PREMIÈRE PARTIE
Une opinion commune attribue l'esclavage , tel qu’il fut établi dans les premières colonies d'Amérique, à une imitation de celui qui existait dans l'antiquité. Mais, pour introduire dans leur société nouvelle cette terrible institution, les Conquistadores espagnols n'avaient nul besoin des souvenirs et de l'exemple de la Grèce et de Rome. A l'époque de la découverte du Nouveau-Monde, et même jusqu’au xvrr' siècle, l'esclavage appartenait au droit public de l'Europe. D'après la loi de représailles , les Etats dont le territoire borde la Méditerranée, faisaient esclaves les Turcs et les Barbaresques qui tombaïent en leur pouvoir;
et ils les tenaient enchainés à perpétuité aux bancs de leurs galères, les forçant à ramer Jusqu’à extinction de vie, sous le bâton des argousins et à la bouche de leurs coulevrines chargées à mitraille.
Mais, lors même que cette tradition vivante n’eüt point donné son fatal conseil aux aventuriers qui subjuguèrent les grandes Antilles à la fin du xv° siècle, le besoin de subsistances et la soif de l’or devaient les pousser à charger des travaux des cultures et de ceux des mines, les
indigènes qu’ils avaient soumis à leur domina-
tion, et qu’ils considéraient comme appartenant à peine à l'espèce humaine. L'insalubrité de ces terres nouvelles et l’inclémence de leur ardent climat fournirent à l'injustice, l’argument de la nécessité ; et l’on admit, comme un fait incontestable, que, puisque les Européens ne pouvaient travailler sans danger de mort, il fallait que des esclaves fussent attachés à leur glèbe. Les habitants indigènes des grandes Antilles furent donc soumis à cette triste condition , à mesure que les Espagnols, devenus plus nombreux, purent envahir le territoire des ces îles fécondes. Cependant rien ne légitimait cet abus de la force; un prétexte manquait encore pour lui donner l'apparence d’un droit; l’occasion s’en présenta bientôt. Les Caraibes, l’une des races
les plus belliqueuses du Nouveau-Monde, occupaient les petites Antilles, qui s'étendent de Porto-Rico aux bouches de l'Orénoque. Rusés, courageux et féroces, ils opposaient une vive résistance à toutes les entreprises faites sur leurs iles , et ils se servaient contre leurs ennemis de tous les moyens qu’emploient les peuples sauvages, pour échapper à lPoppression. La cour de Madrid, résolue à les châtier, donna, en 1504, l'autorisation de les réduire en esclavage ; mais les chefs militaires de Haïti et de Cuba , qui voulurent s’en prévaloir, trouvèrent bientôt qu’il était plus facile de former un tel projet que de l’exécuter. Forcés de renoncer à subjuguer les Caraïbes, ils interprétèrent judaiquement l'ordre royal, et l’appliquant à toutes les autres populations indiennes, ils. les mirent en servitude , et ès partagerent entre eux, comme les barons féodaux en avaient fait des paysans d’'Europe. Cette flagrante usurpation fut encouragée et justifiée par les missionnaires Jacobins et cordeliers, qui avaient été envoyés aux Antilles pour convertir ces Indiens à la foi chrétienne. Ce fut d’après leurs témoignages, et sur leur demande, que le roi d'Espagne, Ferdinand le Catholique, rendit, en 1595, uhe ordonnance qui approuvait la conduite inique des chefs des colonies, et qui déclarait esclaves tous les indigènes du Nou-
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veau-Monde. L'historien Gomara nous a conservé l'exposé des motifs de cet anathème mémorable, qui condamnait à une servitude perpétuelle toute la race d'hommes dont une moitié du globe était peuplée. Il est curieux de savoir sur quels fondements elle s'appuie.
« Ces Indiens, disait-on, sont déhontés comme des bêtes, et ne se servent point de vétements ; ils s’enivrent avec des boissons fortes et de la fumée (a); ils sont sales comme des pourceaux, et mangent de la vermine, des araignées et même des vers crus (b); ils sont sans barbe, et n’ont ni contenance ni façon d'hommes ; ils sont insensés VOL n’ont aucun souci de se tuer eux-mêmes ou de tuer les autres. Ils sont plus adonnés au péché de Sodome qu'aucune autre nation. Les maris ne gardent point leur fidélité à leurs femmes , et les femmes en agfssent ainsi à l'égard de leurs maris. Ils ne veulent changer ni leurs usages ni leurs dieux pour ceux des étrangers ; et enfin, jamais aucun peuple n’a été
(a) La Chica, le Ouicou et le Maby, boissons fermentées faites avec le Mais, le Manioc et la Patate douce. Le tabac, que les Haïliens humaïent par le nez au moyen d'un tuyau bilurqué.
(b) Les vers Palmistes, larve du Curculio palmarum. L. Grande espèce de Charançon qui atteint une longueur de deux pouces, et qui fait sa ponte entre les couches concentriques du Chou- Palmiste — Areca oleracea. L.
aussi enfoncé que ces Indiens dansle vice et dans le péché (a). »
Les missionnaires eurent bientôt à se repentir du succès de leurs arguments. Les Indiens, qu'ils avaient soumis à une sorte de domination sacerdotale, comme celle établie plus tard par les jésuites au Paraguay et à la Californie, furent soustraits à leur obéissance, et passèrent au pouvoir d’autres maîtres, qui employèrent tout leur temps au travail, sans leur en laisser aucun pour la prière et l'instruction religieuse. Les plaintes véhémentes de ces missionnaires furent entendues à Rome , et une bulle du pape Paul IIT, digne du chef de l'Eglise chrétienne, reconnut solennellement, en 1531, que les Indiens, étant des hommes et non des brutes, étaient conséquemment libres et non esclaves (b).
Un évêque, Barthélemi de Las Casas, le seul homme de paix et de clémence, parmi tous les hommes de rapine et de sang qui envahissaient le Nouveau-Monde , avait préparé, par son zèle et son dévouement , la délivrance des Indiens. Pour remédier aux nécessités qui les faisaient mettre en servitude, il projeta d'introduire à Haiti, des laboureurs espagnols; et,en effet, il yen
(a) Gomara, lib. 6, c. 22.
(b) Benzoni, lib. 5, c. 17.
À ti Le