‹ Recherches statistiques sur l'esclavage colonialChapitre 4 sur 82 · FA · texte numérisé non relu

FA

6 STATISTIQUE eut 200 qui partirent de Séville ; mais le mauvais vouloir des chefs militaires fit avorter cette entreprise. Las Casas obtint de Charles-Quint qu'une nouvelle enquête serait faite sur l'esclavage des indigènes. Le conseil des Indes, composé de treize grands fonctionnaires ecclésiastiques ou laïques, entendit sur ce grave sujet les hommesles plus capables de l’éclairer, parmi ceux quiavaient habité les pays nouvellement découverts; et sur son avis l'Empereur rendit la liberté aux Indiens, ordonnant, sous des peines sévères , qu'aucun d'eux désormais ne serait retenu esclave.

Cette justice tardive ne put sauver cette race malheureuse ; une partie avait déjà succombé

. sous le poids du travail dont on l'avait accablée;

l'autre ne tarda pas à s’éteindre ; et il n'en est pas resté le moindre vestige dans l'archipel des grandes Antilles.

L’édit de Charles-Quint n’eut pas uniquement pour effet de donner la liberté aux Indiens; il donna de plus une sanction implicite à l'esclavage des nègres qui furent importés d'Afrique, pour les remplacer dans la culture de la terre et l’exploitation des mines. Mais il est inexact de dire,comme l’a fait Robertson , que c’est à Las Casas qu'il faut attribuer l'établissement de la servitude des nègres dans les Indes occidentales , et que son zèle aveugle ne délivra les Indiens de leurs fers que

pour enchaïner à leur place une autre race Jusqu’alors étrangère au Nouveau-Monde. Dés les premiers jours de la colonisation d'Haïti, on avait introduit des nègres dans cette ile pour travailler aux mines du Cibao ; et une ordonnance du gouverneur Nicolas Obando avait défendu , dès 1503, d'importer d'Afrique des esclaves, parce que ceux qu'on avait déjà introduits, s'étaient enfuis chez les Indiens. On prétendit même qu'ils pervertissaient ceux-ci, et qu'ils les portaient à la révolte (a).

La nécessité de recourir à des nègres pour défricher les Antilles était reconnue en Espagne bien long-temps avant que Las Casas eût obtenu la liberté des Indiens. En 1517, l'Empereur autorisa le conseiller de la Bresa, grand-maitre de sa maison, à envoyer 4,000 nègres esclaves à Haïtiet à Cuba, et ce seigneur vendit son privilége à des Génois pour une somme de 25,000 écus. On sait même par l'historien Herrera que ce marché excita de grands mécontentements , parce qu'il établissait un monopole qui mettait obstacle à toute importation semblable pendant huit années. On allégua qu'il nuisait aux Castillans, qui auraient , disait-on , introduit à plus bas prix et en plus grand nombre, des esclaves, dont lese-

(a) Herrera, déc. I, lib. 5, c. 12.

PR

} Fi

8 STATISTIQUE cours aurait soulagé les Indiens dans leurs rudes travaux (a).

Pour se convaincre qu’on ne peut sans injustice imputer à la mémoire du Fénélon de l'Espagne , l’odieuse invention de l'esclavage des nègres, il suffit d'ouvrir les annales des premiers voyages maritimes des peuples de l’Europe. On y voit que, dès 1/42, le capitaine portugais Gonzales, ayant ramené à la Côte-d'Or, des Maures qu’il avait faits prisonniers, recnt en échange des esclaves nègres, avec lesquels il revint à Lisbonne. Le succès de son expédition encouragea tellement ce trafic, qu’il sortit du Tage 37 navires pour le continuer; et ce fut pour le protéger que le roi de Portugal fit construire des forts sur différents points des côtes occidentales d'Afrique. Les aventuriers anglais suivirent cet exempie , et le capitaine Hawkins , qui fut élevé à la dignité de chevalier par la reine Elisabeth, ayant pris par achat ou de vive force 300 nègres sur le rivage de Sierra-Léone , il alla les vendre à Santo- Domingo aux colons espagnols.

Un fait qui met hors de doute que dès l'établissement de ces colons à Hispaniola , maintenant Haïti , ils tirèrent des esclaves de l'Afrique, c'est qu’il en existait par centaines dans les carn-

(a) Herrera, déc. II, lib, 2, c. 20.

pagnes en 15922. Benzoni en porte témoignage dans le récit qu’il fait de l’une de leurs insurrections, qui ne fut étouffée qu’en faisant marcher contre eux de l'infanterie et de la cavalerie, commandée par le gouverneur lui-même , Dom Diégo, fils de l'amiral Christophe Colomb (a).

C’est ce trafic dont l’origine, comme on levoit, se confond avec celle des colonies des Antilles, qui, continué pendant plus de trois siècles, a créé dans ces îles une population d’environ deux millions d'individus , les uns pur sang de la race noire , les autres sang mélé des nègres et des blancs. Pour la produire, combien a-t-il fallu tirer d'esclaves de l'Afrique ? C’est ce qu'on ne peut dire ; car la traite étant faite par des compagnies privilégiées, il y avait autrefois une immense contrebande , qui restaii secrète ; et depuis qu’elle a été rangée parmi les crimes , ceux qui la font encore, s’efforcent de demeurer inconnus : aussi , les faits numériques que nous allons rapporter sont-ils loin d’avoir l'exactitude qu'on peut désirer , et doivent- ils être considérés comme les termes d’un minimum très bas.

La traite des nègres faite par l'Angleterre est celle qui estla moins imparfaitement connue.

Cetre puissance employait à la côte occidentale d'Afrique :

(a) Benzoni, lib. à, c, 2.

PE SET NÉE RINURE PE MEN ‘ 4 a A ei ve Me É

En 1779. . . 175 navires. En 1776. . . 101 navires: 177506274581 1777008 1774. . . 167 177 8e roues. À 1775,5%1:.152 17704. 598

Total. . . 873 navires.

Nomb. de nav. Nomb. d’escl. exportés.

En 1783. . 16,208 1784. 28,551

Total. . . 401 navires. 109,540 nègres.

La seconde période nous montre que chaque navire exporta 273 esclaves; si l’on admet qu'il en fut ainsi de la première, les 873 navires qui prirent, pendant ces huit ans, des cargaisons de nègres en Afrique, en exportèrent 238,329.

Ainsi,

De 1779 à 1779, on tira d’Afr., annuell., env. 30,000escl.

De 1783 à 1787, D 29,000 En 13 années, 347,869 escl., ou, annéemoy., 26,300

Mais ce commerce avait été singulièrement affaibli pendant la dernière période; car, en 1771, la traite anglaise s'était élevée à 47,146 esclavés.

Bryan Edwards, à qui nous empruntons ces chiffres , dit que, de 1680 à 1700, il y eut :

140,000 nègres exportés par la Compagnie privilégiée; 160,000 — par des aventuriers:

300,000 en 20 ans, faisant, année moy., 15,000 escl.

De 1680 à 1780, l'importation aux Antilles anglaise monta, en l’espace d’un siècle, à 2,130,000 nègres, OÙ 20,090 par an.

La Jamaïque seule en reçut, de 1680 à 1786, 610,000, ou 7,100 chaque année pendant 86 ans.

Les recherches du même auteur lui ont fait estimer ainsi qu'il suit la traite annuelle des différents PEURIES qui faisaient ce trafic en 1786.

Angleterre. 38,000 esclaves.

France. . : : : 20,000 Portugal . . . 10,000 Hollande.. . . 4,000 Danemark. . . 2,000

Total. . . 74,000 esclaves.

En confirmation d’une partie de ces chiffres, Arnould nous apprend que, de 1786 à 1788, on introduisit, par un terme moyen, dans les colonies françaises, 30,000 nègres chaque année.

Pendant la paix d'Amiens, l'importation des nègres à la Martinique s éleva à 3,558; mais l’exportation fut de 1,766 , et la réduisit à 9,702. En Yan xir, la guerre interrompit ce commerce; ce-

‘pendant en l’an xnr, 730 esclaves furent encore

LU EG pen sr RTS TETE PTT .* & & 7 =

ST RTE Se SE NS

introduits par un bâtiment négrier venant de la côte d'Afrique.

Pendant la restauration, la traite fut à peu près nulle dans nos colonies , excepté celle de Bourbon ; mais elle acquit une grande extension à Cuba et au Brésil. Des documents authentiques, recueillis par M. de Humboldt, établissent qu’en dix ans, de 1811 à 1820, Cuba reçut plus de 116,000 esclaves.

Les seules introductions de nègres au Brésil, par le port de Rio-Janeiro, s’élevèrent :

En 1821 à 20,852 esclaves.

Ce trafic d'hommes , dont l’origine remonte au xvi° siècle, n’a pas duré moins de 320 ans. Sipendant la dernière moitié de cette longue existence , il a seulement enlevé d'Afrique autant d'esclaves qu’il le fiten 1786, on peut croire sans exagération qu'il en a tiré 12 millions pour peupler et cultiver les seules colonies à sucre intertropicales. C'est assurément la plus grande émigration au-delà des mers qui ait jamais eu lieu.

En admettant qu’il y ait eu 250 nègres par cargaison, il n’a pas fallu moins de 80,600 navires ou expéditions pour faire traverser l’Atlantique à cette immense population.

Nous rechercherons dans les deux divisions qui partagent cette premiére partie :

1° Quelles populations esclaves sont provenues de ce trafic et ont peuplé les colonies européennes des deux Indes;

9° Quels mouvements sont éprouvés par ces populations, comparativement aux populations libres des mêmes colonies.

On apprendra par ces recherches :

1° Quel est le nombre des esclaves existant encore dans les possessions d'Outre-mer de chacun des États maritimes de l'Europe, et par conséquent quelle est la puissance des efforts qui doivent être faits pour leur délivrance, et l'étendue des bienfaits qu'attendent de notre siècle ces populations ;

29° Quelle influence est exercée par l'esclavage sur les deux grands événements de la vie humaine, la naissance et la mort, et quels effets en résultent sur la reproduction, l'accroissement et la durée des générations. Puisque l’Europe est disposée à changer dans ses colonies le régime de la servitude contre celui de la liberté, il faut qu’elle sache avec la certitude que donnent des termes numériques, à quel nombre d'hommes s’étendra cette heureuse révolution, et quels changements favorables elle introduira dans leur existence , pour ainsi dire renouvelée.

Page 1