‹ Recherches statistiques sur l'alienation mentale faites a l'hospice de Bicêtre [electronic resource]Chapitre 33 sur 59 · Mercure, I · texte numérisé non relu

Mercure, I

L'étude des causes dans la démence paralytique permet d'établir des corollaires assez tranchés. Nous trouvons en première ligne la congestion cérébrale. Cette affection, qui hâte si souvent la terminaison de la démence, semble, encore plus que toute autre maladie de l'encéphale, présider à son développement. Avant même d'établir nos chiffres, nous étions persuadés de cette vérité : depuis longtemps cette influence avait été remarquée par nous , et elle ne peut être mis^ en doute ; 19 sur 96 elle a été observée, une fois sur 5 environ ; et si l'on y réunit l'apoplexie, qui agit de la même manière, 31 sur 96, ou une fois sur 3. Six fois la démence a suivi immédiatement un accès de manie, une fois la mélancolie et une fois l'épilepsie. La prédominance des causes organiques cérébrales sera donc ici d'une entière évidence, 39

sur 96. Viennent ensuite les intérêts de famille, chagrins domestiques, pertes d'argent. Les excès sensuels, dont M. Parchappe a indiqué la proportion de 25 pour O/o, ne s'est point montrée si fréquente dans nos relevés. On a beaucoup parlé de la syphilis et du mercure comme cause de démence : chacune de ces causes a été notée une fois.

On doit remarquer que cinq des individus atteints de démence avaient, peu de temps avant leur admission, séjourné dans une prison, et nous profitons de cette occasion pour discuter la valeur de ce fait dans l'étiologie de l'aliénation mentale.

C'est surtout au sujet des pénitenciers de l'Amérique et de la Suisse que cette question a été soulevée. On sait que dans celui de Cherry-Hill, en Pensylvanie, les condamnés sont conduits les yeux bandés dans une cellule qu'ils ne doivent quitter qu'à l'expiration de leur peine. A Auburn, dans l'état de New- York, les détenus sont isolés pendant la nuit, mais réunis pendant le jour 5 ils travaillent , mangent et se promènent en silence. Les pénitenciers du Connecticut et ceux de Lausanne, de Genève, différant sous plusieurs rapports des précédents, s'en distinguent surtout par l'absence de tout châtiment corporel. M. Coindet le premier a été frappé du nombre assez considérable d'aliénés de la maison de Genève : sur 329 détenus admis depuis le 10 octobre 1825 jusqu'au 1^^ janvier 1837, il a constaté l'existence de 15 aliénés-, et après de longs calculs, dans lesquels il a établi la proportion des aliénés relativement à la population de Genève, il serait arrivé à cette conclusion qu'il existe :

Au pônilencier, 4,87 aliénés sur 100 détenus,

et 1 sur 107 pour le reste

de la population de Genève.

Sur 312 personnes sorties du pénitencier de Cherry-Hill^ depuis son institution jusqu'en 1830, 16, suivant le docteur Bâche, ont été aliénœs.

A Auburn, 1 seul cas a été signalé.

M. Goindet regarde la vie de réclusion comme une cause qui favorise l'aliénation. M. Ghristoplie Moreau, dans un récent travail, est arrivé à des résultats tout opposés, et c'est par des chiffres qu'il répond aux cliiffres. Nous n'avons point les éléments nécessaires pour trancher cette question. En effet, nos prisons ne sont point en général disposées d'après le système d'isolement rigoureux. Les points de comparaison nous manquent. Gependant la vie des prisons ne doit-elle point prédisposer aussi à la folie? Dans les pénitenciers, M. Goindet a cité comme causes puissantes l'état moral des individus qui y sont renfermés, le silence absolu et la privation d'exercice. Ges conditions ne se trouvent point réunies dans toute la rigueur du mot dans nos maisons de détention. Mais les prisonniers sont isolés une grande partie du temps , quelquefois complètement séquestrés, faisant peu d'exercice, etc. La disposition morale dans laquelle se trouvent des individus sous le poids d'une condamnation, ou qui attendent une sentence fatale, ne doit-elle point favoriser les troubles de l'intelligence? Distinguons aussi les condamnés pour délits politiques de ceux que l'habitude du crime et des punitions a endurcis au régime sévère des prisons. Demandez aux malheureux captifs du Spielbcrg les résultats

d'un complet isolement! Prives de tout excitant intellectuel, leurs facultés s'affaiblissaient chaque jour, le cercle de leurs idées se rétrécissait faute d'aliments; et lorsque, rendus à la liberté, ils purent embrasser les compagnons de souffrance, leur mémoire cherchait en vain des mots que leur main ne savait plus tracer. Plusieurs d'entre eux étaient en proie à des hallucinations qu'ils redoutaient comme des réalités (4). Laissons parler Silvio Pellico :

In quelle orrende notti, l' immaginaliva mi, s'esaltava tolora in guisa, che paremni, sebbenè svegliato; or d' udir gemiti nel mio carcere or d' udir risa suffbcate. Dali' infanzia in poi non era ma slato crédule a slreghe e folletti, ed or quelle risa è que gemili mi aUerivano, è non sapeà corne spieger cio. ed crà cosirelloà dubitare, s*io non fossi ludibrio d'incogniti maligne potenze

Sur iâ individus qui peu de temps avant leur admission avaient été incarcérés, i avait voulu se suicider, 1 était stupide, i monomaniaque, 1 mélancolique, 3 étaient maniaques-, enfin il y en avait 7 atteints de démence, dont 5 paralytiques. Nous serions donc, s'il est permis de tirer quelque induction défaits si peu nombreux, disposés à regarder le séjour de la prison comme favorisant la folie , et la démence paralytique en particulier. Nous nous étions d'abord proposé de comparer ce nombre d'aliénés à la population des prisons de Paris; mais tous n'avaient point

(1) J'ai en ce moment sous les yeux , dans une des salles de l'Hôlel- Djeu, un malade qui a passé plus de deux années dans une cellule de la prison de Beaulieu. Il y est devenu aliéné et a été tourmenté par d horribles hallucinations.

été amenés dircclcmcnt d'une prison, et ils avaient été incarcérés à une époque plus ou moins éloignée de celle de leur admission. Ce qui nous a fait craindre d'établir ce rapport sur une base vicieuse.

Nous avons insisté sur ce point, parce qu'il a une relation directe avec une question importante du traitement de l'aliénation, celle de l'isolement dans les cellules. Son utilité ne pourra être révoquée en doute d'une manière générale. Il est des malades qui doivent être nécessairement soustraits à des impressions extérieures qui ne font qu'exalter leur délire et leur agitation. Mais ces cas ne sont point si fréquents qu'on le pense. Dès qu'ils deviennent paisibles et qu'ils peuvent vivre en société , les aliénés doivent être retirés des loges et couchés au dortoir. Us délirent encore , et cependant la force de l'exemple et de l'imitation les contraint de se plier à des habitudes régulières. Depuis plusieurs années, M. Ferrus est parvenu à faire manger dans un profond silence près de 200 incurables, la plupart maniaques et souvent agités. Un nouvel essai tenté par M. Leuret, et appliqué aux malades de la section du traitement, vient d'être couronné de succès. Aujourd'hui, dans notre division, 40 loges sont plus que suffisantes pour le nombre de nos fous, et chaque jour on a à se louer de les avoir obligés à vivre en société et de les avoir soustraits à l'influence, souvent fâcheuse, d'un complet isolement dans les cellules.

Page 1