‹ Recherches pratiques sur les causes qui font échouer l'opération de la cataracte selon les divers procédésChapitre 2 sur 60 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le titre et l'épigraphe de ce Mémoire , annoncent assez dans quel but il a été écrit. 11 est tout basé sur des faits observés avec soin et recueillis, je puis le dire, avec impartialité; car il ne faut point se le dissimuler, à l'époque où nous vivons, les faits seuls , bien observés, sont la seule puissance en crédit, Cette pensée de M. Guizot, résume l'état et la marche des sciences médico -chirurgicales, et jamais aucune époque de l'ère médicale ne fut moins théorique que la notre.

Au moment où l'on s'occupe en France d'imprimer à l'ophtalmologie une marche analogue à celle qui dirige les écoles d'Allemagne et d'Angleterre , j'aime à croire qu'on me saura gré de joindre mes efforts à ceux d'honorables confrères, pour en appeler de l'espèce de défaveur dont était entourée, chez nous, cette branche si intéressante de l'art de guérir. C'est dans ce but qu'ont été rédigés un grand nombre de mémoires publiés dans les journaux scientifiques de France, ou communiqués à des sociétés savantes.

Les travaux de Jacques Guillemeau , de Lasnier, deBrissot, d'Antoine Maître-Jean , de Col de Villards , des Pellier de Gendron, de Jean -Louis Petit, de Gleize, des deux Guérin , deDescemet, des Demours et des Wenzel, ont assigné à la France un rang trop honorable et supérieur pour ne pas chercher à le conserver.

Si on consulte surtout les mémoires de l'académie de chirurgie, qui jeta un si vif éclat sur le siècle dernier, on y trouvera des travaux qui ont sans contredit, fait faire d'immenses progrès à la chirurgie oculaire. On y voit surtout les mémoires éminemment pratiques de Delaforest, de Borde-

nave, de Louis, de Daviel , de Lafaye, de Poyet, de Bérenger et de Ledran. Ces écrits impérissables ont été, de l'aveu de tout le monde , le foyer d'où ont jailli les lumières qui éclairèrent la route de tous les travaux des ophtalmologistes modernes.

Nous avons déjà prouvé ailleurs que les progrès que la science oculaire a faits depuis quelques années en Allemagne et en Italie , étaient dûs spécialement à la création d'hôpitaux destinés à l'étude et au traitement des maladies des yeux. Malgré l'envie et les efforts de quelques personnes, un service , incomplet il est vrai , créé à FHôtel-Dieu , témoigne suffisamment de l'intérêt que commence à inspirer cette branche de la science. En le confiant à M. Sanson, dont le savoir n'est dépassé que par sa modestie, l'administration des hôpitaux de Paris a prouvé, jusqu'à l'évidence, combien elle appréciait la portée des travaux , éminemment pratiques, que le chirurgien de l'Hôtel-Dieu, chargé du service spécial pour les maladies des yeux, avait fait insérer dans divers recueils scientifiques, et surtout dans le Dictionnaire de médecine et de chirur gie pratiques.

Sans les commotions qui ont agité la capitale ,

nous aurions déjà terminé l'organisation d'un dispensaire pour le traitement gratuit des maladies des yeux, et nous espérons que, grâce aux eneouragemens qui nous sont offerts de toutes parts, cette œuvre philanlropique ne sera plus retardée dans son exécution, qui, nous en sommes certains, recevra son exécution dans les premiers jours de l'année.

Elève des professeurs Scarpa et Maunoir , dont l'un ne pratiquait que l'abaissement, tandis que l'autre était partisan déclaré et heureux de l'extraction , j'ai été à même d'étudier avec soin les deux méthodes.

Reçu docteur dès la fin de 1819, attaché pendant huit ans en qualité de médecin et de chirurgien à une maison centrale de détention , à de nombreux établissemens d'éducation, à la maison du roi de Sardaigne (section de la direction générale des haras royaux) et à une manufacture occupant deux mille ouvriers, je puis aujourd'hui invoquer quatorze années de ma propre expérience.

En suivant, dans les premières années de mes études, la pratique d'un oculiste, dont jetais le nom

par respect pour sa famille , et pour ne pas renouveler les regrets occasionés par sa fin tragique , j'ai pratiqué un grand nombre d'opérations de cataracte , suivant la plupart des procédés.

Que l'on me pardonne d'avoir parlé ici de moi ; ce n'est point pour satisfaire à un vain amour-propre, mais pour désabuser quelques personnes qui, en me voyant suivre depuis quelques années , la pratique de nos grands chirurgiens dans les hôpitaux, avaient pensé que j'étais au début de ma carrière.

Malgré les trompeuses promesses des guérisseurs, la cataracte ne se dissipe point par des remèdes internes ou des applications. Il suffît de remonter aux sources, ainsi que nous l'avons fait, mon honorable ami Sichel et moi , pour se convaincre que les Lattier de la Rocher , les Veuillel , les Curé de Vauchassis se jouent impudemment de la crédulité publique et de l'ignorance de quelques médecins qu'ils indiquent comme témoins de leurs cures.

En attendant que le temps et l'expérience fassent justice de ce honteux charlatanisme, je me borne à rapporetr un seul fait :

M. le comte de Vaublanc, dont tous les journaux politiques ont célébré la guérison, ne l'est point, et j'ai constaté moi-même, dans le seul œil qui lui reste, d'une cataracte dure. Rappelons-nous que les grands maîtres de l'art, Barth, Béer, Scarpa , Maunoir, Rosar, Jœger, Grœfe, Jûngken, citent à peine quelques guérisons spontanées , accidentelles ou dues aux mercuriaux dans les complications syphilitiques.

Nous n'indiquons pas comme guérison, les déplacemens traumatiques et instantanés observés par Janin, Pellier, Boyer et autres, comme des cas de guérison.

C'est donc vers l'opération que Ton doit tourner tout espoir de guérison, et l'on doit savoir gré à ceux qui concentrent toutes leurs recherches vers ce point important, pour une maladie malheureusement si fréquente.

L'ouvrage que j'offre aujourd'hui à mes jeunes confrères , n'existe point encore dans la littérature française ; à peine y trouve-t-on un mémoire de M. de Demours père, sur les moyens d'assurer les succès de l'opération de la cataracte. Ce travail , qui

vu

date presque de la renaissance de l'extraction , ne peut servir aujourd'hui que comme document historique. M. Sanson, dans son article cataracte, si remarquable du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques , en donnant l'état actuel de la science, ne l'a point considérée sous le point de vue que j'aborde.

Dans la littérature anglaise, Ware a, dans ses œuvres , consacré une place à un petit mémoire que nous citons à chaque pas, sur les causes qui s'opposent aux succès delà cataracte par extraction. W. Adams , sous le même titre, a composé un énorme volume , plutôt destiné à être l'apologie de ses méthodes, qu'a servir de guide aux opérateurs. Enfin, M. London a considéré l'influence des diverses manières de faire la section de la cornée sur la réussite de l'opération.

Le travail qu'on va lire a été composé il y a longtemps, sous forme de lettres, adressées au professeur Scarpa, qui avait pris l'engagement d'y répondre. Le changement de position d'une grande maison de librairie, chargée de cette impression , a fait ajourner celte publication. La mort de mon illustre maître en a fait changer la forme ; le livre et la

science y ont perdu tous deux, car le professeur Scarpa, tout en conservant pour moi les sentimens d'affection paternelle dont il honora ma jeunesse, ne m'eût pas ménagé pour être devenu un audacieux schismatique, employant, dans des cas spéciaux , l'extraction de la cataracte qu'il remplaçait dans toutes les circonstances par le broiement ou l'abaissement proprement dit. Tous ceux qui ont suivi avec attention la correspondance de Scarpa avec Vacca-Berlinghieri , celle avec Adams, dont M. Maunoir fut le savant intermédiaire, regretteront avec moi les réponses vives, pressantes, à hautes pensées chirurgicales , avec lesquelles le professeur de Pavie éclairait les discussions scientifiques auxquelles il prenait part.

Si, en indiquant des faits, j'ai peut-être rectifié quelques prétentions hasardées de quelques-unes de nos notabilités chirurgicales, j'y ai procédé avec franchise, j'ose le dire, avec convenance; car dans une série de recherches, basées sur des faits , je ne pouvais les combattre que par d'autres faits.

Ainsi, en donnant la proportion des succès et des revers de M. Roux, je m'éloigne des résultats présumés en générai, résultats qui ont été cepen-

dant les mêmes pour MM. Guiramand, du bourg St-Andéol (1), Eccartde Mûhlhach et Maunoir que pour moi. Que conclure de tout ceci? Cest que M. Roux est beaucoup moins heureux qu'on ne le proclame; car je ne pense point qu'il ait tenu luimême un compte exact de ce qu'il a fait. Ce chirurgien est trop haut placé pour que mes chiffres l'atteignent et trop jus4,e pour s'en formaliser; la science seule profitera donc de leur rectification, et c'est dans cette intention avouée que ce Mémoire a été écrit.

Dans le cours de l'ouvrage qui va suivre , je n'ai point examiné comme une cause d'insuccès, dans l'opération de la cataracte, l'usage de la main droite pour pratiquer l'opération sur l'œil droit ; car l'ambidextérité est , aux yeux de tous les oculistes, un précepte fondamental que l'on ne peut impunément transgresser.

Aussi n'y a-l-il que ceux qui n'ont jamais fait d'opération de cataracte sur le vivant, qui osent

(l) Guiramand, du bourg Saint-Andéol (Ardèche), Thèse inaugurale. Paris, 1830, n° 142. Eccart, Thèse inaugurale. Paris, 1828, n° 202. Ma ti noir, Thèse inaugurale , 1834.

dire qu'il faut toujours , et daus toutes les opérations sur l'œil , se servir de la main droite.

Nous engageons donc , ceux qui veulent pratiquer la chirurgie oculaire , a s'exercer continuellement avec la main gauche : en commençant par des saignées, par de petites opérations, puis par des expérimentations sur les animaux. Avec de la patience et de l'attention , l'on vient facilement à bout d'acquérir une dextérité suftisante.

Si en France la profession et la qualification d'oculiste on été entachées de certaines défaveurs , il faut l'attribuer à l'imperfection des institutions médicales, à la création des officiers de santé, institution enfantée par les besoins de la révolution de 1 789 , et qui aurait dû suivre son destin.

En effet, que sont la plupart des oculistes qui sillonnent la France ? Des valets d'anciens oculistes qui, à la faveur des brevets d'officiers de santé, promènent ça et là impunément leur ignorance et leur témérité.

Espérons donc que la France, qui marche à la tête de la civilisation, ne forcera point ses médecins

à envier encore long-temps les institutions médi-» cales larges et libérales dont l'Autriche, la Prusse et les divers états de la confédération germanique ont doté, dans leur pays, les hommes qui s'honorent d'exercer l'art de guérir. En les attendant , je me glorifierai toujours d'une qualification qu'ont illustrée Barth , Béer, Wengzel, Demours , que n'ont pointdédaignée Scarpa, Grœfe et de Walther, et qui, de nos jours, est honorée par Maunoir, Jœger, Jùnghen, Rosas , Lerche, Quadri , Sichel et Sanson, qui tous, comme on le sait, possèdent bien d'autres titres à l'estime publique que leurs travaux spéciaux relatifs à l'ophtalmologie.

Je ne terminerai point cet avant -propos sans adresser de publics et sincères témoignages de reconnaissance à un grand nombre de praticiens distingués de Paris, dont le patronage aussi puissant qu'éclairé m'a applani plus d'un obstacle dans l'exercice de ma spécialité , et parmi lesquels je dois placer en première ligne MM. Civiale, Chavernac , Biett, Nauche, Paul Gaymard , de la marine royale, Emanuel Rousseau , Boulland , Dclpecii (de Paris), Pigeaux, Paccoud, de Bourg, Miquel, Deleau jeune, Jules Guérin, Lacorbièrc, Tan-

chou et Serrurier. Quant à Bennati, dont la fin tragique a rempli de deuil le cœur de tous ses amis, je ne puis adresser qu'à sa mémoire les témoignages d'affection et de gratitude pour les efforts qu'il a toujours faits pour me favoriser.

Il serait de toute injustice d'oublier l'habile fabricant d'instrumens, M. Charrière, qui , avec un zèle désintéressé que je ne saurais assez reconnaître, a toujours tenu à ma disposition sa belle collection d'instrumens , que M. Acarie-Baron a reproduit avec tant de fidélité dans les planches qui accompagnent cet ouvrage.

Maintenant, il ne me reste plus qu'à recommander mon travail à l'indulgence du public, indulgence d'autant plus nécessaire, que c'est toujours un écueil pour un étranger que d'aborder un travail dans une langue aussi belle, aussi éminemment scientifique , mais en même temps aussi difficile que la langue française.

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