CHAPITRE PREMIER
Ce n'est pas tout que d'avoir un œil exercé, une main sûre et prompte, pour pratiquer avec succès l'opération de la cataracte ; il est une foule de petits accidens qu'il faut prévoir, des causes d'insuccès qu'il convient de savoir éloigner, et qui sont souvent indépendantes du chirurgien; car malheureusement il est des circonstances où tout fait pressentir un succès complet, tandis que les suites sont loin de répondre aux espérances qu'avaient pu faire naître l'habileté de l'opérateur, la promptitude de l'exécution et la sûreté de ses manœuvres. Je connais des chirurgiens dont rien n'égale la dextérité dans le manuel de l'opération de la cataracte, et dont les revers sont désespérans.
Dans l'intention d'être utile à mes confrères, à ceux surtout qui débutent dans la pratique de cette opération , j'ai entrepris d'examiner les diverses causes qui peuvent la faire échouer, quel que soit le procédé mis en usage. Je dis quel que soit le procédé, car la plus grande hérésie chirurgicale du siècle consiste, selon moi, à vouloir adapter une méthode exclusive à tous les cas, en faisant plier les formes variées d'une maladie sous l'inflexible volonté d'une idée préconçue. Aussi m'éleverai-je toujours contre cet aveugle empirisme, et sans tenir compte des grands noms qui ont fait pencher la balance en faveur de tel ou tel procédé opératoire, je rechercherai la vérité basée sur l'expérience et prouvée par des faits authentiques. En suivant cette marche, et guidé par un éclectisme chirurgical indépendant de toute prévention, j'espère atteindre à mon but avec honneur et impartialité. Après une profession de foi de cette nature, qu'il me soit donc permis d'exprimer mon opinion avec franchise, bien décidé que je suis, à la dépouiller de toute personnalité, pour ne la sacrifier qu'à l'évidence des faits.
La plupart des méthodes opératoires pour guérir la cataracte sont bonnes, quand elles sont mises en pratique par un homme habile, et qui a acquis une expérience assez étendue dans cette branche de la chirurgie. S'il est des cas cependant où il n'est pas indifférent d'employer un procédé pour un autre, il en est aussi où, à dire le vrai , il v a autant de
chances de succès pour l'une que pour l'autre des méthodes d'opérer. Dans ce cas, l'opérateur doit choisir celle qui lui est la plus familière ; car ce serait, à mon avis, une erreur très grande 'et peut-être bien funeste que de faire perdre au chirurgien les avantages réels que l'expérience et l'habitude lui promettent par le procédé de son choix, en lui en imposant un autre dans lequel il serait moins exercé. Je n'ai pas l'intention de tracer ici l'histoire des diverses manières de pratiquer l'opération de la cataracte, je renvoie pour cela aux ouvrages didactiques. Le parallèle des méthodes est encore plus éloigné de mon but, car il ne peut y avoir de comparaison exacte, que lorsque l'on peut étudier les effets et les résultats des divers procédés, dans les cas qui offrent la plus grande analogie , et l'on ne me contestera pas que cette ressemblance est non seulement bien rare à rencontrer, mais encore très difficile à saisir.
Quoique je sois persuadé que l'opération de la cataracte soit une des plus délicates et les plus difficiles de la chirurgie; quoique elle exige le plus haut degré de dextérité et de finesse , cculo manuque, je crois qurelle doit rentrer dans le domaine de la pratique de tout chirurgien qui étudie avec soin cette partie importante de la médecine opératoire. Mais, avant de tenter l'opération sur l'homme vivant, il faut faire de nombreux essais sur le cadavre et sur les animaux ; c'est surtout sur ces derniers qu'il importe de s'exercer pour acquérir
la connaissance <ie la résistance des tissus à l'instrument tranchant, et des phénomènes traumatiques que les instrumens tranchans ou piquans développent sur l'œil, ou ses annexes, pendant l'opération. Les ophtalmologistesallemands, auxquels la science est redevable de si utiles découvertes , ont inventé des instrumens destinés à contenir des yeux de mouton et de porc , au moyen desquels on peut s'exercer dans le manuel des diverses méthodes. La plus utile et la plus parfaite de ces machines , connue sons le nom iïophtalmo-fantôme, est due au docteur Albert Sachs. On peut en trouver la description exacte dans la traduction de l'ouvrage de Weller (i). Depuis plusieurs années , j'ai été à même d'apprécier les avantages de ces masques, destinés à la manœuvre des opérations oculaires. Je renvoie, du reste, pour plus amples détails, à l'intéressante dissertation, publiée sur ce sujet, par Reisinger (2). Le modèle de cet instrumenta été communiqué , par moi , à M. Charrière, et l'on peut facilement s'en procurer chez cet habile fabricant.
Malgré toutes les précautions et les essais dont nous venons de parler, la plupart des jeunes chirurgiens sont embarrassés dans les premières opé-
(i) Weller , Traité des maladies des yeux , traduit par Pxiester, tome II, page 2G5.
(a) Diss. de exercitationibus chiiolechnicis et de con.stiuctione atque usa phantasmatis , in ophtalmologia. Goett, iSi/J-
rations de cataracte ; car la mobilité et la sensibilité de l'œil rendent très-difficile l'introduction de l'instrument tranchant ou piquant, pour peu qu'il y ait d'hésitation dans la première manœuvre. Ceux qui ont beaucoup vu mettre en pratique les diverses manières d'opérer la cataracte, s'accordent à dire qu'il faut surtout savoir apprécier le moment favorable pour attaquer l'organe; c'est ce que ion appelle l'étude du temps: en appliquant, à cette signification pour la chirurgie , celle adoptée par le maître d'escrime.
Il est encore une précaution indispensable sur laquelle j'insisterai surtout, c'est de savoir apprécier les modifications diverses qu'apportent , à la couleur des instrumens, les tissus et les humeurs que l'on traverse, selon le degré varié de profondeur ou d'éloignemeni auquel ils se trouvent : cette counaissance est de la plus haute importance pour tenir l'instrument, piquant ou tranchant , dans une direction convenable, et empêcher qu'il ne laboure les tissus.
Les principales méthodes d'opérer la cataracte sont l'abaissement, qui est la plus aucienne ; l'extraction, qui date de moins loin, et la kératonvxis, qui est toute récente; c'est-à-dire qui a commencé quelques années avant la moitié du siècle passé , à moins toutefois que l'on ne veuille considérer comme une opération de kératonvxis celle que rapporte MayerneTurquet, et qui fut exécutée par une femme anglaise sur le iiis du comte de Warwieh en
1690 (i). Ces trois espèces d'opérations ont toutes pour but de déplacer, de chasser, ou de broyer le cristallin et ses annexes devenus opaques; mais elles sont elles-mêmes susceptibles de subdivisions que nous allons exposer dans le tableau ci-après.
Les causes qui peuvent faire échouer une opération de cataracte , quel que soit le procédé mis en pratique, sont de natures bien différentes: les unes sont inhérentes aux procédés eux-mêmes; les autres sont produites par des accidens prévus ou imprévus, arrivés pendant ou après l'opération, et que l'on n'a point pu combattre victorieusement. Il en est d'autres qui sont dues à la constitution des sujets, à la forme de l'œil, à l'incertitude du diagnostic de l'espèce de cataracte, au choix inopportun de la méthode opératoire, à la défectuosité des instrumens, à la mauvaise position des malades pendant l'opération; enfin au traitement consécutif. Elles peuvent être classées dans l'ordre suivant:
1° Accidens propres à toutes les espèces d'opération de cataractes ;
2° Accidens propres à chaque procédé en particulier, et qui seront énoncés en examinant ce procédé lui-même.
Afin de graver dans l'esprit des personnes qui étudient la chirurgie oculaire, une véritable idée de l'influence que ces accidens peuvent avoir sur la réussite de l'opération, je me propose de les exa-
i Theod MayerneTurquet. Praxis mediea. London, 1690.
miner en détail et avec la plus grande attention. Je ferai ensuite tous mes efforts pour indiquer le traitement le plus favorable pour les combattre , ainsi que les ressources fournies par la médecine opératoire , afin de les éviter, ou pour tâcher d'y remédier. Cette entreprise est grande sans doute, et nécessite des connaissances plus étendues et plus profondes que les miennes; heureusement les leçons et les conseils de nos maîtres sont encore présens à notre mémoire , et c'est surtout les résultats de leur expérience que je présenterai à mes lecteurs. Dans l'exposé des faits qui me seront indispensables comme preuves, ou comme exemples, je n'invoquerai ceux qui me sont personnels , que lorsqu'ils me sera impossible de m'en abstenir.
Afin de rendre plus appréciables les deux grandes divisions principales que nous avons apporté dans l'énumération des causes qui font échouer l'opération de la cataracte, nous avons dressé, ci-contre, un tableau synoptique , indiquant les divisions des diverses méthodes de pratiquer celte opération.
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