DES CICATRICES DIFFORMES DE LA CORNEE ET DU STAPHYLÔME
Les soins les plus assidus, le pansement le plus régulier, ne suffisent pas toujours pour obtenir une réunion de la cornée par première intention.
Souvent les deux lèvres de la plaie ne se trouvent pas en rapport assez immédiat; il en résulte alors une cohésion vicieuse qui produit une cicatrice plus ou moins difforme. Dans d'autres circonstances la paupière inférieure, ainsi que nous l'avons dit, irrite le lambeau et l'enflamme. Les bords suppurent et les tissus modulaires qui forment la cicatrice laissent un leucoma qui est toujours un obstacle très grand à la vision. En effet, en examinant avec soin la figure 20 de la deuxième planche, ilestfacilede voirquesil'incision était faite à la partie supérieure de la cornée , cet accident serait peu de choses, tandis que la solution de continuité à la partie inférieure met la vision dans des conditions inverses.
Il arrive assez souvent que le lambeau s'enflamme, alors il s'hypérémie, et il existe à la partie inférieure de l'œil un espèce d'escalier qui, vu en biais, offre une saillie assez remarquable. Cette hypercératose partielle est sans inconvénient lorsque la cornée a conservé sa transparence. Mais son opacité est un grand obstacle à la vision.
Nous avons vu plus haut , que sur 179 opérations, M. Roux avait eu 19 opacités complètes de la cornée. A quoi attribuer un résultat aussi inouï, si ce n'est à la trop grande dimension de la cornée, qui ne peut se réunir par première intention , et qui s'enflamme et s'obscurcit par répanchcment d'une matière lymphatique entre les larmes de la cornée. En lisant les comptes rendus des cliniques
ophtalmologiques de Vienne , Berlin et Pavie on ne voit. rien de semblable. Cette fâcheuse terminaison de la cataracte remplace tout à fait la mortification de la cornée, que M. Maunoir a vu suivre les larges incisions kératomiques.
Dans un grand nombre de circonstances on peut combattre les leucoma de la cicatrice de la cornée, par un traitement convenable : quand l'œil est en position de supporter les astringens, on administre de légers collyres vitriolés, albumineux, puis on passe à mesure que la tolérance s'établit, aux instillations de laudanum de Sydenham. Depuis quelque années, j'emploie avec avantage l'huile de foie de morue {oie umjecoris A. Zelli), appliquée sur la cicatrice avec un pinceau à miniature; et j'ai vu le docteur Clésius de Coblentz, mettre en usage avec un égal succès, le suc de grillon domestique écrasé {grillus domestrcus Linnœi) et placé sur la taie avec un petit pinceau ou avec des barbes de plumes. Ce praticien recommande de n'employer que le suc récent: M. J.J. Virey, a, du reste consacré une note sur cette médication , dans un ouvrage périodique (1): quant à moi, je n'ai jamais employé ce moyen, mais j'ai souvent guéri des taies par l'instillation de la vieille huile de noix : de même que je me suis convaincu qu'en touchant les obscurcissemens de la cornée avec de l'huile de cantharides,
(1) iF.-J. Virey, Journal de pharmacie, Ï8?7, page 346.
on y réveille une vitalité qui est souvent suivie de la disparution de l'épanchement inier-lamellaire.
Lorsque ces divers moyens ont échoué, il faut recourir aux instillations de laudanum de Rousseau, puis à celui de Jœger, et à celui selon ma formule : mais ces deux dernières préparations d'opium sont très énergiques, et il faut se borner à les appliquer avec un petit pinceau. L'inutilité de ces moyens oblige alors de recourir à l'acide phosphorique allongé de la pharmacopée de Berlin qui a fourni à M. Grœfe de si beaux résultats(l). Enfin à la cautérisation de la cicatrice avec le nitrate d'argent fondu, médication énergique dont le professeur Lallemant , de Montpellier, a retiré desi brillans succès dans, le traitement des taies de la cornée (2). Depuis quelques années on vient en foule à i'Hôtel-Dieu pour se faire guérir les taies de la cornée par la méthode de M. Dupuytren : je renvoie pour les détails de cette médication, au formulaire des hôpitaux et hospices de Paris. Ce traitement ne pourrait-il pas être employé aussi contre les taies traumatiques? c'est ce que je me propose d'essayer.
Chez les individus à tempérament mous et scrofuleux , il se manifeste souvent une augmentation de volume de la cornée, connu sous le nom
(1) Ricler-Carl Gi'œfe , Op. cit.
(2) Bull, thérap.y 1832.
de staphylôme de la cornée. Cette maladie connue aussi sous celui de propulsion de la cornée, peut être partielle ou générale, sphérique ou conique. Les ophtalmopalhologistes allemandslui ontdonné lenom générique d'hypercératose. Cettedifformité, quoique l'œil n'ait point perdu de sa transparence, diminue singulièrement les facultés visuelles : il faut donc de bonne heure lui opposer un traitement convenable. Dans le principe, c'est le même que pour les taies ou les cicatrices hypérémiées. Mais quand le malade est rebelle, il faut recourir à la compression , lente , graduée. J'ai vu Forlenza en retirer de très grands avantages. Voici comme on procède. On fait fermer l'œil malade, et l'on place sur la paupière des rondelles d'amadou ou de peau de castor;îpuis,[on place sur ce petit appareil une petite plaque de plomb, cousue dans de la peau ou du velours : après quelques jours on supprime les rondelles et on place le plomb compresseur sur les paupières.
J'ai, dans quelques circonstances, pratiqué sur la cornée de légères mouchetures, suivant en cela les préceptes donnés par les anciens et n'ayant qu'à me louer d'avoir suivi leur exemple (1),
La propulsion conique ou sphérique de la cor-
(1) Hampe , De scarificatione oculi Hipocraticâ , Duisbourg , 1721. Zach. Plâtrier, De scarificationis oculorum recto usu. Lipsise , I73i>.
née tient souvent à une augmentation de l'humeur aqueuse qui occasione une hydropisie antérieure de l'œil, avec refoulement et déformation de la cornée. Il faut alors recourir à l'évacuation répétée de l'humeur aqueuse, en suivant les préceptes que j'ai donnés dans la Gazette médicale, et que mon expérience a précisément justifiés. L'autorité de Langenbeck et de Lyall (1) vient encore légitimer ce que j'avance ; mais il faut en même temps associer un traitement interne capable d'activer les fonctions du système absorbant. Il est du reste indispensable de recourir plusieurs fois à la ponction de la cornée pour obtenir une cure radicale.