SYMPTÔMES
Lorsqu'on étudie les maladies mentales, on est frappé de la multiplicité des formes qu^elles revêtent, et de l'insuffisance des dénominations admises qui les groupent en quelques types fondamentaux. A mesure que de nouveaux faits se sont reproduits, plusieurs variétés n'ont pu être comprises dans le cadre qu'on avait établi, et tout le monde a reconnu que l'ancienne classification devenait de plus en plus insuffisante. Nous nous sommes demandé bien souvent si l'on ne trouverait pas les bases d'un meilleur classement en remontant au principe même du délire, à la détermination des facultés qui paraissent lésées et à la nature des idées pu des passions qui constituent la folie. Ce sujet exigerait de grandes méditations. Nous ne nous sentons pas la force d'entreprendre cet immense travail, et en attendant qu'un esprit profondément observateur vienne mieux coordonner tous les faits qui existent, nous nous en tiendrons aux dénominations généralement reçues. Ainsi, pour ne pas sortir de la classification de M. Esquirol, nous distinguerons six formes d'aliénation, y ajoutant la stupidité, que ce médecin regarde comme une simple variété de la démence : la première, appelée manie, est caractérisée par une per\iersion générale des facultés.
par un délire qui l oule sur toutes so» tes d'objets et <|u'accompagne un degré d'excitation plus ou moins prononcé; la seconde, connue sous le nom de monomanie, est constituée par un délire partiel, un trouble isolé de l'entendement, la plupart des facultés ayant conservé toute leur intégrité. Cette forme reconnaît une variété principale où les passions tristes prédominent, c'est la lypémanie. Il n'est pas toujours bien facile de distinguer ces trois formes de la folie-, elles ont dans une foule de cas des points de contact si intimes, qu'il n'est pas permis de dire qu'il existe entre elles des limites bien déterminées, à l'exception de celles qui ont servi pour en donner les caractères principaux. C'est ce (|ui fait que les auteurs sont loin d'être d'accord sur la fréquence relative de chacune de ces formes , I un prenant pour une manie ce que l'autre regarde comme un délire partiel, et réciproquement. Pour nous, dans la détermination du chiffre de nos monomanies , nous croyons avoir donné à cette forme plus de restriction que M. Esquirol, et beaucoup moins que MM. Parchappe et de Boutteville, qui n'en citent que quelques cas-, nous avons regardé comme tels tous les individus dont la lésion mentale était très isolée, et qui sur toute chose, le sujet du délire excepté, étaient susceptibles de parler avec raison et discernement
Les trois autres formes offrent une abolition plus ou moins profonde des facultés; celte abolition, congéniale dans un cas, constitue Vidiotie ou VimbécilUté suivant qu'elle est complète ou incomplète; acquise dans les deux autres : tantôt alors elle est temporaire, et l'individu, plongé dans la stupeur, paraît ne plus
éprouver ni besoin ni désir, rien qui dénote le moindre travail intellectuel; c'est la stupidité : tantôt elle est permanente, et caractérisée par un affaiblissement graduel de la mémoire des impressions récentes, et par un grand défaut d'association dans les idées; c'est la démence, dont la terminaison est presque toujours funeste.
Telles sont les formes que nous admettons; nous parlerons aussi de l'épilepsie , non qu'elle soit une forme d'aliénation , mais à cause des points de contact qu'elle présente avec tous les troubles de l'intelligence dont nous avons à parler. Voici comment elles ont été réparties sur les 549 malades qui font la base de notre travail :
Maniaques, i81 Monomaniaques, 66 Mélancoliques, 21 Stupides, 10 Déments, 45 Déments paralytiques, 120 Imbéciles et idiots, 29 Epileptiques, 51
Rechutes et réintégrations, 26
Total. 549
Nous ne reviendrons point sur ce que nous avons dit au commencement de ce mémoire à propos de la proportion que fournit chacune de ces formes de la lobe Nous allons maintenant distinguer les variétés qu elles présentent et signaler quelques-uns des caractères qui sont susceptibles d'être exprimés par des chiffres.
A. Manie.
Dans cette forme d'aliénation , il existe plusieurs variétés qu'il est très intéressant de faire ressortir. Les deux principales sont la manie aiguë et la manie chronique : l'une récente, ne datant que de quelques jours ou de quelques mois-, l'autre durant depuis plusieurs années , et offrant le plus souvent des signes d'incurabilité. Les maniaques, qui sont compris dans la première, se présentent sous deux états : tranquilles ou agités. Les uns parfaitement calmes, ne paraissant pas fous au premier abord, surtout aux yeux des gens du monde, pour qui la folié est inséparable de l'agitation ; mais si l'on s'entretient avec ces malades, on observe, soit de l'incohérence dans leurs discours, soit dans leur physionomie et quelques-unes de leurs actions, quelque chose qui dénoie un trouble cérébral. Les autres sont furieux, suivant l'expression adoptée; leur folie, tout à fait comparable au délire de la méningite, est remarquable par le degré d'excitation qui accompagne tous les actes auxquels on les voit s'abandonner. Ces derniers, en raison de la durée du déhre, doivent être distingués en deux espèces : l'une, où la manie suit la marche aiguë d'une maladie inflammatoire, et se termine comme elle dans un court espace de temps; l'autre, où le délire, quoique suivi d'agitation, se prolonge fort longtemps et se rapproche souvent du terme où commence la folie chronique. Sous le rapport de la marche de cette affection nous reconnaissons trois variétés : l'une , con-
tinue, et c'est la plus commune; l'autre, offrant des rémissions de un ou plusieurs jours; la dernière ne se représentant qu'à des périodes éloignées , mais assez régulières, et à des époques souvent déterminées, sans que de nouvelles causes aient paru avoir agi sur l'individu. Une autre variété qu'il ne faut pas oublier est la manie raisonnante, cette manie sans délire, comme dit Pinel : à cette variété appartiennent les individus susceptibles de raisonnement, sans incohérence dans leurs discours, mais présentant, dans leur manière de parler ou de faire, une certaine excitation; discutant sans cesse, et affectant une droiture d'esprit dont ils s'écartent à chaque instant. Enfin, relativement au développement de la manie, il faut savoir qu'elle est tantôt idiopathique, sous la dépendance immédiate et primitive d'une aberration de l'esprit, tantôt symptomatique d'une affection locale du cerveau ou d'un organe plus ou moins éloigné, tantôt enfin survenant à la suite de l'ivresse, et ayant dans ce cas ordinairement une courte durée.
— ( Manie chronique 19 /no,^«„M„^ -
ool 1 ( De courte durée 64
\ /Continue 129/
1/ (d - •. . „l Deiongue durée 65
a-K iRemiliente 8
.2 1 / Idiopathique 141 J
^ I \ ] Intermittente 4
S \ Manie aiguë 162^ f
Suite de rivresse 1 5 \ Raisonnante 5
Suite de maladies 6
Telles sont les variétés que nous avons cru devoir noter, et l'ordre de fréquence que chacune d'elles présenle. Le délire chez ces malades ne s'est pas tou jours montré sous le même aspect. Voici les principaux caractères qu'il a revêtus :
Ambitieux, 38 (ois.
Triste, 18
Loquace, ^6
Gai, 9
Taciturne, ^
Obscène, ^
Sans caractère prédominant, 90
Total. 181
A part les individus dont le délire n'avait rien de spécial, le caractère ambitieux a prédominé, puis la tristesse, et en troisième lieu la loquacité.
Une complication très fréquente dans la manie, c'est un trouble des fonctions sensitives connu sous le nom d'hallucination et d'illusion. Voici celles que nous avons rencontrées :
Illusions de la vue , 9 fois,
de l'ouïe, 7 Hallucinations de l'ouïe , 23 de la vue , 2d du goût, 5 du toucher , 2 de l'odorat, 1 Hallucinations internes, 2^
Total. ' 70
Dans ce nombre, il faut compter quatre individus oui avaient des hallucinations doubles, de la vue et de rouie et un qui en avait de quatre sens ; aucun d eux n'a offert des hallucinations de tous les sens. Le nombre des hallucinations a dû certainement être plus considérable-, mais il en est beaucoup qui ont du
nous échapper au iïiiiieu de l'agi lalion maniaque et en raison des autres troubles avec lesquels elles existaient. Nous avions cru d'abord pouvoir apprécier par des chiffres les troubles fonctionnels de la vie organique; mais ces symptômes étant nuls le plus souvent et peii variés lorsqu'ils existent, nous avons pensé devoir nous borner a une simple énumération de ceux que nous avons été à même d'observer. Nous avons vu dans quelques cas iin 'mouvement fébrile bien prononcé, le pouls fort, plein et rebondissant; on aurait dit une maladie inflammatoire : c'était dans des cas où l'agitation était très vive et ordinairement au début de la manie. Les fonctions respiratoires sont restées intactes, mais les fonctions digestives ont offert quelques troubles dans les manies très aiguës; des fuliginosités sur les dents, une constipation opiniâtre, etc. 11 y a eu quelquefois de l'anorexie, mais le plus souvent l'appétit était conservé.
B. Monomanie.
Les monomanies, au nombre de 66, nous ont présenté un grand nombre de variétés relativement a l'objet du délire. On va en juger par le tableau suivant, qui fait connaître les particularités de ces perversions partielles de l'entendement.
Roi de France , 5 jj^spiré ,
Empereur de Russie, 1 Religion,
Archiduc d'Autriche, i Remords
.Dauphin de France, 1 Napoléon', ' a
Epoux d'une princesse , 3 Fils de Napoléon , 2
Amour des richesses, 4 Penchant à l'homicide 2
Epoux d'une riche héritière, 1 Penchant au suicide ' 9
Inventeur, ^ Hypocondrie, *
Savant distingué , 2 Hallucinations isolées , 1S
Prophète, 1 Découverte de complots , ^
En résumant ce tableau, on voit que le délire a porté le plus souvent sur des idées d'ambition ; cinq fois la monomanie religieuse a été observée; nous avons eu un prophète, un inspiré : ce dernier ne cessait pas de chanter, il prétendait qu'il n'était pas maître de lui et qu'une volonté plus forte que la sienne lui commandait de parler. Notre époque, remarquable par son activité intellectuelle, a fourni son contingent : l'un a cru avoir trouvé le mouvement perpétuel, un autre voulait fabriquer un superbe vase pour l'exposition des travaux de l'industrie, un troisième avait inventé un nouveau système de chemin de fer , etc. Nouvelles preuves de l'influence des événements sur la forme de la folie.
Le penchant au suicide a été fréquemment observé : un de nos malades est mort en se coupant le cou avec un rasoir , deux s'étaient tiré un coup de pistolet sur la région du cœur, un autre avait voulu se noyer, un cinquième avait tenté de s'asphyxier; les autres n'avaient fait que quelques menaces non suivies d'exécution.
Les hallucinations qui ont existé chez ces malades ont été isolées dans quatorze cas et ont constitué toute la maladie. D'autres fois elles ont été mêlées au trouble partiel des facultés et venaient le compliquer. Ces hallucinations ont porté :
i9 fois sur l'ouïe,
41 sur la vue,
3 fois sur le goût, 1 sur le toucher, 1 sur les organes internes.
Ce sont celles de l'ouïe , comme pour la manie, qui ont été les plus fréquentes, ensuite celles de la vue ; nous n'avons pas observé d'hallucinations de l'odorat. Plusieurs de ces hallucinations existaient simultanément chez le même individu , celles de la vue et de l'ouïe surtout ont été souvent associées; chez aucun de nos malades , elles n'ont porté sur tous les sens.
Nous ne nous arrêterons pas davantage sur cette forme d'aliénation; le trouble n'ayant porté que sur une seule série d'idées , il serait inutile d'analyser l'état de toutes les facultés. Quant aux fonctions organiques, nous ne les avons jamais vues lésées, à part les cas de complication qui ont pu survenir mais qui n'avaient aucune liaison avec le désordre de l'es: prit.