MIRACLES DE NOTRE-DAME DE CHARTRES
Les miracles suivants sont extraits d’un livre en vers français fait, en l’an 1262 du règne de saint Louis, par M'° Jehan le Marchand, vivant chanoine de Péronne, qui les avait traduits d’un poème latin, contenant les miracles de la Vierge, composé par un auteur qui vivait du temps de Kulbert, évêque de Chartres, et qui dit en avoir vu la plus grande partie.
Ce poème français est contenu dans un vieux livre de parchemin, avec plusieurs titres et statuts du chapitre, préjugé pour authentique par le compulsoire de la cour de parlement qui en fut fait le 13 août 1589, obtenu dans un procès qu'avait alors le Chapitre contre frère Jean Bricet prêtre, prieur-curé de Sainte-Foy de Chartres.
Tous les miracles suivants se sont produits, depuis le dernier embrasement de l'église et pendant sa reconstruction, comme si Dieu avait voulu exciter la charité des chrétiens pour aider à construire un si magnifique édifice.
1. — Ce livre de Jehan le Marchand! rapporte que, au temps où le vénérable saint Fulbert travaillait avec son Chapitre à la restauration du temple de Chartres, excitant chacun à y contribuer, Mélior, légat du saint siège, était à Chartres, prèchant et écrivant aux princes chrétiens et envoyant des indulgences partout à cet effet: un samedi après complies on vit une grande lumière remplir toute l’église en telle sorte que la flamme des nombreux cierges en fut obscurcie. Cette lumière qui ressemblait à des éclairs fut accom-
1. L'ordre des miracles ne concorde pas avec celui adopté par M. G. Duplessis dans Le Livre des Miracles de Jehan Le Marchant, Garnier, 1855.
pagnée d’un souffle venant d’en haut, avec un bruit véhément plus éclatant que le tonnerre, qui, avec la lueur, se dissipant peu à peu, laissa l’église pleine d’une odeur non pareille. L’assistance, dans laquelle était celui qui écrit ce miracle, crut infailliblement que c'était la sainte Vierge, assistée des anges et de partie de la cour céleste, qui, avec cette ineffable splendeur, était venue visiter son église, afin de prouver par ce grand miracle son prompt rétablissement.
2. — Fulbert, évêque de Chartres, atteint d’un feu incurable qui lui brülait la langue et lui causait des douleurs insupportables, une nuit où son mal l’empêchait de dormir, vit venir à lui la Vierge sous la forme d’une dame illustre et vénérable qui, Payant averti d'ouvrir sa bouche, lui fit de sa mamelle sacrée rejaillir sur la langue du lait qui en éteignit le feu et la rendit plus saine qu'auparavant. Il lui resta quelques gouttes de ce lait sur la joue, qu'il essuya avec un linge net, qui est précieusement gardé dans une fiole attachée à une image de la Vierge, au trésor de cette église.
Ce miracle est rapporté par Guillaume Malmesbury qui vivait vers l’an 1200, au ITI° livre des Gestes des Anglais; par Duernerus in fasciculo temporum, par la Mer des histoires, Christianus Masseus, de Melharis, et par toutes les chroniques de l’église et une infinité d’auteurs anciens et modernes.
3. — Une dame de grande maison nommée Gondrée, dont le mari s'appelait Théodore, d’auprès Soissons, se trouvant ulcérée d’un fil ou d’un noli me tangere qui, après avoir commencé au menton, avait gagné les lèvres, mangé le nez et les joues en telle facon que, toute la peau et la chair étant rongées, on lui voyait les os et les gencives toutes pourries. Après avoir vainement et avec de très grandes dépenses employé tout ce que peut la médecine, elle eut enfin recours à Dieu et aux intercessions de Notre-Dame de Chartres, à laquelle s'étant recommandée et lui ayant fait avec une grande ferveur plusieurs jours de prières continuelles, il arriva qu’un soir, s'étant couchée après avoir fait ses dévotions à la Vierge, à peine eut-elle fait son premier somme que, s'éveillant, elle porta la main à son visage et, ne trouvant pas le linge dont elle avait
coutume de le couvrir, voulut appeler ses gens pour le rétablir, mais ceux-C1 trop endormis ne lui ayant pas répondu, extrêmement affligée, portant la main à son mal pour le recouvrir, le trouva guéri et couvert d'une autre peau semblable à celle du reste du visage, sauf qu'elle était plus fraiche et plus délicate. Cette bonne dame commença alors à louer Dieu de tout son cœur et à rendre grâces à la vierge Marie, l’invoquant diverses fois et la priant de lui déclarer à qui elle était obligée de sa guérison. La Vierge, paraissant devant elle, lui dit que c'était la Dame de Chartres qui l'avait guérie, ce qu'ayant entendu, dès le matin, accompagnée de toute sa famille et de quantité d’autres témoins de ce miracle, elle s'en alla à Soissons, comme le lieu le plus proche, en remercier Dieu et la Vierge. Depuis, elle s’achemina à Chartres où, en mémoire du bienfait qu'elle avait recu de la Vierge, elle fit divers présents à l’église, y laissant un monument éternel du pouvoir qu’a Notre-Dame de Chartres de faire des miracles.
L'auteur du poème latin des Miracles de Notre-Dame rapporte avoir vu cette Gondrée et lui avoir entendu réciter cette histoire, dont plusieurs autres personnes de la ville se réjouissaient avec elle.
4. — Un jeune fils nommé Benoit s'était loué à un laboureur de Nogent-le-Phaye. Son maïître l'ayant, le jour de Sainte-Agathe, envoyé aux champs serrer du chaume, il travailla à cet ouvrage depuis le matin jusque sur le midi. Se sentant las, 1l se coucha sur le chaume, où il prit quelque peu de repos; se réveillant et tournant la tête du côté où il avait jeté son râteau, il le vit tout en feu. Ému de cet accident inopiné, il se leva et courut pour éteindre le feu, mais, y portant la main, il sentit que le feu la lui vint saisir; la douleur véhémente qui le pressait le fit crier fort, implorant l’aide de Notre-Dame de Chartres sans l'assistance de laquelle 1l se croyait perdu. Plusieurs personnes accourues à son cri trouvèrent le râteau réduit en cendres et le fils avec la main ardente, de laquelle s’exhalait une si puante odeur que ceux qui la sentaient ne pouvaient qu’à peine la supporter. Le mal qu’il ressentait était si grand qu’il lui fit failhir le cœur et qu'il s'évanouit, ce qui obligea les assistants à le porter en son logis et à faire dans leur église diverses prières à Dieu
pour le recouvrement de sa santé. [Il demeura en cet état depuis le samedi jusqu’au mercredi suivant, où la nuit 1l eut la vision de deux dames vénérables, l’une néanmoins plus apparente que lautre, aussi reconnut-il que l’une était la Vierge et l’autre sainte Agathe qui priait pour lui après cette vision. Revenant de la faiblesse en laquelle il était demeuré jusqu'alors, il réitéra et redoubla les prières qu'il avait faites au commencement de son mal. La Vierge l'ayant de sa‘ propre voix exhorté à se rendre à Chartres faire ses prières, aussitôt qu'il lui eut promis d’accomplir son commandement et de faire le voyage, il fut entièrement guéri, le feu cessa de brüler sa main et les autres parties de son corps où il s'était épris. Il se fit porter à Chartres où 1l publia ce miracle, s’acquitta de sa promesse, rendant grâces à Dieu et à la sainte Vierge de son entière guérison.
s. — Autrefois, en un village du Perche, habitait un jeune enfant assez prompt et éveillé. Un jour que cet enfant se trouvait à la maison du seigneur du lieu qui avait une fort belle fille, 1] y arriva un Cavalier qui se mit à la cajoler, puis à la baiser et à l’embrasser, sans penser au petit garçon qui les voyait faire. La demoiselle s’apercevant de sa présence, et connaissant l’humeur de l'enfant qui avait coutume de babiller, craignant qu'il ne reportât à son père ce qu'il avait vu, en avertit le cavalier en le priant de remédier à cet accident qui la perdrait. Le cavalier, l’ayant assurée d'y mettre ordre, poursuivit le petit enfant et l’ayant atteint en un lieu où il n’y avait personne qui le püût voir, le fit coucher à terre, lui fit clore les yeux et tirer la langue hors de la bouche, qu'il coupa et ainsi le mit en état de ne pouvoir plus parler. Le pauvre enfant, outré de douleur, craignant en outre que le cavalier ne lui fasse encore pis, quitta le pays et prit le chemin de Chartres, dans l'intention d’y trouver de quoi vivre en recourant à la charité des gens de bien. Il demeura longtemps à Chartres en cet état, vivant des aumônes que lui attirait la compassion inspirée par son mal, connu de tout le monde, car il montrait le bout de sa langue qu'il avait curieusement conservée. Enfin, lassé de cette fâcheuse vie, inspiré de Dieu, un certain jour, le troisième d’après Pâques, 1l s’en alla tout éploré à l’église de Notre-Dame, où, priant de cœur avec force
larmes, 1l obtint devant une infinité de personnes la restitution de sa parole et put s'exprimer aussi distinctement que s’il avait eu la langue entière. Ce miracle incontinent publié dans la ville, 1l accourut tant de peuple pour voir cet enfant, que, pour éviter qu'il ne soit étouflé par la presse, on fut contraint de l’élever comme sur une sorte de théâtre que l’on installa, pour donner satisfaction à tous ceux qui désiraient le voir et l’entendre.
À la fête de Pentecôte qui suivit, comme l’on commençait la grand messe, la sainte Vierge, pour rendre le miracle accompli, lui restitua la langue entière, ce qui donna lieu de redoubler les louanges et les actions de grâces qui lui étaient dues pour un si extraordinaire bienfait.
6. — Il y avait à Prunay-sous-Ablis (un autre exemplaire met Bleury et un troisième Ablis) une pauvre femme affligée depuis un an d'une paralysie qui la rendait impuissante de ses membres. Désespérant de recouvrer la santé par le secours humain, puisqu’elle avait épuisé tout son bien à se faire médicamenter, elle eut recours à l'assistance de la mère du Sauveur à laquelle elle se recommanda de toute son affection et continua ses prières. Une nuit la sainte Vierge environnée de clarté lui apparut et lui dit que, si elle désirait être délivrée de son mal, elle se fit porter en son église de Chartres. Aussitôt éveillée et le jour venu, cette pauvre femme avertit son mari de la vision qu’elle avait eue. La nouvelle s’étant répandue par le village, elle fut entourée d’une grande quantité de personnes qui la mirent dans un lit préparé sur une charrette et la conduisirent ainsi à Chartres où, un jour de samedi, déposée devant le principal autel de l’église, après avoir achevé sa prière, elle se sentit guérie entièrement par une vertu secrète, et recouvra une telle vigueur que sans aide elle put quitter son lit. Remplie d’une joie extrême, de concert avec la foule présente à ce miracle, elle remercia Dieu et la sainte Vierge, ainsi que le poète latin le rapporte.
. On ne peut énumérer les miracles qui se firent en ce temps-là en l’église de Notre-Dame. On n'entendait parler que de sourds ayant recouvré l’ouie, de muets parlant, de boiteux marchant droit, de lépreux guéris, de prisonniers dont les chaînes se brisaient à
l’instant où ils avaient réclamé l’assistance de la Vierge révérée à Chartres. La nouvelle s'en étant répandue, les étrangers y accoururent de toute part, apportant tant de présents, qu’il se trouvait chaque jour l’argent nécessaire pour payer les ouvriers qui travaillaient à rebâtir l’église que le feu avait brülée.
7. — À Chamblay, village proche de Chartres, une femme sortant de sa maison y avait laissé sous la garde d’une petite fille un enfant au berceau. Cet enfant se mit à crier de telle sorte que ni en le flattant n1 en le bercant on ne pouvait arriver à le calmer. La petite fille ayant trouvé dans la chambre un morceau de verre le lui mit en main espérant ainsi l’apaiser, mais ce petit, selon la coutume des enfants qui croient tout bon à manger, le porta à sa bouche où il entra et s'arrêta dans la gorge. La petite fille s’en étant apercue le voulut retirer, mais, n'en pouvant venir à bout, appela au secours. Des voisins, accourus avec la mère, s’apercurent que le verre avait bouché le conduit de la respiration, laissant l'enfant -sans couleur, sans mouvement ni aucune espérance de vie. La pauvre mère, démesurément affligée de cet accident, recommanda son enfant à Notre-Dame de Chartres, et malgré les observations de ses voisins qui, le croyant mort, ne pensaient plus qu’à le mettre en terre, elle le prit dans ses bras implorant secours, et s’achemina vers l’image de la sainte Vierge de Chartres. À peine fut-elle en chemin que l’enfant rejeta un gros grumeau de sang, puis un autre encore plus fort avec lequel sortit la pièce de verre, et peu après commença à ouvrir les yeux et à donner des signes de vie. La mère toute réjouie, rendant grâces à Dieu et à Notre-Dame, continua jusqu'à Chartres où elle présenta son enfant et la pièce de verre devant l’image de la sainte Vierge, en présence d’un grand nombre de personnes, dont l’auteur du poème latin où est contenu ce miracle.
8. — Au village de Saint-Prest, à une lieue de Chartres, sur la rivière d’Eure, la fille d’un texier en toile, pendant que sa mère était occupée à sa besogne, étant sortie du logis, tomba dans un fossé fort profond rempli d’eau où elle se noya. Une voisine passant le long du fossé, ayant apercu lhabit de cette fille dont le corps
flottait sur l’eau, donna l'alarme au village. La mère, persuadée que ce pouvait être sa fille qu'elle ne voyait pas, s’adressa sur l’heure à la sante Vierge de Chartres, la priant de lui rendre sa fille, et courant au lieu où se trouvait cette enfant noyée, reconnut sa fille qu’on venait de retirer de l’eau sans souffle. Cette pauvre femme ayant bonne confiance en Dieu et en la Vierge, à laquelle elle s'était adressée, embrassa son enfant et, avec l’aide de voisins, l’'emporta en l’église de Chartres, la mit devant le grand autel de la Vierge en pleurant, la priant d’avoir compassion et de lui rendre sa fille. La prière n'était pas terminée que la morte commença par rejeter une grande quantité d’eau, puis ouvrit les yeux et la bouche, et enfin recouvra une parfaite vie, de quoi la mère et tous ceux qui étaient présents se mirent à louer Dieu et la sainte Vierge qui avaient fait un miracle aussi signalé.
9.— La sainte Vierge fit une pareille faveur à une pauvre femme du village de Blèves, au pays du Maine, dont le fils âgé de quatre ans s'était noyé en essayant avec un bâton de tirer quelques linges de la rivière. Sa mère le recommanda sur instant à Notre-Dame de Chartres, faisant vœu de ne rentrer à sa maison qu'elle n'eût visité son église. Cet enfant trouvé mort, commenca à rejeter par la bouche de l’eau en abondance et à reprendre une nouvelle vie, ce qui obligea sa mère à l’apporter à Chartres pour s'acquitter de son vœu et remercier Dieu et la sainte Vierge de la faveur que son fils et elle avaient recue de Dieu par ses prières.
10. — Une femme de Berchères, village distant de deux lieues de la ville de Chartres, allant à quelques affaires hors de sa maison y avait laissé deux siennes filles, l’une un peu grande et l’autre au berceau. Cette femme était à peine sortie de sa maison, qu'il entra dans la chambre où étaient les deux enfants un grand homme noir dont le visage était extrêmement affreux. Ce fantôme s’approchant de ses deux filles avec d’épouvantables menaces, causa tant de peur à l’ainée, que toute pàmée, ne pouvant parler et respirer qu'avec difficulté, elle fut contrainte de s'enfuir. Ayant du mieux qu'elle put, fait entendre à sa mère, qui arriva sur ces entrefaites, ce qu’elle avait vu dans la maison, cette pauvre femme,
craignant pour sa petite fille au berceau, tout effrayée, implore le secours de Notre-Dame de Chartres et fait vœu de porter sa fille en son église s’il lui plaisait de la lui conserver. Achevant sa prière elle entra dans la chambre, trouva le berceau tout en feu, la paille et les langes de l’enfant consumés et crut sa fille aussi brülée, mais par la faveur de la Vierge qui l'avait préservée elle la trouva au milieu des flammes aussi saine et aussi entière qu’elle l'avait laissée. Pour rendre grâces à Dieu, sans plus tarder, cette pauvre femme prit son enfant et, accompagnée de ses voisins, l’apporta à l’église de Chartres avec le berceau à demi-brülé qu'elle laissa pour conserver la mémoire de ce miracle.
L'auteur du poème latin dit avoir vu ce berceau longtemps depuis en l’église de Chartres.
11. — Alors que de toute part chacun apportait à Chartres des présents pour aider à la réfection de l’église, à laquelle on travaillait activement, les habitants de Châteaulandon en Gâtinais, voulant contribuer à cette bonne œuvre, y menaient quelques chariots chargés de blé. Ayant cheminé plus lentement qu'ils ne l’avaient pensé, et les provisions qu'ils avaient emportées pour leur voyage se trouvant épuisées, un soir qu'ils pensaient aller jusqu à Chartres, ils furent contraints de s'arrêter à une lieue et demie, à un village que l’on nomme Chantereine, fatigués, n'ayant pain ni autre chose pour satisfaire à la faim qui les pressait. Les habitants de ce village, fort incommodés d'eux-mêmes, n'ayant pas de quoi subvenir à ces pèlerins, il arriva que quelques villageois qui portaient en sac pour environ cinq sols de pain qu'ils avaient acheté pour leur besoin, voyant la détresse de ces pauvres gens et en prenant compassion, s’offrirent à leur vendre une partie de leur provision à prix coûtant. Cette offre acceptée, ils commencèrent à tirer de leur sac du pain dont ils recevaient le prix de ceux qui le prenaient. [Il arriva que, chacun en ayant pris ce qu'il avait voulu, bien qu'ils n’eussent que pour cinq sols de pain, ils en avaient vendu pour quarante sols, et 1l leur en restait en leurs sacs autant qu'ils en avaient avant d’en avoir vendu. La sainte Vierge avait fait, par un visible miracle, cette multiplication en faveur, aussi
bien de ces pauvres pèlerins qui, avec tant de zèle, allaient contribuer à la construction de son temple, que de la charité de ceux qui s'étaient librement offerts à secourir leurs nécessités. Le lendemain matin les habitants de Châteaulandon reprirent le chemin de Chartres, où ils firent leurs présents avec actions de grâces, et témoignèrent à tout le monde le miracle de la multiplication des pains que la Vierge avait fait pour eux.
12. — En ce même temps, les habitants de Pluviers en Gâtinais, voulant de même aider de leurs biens à la réédification de l’église de Chartres, se mirent en devoir d’y traîner eux-mêmes, sans chevaux, une fort grande charrette qu'ils avaient chargée de blé. Comme ils passaient par le Puiset, village qui se rencontre sur leur chemin, les habitants, du lieu, soit pour soulager ces pauvres pèlerins qu'ils voyaient fort las, soit pour avoir quelque part au mérite de leur action, s’offrirent à tirer la charrette et à pousser à la roue avec eux. Ceux de Pluviers les ayant remerciés, ceux du Puiset les convièrent au moins à prendre du vin pour se rafraîchir et se réconforter. L'offre acceptée, un tonneau de vin fut promptement amené sur le chemin auprès des pèlerins qui le percèrent en même temps en divers endroits en sorte qu'incontinent il fut entièrement vidé. Tous les pèlerins ayant étanché leur soif et repris de nouvelles forces, après avoir remercié les habitants du Puiset de leur courtoisie et de leur honnêteté, se remirent en marche pour continuer leur voyage. Quand les habitants du Puiset voulurent faire charger le tonneau, qu’ils croyaient vide, sur les épaules d’un homme pour le reporter au village, ils furent bien étonnés de ne pouvoir l’enlever, et regardant par le trou de dessus, le trouvèrent plein d’un vin fort clair et odorant, bien meilleur que le premier. Les habitants de Pluviers, incontinent avertis, vinrent voir cette merveille, et goûtèrent à ce nouveau vin qui eut la vertu de guérir beaucoup de malades. Tous ayant rendu grâces à Dieu et à la sainte Vierge, à l'opération de laquelle ils attribuaient ce miracle, fait en faveur de tous les pauvres gens dont elle avait reconnu le cœur disposé à lui rendre service, les pèlerins continuèrent leur voyage, présentèrent leur offrande, et publièrent ce miracle de la
multiplication du vin, comme ceux de Châteaulandon avaient fait pour celle des pains quelque temps auparavant.
13. — Les habitants de Bonneval, portés à une semblable dévotion pour la réparation de l’église de Chartres, y voulurent mener force charrettes chargées de chaux. Leur voyage assez avancé, l'air commença à s'obscurcir et à se charger de grosses nuées qui vinrent enfin se résoudre en une forte pluie accompagnée d’effroyables éclairs et de tonnerre. Les conducteurs des charrettes dételèrent incontinent leurs chevaux, et gagnèrent du mieux qu’ils purent le village le plus proche, abandonnant leurs charrettes remplies de chaux, avec une pauvre vieille paralytique qu'ils avaient chargée dans l'intention de la mener faire sa prière et ses vœux à Notre- Dame. L'orage passé et la pluie ayant cessé, les pèlerins retournèrent à leurs charrettes où 1ls croyaient trouver leur chaux consommée et gâtée par l’eau, et la pauvre femme brülée. Tout au contraire ils y virent leurs charrettes rouler d’elles-mêmes, et, comme s’il n'y avait pas eu de pluie, leurs sacs pleins et secs, et la pauvre paralytique saine et guérie dessus. A la vue de ce manifeste miracle, ils remercièrent Dieu et la sainte Vierge, par le soin de laquelle ils crurent fermement qu'il était arrivé, se remirent en route, vinrent à Chartres s'acquitter de leurs vœux, et en rendirent actions de grâces à Dieu et à la sainte Vierge.
14. — Le seigneur de Palaiseau près Paris, désirant faire curer le puits de son château et réparer quelques ruines qui s’y étaient produites, avait fait marché avec un maître macon nommé Guillaume. Quand cet homme, pour travailler à ce petit ouvrage qu'il avait entrepris, se fit descendre dans le puits, à peine était-il arrivé au milieu qu’une pierre déjà ébranlée, sur laquelle il s’appuyait, vint à manquer tout à fait, tombant dans le puits, entraînant Guillaume et avec lui quantité d’autres grosses pierres, qui firent un tel bruit qu’il se répercuta dans tout le château, comme si c’eût été le tonnerre. Tous les domestiques étonnés s’élancèrent, là d’où 1ls pensaient que ce bruit provenait, et y virent tant de pierres tombées les unes sur les autres qu'ils crurent le pauvre maçon infailliblement écrasé. Sa mère avertie de cet accident accourut tout éplorée n'ayant
autre parole sur la bouche que le nom de Notre-Dame de Chartres qu’elle répétait continuellement. Le seigneur de Palaiseau envoya quérir cinq ou six hommes des plus vigoureux du bourg, qu'il employa avec ses domestiques et plusieurs autres personnes à décombrer ce puits. Après trois jours de travail, voyant le quatrième qu’il ne restait plus qu'une sorte de grosse pierre qui avait retenu les autres avec les terres éboulées, ils appelèrent Guillaume qui leur répondit. On le retira promptement de ce puits au fond duquel il avait été conservé l’espace de quatre jours environ. À ceux qui lui demandaient par quel moyen il avait été garanti de la mort, il répondit qu’en tombant 1l avait réclamé la Dame de Chartres, que la grosse pierre qui s'était arrêtée au travers du puits, par sa grâce, avait rejenu toutes les autres qui l’eussent sans doute accablé, que la même Dame, qui lui avait sauvé la vie, la lui avait aussi entretenue là dedans avec de la viande qui l’avait rendu plus frais, plus dispos et plus vigoureux qu'il n'avait jamais été. Chacun alors se mit à remercier la Vierge, et lui, accompagné de quelques amis, s'achemina vers Chartres pour lui rendre grâces dans son église et y publier ce grand miracle. È
15. — Un autre Guillaume, tellement rompu qu'il lui fallait marcher tout courbé à l’aide d’un bâton, affligé à cause de son incommodité de très. vives douleurs, et avec cela privé de tous moyens, se rendait tous les jours à grand peine à la porte d'une église pour y recevoir l’aumône des gens. de bien. Ce pauvre homme, voyant les miracles qui se faisaient tous les jours à Chartres par l’intercession de la sainte Vierge, fut incité comme les autres à lui adresser ses prières, ce qu'il fit avec tant de ferveur qu'il fut exaucé et redevint parfaitement dispos à la vue de tout le peuple chartrain duquel il était connu. Il y avait, pour lors, à l’entour de l’église de Chartres force pauvres malades qui arrivaient de toutes parts avec l’espoir d'y recouvrer la santé. Ce Guillaume, se ressouvenant de la faveur que la Vierge lui avait faite, employa le reste de sa vie à la servir et honorer, recherchant des aumônes pour ces pauvres malades qu’il assistait, autant qu'il le pouvait, en leur besoin.
CHALLINE. —- Recherches. 14
16. — Les habitants de Courville, bourg sur la rivière d’'Eure, éloigné de quatre lieues de Chartres, désirant comme tous les autres contribuer de quelque façon à la réfection de l’église, avaient chargé des charrettes de la quantité de bois merrain qu’ils estimaient nécessaire à la perfection de cette magnifique entreprise. Partis tard de leur bourg et surpris par la nuit, ils furent obligés de s'arrêter en route. Un de ceux qui conduisaient leurs charrettes, ayant voulu tirer à lui son vêtement qu'il avait mis sur la charge de sa voiture, attira avec lui une pièce de bois qui tombant sur son pied lui coupa trois orteils. Ce pauvre homme, pris d’une vive douleur, appela à grands cris ses compagnons qui, après avoir examiné sa blessure, voyant ses trois doigts du pied, tranchés si avant qu’ils n étaient tenus que par une petite peau, lui conseillèrent de les arracher tout à fait. Le curé qui conduisait ses paroïissiens n'étant pas de cet avis, pour l’amener à laisser bander sa plaie, lui persuada de se laisser porter à l’hôtellerie où 1l pourrait se faire panser à son aise. Le blessé consentit qu'on lui bandât le pied, mais ne voulut pas quitter le dessous de sa charrette où 1l disait qu'il attendrait le secours de la Vierge, qu'il avait réclamé lorsque le mal lui était advenu. Le voyant obstiné à demeurer dehors, croyant que ce pouvait être par quelque inspiration divine, on le laissa sur place pour gagner l’hôtellerie. Ce pauvre blessé fut pris la nuit d’un agréable sommeil, et le matin, à son réveil, sentit-son pied entièrement guéri, ses orteils replacés par l’opération de la sainte Vierge, et sa peau en meilleur état qu’elle n’était auparavant. A leur retour aux charrettes ses compagnons reconnurent ce miracle qu’ils annoncèrent partout en rendant gràces à Dieu et à la sainte Vierge, par l’intercession de laquelle 1l avait eté procuré.
17. — Environ la fête de l’Assomption de Notre-Dame, les habitants de Batilly-en-Gâtinais, à l'exemple de leurs voisins, suivant les bons avis de leur curé, s'étaient mis en chemin pour conduire à Chartres une charretée de blé alors fort cher, pour que le prix en soit employé à la réparation de l’église à laquelle on travaillait alors activement. Tandis qu'ils étaient occupés à cette œuvre pieuse, il arriva, la veille de cette fête, qu'une jeune fille du bourg,
en tirant de l’eau au puits, y tomba fortuitement la tête la première, et dans ce puits, fort large et profond de sept toises, elle passa le reste du jour, la nuit suivante et une bonne partie de la fête. Sa mère, après l'avoir cherchée inutilement, extrêmement en peine de ne la trouver en nul endroit, se ressouvenant enfin du puits, y courut et à peine arrivée, voyant un corps sur l’eau, pensa que ce ne pouvait être que celui de sa fille. Il est aisé de s’imaginer la douleur de cette pauvre mère en apercevant sa fille en cet état. Toute éperdue, elle éleva ses cris au ciel, implorant l’assistance de la glorieuse Dame de Chartres, puis, comme si elle avait quelque assurance de n’en pas être abandonnée, appela sa fille qui lui répondit. Un peu revenue à soi, cette pauvre femme exhorta sa fille à prendre courage et courut chercher des voisins pour la retirer. Revenant avec force monde, tous furent bien surpris d’apercevoir la fille qui avait été enlevée du fond de ce puits jusqu’au haut par la même vertu qui, autrefois à pareil jour, avait élevé au ciel la sainte Vierge. Sur l’heure cette fille fut àâmenée à Chartres, où on raconta ce miracle, en faisant remarquer la forme de ce puits profond de sept toises, et si large que pas un homme en écartant les jambes n’eût pu toucher des pieds les deux côtés, et si bien maconné, les pierres si bien jointes, qu’il n'y avait place à l’épaisseur d’un ongle, et que cette fille n’en pouvait être sortie que par un secours divin et tout extraordinaire.
18. — Le miracle de l'enfant de chœur tombé, faisant la procession, dans le puits des Saints-Forts, dont quelque temps après il fut retiré par l’entremise de la sainte Vierge aussi sain et en même état qu'il était avant sa chute.
19. — Genebrat, suivant les rabbins, dit, au rapport de Rouillard, que les Gaumérites, lors du partage du monde, descendus dans les Gaules par la mer de Bretagne et s’y étant multipliés, quelques-uns d’entre eux avancèrent plus avant dans le continent, et vinrent dans la Beauce où ils bâtirent la ville de Chartres. Rouillard infère que de là pouvait être venue l'intelligence et la correspondance qui existait entre Chartrains et Bretons comme confrères. Chartres étant une colonie des Bretons, ceux-ci avaient
dans Chartres une forteresse close des fossés de Sainte-Foy et une rue dont ils étaient les seigneurs, qui s'appelait la Bretonnerie, et ses habitants étaient naturels bretons de Saint-Malo. Désirant, comme l’histoire nous l’enseigne, contribuer comme les autres à la restauration et réfection de l’église de Notre-Dame de Chartres, ils résolurent, s'étant assemblés, de donner quelques charretées de belles pierres que, par un excès de dévotion ils voulurent trainer eux-mêmes, sans le secours de chevaux ni l’aide de qui que ce soit, si ce n'était de leurs nationaux. Pour exécuter ce dessein ils sortirent tous de la ville, allèrent à la carrière charger les pierres, puis se remirent en route pour les trainer à Chartres. Surpris, alors qu'ils arrivaient à proximité de la ville, par la nuit qui devint obscure et accompagnée d'un brouillard si épais que, non seulement 1ls perdirent la notion de la route, mais qu'ils s’éloignèrent les uns des autres au point de n'être plus à portée de voix et qu'il leur était impossible de se joindre. En cette peine 1ls se virent promptement assistés d’un secours tout extraordinaire, il apparut en même temps en l’air, au-dessus de leurs charrettes, trois brandons de feu ardent. dont la lumière servit à les rassembler et à les conduire jusqu'à Chartres, où ce miracle fut vu avec joie de tout le monde qui en rendit grâces à Dieu et à la sainte Vierge.
20. — Une grande dame de qualité, à qui appartenait la seigneurie de Seuilly-sur-Loire avait comme filleul le fils d'un de ses officiers, duquel elle prenait très grand plaisir parce qu'il était fort beau et fort gentil. Ce jeune enfant âgé seulement de onze à douze ans, s'étant un jour, suivant l'humeur de ceux de son âge, en allé jouer le long de la rivière, tomba dans un fossé plein d’eau où il se noya. L'heure du diner venue, ne voyant point son filleul, après lavoir demandé plusieurs fois, elle envoya à sa recherche son père, sa mère et tous les autres domestiques. On courut vers la rivière où l’on craignait qu'il ne fût allé, et on le trouva flottant sur le fossé dont un batelier le retira mort. À cette nouvelle la dame, toute éplorée, implorait dans sesicris le secours de la Vierge de Chartres, la priant de redonner la vie à son filleul, faisant vœu de lui aller tous les ans rendre grâce en son église. Dans la confiance que sa
LES MIRACLES | Ar
demande serait accueillie, elle fit pendre son jeune filleul par les pieds. Celui-ci, après avoir rejeté toute l’eau qu'il avait avalée, commencça à respirer, puis recouvra peu à peu la parole, la vue et la vie. La dame, en conséquence de son vœu, s’achemina promptement vers Chartres pour y révérer la sainte Vierge et renouvela
chaque année ce voyage.
21. — Le miracle suivant, comme l'écrit l’auteur duquel il est tiré, a été attesté par plusieurs personnes et par Guillaume de Soudry lui-même, chevalier de l’ordre du roi. En ce pays de Soudry, il y avait deux pauvres hommes l’un muet et l’autre aveugle. Ce dernier, débauché, allait d'ordinaire de porte en porte et de taverne en taverne, jouant du violon, faisant passer le temps aux autres et le passant lui-même à rire, à boire et à faire bonne chère, s’avisa un Jour de dire au muet, par raillerie et croyant se moquer de lui, qu’il avait entendu dire que Notre-Dame de Chartres avait rendu la parole à un muet, et que, s'il voulait aller à Chartres pour avoir guérison de son infirmité, ils feraient ce voyage de compa- / gnie. Le muet, recevant sérieusement cet avis, s’offrit à l’accompagner dans l’espérance que la Vierge aurait pitié de lui. Ils partirent donc ensemble pour Chartres où, étant arrivés, l’aveugle, suivant son inclination s’en alla au cabaret, et le muet droit à l’église, où 1l fit sa prière de cœur à défaut de la parole, et passa sous la sainte châsse où la parole lui fut donnée. Le bruit de ce miracle ayant couru la ville vint aux oreilles de l’aveugle qui, saturé de vin et de viande, s’en alla faire ses prières à l’église, mais parce qu’il manquait de foi, de piété, de révérence et même de cœur, il fut contraint de s’en retourner, confus et aveugle, comme il était auparavant.
22. — Un chevalier de Gascogne venu par dévotion en pèlerinage à Notre-Dame, par un saint mouvement, croyant que cela lui servirait de défense contre ses ennemis, fit toucher à la sainte châsse quantité de ses chemises qu’il avait apportées avec lui, et comme si ces chemises étaient devenues impénétrables à toutes sortes d'armes 1l était toujours revêtu de l’une d'elles. Ce gentilhomme revenant un jour de visiter un seigneur de ses voisins,
passant sans armes dans un bois, fut assailli par un grand nombre de ses ennemis qui, lui ayant porté plusieurs coups d’épée et de poignards, avaient percé tous ses habits en une infinité d’endroits. Bien qu'ils ne lui aient pas porté un seul coup qui ne-dût lui avoir percé le corps, le voyant demeurer ferme, et ne sachant à quoi tenait qu'ils ne le pouvaient faire mourir, ils restaient surpris. Le gentilhomme leur dit hardiment qu’en vain ils le pensaient outrager, qu'il était revêtu d’une chemise qui avait touché à la châsse où était enfermée celle de la sainte Vierge en la ville de Chartres, que c'était ce qui lui servait de défense et l’avait garanti de la mort. Les ennemis, reconnaissant ce visible miracle, s’inclinèrent devant lui avec crainte et respect, lui demandèrent pardon, quittèrent leurs vieilles querelles et dorénavant ils vécurent en bonne paix et amitié.
23. — À un tournoi publié entre Lavardin et Montoire, se trouva un cavalier du pays fort adroit à semblables exercices. Quelques-uns de ses ennemis, l’ayant surpris à lécart, le pressèrent de si près que, pour se sauver, il fut contraint de piquer fortement son cheval. Toujours poursuivi de ses ennemis, après avoir franchi mille mauvais chemins, il arriva enfin à leur vue, sur le bord d'une rivière très profonde. Sur le point d'y être précipité et noyé, il eut recours, en ce péril manifeste, à Notre-Dame de Chartres, réclamant son assistance. Aussitôt son cheval, qu'il n'avait pu retenir, s'arrêta court, et ses ennemis perdirent le désir de le poursuivre davantage, et lui donnèrent le temps de se retirer en lieu sûr.
24. — Comme on travaillait avec ardeur à rebâtir l’église de Chartres, et que, pour fournir à la dépense de ce grand travail, on envoyait de toute part des prédicateurs pour inciter, avec des indulgences du pape, chacun à contribuer à cette œuvre, un jeune écolier anglais, retournant en son pays, après avoir fait ses études à Paris, passant par Soissons, se trouva par hasard en une église où on faisait une prédication sur ce sujet. [Il vit combien chacun, prenant compassion du désastre arrivé à l’église de Chartres, s’efforçait de donner de l'argent au quêteur qui avait charge de le recevoir. Semblablement ému de pitié, il aurait bien voulu user de
pareille charité, mais il avait peu d’argent et en avait besoin pour passer en son pays. Il possédait un collier à fermail d’or destiné à une amie du nom de Marie qu'il avait laissée en Angleterre. Néanmoins, touché de l’amour de l’autre Marie, il eût bien désiré faire de son collier l'emploi qu’il voyait les autres faire de leurs biens et contribuer au rétablissement de son temple brûlé si malheureusement. L'esprit agité de passions contraires, il avait bien de la peine à se décider; tantôt l’affection qu'il portait à sa Marie le faisait pencher de son côté, tantôt aussi une plus sainte inspiration lattirait à rendre ce service à la Vierge en une si pieuse occasion. Enfin, après avoir lutté contre son irrésolution, l'amour du monde cédant à l’amour de Dieu, il prit le meilleur avis et donna volontairement son collier, le mettant entre les mains du receveur de ses deniers, se recommandant très humblement à Notre-Dame de Chartres, la suppliant d’avoir son présent pour agréable et de le vouloir conserver:en son chemin. Incontinent après, il partit de Soissons et continua son voyage, etarriva un soir fort tard en un village proche de la mer, où, avisant le logis d’un paysan, 1l lui demanda de lui donner asile. Ce paysan qui avait de fort belles filles, voyant l’écolier de bonne mine et beau, malgré le désir qu’il avait de l’accommoder, craignant qu'il n’arrivât quelque scandale s’il le mettait en sa chambre, lui offrit seulement le couvert, et le logis dans une de ses granges où il y avait de la paille fraiche en quantité. Le jeune homme ne pouvant trouver mieux accepta l'offre qui lui était faite, et après avoir peu soupé, très las, se retira en la grange où il s’endormit. Sur la minuit cet écolier venant à s’évéiller, vit une grande lumière qui descendait du ciel, qui donna une telle clarté à la grange qu’elle semblait tout en feu. Au milieu de cette lumière il aperçut trois dames extrêmement belles, une toutefois était plus richement parée, paraissait plus haute et remplie d’une plus grande majesté que les autres. Elle s’approcha de l’écolier qu’elle consola, lui témoignant que le collier qu'il lui avait donné lui était si agréable qu'elle le portait sur son col, l’exhorta à quitter les amours profanes, à vivre chastement et à s’employer seulement au service de Dieu, l’assurant qu'elle lui serait toujours favorable et le gratifierait souvent de semblables visites. L’écolier ravi de cette vision en
remercia très humblement la Vierge, protestant de suivre ses conseils et de vivre dorénavant comme elle le lui ordonnait. La Vierge, après l'avoir recommandé à Dieu, le quitta et disparut. Le jour venu, cet écolier prit congé de son hôte, gagna le port le plus proche, s'embarqua et passa en son pays. Après avoir accordé peu de temps à la visite de ses parents et amis, se souvenant de la promesse qu'il avait faite à la Vierge, il les quitta, se retira loin du monde dans une île, toujours visité et consolé par la sainte Vierge, et y vécut quelques années en très grande austérité. Richard, roi d'Angleterre, qui y régnait du temps de la restauration de l’église de Chartres, ayant appris le motif de cette retraite et les miracles que ce jeune homme faisait en sa solitude, augmenta la dévotion qu'il avait à l’église de Chartres, et, bien qu’en guerre avec Philippe-Auguste, roi de France, ne laissa pas de permettre à ceux qui recherchaïent les aumôûnes pour la réparation de cette église, de prècher et de quêter en son royaume, se revêtant même de chemises bénites qu'on lui avait données, faites à l’imitation de celle de la Vierge. Cé roi [u-même raconta cette histoire à la princesse Adèle, comtesse de Blois et de Chartres, sa sœur, par les soins de laquelle elle fut transmise au chapitre de Chartres qui l’a fidèlement écrite et conservée dans ses archives.
2$. — Durant les guerres d’entre ce roi Philippe-Auguste, ou Dieudonné de France, et ce Richard, roi d'Angleterre, un riche habitant d'Aquitaine qui tous les ans faisait le voyage de Notre- Dame de Chartres, se disposait à y aller suivant sa coutume et à y porter un baril d’huile pour servir aux lampes de l’église. Sa femme et tous ses amis, sachant le danger qu'il pouvait courir sur les chemins, après l'avoir longtemps empêché d’exécuter son dessein, furent à la fin contraints de le laisser aller, ne le pouvant plus retenir. Cet homme, obligé de traverser les armées, ne manqua pas d’être pris par les ennemis qui le démontèrent, lui enlevèrent tout ce qu'il avait, et le mirent, avec beaucoup d’autres, en une étroite prison. Les autres prisonniers n'attendirent pas longtemps l'argent de leur rançon, mais, lui qui n'y pouvait satisfaire, éloigné comme il l’était de son pays, affligé à la pensée de demeurer seul en cette
fàcheuse prison, s'adressa à la Vierge qui, le prenant en pitié, lui apparut la nuit qui précédait la sortie des autres prisonniers et l’avertit de les suivre avec assurance, qu’elle ferait en sorte qu'il soit délivré. Le lendemain, quand on ouvrit la prison pour en laisser sortir ceux qui avaient composé de leur rançon, il ne manqua pas, suivant l'avis qu'il en avait eu, de marcher hardiment parmi les autres au milieu desquels il passa sans avoir été reconnu, Dieu ayant ébloui celui qui avait charge de les faire sortir. La sainte Vierge ne lui fit pas cette seule grâce, elle fit en sorte qu'il retrouvât encore son cheval et ses hardes en pareil état qu'ils lui avaient été pris. [l acheva ainsi son voyage de Chartres où il fit son présent, raconta le miracle de sa délivrance et en remercia la sainte Vierge par l’intercession de laquelle 1l avait été tiré de captivité.
Un grand nombre de personnes, par respect pour la sainte Vierge, avaient anciennement adopté la coutume, encore observée par certains, de ne travailler point, principalement à filer, après les vêpres du samedi, jour consacré par l’église à son service. Saint Antonin, et après lui Génébrard, écrivent que le pape Clément fut, au Concile tenu en 1096 l’auteur de cette consécration, quoique Palebet et quelques autres tiennent que cette coutume d’employer le samedi à servir la Vierge a été instituée par saint Alphonse, archevèque de Tolède. Dans un catalogue de la foire de Francfort de l'an 1623 intitulé Sebastianus Marianus, ainsi qu'au livre Dell Miracoli della Madona, livre IIT, m. 21, il est porté que le dimanche étant consacré à Dieu, et la sixième férie, qui est le vendredi, dédié à la Passion de Jésus-Christ, le jour de sabbat est dédié à la sainte Vierge pour plusieurs raisons : parce que le martyre des saints se célèbre à certains jours et que la Vierge, à la mort de son fils, à souffert un très âpre martyre fuam ipsius animam doloris gladius pertransivit, dit Siméon, le vendredi qu'il fut crucifié, et le samedi qu’il était dans le sépulcre ; le vendredi étant dédié au martyre du fils, le samedi suivant doit être dédié au martyre de la mère, parce que que le samedi est placé entre le jour joyeux qui est le dimanche et le jour de vendredi qui est le peineux, ainsi la
Vierge est placée comme médiatrice entre Dieu et les hommes ; et, parce qu'au jour du samedi, lorsque Jésus-Christ était au sépulcre, tous les apôtres et tous les disciples manquèrent de foi et que la foi de la Vierge seule demeura ferme et inébranlable. Philippe de Commines dit que Louis XI avait ce jour en telle recommandation qu'étant malade 1l espérait toujours y recouvrer la santé qui, en effet, lui fut rendue ce même jour ainsi qu’il avait espéré. D’ailleurs la solennité du dimanche commençait aux vêpres du samedi suivant la pratique de l’Église, comme le témoignent le concile de Laodicée et les capitulaires de Charlemagne, au temps passé où les chrétiens, plus zélés à la sanctification des fêtes qu'à présent, avaient coutume de cesser leurs œuvres manuelles dès les vêpres du samedi et s'employaient jusqu'aux vêpres du dimanche en prières et à toutes sortes de pieuses occupations pour le service de Dieu. C'était alors un usage pratiqué parmi tous les chrétiens.
I ne faut pas s’émerveiller si Dieu, qui a toujours été sévère vengeur du mépris des fêtes et de la violation du sabbat, pour manifester sa gloire et celle de la mère de Jésus-Christ, a puni la faute qui semble bien légère d’une pauvre femme qui, ayant filé sa quenouille après les vêpres d’un samedi, a donné lieu à plusieurs miracles faits en sa présence, entre autres au suivant.
26. — Une pauvre femme d’auprès Bonneval, qui gagnait sa vie à filer la laine, s’apercevant un samedi n'avoir pas autant filé qu'à l’ordinaire, le lendemain étant fête et le lundi marché à Bonneval, où 1l lui faudrait se rendre, afin d’achever sa tâche, se mit le soir, en son jardin, à filer à la clarté de la lune. Quand, après avoir filé, elle se voulut aller coucher, sa main, sans qu’elle ressentit aucune douleur, vint à se fermer de telle sorte qu'il lui fut impossible de l'ouvrir, ses doigts semblaient collés les uns aux autres et, quelque effort qu’elle fit de son autre main, elle ne put les ébranler. Fort épouvantée de cet accident, cette pauvre femme, après une nuit sans sommeil, pensa que ce mal lui était arrivé pour avoir travaillé le samedi. Aussi ce dimanche, dans la même impossibilité que la veille d'ouvrir la main, bien en peine et ne sachant que faire, n'osant découvrir son incommodité, retenue qu’elle était par
la honte, elle passa ce jour en prières. N’en éprouvant aucun soulagement, après bien des hésitations, elle déclara son mal au curé de sa paroisse qui, après avoir fait dire les prières et célébré la sainte messe pour elle, lui conseilla de confesser ses péchés à Dieu et d'aller tous les ans en pèlerinage à Chartres à une des fêtes de Notre-Dame, celle qui lui plairait, mais qu’elle commencät à s'acquitter de ce devoir à la fête de la Purification qui était la plus proche. Cette pauvre femme exécuta sur lheure l’avis du prêtre au regard de la confession, promit et fit vœu de satisfaire exactement à ses autres recommandations. Le prêtre lui ayant donné l’absolution et fait le signe de croix sur sa main devant toute la compagnie, ses doigts commencèrent à se redresser, puis sa main s’ouvrit comme elle était auparavant. On ne peut exprimer combien elle rendit d'actions de gràces à Dieu et à la sainte Vierge, par les prières de laquelle elle crut fermement avoir été délivrée de son incommodité. [I] lui restait à exécuter son vœu relatif aux voyages. La fête de la Purification arrivée, le diable, ennemi des fidèles, la persuada, sous prétexte du mauvais temps et de la brièveté du jour, de remettre son voyage à une plus favorable saison. Elle consentit à se laisser tenter et remit son voyage à Chartres à la fête de l’Annonciation, au mois de mars suivant. Le lendemain de l|a Chandeleur, le prêtre, voyant cette femme à l’église, lui ayant demandé si elle était de retour de son voyage, elle se prit à rougir et à s’excuser, le prêtre la bläma et lui reprocha son ingratitude envers la sainte Vierge de qui elle avait recu un si extraordinaire bienfait. Toute confuse et troublée, cette pauvre femme, à peine rentrée dans sa maison, fut prise par tout le corps d’une maladie qui lui causait une douleur tellement peu supportable qu’elle perdit l'usage de ses membres et même le jugement, avec cela sa bouche écumait et exhalait une haleine si puante que personne ne pouvait l’approcher. Après avoir passé deux jours et deux nuits en cet état, chacun pensant qu’elle allait mourir, le troisième on l’avertit de penser à son âme. Elle commença à soupirer, à lever les yeux au ciel, demandant à Dieu pardon de ses péchés et implorant le secours de la sainte Vierge. A près que le prêtre l’eût entendue en confession, lui eût donné l’absolution et la bénédiction comme à une personne
qu'il pensait sur le point de mourir, chacun fut étonné de la voir se lever sur ses pieds, entièrement guérie, sans aucune marque de maladie ni de douleur. Tous les assistants furent ravis de cette merveille et elle, après avoir pris conseil du prêtre, s'achemina promptement vers Chartres pour y remercier la sainte Vierge de l'assistance qu'elle avait reçue de sa bonté, et continua chaque année à faire ce voyage ainsi qu’elle s’y était obligée par le vœu qu'elle avait fait auparavant.
27. — L'an 1200, le dernier juillet, jour où on célèbre la fête de Saint-Germain qui est le patron de Sours, village à deux lieues de Chartres, un nommé Guillaume Laverdin, de cette paroisse, sans respect du jour, s'en étant allé dès le matin aux champs pour y sayer de l’avoine, quelques habitants des hameaux éloignés s’en allant à l’église pour assister au service l’ayant vu travailler, l'en reprirent et l’exhortèrent à remettre son travail à un autre jour. Lui se moquant de leur avertissement, provoquant même par des paroles de mépris la puissance du saint qu’il disait tout haut ne pas craindre, continua de travailler à son avoine le reste du jour. Sur le soir 1l se sentit pénétré d’une si merveilleuse froideur qui s’empara de tous ses membres que la dernière poignée de son avoine lui demeura en la main gauche et la faucille en la droite, sans qu'il les pût lâcher ni que, par un effort, on les lui pût arracher, et ses deux mains demeurèrent fermées et si fort serrées qu’il était impossible de les ouvrir. On mena ce pauvre homme à l’église de Saint-Germain, où la nuit fut passée en prières, chacun s’efforçant de les faire le plus ardentes qu'il pouvait, afin d'obtenir le pardon de son offense et sa guérison, mais la nuit étant passée sans qu’il se trouvat soulagé, on fut d’avis de le mener à Notre-Dame de Chartres. Y étant arrivé accompagné de la plupart des habitants de Sours, tous se mirent en prières et firent passer le malade sous la sainte châsse. Ne recevant de tout cela aucun soulagement, la douleur et le regret dont il était saisi le firent tomber en pamoison. Il y avait alors en cette église un chanoine fort homme de bien nommé M° Guillaume de Coltainville qui, voyant cet homme en cet état, seflorça de lui arracher, mais inutilement, l’avoine et la
faucille qu'il tenait en ses mains. Une infinité d’autres ecclésiastiques essayèrent aussi, mais sans plus de résultat. Le curé de Sours, survenant sur ces entrefaites, exhorta les personnes présentes à redoubler de prières, avec la ferme assurance que le pauvre homme serait délivré de son incommodité. Chacun suivit le conseil du curé, le manuscrit porte que l’on mit cet homme en la chapelle de Saint-Lubin, où il y avait des reliques de saint Thomas de Cantorbéry et le couteau avec lequel il avait été décapité, et que, alors que le chapelain qui gardait ces reliques eut touché de ce couteau les mains du patient, elles s’ouvrirent, laissant tomber avoine et faucille en même temps. Des cris d’allégresse retentirent dans l'église et des actions de grâces furent rendues à Dieu et à la sainte Vierge qui, par son intercession, avait procuré ce miracle.
28. — Une femme de Villentrois en Berry, faisant faire de la toile, fit vœu d’en donner quelque partie à Notre-Dame de Chartres. La toile achevée, elle en employa ce qu’elle voulut pour son usage et mit ce qu'elle destinait à l’église de Chartres dans un linge qu'elle enferma dans un coffre, en attendant que le moment d'exécuter son vœu soit arrivé. Un jour que cette femme était hors de sa maison, le feu y prit sans qu'on en puisse connaitre la cause. Ce feu fut si violent qu’en moins de rien tout fut consumé et à son retour cette femme fut moins affligée de la perte qu’elle faisait qu’en peine pour la toile qu'elle destinait à l’église Notre-Dame de Chartres. Quand l’embrasement eut cessé, elle fit remuer toutes les ruines, ranger tout le brasier et toutes les cendres jusqu’à ce que l'endroit du coffre qui enfermait la toile fut dégagé. Chose digne d’admiration, le coffre était tout brûlé ainsi que toutce qu'il renfermait, même le linge qui enveloppait la toile et les cordons dont elle était liée, sans que la toile fut aucunement endommagée par le feu. Chacun admira cette merveille, et la pauvre femme, consolée, accompagnée de plusieurs de ses voisins, apporta à Chartres cette miraculeuse toile. Le manuscrit porte que l’évêque d'Angers s’y trouva et qu'en sa présence on entendit neuf ou dix témoins qui déposèrent de la véracité de cette histoire.
29. — Miracle de la délivrance de Chartres par la sainte Vierge, inséré au chapitre de la sainte Chemise, p. 170.
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30. — Quelque temps après la mort de Fulbert, évêque de Chartres, un chancelier de l’église, qui avait été de ses disciples, oubliant les bons enseignements qu'il avait recus de ce vénérable prélat, se mit à mener une vie débordée et scandaleuse ; pourtant, ayant de secrets remords en sa conscience, il ne laissait pas en particulier de demander pardon à Dieu de ses péchés, ne laissant passer aucun jour sans lui faire des prières et sans réclamer, par quelques offices particuliers, qu’il disait d'ordinaire, l’assistance de la sainte Vierge. Il arriva qu'en une querelle ce chancelier fut tué par ses ennemis. Les chanoines ses confrères, qui savaient sa mauvaise vie et le genre de sa mort, ignorant le bien qu'il faisait en particulier, le déclarèrent indigne de la sépulture et le firent couvrir d’un peu de terre dans le coin d’un cimetière. La sainte Vierge, pour reconnaître les services que lui avait rendus ce chancelier, ne pouvant souffrir l’indignité avec laquelle 1l avait été traité, apparut de nuit, trente jours après sa mort, à celui qui tenait le premier rang dans l’église, lui témoignant son déplaisir de ce que l’on avait fait à son chancelier, et lui commandant de le déterrer et de l’inhumer dans un plus honorable tombeau. Cette vision fut le lendemain rapportée au Chapitre qui ordonna qu'on irait, avec toute les cérémonies ordinaires, lever le corps du lieu où il était pour le mettre en un autre endroit. Par une surprenante merveille, le corps, depuis si longtemps déjà en terre, fut trouvé sans corruption et sans puanteur. Outre cela on vit sa langue se mouvoir comme sr elle allait parler et il sortit de sa bouche une tige de fleurs brillantes pour marque des louanges qu’elle avait données autrefois à la sainte Vierge, à qui chacun cria merci. Le corps fut enterré, avec tout ce que se pouvait de pompes et d’honneurs, au lieu où on mettait les autres chanoines. Ce miracle est rapporté dans le [T° iv. Dei Miracoli della Madona sous le n° 49 où on donne au personnage la qualité d’ecclésiastique, sans dire de quel lieu il était, ni où le miracle était arrivé. L’auteur dit qu’il fut enterré hors le cimetière, remarquant à ce sujet qu’anciennement on n'enterrait pas les morts ailleurs et ne les mettait pas dans les églises, mais dans les cimetières, les cloîtres, les chapitres et autres lieux semblables où n’était pas le saint Sacrement auquel on portait cette révérence. Il y a bien
apparence que cet ecclésiastique fut mis hors un cimetière, étant mort de mort violente dans une querelle. Tout le reste du récit est semblable, même ceci que, quoi qu'il eût été enterré trente jours après sa mort, sa langue se trouva entière et sans corruption. À la suite de ce miracle l’auteur en rapporte un autre, presque tout semblable, d’un diacre querelleur qui, ayant été enterré en unlieu peu honorable avec les séculiers fut, par le commandement que la Vierge fit à l’évêque, rapporté au monastère dans le cimetière des autres ecclésiatiques.
31. — Un paysan de Jouy, nommé Robert, avait une jambe prodigieusement grosse, enflée, et remplie de si puants ulcères qu'il était fui de tout le monde. S’étant fait transporter en l’église de Chartres, avec les autres malades qui y attendaient guérison, la puanteur de sa jambe était tellement insupportable qu'il fut d’abord chassé de l’église, puis de la ville même. Ce pauvre homme, qui avait récité une infinité de prières, fut contraint de se faire ramener en sa maison en ce pitoyable état, où 1l devint rapidement un sujet d'horreur pour sa femme et ses enfants, qui ne pouvaient plus supporter la mauvaise senteur de sa jambe. Robert désespéré, ne souhaitant que la mort, proposa qu'on lui coupât la jambe avec une cognée. Aucun des remèdes qu'il recherchait ne lui donnait autant d'espérance que l'assistance de Notre-Dame de Chartres qu'il ne cessait de réclamer. Après une nuit presque entière passée à lui faire des prières, s’étant endormi, 1l lui sembla que la Vierge Marie descendait dans sa chambre et que, d’une main lui soutenant la tête, de l’autre lui avait touché la jambe et en avait enlevé tout le mal. La joie qu'il ressentit de sa guérison le fit éveiller et porter la main à sa jambe qu'il trouva véritablement guérie. Tout Joyeux il se lève, court à Chartres et, au grand étonnement de tous ceux qui le connaissaient, fit voir sa jambe saine. De cela il rendit grâces à Dieu et à la sainte Vierge, dont la main bienheureuse lui avait apporté un si favorable remède.
32. — Il y avait à Chartres un prêtre qui ne savait dire autre messe que celle de la glorieuse Vierge qui commence par Salve sancia parens en quelque temps et en quelques fêtes que ce fût, et qui, pour
quoi que ce fût, ne chantait jamais d'autre messe. L’évêque averti de l'ignorance de ce prêtre le fit chasser de l’église avec défense de ne jamais plus célébrer le saint office de la messe. La Vierge, qui a plus d’égard à la simplicité de cœur de ceux qui l'honorent, qu'à la science et à l’ostentation, apparut à l'évêque et le reprit aigrement d’avoir chassé son chapelain. De quoi l’évêque lui ayant crié merci, rétablit dès le lendemain le prêtre, le mettant au courant de ce qui s'était passé et l’exhortant à servir de mieux en mieux la Vierge qui agréait sa dévotion.
Ce miracle est rapporté dans un livre italien imprimé à Florence en 1592, intitulé Miracoli del nostra Madona du R. P. dom Silvin Razzy, abbé des Camaldules, livre I, mir. 9, qui le tient des légendaires sur la fête de la Nativité, mais ne nomme ni l’évêque ni le lieu où il est arrivé. Dans le III livre du même auteur, le 20° miracle est encore tout semblable et tiré du livre intitulé Les Sermons du disciole, où 1l y aseulement cette différence que la Vierge apparut la nuit au prêtre, auquel on avait défendu de dire la messe, . l’avertissant d'aller trouver l’évêque pour être rétabli, lui donnant charge de lui dire, pour marque qu'il venait de sa part, sil en doutait, qu'en une telle heure et en un tel lieu, lorsqu'il travaillait à raccommoder son silice, elle le tenait d’un côté et lui de l’autre.
33. — À l’époque où la France, voire même le reste du monde, étaient affligés de la maladie des ardents, on reconnut que ce feu, qui en un instant consumait les membres qui en étaient atteints, ne pouvait être éteint par aucun remède produit par l'esprit humain, mais que la Vierge, en procurant aux malades la guérison, voulait donner de la réputation au temple qu’on bâtissait en son honneur en la ville de Chartres.
Il y avait à Jouy-le-Châtel une dévote et chaste femme, dont l’ordinaire exercice consistait en jeûnes, aumônes et prières. Une nuit la Vierge s’adressa à elle et lui fit entendre qu'elle était la Dame de Chartres, l’avertissant de faire prècher partout que ceux-là qui présenteraient des images et des chandelles de cire en son église seraient guéris de la maladie des ardents. Cet avis ayant été répandu de tous côtés, tant par le récit que cette bonne femme fai-
sait de cette apparition que par les continuelles exhortations du chapelain de la paroisse, on ne peut énumérer le nombre des malades qui portèrent ou envoyèrent leurs aumônes de cire à Chartres, mais il est certain qu'il ne se trouva pas un de ceux qui y avaient eu recours qui nait trouvé la guérison et un parfait rétablissement de ses membres en leur première vigueur et couleur.
L'auteur rapporte que peu de temps après cette publication de l'apparition de la sainte Vierge, il se trouva deux cent soixante images de cire sur l’autel et que tous ceux qui les avaient présentées avaient été guéris par la toute-puissance divine, qui, par la faveur de la sainte Vierge, a rendu la grotte de l’église de Chartres célèbre par la guérison miraculeuse de cette cruelle maladie des ardent 4
Selon Rouillard, Raoul Glabert, qui vivait presque au temps de Fulbert, rapporte qu’en l’an 1007, treize ans environ avant que l’église de Chartres soit brülée, cette maladie régnait par le monde. Ives, épitre 71, l'appelle feu sacré, et Sigebert, en sa chronique, dit qu'elle eut grand cours à Chartres, et à Arras en 1129,etqu’en cette dernière ville on bâtit une chapelle qui s’appela Notre-Dame des Ardents.
34. — Dans l’évêché de Chartres!, la servante d’un soldat marié couchait habituellement avec son maitre, offensant sans aucun respect la femme de celui-ci jusqu’à l’extrémité. Cette pauvre fille, incitée par la tentation du diable et par son humaine fragilité, péchait de la sorte, mais avait en elle du bon, et chaque jour, à diverses reprises, elle se mettait à genoux et offrait à la glorieuse Vierge la salutation angélique, ave Maria, ce que sa maïtresse savait fort bien. Un jour entre autres il arriva que cette maïtresse, démesurément outrée, lui dit qu’elle devait être assurée qu’elle l'aurait déjà fait retirer par ses parents pour le tort et l’injure qu'elle lui avait faits, et lui faisait continuellement de lui ôter si souvent son mari, mais que la sainte Mère de Dieu lui était apparue la nuit même et lui avait commandé, pour quoi que ce fût, de ne lui aucu-
1. Du livre intitulé : Miracoli della Madona, liv. IT, mirac. 38.
CHALLINE. — Recherches. LS
nement nuire parce qu'elle était sa servante et qu’elle avait promis à la Vierge de vivre en paix avec elle et de lui être amie. Cette fille, à ces paroles, fut saisie d’un grand remords de conscience, se disant à elle-même : hélas, comment la très douce Mère de Dieu a-t-elle daigné m'appeler sa servante, moi qui suis une si grande pécheresse. Madame, ma maïtresse, voici que, repentante de ma faute, je vous donne la paix et vous promets à l’avenir de ne vous faire aucune injure ni aucun outrage, au contraire, dorénavant, pour l'amour de Notre-Dame, je ne veux plus demeurer avec vous. Cela dit elle quitta, non seulement la maison de son maître, mais la ville même, se retirant en l’évêché de Cambrai, au monastère de Bonne-Espérance, où elle passa le reste de sa vie à servir Dieu et la sainte Vierge en toute humilité et révérence. |
Jusques ici sont les miracles qui se sont remarqués être faits par l’intercession de la glorieuse Vierge Marie pendant le rétablissement de ce grand temple, du temps de saint Fulbert, vers lan 1060 et se terminent vers le temps de Philippe-Auguste. Tous ces miracles ont eu lieu sous les règnes de Robert, Henri [®, Philhppe I®, Louis le Gros, Louis le Jeune et Philippe-Auguste son fils, qui vivaient il y a environ six à sept cents ans, alors que se faisait le rétablissement du temple.