C. Lypémanie
La lypémanie „ observée chez 21 de nos malades, % été simple dans la moitié des cas, et compliquée d'hallucinations dans les autres. Les hallucinations ont porté : 3 fois sur la vue,
6 sur l'ouïe ,
2 sur le goût.
Ces malades, pleurant sans cesse, toujours plongés dans des idées noires, étaient presque tous d'une susceptibilité extrême; quelques-uns refusaient leur nourriture, soit qu'ils crussent qu'on voulait les empoisonner, soit pour faire pénitence des prétendus
crimes qu'ils disaienl avoir commis. En remontant à l'origine de la maladie, nous avons cherché à nous assurer si elle n'avait pas eu son point de départ dans les organes de la vie de nutrition. Nous n'avons pas observé un senl cas de ce genre. Chez l'un de nos mélancoliques, là tristesse a été consécutive A plusieurs accès de manie; nous avons vu deux maniaques qui nous ont aussi présenté cette transformation du délire.
D. Stupidité.
La stupidité, chez les 10 malades que nous avons observéé, n'a pas été portée au dernier degré; elle était incomplète dans la moitié des cas, et les malades qui étaient dans cet état suffisaient à leurs premiers besoins; ils avaient conservé le sentiment de la propreté, et pouvaient encore se livrer a la conversation : ce qu'il y avait de remarquable chez eux, c'était leur indolence, leur apathie et un état d'hébétude qui ne les quittait point. Les autres stupides étaient réduits à une dégradation voisine de la démence; un d'entre eux, jeune homme de 20 ans, est resté plus de 30 jours sans nous parler, refusant toute nourriture, et ne paraissant jouir par moments d'aucune de ses facultés : nous disons par moments, car ce malade nous a offert des instants de lucidité où il reprenait l'exercice libre de son intelligence ; c'est un caractère particulier à cette forme d'aliénation.
Trois de ces stupides ont eu des hallucinations de la vue. La manière dont la maladie s'est développée n'a pas été la même dans tous les cas : cinq fois le trouble a été primitif; cinq fois il a été conscc^lif à
un délire maniaque, et en a constitué pour ainsi dire une des dernières périodes. Ainsi nous avons vu deux malades qui, entrés maniaques, sont tombés ensuite dans un état de stupidité; l'un d'eux, chez lequel la stupeur était très prononcée, nous a raconté, à sa guérison, qu'il avait été en proie à des hallucinations terribles, et que la crainte des êtres imaginaires qui l'entouraient le tenait dans cet état de torpeur.
E. Démence.
Deux formes principales caractérisent la démence : l'une, où l'intelligence est seule atteinte; l'autre, où la motilité est compromise en même temps.
1' Démence simple. *
La démence simple, observée 45 fois, a pu être distinguée en Iroisdegrés, en raison de l'état plus ou moins avancé de l'affaiblissement intellectuel. Dans le premier degré, nous avons compris les malades qui n'avaient qu'une perte légère de la mémoire, chez qui la perception des impressions extérieures et internes se faisait faiblement, ceux en un mot dont la plupart des actions de la vie morale ou physique étaient empreintes d'un léger cachet d'affaiblissement, mais qui étaient encore propres , susceptibles d'affection, et conservaient intactes plusieurs de leurs facultés; dans le second, ont été placés ceux chez lesquels le sentiment de la propreté comn^^nçait à s'éteindre, el qm, devenus de plus en plus indifférents au monde extérieur, n'étaient plus guère sus-
ceptibles de sentiments affectifsj enlin dans la troisième, se trouvent les malades dont la mémoire était tout à fait perdue, chez lesquels les impressions étaient nulles et l'intelligence tout à fait abolie.
Premier degré , 16 Second second , 17 Troisième degré , 42
Ceux qui sont arrivés au troisième degré n'ont pas survécu longtemps; ceux du second degré se sont assez bien maintenus; ceux du premier, à l'exception de quelques-uns chez lesquels la maladie a fait des progrès, se sont conservés dans un bon état, et plusieurs d'entre eux, comme on le verra à l'article des sorties, Ont pu quitter l'hôpital, sinon guéris, du moins dans un état satisfaisant. Il va sans dire que ces trois degrés expriment des époques différentes de cette maladie, dont la marche, essentiellement progressive dans la majorité des cas, est quelquefois interrompue. En effet, des malades arrivés au second degré peuvent voir leur état s'améliorer au point de revenir au premier et de s'y conserver assez longtemps, de même que quelquefois , à cause de la rapidité de l'affection , on dirait que la démence a commencé par le second et même par le troisième degré. Toutes ces délimitations sont, du resfee, arbitraires,- et l'on se trouve embarrassé toutes les fois qu'il faut scinder ainsi la marche d'une maladie.
Ces déments se sont présentés sous deux étals dif-
férents, qu'il importe de ne pas négliger dans l'intérêt du pronostic.
42 étaient agités, 33 étaient calmes.
Les premiers, semblables aux maniaques par l'agitation et le désordre des facultés, n'ont pu souvent en être séparés que quelques jours après leur admission, par le retour à un état calme, ou par l'appréciation des renseignements que nous pouvions recueillir auprès des parents. Chez la plupart d'entre eux la terminaison a été funeste, et la mort est survenue au milieu de cette période d'excitation. Rarement ce délire maniaque arrive dans le troisième degré ; on l'observe le plus souvent dans le second.
Quelques déments joignent à leur affaiblissement un délire qui leur donne une physionomie particulière, et le plus souvent, chose remarquable, ce sont des idées d'ambition qui préoccupent ces malheureux. Délire ambitieux, 12 fois.
Délire gai , 1 Délire triste, 2 Sans caractère prédominant , 30
Nous n'avons observé qu'un seul cas d'hallucination.
2" Démence paralytique.
Cette forme a été plus fréquemment observée que la précédente. Ces déments, au nombre de 420, ont dû être distingués comme les premiers en trois degrés : l'un, où la langue est seulement embarrassée, la parole peu nette, et où, en un mot, il n'y a d'évident
pour ioule lésion de la moîilitc qu'un cerUin mdclionnemenf caractéristique qui échappe aux personnes peu habituées à observer ce genre de maladie-, l'autre, où la langue est plus embarrassée, l'articulation des mots très difficile, les mouvements lents et la marche chancelante; la troisième enfin, où l'aliéné est réduit pour toute parole, à des sons vagues et confus; il ne lui est plus possible de se tenir debout, et, couché ou assis, il reste le plus souvent immobile, comme dans un état de complet abrutissement.
Il y a chez ces malades trois ordres de troubles à étudier dans la vie de relation : ceux de la motilité, dont nous venons d'exposer les principaux traits; ceux de l'intelligence, et ceux de la sensibilité. L'intelligence, chez les déments paralytiques , présente les mêmes degrés de détérioration que dans la démence simple; elle s'affaiblit graduellement, et les divers degrés qu'elle parcourt sont ordinairement en rapport avec ceux delà lésion delà motilité. Cependant, il faut le dire, le mouvement et l'intelligence ne sont pas toujours également altérés; et il n'est pas rare devoir des malades qui articulent à peine les mots, dont la marche est difficile et les mouvements incertains, conserver pourtant de la mémoire, des sentiments affectueux, et la faculté d'associer leurs idées, en un mot, un tel état de l'intelligence, que l'on hésite à les confondre avec les déments. Nous sommes pourtant loin d'être d'accord avec M. Parchappe au sujet des formes d'aliénation qui sont compliquées de paralysie générale. D'après ses relevés , la démence n'existerait- que dans la moitié des cas , et la folie aiguë dans l'autre. Toutes les foisque
nous avons constaté cette fîkheuse complication , le malade a présenté les symptômes de la démence; souvent ils étaient peu prononcés, et ce n'était qu'à la suite d'une attentive observation et par les renseignements qui nous parvenaient que notre conviction pouvait se former. Dans des cas très communs, et qu'il importe de distinguer, la démence offrait toutes les allures de la manie : délire ambitieux exubérant, agitation considérable, hallucinations, etc. Mais cette excitation tombait-elle, m s'apercevait bien vite de l'affaiblissement de toutes les facultés; nous avons même vu quelques déments, chez lesquels la paralysie, dans ces moments d'agitation, disparaissait d'une manière presque complète pour reparaître bientôt. Qu'on ne se laisse donc point abuser par l'habitude extérieure de quelques-uns de ces malades; s'ils présentent des signes bien constatés de paralysie générale, un peu d'attention fera reconnaître ceux de la démence. Nous ne voulons pas dire pour cela que la paralysie ne puisse exister sans qu'il y ait abolition ou diminution des facultés intellectuelles; mais nous croyons ces cas bien rares et la proportion de M. Parchappe exagérée. Quant à nous, jamais nous ne les avons observés.
La sensibilité comme la motilité est altérée chez les déments paralytiques; elle est intacte le plus souvent dans le premier degré , obtuse dans le second , elle est presque toujours abolie dans le troisième.
Les divers degrés de la démence étaient ainsi répartis :
Premier degré, 13
Second degré, 52
Troisième degré, 55
Nous avons dit qu'il n'était pas rare de voir des déments paralytiques en proie à une agitation maniaque qui les a fait confondre quelquefois avec les maniaques proprements dits. Nous avons observé assez fréquemment cette complication.
Agités , 31 Tranquilles , 89
Ces malades ainsi agités ont marché rapidement vers une terminaison funeste-, cependant nous en avons un qui, malgré une excitation presque continuelle, se maintient depuis sept mois dans un assez bon état. C'est un cas de démence avec paralysie des mieux caractérisés. Il y a eu chez beaucoup de nos malades, indépendamment de leur faiblesse intellectuelle, quelques désordres dans les idées. Plusieurs variétés de délire ont été observées, mais la plus commune a été celle qui roulait sur des idées de
grandeur et d'opulence.
Délire ambitieux , 38
obscène , 3
triste, 12
Sans caractère prédominant, 67
Ce délire ambitieux, très commun comme on voit, mais moins peut-être que M. Calmeil ne l'a dit, est
remarquable par la généralité des objets auxquels il s'applique. Le dément est riche, opulent, il a des châteaux, des royaumes; il est roi, empereur-, il est littérateur, savant, financier; il est, en un mot, tout ce qu'on veut, pourvu, que le titre qu'on lui donne flatte sa vanité. Ce n'est pas le propre du délire ambitieux que l'on observe dans beaucoup de monomanies.
Nous avons quelquefois noté chez eux des hallucinations.
Hallucinations de la vue , à de l'ouïe , 2 internes, 2
Deux de ces malades en avaient à la fois une de la vue et de l'ouïe.
Sous le rapport du développement de l'affection, il aurait été très intéressant de remonter à son origine pour déterminer si elle a été primitive ou consécutive à quelques accès de manie. Les renseignements nous ont manqué presque complètement pour éclairer cette question. Nous avons eu sept cas de démence à la suite d'une ou plusieurs attaques d'apoplexie. Ces malades étaient hémiplégiques; mais cette paralysie ne doit pas être confondue avec celle qui nous occupe en ce moment.
Les troubles des fonctions de la vie organique ont été plus fréquemment notés que dans les autres formes d'aliénation : ainsi la circulation a été trouvée assez souvent accélérée; et quoique nous ne puissions exprimer par des chiffres ce que nous avons observé, nous croyons avoir remarqué que le pouls bat ordinairement dix à quinze fois de plus que dans
l'élat normal; mais, il faut le dire, il y a une foule de malades chez lesquels la circulation est ralentie. On observe assez souvent un œdème des extrémités inférieures. Il existe aussi quelquefois des troubles dans les fonctions digestives : l'inappétence est assez commune, l'état saburral aussi , surtout dans les cas où il y a complication d'un accès de manie. La constipation est souvent opiniâtre dans la première période ; mais, dans le dernier degré, la mort arrive très fréquemment à la suite de l'épuisement qu'entraîne la diarrhée. Nous ne devons pas oublier l'activité de la nutrition dans les premiers degrés de la maladie. Ces déments mangeant avec gloutonnerie, prennent souvent une obésité considérable , quelle que soit la marche progressive de l'atfaiblissement intellectuel.
Une complication assez fréquente dans cette paralysie, ce sont des accès épileptiformes qui viennent hâter presque toujours le moment fatal. Nous les avans observés chez six de nos malades.
F. 11 nous reste à parler des idiots et des épileptiques. Nous n'en dirons que quelques mots. Les premiers, dont l'intelligence était dès la naissance incomplètement développée ou tout à fait abolie, étaient au nombre de 29 : 7 étaient idiols et 22 imbéciles. Les premiers étaient tous privés de langage : l'un était sourd et muet, deux conservaient le sentiment de la propreté , les autres étaient réduits à quelques instincts.
Les accès d'épilepsie que nous avons observés chez 45 malades ne nous ont rien présenté de particulier,
si ce n'est dans un cas, où ils étaient périodiques et arrivaient tous les quinze jours.
Relativement à sa liaison avec l'aliénation mentale, nous avons trouvé l'épilepsie associée trois fois à la manie, six fois à l'imbécillité, et une fois à la démence paralytique.