AFFRANCHISSEMENT PROGRESSIF PAR ÉMANCIPATION ET PAR RACHAT PARTIELS
Le meilleur projet d’affranchissement des esclaves serait, sans contredit, celui qui indiquerait les moyens d'exécuter cette grande opération
sans troubler la tranquillité publique des colonies, sans interrompre ou affaiblir les travaux
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de leurs cultures, et sans charger le trésor de l'État de l’immense fardeau du rachat des nègres.
Le cours naturel des choses accomplit de luimême toutes ces conditions ; et depuis quelques années, l'Administration s'applique assidûment à en régulariser et accélérer l'exécution.
Ce sont des transactions privées qui tendent à ce but par une multitude d'efforts ; elles se rapportent généralement à deux ordres de circon-
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stances : dans le premier , l'affranchissement est effectué par la volonté libérale du maître des esclaves; dans le second, les esclaves lobtiennent
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en se rachetant eux-miêémes au moyen du pécule qu'ils ont amassé.
" L'origine et la nature de ces transactions exige
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quelques explications.
1° Affranchisserment par émancipations
partielles.
Toutes les fois qu'il faut porter un jugement sur les hommes et les choses d’un pays si différent du nôtre, il faut se tenir en garde contre les idées d'Europe. Comment, en effet, pourrait-on vouloir retrouver nos mœurs, nos coutumes, nos manières de voir et de sentir, sous un climat op-
posé , au milieu de races dissemblables et dans une société dont le pacte n’est nullement le même?
En observant ces diversités, le philosophe y trouvera bien moins un sujet de blâme que de regret; il se confiera dans les progrès de la raison, pour les faire graduellement disparaitre; et , au lieu d’accuser violemment les hommes, :il les plaindra du malheur qui les soumet à l’inexorable nécessité. S'il lui reste toujours à désirer des vertus moins rares, il trouvera du moins une consolation en remarquant , jusque dans les annales des colonies , comme dans les nôtres , que les crimes deviennent moins odieux et les passions moins féroces. Autrefois, le nègre ne songeait, pour recouvrer sa liberté, qu’à s'enfuir dans les montagnes set, lorsqu'il craignait d’être surpris et attaqué dans son asile, il en sortait guidé par la vengeance, incendiait la maison de son maître et le massacrait avec sa famille. Cette fureur sauvage, qu’il expiait dans les supplices , et qui, passant d’une caste à une autre, enfantait d'innombrables forfaits, s’est apaisée depuis longtemps dans les deux Indes. L’esclave conserve
aujourd'hui le même amour que jadis pour sa
liberté; mais ses mœurs se sont adoucies; il ne ressemble pas plus aux nègres marrons de la Jamaïque, que le colon de Îa Martinique aux boucaniers de Saint-Domiugue, Il n’égorge
plus son maitre, comme aux premiers temps de la colonisation; il le flatte, il le trompe, il le friponne , il le dupe de toutes manières, avec une habileté qui ferait honneur aux plus rusés valets de nos capitales ; il emploie, pour acquérir sa liberté, tous les moyens dont on se sert dans les sociétés raffinées pour arriver à la fortune; et leur ressemblance est d'autant plus grande qu'il s’en faut de beaucoup que la plupart puissent être approuvés par la morale , et surtout par la probité.
L'histoire nous montre, sur un plus trs théâtre, le même caractère dans la même condition sociale : c’est celui des esclaves dans Plaute et Térence, celui des affranchis chez les patriciens de l’Empire romain, et celui des eunuques à la cour des empereurs grecs de Constantinople.
Tandis qu’autrefois, le nègre qui , pour recou-
vrer son indépendance, s’en allait marron dans les mornes, courait risque du gibet ou de mourir sous le fouet, celui qui se sert maintenant des voies ouvertes par la civilisation, obtient son affranchissement pour récompense de ses services, ou bien il l’achète sans peine, en rendant en masse à son maitre l'argent qu'il lui a pris en détail.
Les femmes ont bien plus d'avantage que les hommes dans la tâche d'acquérir leur liberté.
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Elles y réussissent surtout par la flexibilité de leur esprit, les charmes de leur jeunesse et leur persévérance que rien ne peut détourner de l’objet qu'elles veulent atteindre. Pour arriver au succes , elles ne tiennent compte ni du temps qu'exige la réussite de leurs projets , ni du choix des moyens qu’elles emploient , et qui tous leur paraissent bons, s'ils les conduisent au but. Leur affranchissement est le secret de leurs pensées, le mobile de leurs actions, le ressort de leur existence; c’est l'ambition de toute leur vie : Jeunes , elles cherchent à l'obtenir en captivant, dans le rôle de servante-maitresse , la gratitude ou l'affection ; vieilles, elles l’attendent de la considération qui s'attache au rôle de dévote, qu’elles remplissent dans quelque congrégation religieuse; et souvent cette scène nouvelle est la . plus propice à leurs vœux. Un article de testament, arraché à la peur de l’autre monde, leur donne ce qu’elles avaient réclamé vainement des plus tendres sentiments du cœur humain. Lorsqu'elles désespèrent de réussir pour elles-mêmes, elles reportent sur leurs enfants les espérances qu'elles avaient conçues , et qu’elles nourrissent avec une jalousie ombrageuse. Leur amour maternel s’exalte alors jusqu’à la fureur et les rend capables des plus grands crimes.
Nous nous rappelons à ce propos ce qui advint
à un jeune créole, maîtred’un riche héritage. Élevé à Paris, ilen revintaccompagné d’une femme charmante qu’il aimait passionnément. Ii trouva sur son habitation une négresse nommée Zabeth, qui avait été, disait-on, la maîtresse de son péreeten avait eu plusieurs enfants. Cette femme, qui exerçait une autorité absolue sur la maison, craignant de perdre son ascendant et de retomber, elle et les siens , dans l'esclavage , recourut , pour maintenir sa domination , aux moyens les plus étranges et les plus odieux. Elle donna à la jeune Parisienne un breuvage qui répandit sur son corps tous les symptômes de la lèpre et la rendit horrible à voir; elle fit prendre ensuite à son maître un philtre dont la puissance devait le rendre amoureux d'elle, malgré sa décrépitude et ses traits hideux. Et, en effet, soit que ce jeune homme succombät sous l’action délétère de quelque po-
tion aphrodisiaque, soit plutôt qu'épouvanté par
l'empoisonnement de plusieurs nègres , il prévit un pareil sort, et perdit toute résolution et toute fermeté , ilest certain qu’il devint la proie de ce monstre, qu'elle le tint dans la plus abjecte soumission , et qu'elle exigea de lui qu’il chassât sans
pitié de sa maison la malheureuse femme qui lui
avait sacrifié sa famille et son pays, et qui venait de perdre si cruellement et sans retour sa santé etsa beauté. Peu d'années après, Zabeth, qui était
PROGRESSIF. 193 redoutée , comme une sorcièré, dans tout le voisinage . obtintde son maître l'émancipation d’une quantité d'enfants dont la paternité offrait des problèmes que la physiologie et le code Civil n’auraient pu résoudre que très difficilement.
Si l’affranchissement est parfois la récompense
du vice ou du crime, ilest plus souvent encore celle de services fideles et d’affections pures et dévouées. Nous en avons vu de nombreux exemples.
Un requin monstrueux étant entré dans l’anse dé la Case-Pilote, à la Martinique , avait mis les
pêcheurs en fuite, et menaçait de rompre leurs filets. Un jeune créole, n’écoutant que son cou-
rage, s’arme d’une carabine , et se jette dans une pirogue pour le chasser ou le tuer. Le frêle esquif chavire, et il est livré sans défense à son formidable ennemi.Un nègre qui, du rivage escarpé, suivait de l'œil, avec inquiétude, les mouvements
de son maître, se précipite aussitôt à la mer , le coutelas entre les dents ; il nage intrépidement
vers le requin, et couvrant le jeune homme de son corps, il parvient à le ramener à la côte et à lui sauver la vie au péril de la sienne. Le lendemain il était libre.
Au carénage du Fort:Royal, le feu prend à l’atelier des artificiers; une partie de l'édifice est renversée par les explosions qui se succèdent et