CHAPITRE X
MAUVAISE MÉTHODE DE PANSEMENT APRES l'eXTRACTION.
J'aborde ici une question du plus haut intérêt, que je ne saurais cesser de recommander aux méditations de mes lecteurs. Elle soulèvera sans doute quelques amours-propres blessés ; peut-être lui fera-t-on les honneurs d'une réponse, tant mieux, dans l'intérêt de la science. Je suis prêt à entrer en lice.
Je commence donc par poser en fait que les succès de l'opération de la cataracte par extraclion sont en raison directe des soins pris pour obtenir une prompte réunion par première intention. C'est ce but, avoué et reconnu par les plus grands chirurgiens , qui a fait varier à Fin fi ni les moyens de pansemens pour obtenir la réunion la plus complète et la plus prompte.
Ainsi, il est des oculistes qui, aussitôt que l'opération est faite , recouvrent l'œil de bandelettes aglutinatives , dans plusieurs points de son diamètre transversal : il en est d'autres qui placent sur l'œil opéré un petit coussinet de coton , imbibé d'eau fraîche. Van de Wy (1) recommandait de petites compresses, imbibées d'eau de Goulard ; Jung (2) faisait mettre une solution astringente.
i Nouveau moyen d'extraire la cataracte , Arnheim, 1792. (2) Méthode den Graven staar anszuzzeben, etc., etc. Mar-
burgi , 179!.
Demours fl) jeune, une petite cuvette en plâtre ou en cire. Wenzel , dans le principe , recouvrait tout l'œil d'un diachylon gommé, et Forlenza d'une petite lamelle de plomb très flexible. David van Gesscher veut que l'on recouvre l'œil de linge imbibé d'eau vulnéraire (2). Enfin Ten Haaf (3) recommandait de panser l'œil avec une compresse imbibée d'un mélange de miel rosat , de sirop de sucre candi et de baume du Pérou.
Un grand nombre d'opérateurs anciens et modernes , se borne à recouvrir l'œil avec un linge fin et à le serrer modérément avec une bande pour en diminuer la mobilité.
Il en est d'autres qui ne font aucun pansement : ainsi à la Charité , par exemple , aussitôt après l'opération , on applique sur les yeux une compresse de toile blanche , recouverte d'un bandeau de soie noire, que l'on assujétit avec des épingles derrière le bonnet. Les malades conservent cet appareil jusqu'au cinquième jour, quoiqu'il arrive : à cette époque le linge est partout imbibé de sérosité sécrétée par la muqueuse oculaire et quelquefois par la solution de continuité. Cette sérosité
(1) Sicone ens. op. cit., p. 66.
(2) David van Gesscher, Recherches sur l'extraction de la cataracte. Amsterdam, 178c.
(3) Ten Haaf. Op. cit.
se coagule, durcit la compresse, avec d'autant plus de facilité, que les malades se lavent les yeux avec de Peau fraîche, aiguisée avec quelques gouttes d'eau de Goulard , et que les solutions saturnines, en contact avec ces substances, les rend plus ferme. Ce pansement, en général, met les opérés dans une position fatigante , irritante même, et que la présence du vésicatoire à la nuque tend à rendre insupportable. Il résulte de cette méthode de pansement des inconvéniens majeurs qui se convertissent souvent en accidens irrémédiables.
1° Les yeux n'étant aucunement fixés , les malades les ouvrent à chaque instant , soit parce qu'ils souffrent, soit par une tentation irrésistible de s'assurer s'ils voient : alors la paupière inférieure heurte le lambeau de la cornée, l'irrite, l'enflamme , s'oppose à sa réunion immédiate ; de là, les cicatrices difformes, si fréquentes chez les opérés , même l'opacité complète de la cornée, terminaison que l'on observe si souvent dans le service de M. Roux, que sur 179 opérations, cet accident est survenu 17 fois.
2° En se lavant continuellement les yeux , les malades renouvellent les mouvemens palpébraux ; l'eau fraîche éguisée produit du blépharospasme , et la hernie de iiris ou de l'humeur vitrée peut avoir lieu secondairement.
3° Les malades ne sont pas assez garantis de la lumière , et c'est à ce défaut de soin qu'il faut
attribuer les iritis et les rétînites, si fréquentes à la Charité , et qui , amenant la suppuration de l'œil (14 sur le nombre cité ci -dessus), font souvent succomber les malades.
En comparant ces résultats avec ceux obtenus par M. Maunoir aîné , on peut se convaincre que les succès sont à l'avantage de ce dernier. A quoi attribuer un semblable résultat, si ce n'est aux soins consécutifs à l'opération ; car personne ne rend plus de justice que moi k l'habileté manuelle de M. Roux, et il y aurait mauvaise grâce d'ailleurs à contester ce qui est généralement connu. Mais quand l'opération est accomplie, il y a bien des choses à faire.
Le parallèle entre les résultats de M. Roux et de M. Maunoir, reçoit un nouveau degré de force, en y adjoignant celui de la pratique de MM. Delpech et Delmas. Tous deux praticiens habiles , tous deux professeurs à la même école , tous deux enfin partisans de l'extraction, offraient aux élèves qui suivaient leur pratique , des points de comparaison qui onlioujours été à l'avantage de M. Delmas ; etcependant ceux qui ont vu opérer Delpech, sa vent comme moi, combien peu d'hommes ont eu une dextérité supérieure à la sienne. Je parle ici des résultats positifs examinés avec soin par mon ami Serre (1)
(l) Dr la réunion immédiate :, page :>:u.
dont l'esprit observateur se révèle en plus d'une circonstance et qui aujourd'hui est devenu le collègue de ceux dont il fut l'élève. La raison de la différence énorme dans les résultats de deux professeurs de Montpellier, n'est due qu'au pansement et au traitement consécutif. Voici comment s'exprime M. Delmas fils (1), en parlant de la méthode de pansement adoptée par son père. « Les princi- « pales indications sont, de favoriser la réunion des « lèvres de la plaie et de prévenir l'inflammation « de cette dernière ou du globe de l'œil. Le panset ment qu'emploie mon père me paraît propre à « remplir la première indication : en effet, dès que « l'opération est terminée , il fait fermer les pau- « pières des deux yeux , soit qu'un seul ou tous les « deux aient été opérés. Il veut empêcher que la lu- « mière ne les frappe , et pour cela , il se garde bien « d'imiter l'exemple de quelques praticiens , qui, « pour jouir d'avance d'un succès qu'ils regardent « comme certain , et qui quelquefois n'est que trop « chanceux malheureusement, s'appliquent à faire « distinguer les objets aux malades. Les yeux étant « fermés, il place sur les yeux une petite com- « presse fine et ronde, de deux pouces de diamè- « tre , ou du moins assez grande pour recouvrir « toute la base de l'orbite. Au devant de cette com-
(1) Polydore Delmas, Dissertation sur la cataracte, pagfl 49 , n° 30 de la Collection des thèses de Montpellier.
« presse, se trouve un petit gâteau fait avec du eo- « ton non filé qui est plus moelleux et moins pé- « sant que la charpie. L'épaisseur de ce gâteau « varie suivant la sallie ou l'enfoncement du globe « de l'œil : ce gâteau est encore recouvert d'une « compresse triangulaire qui s'étend de l'un à l'au- « tre œil ; et enfin le tout est maintenu par un bana deau médiocrement serré que Ton applique der- « rière le bonnet du malade. L'application de ce « bandage suffit pour rendre les paupières immo- « biles , et par ce moyen les lèvres de la plaie faite « à la cornée étant continuellement maintenues en « contact , la réunion a lieu le quatrième ou le cin- « quièmejour. »
La méthode suivie par M. Delmas est parfaitement convenable ; je n'ai qu'un reproche à lui faire: c'est d'être quatre jours en place sans être changée. Quant à moi , j'emploie un pansement peu différent, seulement, les vingt-quatre premières heures expirées, je regarde s'il n'y a pas hernie de l'iris, et je replace mon appareil : cette précaution est dictée par quelques hernies consécutives que j'ai observées dans les premiers heures après l'opération.
Voici comment je m'y prends. Je place sur l'œil opéré une compresse très fine et fenêtrée, et je la recouvre d'un gâteau de coton cardé; j'assujétisle tout avec un bandage échancré qui laisse passer le nez et qui contient les deux yeux dans une douce
immobilité. Vingt-quatre heures après , j'examine l'œil , et je replace mon appareil.
Quelques chirurgiens allemands placent au point correspondant de la cornée , une petite bandelette de taffetas anglais gommé qui traverse l'œil perpendiculairement à l'axe du corps. Ils disent que par ce moyen la réunion se fait très bien et que les humeurs et les sécrétions peuvent s'écouler facilement sur les côtés.
Quand on pratique l'opération de la cataracte dans la pratique civile, rien n'est plus facile que d'entourer le malade de soins et de précautions convenables. On le place dans une obscurité convenable à l'abri du bruit et des commotions : son lit préparé avec soin, et garni d'oreillers, lui permet de tenir la tête haute, et il peut, sans trop se fatiguer, rester les quatre ou cinq premiers jours couché sur le dos ; mais quand on opère dans les hôpitaux, on a à lutter contre des élémens d'insuccès qui se présentent à chaque pas, et qu'il est inutile d'énumérer ici : ils sont trop connus. Le principal , c'est de ne pouvoir mettre le malade dans une obscurité convenable, sans entasser autour de son lit des rideaux de diverses couleurs et épaisseur et qui maintiennent l'opéré dans une atmosphère trop chaude et dans un air qui ne se renouvelle pas assez souvent. J'ai vu des conjections sanguines survenir bien souvent, et n'avoir d'autres causes probables que celles que je viens d'indiquer. Il y a bien long-temps que j'avais ob
serve ce fait au grand hôpital de Turin, et le docteur Pertutio, jeune chirurgien de mérite, m'a assuré qu'il avait ohservé les mêmes effets.
Ceux qui s'irritent rien qu'à la pensée de services spéciaux dans les hôpitaux, n'ont qu'à visiter les hôpitaux exclusivement consacrés aux maladies des yeux, et ils resteront convaincus de la supériorité des succès obtenus dans ces établissemens pour l'opération de la cataracte.
La philantropie éclairée de Marie-Thérèse , a doté l'Autriche, d'établissemens modèles en ce genre , et les universités de Pavie , de Padoue sont maintenant en possession de services spéciaux dont tous les chirurgiens de bonne foi s'accordent à proclamer les heureux résultats. J'ai dit plus haut qu'il y avait une chambre dite des opérés, et que là les malades se trouvant dans la même condition que ceux opérés en ville, on y trouvait les même élémens de succès.