait naître dans le poumon même le changement gradué du sang rouge en sang noir, lors de l’interruption de l’air, de l’introddction des gaz dans la trachée, etc.
Après avoir établi, par diverses expériences, l’influence funeste du sang noir sur le cerveau, qui le reçoit des artères dans l’interruption des phénomènes chimiques du poumon, il n’est pas inutile , je crois, de montrer que les phénomènes des asphyxies, observés sur l’homme, s’accordent très-bien avec ces expériences qui me paraissent leur servir d’explication.
Tout le monde sait que toute espèce d’asphyxie porte sa première influence sur le cerveau ; que les fonctions de cet organe sont d’abord anéanties ; que la vie animale cesse, surtout du côté des sensations; que tout rapport avec ce qui nous environne est tout à coup suspendu, et que les fonctions internes ne s’interrompent que consécutivement. Quel que soit le mode d’asphyxie : par la sub-
PAR CEI.LB DO POOMON- 181
liiersiou, par la sthingulalion, paP le vide, par les divers gaz, etc., le même symptôme se manifeste toujours.
2° Il est curieux de voir comment, dans les expériences où l’on asphyxie un animal dont une artère est ouverte, à mesure que le sang s'obscurcit et devient noir, l’action cérébrale se trouble et se trouve déjà presque anéantie, que celle du cœur continue encore avec énergie.
3° On sait que la plupart des asphyxiés qui échappent à la sullocation n’ont éprouvé qu’un engourdissement général, un assoupissement dont le siège évident est au cerveau ; que chez tous ceux où le pouls et le cœur ont cessé de se faire sentir, la mort est presque certaine. Dans de nombreuses expériences, je n’ai jamais vu l’asphyxie se guérir à cette période.
4° Presque tous les malades qui ont survécu à cet accident, surtout lorsqu’il est déterminé par la vapeur du charbon, disent avoir ressenti d’abord une douleur plus ou moins violente à la tête, ellet probable du premier contact du sang noir sur le cerveau. Ce fait a été noté par la plupart des auteurs qui ont traité cette matière.
5“ expressions vulgaires, le charbon enlète, porte à la tête, etc., ne prouvent-elles pas que le premier ellet de l’asphyxie que cette substance détermine par sa vapeur se porte sur le cerveau et non sur le cœur ? Souvent le peuple, qui voit sans le prestige des systèmes, observe mieux que nous , qui ne voyons quelquefois que ce que nous cherchons à apercevoir d’après l’opinion que nous nous sommes préliminairement lormée.
6° Il est divers exemples de malades qui , revenus de l’état d’asphyxie où les a plongés la vapeur du charbon, conservent plus ou moins longtemps diverses altérations dans les fonctions intellectuelles et dans les mouvements volontaires , altérations qui ont évidemment leur siège au cerveau. Plusieurs jours après l’accident, s’il a été à un certain degré, les malades vacillent, ne peuvent se soutenir sur leurs jambes j leurs idées sont confuses. C’est en moins
ce que présente en plus l’apoplexie. Quelquefois des mouvements convulsifs se manifestent presque tout à coup à la suite de l’impression des vapeurs méphitiques. Souvent un mal de tête a duré plusieurs jours après la disparition des autres symptômes. On peut voir dans les observateurs, dans l’ouvrage de M. Portai en particulier, ces preuves multipliées de l’influence funeste et souvent prolongée du sang noir sur le cerveau , où le transmettent les artères.
Cette influence , quoique réelle sur les animaux à sang froid, sur les reptiles en particulier, est cependant beaucoup moins manifeste. J’ai fait, sur les côtés de la poitrine, deux incisions à une grenouille : le poumon est sorti de l’un et de l’autre côté ; je l’ai lié là où les vaisseaux y pé-^ nètrent. L’animal a cependant vécu encore très-longtemps , quoique toute communication fût rompue entre le cerveau et l’organe pulmonaire. Si , au lieu de lier celui-ci , on en fait l’extirpation , le même phénomène se remarque.
Dans les poissons , que l’organisation des branchies fait essentiellement différer des reptiles, le rapport entre le poumon et le cerveau m’a paru un peu plus immédiat, quoique cependant beaucoup moins que dans les espèces à sang rouge et chaud.
J’ai enlevé , dans une carpe, la lame cartilagineuse qui recouvre les branchies; celles-ci , mises à nu, s’écartaient et se rapprochaient alternativement de l’axe du corps. La respiration a paru se faire comme à l’ordinaire, et l’animal a vécu très-longtemps sans trouble apparent dans ses fonctions.
J’ai embrassé ensuite, par un fil de plomb, toutes les branchies et les anneaux cartilagineux qui les soutiennent ; ce fil a été serré de manière que tout mouvement s’est trouvé empêché dans l’appareil pulmonaire. Bientôt la carpe a langui ; ses nageoires ont cessé d’être tendues ; le mouvement musculaire s’est peu à peu afi'^ibli ; il a cessé
entièrement, et l’animal est mort au bout d’un quart d’heure.
Les mêmes phénomènes se sont à peu près manifestés dans une autre carpe dont j’avais arraché les branchies ; seulement, j’ai observé que l’instant qui a suivi l’expérience a été marqué par divers mouvements irréguliers , après lesquels l’animal s’est relffvé dans l’eau, s’y est maintenu comme à l’ordinaire, a perdu beaucoup de sang, et a ensuite succombé entièrement au bout de vingt minutes.
Au reste, le genre particulier de rapports qui unit le cœur, le cerveau et le poumon dans les animaux à sang rouge et froid , mérite , je crois , de fixer d’une manière spéciale l’attention des physiologistes. Ces animaux ne doivent point être sujets, comme ceux à sang rouge et chaud, aux défaillances, à l’apoplexie et aux autres maladies où la mort est subite par l'interruption de ces rapports ; ou du moins leurs maladies analogues à celles-là doivent porter d autres caractères ; leur asphyxie est infiniment plus longue à s’opérer. Revenons aux espèces voisines de l’homme.
D’après l’influence du sang noir sur le cœur, sur le cerveau et sur tous les organes, j’avais pensé que les personnes affectées d’anévrismes variqueux devaient moins vite périr asphyxiées que les autres , si elles se trouvaient privées d’air, parce que le sang rouge, passant dans leurs veines , traverse le poumon sans avoir besoin d’éprouver d’altération, et doit par conséquent entretenir l’action cérébrale.
Pour m’assurer si ce soupçon était fondé , j’ai fait d’abord communiquer sur un chien l’artère carotide avec la veine jugulaire par un tuyau recourbé, qui portait le sang de la première dans la seconde, et lui communiquait un mouvement de pulsation très-sensible. J’ai ensuite fermé le robinet adapté préliminairement à la trachée-artère de l’animal , qui a paru , en effet , rester un peu plus longtemps sans éprouver les phénomènes de l’asphyxie.
Mais la différence n’a pas été très- marquée ; elle s’est trou- •vée nulle sur un second animal , où j’ai répété la même expérience.
Nous pouvons, je crois, conclure avec certitude des expériences et des considérations diverses exposées dans ce paragraphe :
1® Que, dans l’interruption des phénomènes chimiques du poumon, le sang noir agit sur le cerveau comme sur le cœur, c’est-à-dire en |)énélrant le tissu de cet organe, et en le privant par là de l’excitation nécessaire à son action ;
2“ Que son influence est beaucoup plus prompte sur le premier que sur le second de ces organes ;
3° Que c’est l’inégalité de cette influence qui détermine la différence de cessation des deux vies dans l’asphyxie, où l’animale est toujours anéantie avant l’organique.
Nous pouvons aussi concevoir, d’après ce qui a été dit dans cet article et dans le précédent, combien est peu fondée l’opinion de ceux qui ont cru que, chez les suppliciés par la guillotine, le cerveau pouvait vivre encore quelque temps, et même que les sensations de plaisir ou de douleur pouvaient s’y rapporter. L’action de cet organe est immédiatement liée à sa double excitation : 1® par le mouvement, 2® par la nature du sang qu’il reçoit. Or, cette excitation devenant alors subitement nulle, l’interruption de toute espèce de sentiment doit être subite.
Quoique, dans la cessation des phénomènes chimiques «lu poumon, le trouble des fonctions cérébrales influe beaucoup sur la mort des autres organes, cependant il n’eu est le principe que dans la vie animale, où même d’autres causes so joignent aussi à celle-là, comme nous allons le voir. La vie organique cesse par le seul contact du sang noir sur les divers organes. La mort du cerveau n’est qu’un phénomène isolé et partiel de l’asphyxie , laquelle ne réside exclusivement dans aucun organe, mais les frappe tous également par l’influence du sang qu’elle y envoie. Ceci va se développer dans l’article suivant. [XJ