POPULATIONS ESCLAVES DES COLONIES EUROPÉENNES
SECTION LH
L esclavage est, depuis le premier age du monde, le fléau de l'humanité. La société n’existait pas encore, que déjà l'injustice et la violence l'avaient introduit dans la famille qui devait être l'origine des habitants du globe. La Genèse nous apprend qu’il remonte aux siècles voisins du déluge , et peut-être ne fut-il alors qu’une tradition des temps qui l'avaient précédé. Le patriarche Noé ayant maudit son petit-fils Canaan, prescri-
vit qu'il devint l’esclave de Sem; et il paraît même que d’autres avant lui avaient été réduits en esclavage, puisque cette sentence ordonne : Qu'il soit l'esclave des esclaves de ses frères (a). Dans cet exemple mémorable, et pourtant
(a) Genèse, c. 9, v, 25,
peu connu, on voit l'autorité despotique d’un père condamner une partie de sa race à la servitude , et comprendre dans cet anathème toute sa postérité. Rien n'y manifeste que ce füt un acte insolite , une iniquité extraordinaire ; et l'on peut en conclure que Noé, en usant ainsi de la puissance paternelle, s’y croyait autorisé par les lois ou les coutumes des peuples antédiluviens parmi
lesquels il avait vécu.
Ainsi, c’est depuis l’origine de l'espèce humaine que cette fatale institution pèse sur les populations et pervertit la société. Mais on peut prévoir enfin qu’elle touche à son dernier terme. Abolie déjà dans les colonies anglaises, sa destruction sera presque complète, quand les colonies de la France seront en mesure d'exécuter sa suppression.
Dans cet état de choses, il est essentiel et urgent de savoir :
Quelle est l'étendue des populations qui seront soumises à cette révolution imminente ;
Quels sont les rapports numériques existant entre les différentes classes d’habitants dont elles sont formées ;
Quel décroissement a déjà éprouvé la population esclave, par l'effet des facilités données pendant ces dernières années aux affranchisse-
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Quelle augmentation annuelle a reçue la classe des affranchis; |
S'il est vrai que la population a périclité dans les colonies françaises, ou bien s’il faut croire, au contraire, qu'elle n’a jamais été aussi grande.
Pour résoudre ces importantes questions et beaucoup d’autres, nous avons recueilli aux sources officielles les recensements de chaque colonie française et étrangère, depuis des temps reculés jusqu’à des époques récentes.
Nous nous plaisons à reconnaître que notre illustre confrère, M. Alex. de Humboldt, a publié le premier un tableau de la population de l’archipel des Antilles à la fin de 1823, et l’a éclairé par les lumières de sa vaste érudition et de son génie investigateur; mais comme alors les documents authentiques qu'il pouvait consulter, étaient beaucoup moins multipliés qu'aujourd'hui, et
que d’ailleurs c'était uniquement une partie ac-
cessoire à ses recherches sur l’état politique de Cuba, il ne lui a pas donné les développements qu’exige maintenant l'importance de cette matière, et c'est cette considération seule qui a pu nous permettre de traiter un sujet dont s’est occupé le premier Statisticien de l’Europe.