‹ Recherches sur DélosChapitre 62 sur 81 · PÉLASGES, CARIENS, PHÉNICIENS · texte numérisé non relu

PÉLASGES, CARIENS, PHÉNICIENS

adopté ses coutumes religieuses, ou tout au moins ils adoraient comme, elle, les antres des montagnes et les déchirures de la terre, mystérieuses et humides.

La structure de ce monument et les traditions qui s’y rattachent permettent de lui assigner ^antiquité la plus reculée ; or les Gariens paraissent avoir occupé en Asie Mineure, à Claros et à Milet, des adytons tout-à-fait analogues et très-anciens, envahis ensuite par les Ioniens, et bientôt consacrés à Phœbus Apollon prophète1.

Faut-il les considérer comme les constructeurs de ces temples, ou simplement les compter au nombre de leurs plus anciens adorateurs? Il ne nous est point permis de décider. Suivant Conon 2, Rhodes avait d'abord été habitée par un peuple autochthone, consacré au soleil, gouverné par les Héliades. Les Phéniciens lui avaient succédé, puis les Gariens, qui dominèrent sur toutes les îles. Il nous faudrait plusieurs témoignages plus concluants que celui de Conon pour attribuer avec certitude la construction de ces vieux adytons solaires aux Héliades primitifs.

Quoi qu’il en soit, les Cariens ont autrefois habité Délos : ils ont au moins connu le temple-oracle consacré plus tard à Phœbus Apollon : ils ont adoré les vieilles divinités qui habitaient ce sanctuaire avant que le dieu nouveau 3 fût venu les y remplacer.

1 Paus., VII, 1 ; VII, 3. — Preller, op. cit., I, 217 : l’oracle d’Apollon Didyméen est plus ancien que la colonisation de Milet.

2 Dans Phot., Bibl gr ., éd. cit., p. 141, a.

3 Les Cariens ne paraissent pas avoir jamais adoré Apollon. Cf. Alf. Maury, op. cit., t. III, p. 139. — Olf. Muller, Dot.,

DELOS

Il se peut que Délos ait reçu ensuite des Pélasges : elle s'est appelée Pélasgia et Lagia ; des Pélasges ont à diverses reprises peuplé les îles de P Archipel, et l’on sait que des Pélasges, chassés de l’Attique, envahirent dans les Cyclades une île de Pélasgia h Ce fut peut-être Délos. Cette invasion s’achevait à l’époque où les Doriens pénétraient dans le Péloponèse. Elle est donc relativement récente.

Les Phéniciens laissèrent à Délos un plus grand nombre de sépultures que les Cariens. L’ont-ils occupée tout entière? S'y réservaient-ils seulement, comme à Syros, un poste pour s’y livrer à la fois au commerce et à la piraterie? Y fondèrent-ils une ville, soit phénicienne, soit colonisée par des sujets ou des esclaves de la Phénicie? Ont-ils épargné les anciens habitants et respecté la religion primitive de Délos ? Nous ne voulons pas sortir de l’histoire grecque. D’accord avec Homère 2, Thucydide fait de ces premiers Phéniciens des pirates, mais des pirates en quelque sorte civilisateurs, qui importèrent, avec les produits de leur sol et de leur industrie une partie de leurs croyances, et peut-être de leurs rites religieux. Ils ont exercé sur la mythologie délienne une influence très-prolongée.

Quand les armées asiatiques et phéniciennes envahirent la Grèce, elles témoignèrent pour les cultes déliens

t. I, p. 201 . — Cependant Artémis était adorée à Ephèse et à Magnésie, du temps des Cariens et des Lélèges, avant l’invasion des Ioniens. Cf. Preller, op . cit., I, 243. — Sur les Cariens, Cf. Welcker, Myth ., p. 14 et 19.

1 Cf., p. 27.

2 IIom. Od.: O, 402 et suiv.

LES DIEUX NOUVEAUX, LA CRÈTE, L’ASIE, L’iONIE 271

une vénération étonnante. Elles semblent y avoir retrouvé d’anciens dieux orientaux.

§ II. Les dieux nouveaux. — La Crète. — L'Asie et les Troyens. — Les Ioniens primitifs .

A l’ère de la piraterie succède la domination de Minos. Pendant cette expansion de la puissance Cretoise, et peut-être auparavant, les Grecs se civilisent et leurs religions se fondent ou se transforment. Apollon et Diane passent d’Asie à Délos avec leur cortège d’Hyperboréennes ; la Sibylle et le lycien Olen leur rendent hommage. Viennent ensuite les personnages historiques ou mythologiques les plus illustres : les Méropes de Gos, contemporains d’Hercule, Erysichthon, puis Thésée, les Argonautes, Rhadamante, Ulysse, Agamemnon, Enée et Anchise. Contemporaine des Crétois, succédant aux Pélasges, une civilisation qui précède celle des Ioniens s'étend sur tous les rivages de la mer Egée.

Trois influences paraissent avoir surtout régné, au moins à Délos : celle de la Crète, celle de l'Asie et surtout de la Troade,— celle des races diverses de l'Archipel qui ont préparé l'avénement des Ioniens.

Les traditions antéhomériques témoignent de l’influence de la Crète qui, la première, eut une marine assez puissante pour enlever aux pirates les îles de la mer Egée. Délos fut gouvernée par les lieutenants de Rhadamante \ frère de Minos et père d’Anios, qui fut à son tour grand-prêtre et roi de F île sainte.

1 Nous n’avons pas ici à chercher si Minos et Rhadamante

DÉLOS

Cependant, la Crète n'a pas importé dans Pile des divinités nouvelles, sauf peut-être Aphrodite; mais elle a modifié les cultes existants. Les Crétois figuraient dans les chœurs d'Apollon avec les Dryopes^et les suivantes de Diane étaient nées sur les bords de PAmnisus 2, fleuve de Crète. Anios et Thésée furent à moitié Crétois.

L’Asie, par Claros, Ephèse, Patare, entretint avec Délosdes relations surtout religieuses^ et, par la Troade, des rapports plus intimes. Anios et Anchise étaient des hôtes, des amis, des parents ; Enée et les Troyens laissèrent à Délos des monuments de leur passage, qui se montraient avant la destruction de la ville 3. Enfin Pile sainte et son oracle ont servi d’intermédiaires entre la Crète et la Troade, unies entre elles par leurs prophéties, leur culte, leur antique parenté.

S’il est vrai qu'une Ionie primitive ait lentement grandi pendant ces époques mythologiques, Erysichthon, Ion, Thésée auraient été des dieux, des héros, des rois ioniens, adorateurs del’île sainte. Erysichthon passait pour être le plus ancien; il précédait d'un siècle l’expédition des Argonautes ; Thésée avait débarqué à Délos à l’époque où la puissance des Crétois atteignait son apogée. Tous deux étaient plus modernes qu' Apollon, car ils l’ont adoré et lui ont décerné de nouveaux honneurs. Erysichthon datait du seizième siècle avant J.-C.; il

furent des hommes ou des dieux. — Sur Anios et Rhadamante, Cf. p. ni.

1 Virg., Ænèid ., IV, 146, 147.

2 Callim., H. in Art., 16.

3 Denys d’IlAL., Antiq . rom., 50. éd. Reiske. Leipsig, 1774, p. 125.

LA CRÈTE, L’ASIE, L’iONIE

avait édifié le premier temple d’Apollon Délien, et il était mort sur le rivage de TAttique, près du cap Zoster, en rapportant à sa patrie une statue d’Artémis f.

Suivant les chronologies athéniennes, Ion, fils de Xuthus, a colonisé Délos 1 2 deux siècles après Erysichthon ; mais si Erysichthon est une divinité et Ion une personnification de la race ionienne, il est difficile de savoir lequel vint au monde le premier. Du reste, cette colonie, « fondée par Ion, » et celle que les Ioniens envoyèrent dans les Cyclades, beaucoup plus tard, après le retour des Héraclides, paraissent s'être confondues dans les souvenirs des Athéniens. Il ne faut pas non plus trop chercher lequel est le premier en date, d’Erysichthon ou de Thésée. Erysichthon, suivant les chronologies, est le plus ancien; mais la légende fait d'Erysichthon un théore, plus moderne, par conséquent, que Thésée, le fondateur des théories.

Nous avons déjà vu qu’Erysichthon, Ion, Thésée, dieux ioniens, ayant laissé des souvenirs en Attique, Athènes les compta au nombre de ses rois, et les vénéra comme des héros autochthones.Retrouvantleur trace à Délos, elle eut un puissant intérêt, quand elle voulut administrer les cultes de l’île, à démontrer que ces dieux, que ces héros étaient partis d'Athènes pour aller fonder les religions déliennes. Ce fut donc l’Athénien Erysichthon qui édifia le premier temple d'Apollon, l'Athénien Thésée qui fonda les Théories, T Athénien Ion

1 Phanodème dans Athénée, IX, 392, d. — Eusèbe, Chron ., (l’an 500 après Abraham).

2 Vell. Paterc., 4, 4, 3, et le comment. — Cf. d’ORViLLE loc. cit.

DELOS

qui colonisa l’île sainte. Il est probable qu'Athènes, bien effacée par Salamine pendant la guerre de Troie, a fait ensuite reculer dans le passé Tépoque des premiers développements de sa puissance politique et de son influence religieuse.

§ III. Anios et son gouvernement sacerdotal .

Aussi loin que l’histoire et que la mythologie remontent, Délos, vénérée même par les pirates, paisible au milieu des guerres qui arment l’Europe et TAsie, jouit, sous la protection de son dieu, d’une heureuse abondance. Anios, prêtre, prophète et roi, avec ses filles les trois oenotropes, déesses de la fertilité, est la personnification de cet âge d’or sacerdotal. Sont-ils d’origine Cretoise? Sont-ils venus du nord, comme le gouvernement également sacerdotal de Samothrace, et doit-on penser que, chez les Pélasges primitifs, les prêtres exercèrent la royauté avant de céder partout la place à une aristocratie belliqueuse? La question est difficile à trancher pour Délos, car la légende d’Anios a subi l’influence des diverses religions qui se sont développées sur les rives de l’Archipel. Anios est tantôt un fils de Rhadamante, tantôt un descendant d’ion et de Créuse, tantôt un fils d’Apollon, né en Eubée, d'où le culte des oenotropes a peut-être passé dans l’île sainte.

Cette royauté, qui dure quelque temps après la guerre de Troie, fut exercée par Anios ou par ses successeurs. Ce pouvoir sacerdotal, crétois, eu-

béen, troyen ou pelas gigue d'origine, envahit les Cyclades. Lemnos et Thasos eurent des relations avec Délos; le héros Mykonos est fils d'Anios, et la ville d’Àndros fut fondée par Andros, filsd’Anios et prêtre d'Apollon1.

§ IV. Délos depuis la guerre de Troie jusqu'à la première confédération ionienne .

Pendant la guerre de Troie, Délos accueille indistinctement Ulysse, Agamemnon, Enée; consacre un tombeau à Ajax, fils d’Oïlée, et conserve une neutralité scrupuleuse, débitant à chacun des prophéties et donnant des conseils pacifiques, fort mal écoutés 2. Ces faits plus ou moins apocryphes sont conservés par de vieilles légendes que les chants cypriens ont sans doute reproduites. L 'Iliade cependant est muette surEoracle de Délos, et Phœbus Apollon n’est jamais appelé par Homère, ni Délios, ni Pythios. Sans doute, lorsque les devins abondaient dans toutes les villes et dans toutes les armées, les oracleslocauxn’avaient pasla célébrité qu’ils acquirent plus tard ; et Apollon, dieu surtout asiatique et protecteur déclaré des Troyens, porta de préférence les épithètes qu’il tirait de ses. principaux sanctuaires de la Lycie et de la Troade. Cependant, si l’oracle de Délos, si le vieux temple de la montagne n’inspira que les poésies cypriennes, l’auteur de Y Odyssée connut déjà le palmier qui s’élevait près de l’autel d’Apollon.

Ce dieu n’est pas encore le maître absolu de Eîle

1 Cf. p. 228.

2 Cf. p. 225 et suiv.

DÉLOS

sainte, toujours chère à Doris et à Neptune *, qui ne Ta peut-être pas échangée contre Calaurie 1 2.

Après la prise de Troie, les Cariens occupent de nouveau les Cyclades 3.

Survint la grande invasion ionienne, qui eut pour résultat l’expulsion des Cariens. On ne retrouve plus aucune trace du pouvoir sacerdotal exercé jadis par Anios, mais la sainteté de l’île n'y a rien perdu.

Cette nouvelle invasion des Cyclades a commencé, diton, 60 ans après le retour des Héraclides 4. Des populations diverses paraissent alors s'être unies et peut-être fondues sous la suprématie des Ioniens; mais cette fusion, qui s'est brusquement accomplie, avait été préparée par de longs siècles. Ces Ioniens apparaissent comme les successeurs des Lélèges, des Pélasges, même des Cariens, en un mot de tous les riverains de la mer Egée. Les dieux et les héros de la primitive Ionie avaient depuis longtemps reçu l'hospitalité dans ces parages.

Quoi qu'il en soit, Flonie, conduite cette fois par Athènes5, envahit ces îles et mit des Grecs pauvres à la place des Cariens. Suivant Isocrate, cet événement suivit

1 Virgl Æneid .. loc. cit.

2 Yid. p. 219.

3 Diod. Sic., Y, 84. — Cf. Eusèbe, Chron ., 76, et 1. II: 927 après Abraham.

4 Ou 120 ans après la guerre de Troie, suivant Philochore, Eratosthènes, Aristarque, Apollodore. On compte une différence de 26 ans entre la chronologie des marbres de Paros et celle d’Eratosthènes.— Cf. Clinton, Fast. hellen ., p. 120.

5 Isocr., Panath ., 16.

l'expédition des Amazones et précéda les guerres médiques1. Nous n’en fixerons pas la date 2.

Délos fut aussi colonisée, mais on doutera que ses habitants, dépositaires de son culte révéré, prêtres et serviteurs de ses temples, aient dû fuir jusqu’au dernier devant une invasion de Grecs pauvres. Gela ne s'accorderait guère avec la vénération qui entoura depuis les Déliens, quand l'île sainte reçut l’hommage des confédérés et d'Athènes; onn’auraitpas ainsi placé au cœur de l’Ionie politique et religieuse une colonie d'indigents.

On n’est pas d'accord sur les noms des chefs qui occupèrent les Cyclades; peut-être plusieurs expéditions distinctes les ont-elles envahies. Le chef principal, après Ion, est Nilée fils de Codrus 3. En outre chacune des Cyclades a reçu la visite d’un guerrier plus ou moins légendaire. A Délos, c'est le héros Antiochus 4 ; le héros Déion colonise Rhénée. Sans doute Délos a étendu son influence sur cette île, comme sur Andros et sur Mykonos. Associée anx Héracléens, elle colonise aussi la Chersonnèse taurique

1 Id. ibid., 76, 78.

2 Nous avons compulsé, pour composer cette histoire de la primitive Délos, les documents anciens les plus autorisés. Nous ne pouvons ici éclaircir tous les doutes qü’ils soulèvent, et nous sommes loin d’affirmer tous les faits qu’ils renferment. Délos, avant le vne siècle, fut habitée par des Phéniciens, des Cariens, des Crétois, visitée par des Troyens, puis peuplée par des Ioniens. Il serait téméraire d’en affirmer beaucoup plus long.

3 Nilée va d’adord consulter le vieil oracle des Brancliides. Gelzer, De Branchidis , Leips., 1869. p. 6.

4 Schol. anon. de Denys le périégète , loc. cit.

5 Scymnus de Chio, fr. 73. — Anon., Périple du Pont-Euxin.

DÉLOS

Délos devint, on ne sait à quelle époque, le centre d'une alliance qui unit plusieurs peuples de race ionienne. Le seul monument que cet âge nous ait légué, l'hymne homérique nous laisse ignorer si les Ioniens s’assemblaient à Délos pour délibér er sur leurs intérêts politiques \ ou seulement pour assister à des fêtes. Apollon était alors le dieu protecteur de l’Ionie, comme il le fut ailleurs de la race dorienne ; mais nous ne savons pas s'il exerçait par ses prophéties ou par ses prêtres quelque influence sur l’organisation civile et militaire des cités qui l'adoraient en commun. En tout cas, cette réunion est qualifiée par Thucydide de synode et de fête; et, quand les Ioniens 2 chantés par Thoméride de Ghios se vantent de leur nombre et de leurs richesses, ils ne paraissent pas s’enorgueillir de la puissance militaire qui en aurait pu résulter pour leur confédération, mais de la gloire qui en rejaillit sur leur religion et sur leur dieu.

§ Y. Délos jusqu’à la seconde Confédération ionienne .

Arrivent les temps historiques où la Grèce compte par olympiades les années de son existence. Des dates

Cf. Raoul-Rochette, Hist. des colonies grecques , t. III. p. 304- 303. — C’est pour se conformer aux ordres d’un oracle que les Déliens prirent part à cet établissement.

1 Vid. p. 237. Homère est élu à Délos citoyen de la confédération Ionienne. Cette légende, qui est apocryphe, prouve que les Grecs ont cru plus tard à l’existence de cette confédération.

2 Sur les vêtements des Ioniens primitifs, Cf. Grote, t. III, p. 46 et suiv. — Sur les noms des villes de la confédération, Cf. Alf. Mauby, t. II, p. 18.

précises' commencent à figurer dans les annales de Délos. Vers la 9° olympiade, les Messéniens lui envoient pour la première fois une Théorie avfc les chants d'Eumélus 4. oi

Mais en ce moment où Apollon Délien trouvait en Europe des adorateurs nouveaux, les cités asiatiques commençaient à négliger son culte. Les liens qui unissaient l’Asie avdc la Grèce tendaient à se relâcher. Séparés par la mer,. les Ioniens d’Asie et ceux de l’Attique devenaient étrangers les uns aux autres et perdaient en grande partie leurs caractères de ressemblance. Pendant qù’ Athènes, an contact des Doriens, devenait plus sévère, Ephèse et Milet s’étaient amollies. Puis le dangereux voisinage des Syriens et des Perses tourna vers Lorient toute leur attention ; elles s’unirent étroitement entre elles, et les solennités du Panionium leur firent oublier les jeux de Délos. Athènes ellemême lesdélaissait pour ceux des Panathénées. En attendant quTm intérêt politique encore plus que religieux la ramenât vers Délos, elle préféra sans doute aux jeux d'Apollon Délien ses propres fêtes nationales.

Délos toutefois ne perdait pas encore son prestige. Pythagore vint rendre hommage à la sainteté du lieu, s'initier aux mystères de Délos, ensevelir son maître Phérécyde de Syros 1 2 et présenter ses offrandes non sanglantes à l'autel d'Apollon Génitor 3.

En outre les théories athéniennes n’avaient pas oublié le chemin de l’île. L'une d'elles fut même enlevée

1 Clinton. Fast. hellen. — Paus., IV, 4, 1.

2 Diog. Laert., Vit. Pyth., 2L — Jambl., Vit . Pyth 184.

3 Yid. p. 44.

DÉLOS

en 495 1 par les Eginètes. Les Déliastes, institués avant Solon , procédaient régulièrement, à Délos, aux adorations autrefois prescrites 2.

Au reste, si les cités ioniennes s’étaient en grande partie éloignées de leur centre primitif, elles s’en rapprochèrent quand l’imminence du péril leur fit chercher un appui dans l’alliance des Grecs d’Europe. Même avant les guerres médiques, on pouvait prévoir que cette alliance deviendrait nécessaire et que Délos serait la capitale religieuse de la nouvelle confédération.

Par politique ou par superstition, les principaux états ioniens offrirent à l’île sainte des témoignages de leur piété. Polycrate donna Rhénée aux Déliens, réunit les deux îles par une chaîne, symbole de la sujétion de Rhénée, et restaura les jeux ; mais Apollon Délien ne put écarter de lui la défaite et la mort 3.

De son côté, Pisistrate purifia l’île sainte, et enleva toutes les sépultures qui regardaient le temple 4. Il

1 Hérodot., VI, 87.

2 Athen., VI, 234. — Cf. Soph., Œd Col.. 1047, in Schol. On donne le nom de Déliades aux Athéniens qui appartiennent aux familles chargées d’envoyer quelques-uns de leurs membres comme théores à Délos. Avant de laisser partir la théorie, on observait le ciel et ses présages. Il y avait à Marathon un temple ou un autel Délien où l’on prenait ces augures. '

a Vid. infr., p. 259.

* Hérodot., I, 64. Les noms de Solon et d’Epiménide sont attachés au souvenir de cette purification. Plut., Seplem sapientium conviv ., ch. cxli. Pendant la grande purification, il est probable qu’on a transporté dans le temple des mauves et des asphodèles, pour rappeler quelle était la nourriture des nremiers hommes.

obéissait à d'anciens oracles, inconnus sans doute aux Déliens primitifs, puisque leur mythologie plaçait des sépultures dans les temples mêmes de leurs dieux.

Peut-être Athènes, sous Pisistrate, eut-elle déjà la secrète ambition d’honorer Apollon Délien pour administrer son culte; mais l'invasion des Perses la réduisit à ne s’occuper que de son propre salut. Les Déliens étaient encore indépendants, et les Grecs, les barbares eux-mêmes, les considéraient comme des hommes sacrés. Lorsque Datis conquit les Cyclades, les Déliens s'enfuirent. Mais il eut pour l’île sainte un tel respect, qu'il ne voulut même pas y aborder, et fit arrêter sa flotte devant Rhénée. De là, il envoya un héraut pour inviter les « hommes sacrés » à rentrer dans leur île, car il avait reçu du grand roi l’ordre d’épargner Délos, où les dieux Apollon et Diane étaient nés. Il fît même brûler trois cents talents d’encens sur l’autel d’Apollon1. Dans la suite, étant à Mykonos 2, il rendit à Délos une statue dorée d'Apollon que les Phéniciens avaient enlevée à Délium, en Béotie, et que l’on réintégra plus tard dans son temple.

Si l’on excepte quelques oracles grecs fort anciens, et d'une origine peut-être orientale, consultés par Mys d’après les ordres deMardonius 3, et le bois sacré de Jupiter Laphystien 4, épargné par Xerxès, les temples qui, dans la Grèce d’Europe, tombèrent au pouvoir des Perses furent pillés et brûlés sans scrupule. Les Perses

1 Hérodot., VI, 97.

2 Hérodot., VI. 118.

3 Hérodot., VIII, I V..

4 Hérodot., VII, 197.

DÉLOS

ne laissaient debout que les dieux de leurs alliés Mis ne respectaient pas plus Apollon que les autres dieux : ils voulurent piller l’oracle de Delphes 2, ils détruisirent le temple d’Apollon à Abæ 3.

Pourquoi ces ennemis de la race et de la religion grecque ont-ils adoré les sanctuaires déliens? Etait- ce au début- de la guerre, pour se concilier des amis parmi les Grecs d’Europe, ou pour ménager les sentiments religieux des Grecs d’Asie? Mais iis commencèrent par détruire les temples de Naxos. Etait-ce, comme l’a supposé d’Orville 4, parce que les Déliens nourrissaient déjà contre Athènes une haine secrète ? Mais quand les Perses approchèrent, les Déliens s'enfuirent, et Datis, après les avoir rassurés, ne sJen fît point des auxiliaires. Il invita ces hommes sacrés à desservir leurs temples et à cultiver leurs terres; et ces Déliens, non moins heureux que leurs ancêtres contemporains d’Arrios, assistèrent, paisibles spectateurs, à cette lutte mémorable de l’Europe et de l’Asie.

La conduite de Datis ne s’explique que par des motifs religieux. Il y a lieu de supposer que le sanctuaire de Délos eut avec- la Phénicie, alliée des Perses, peut-être même avec l’Asie centrale5, des relations fort anciennes, et que déjà il possédait le privilège, dont il jouit toujours, d’attirer à lui les adorations de l’Orient tout entier. Un mage^ Gobryes 6, chargé de garder

1 Hérodot., *VI, 96. —VIII, 32, 53, 129, etc.

2 Hérodot., VIII, 36 et suiv.

3 Hérodot., VIII, 33.

4 D’Orville, op. cit ., p. 18.

5 Creuz. Guign., I. II, p. 116.

6 Plat., Axioch., 371 a. — Les Perses épargnèrent également,

l’ile, s'occupa de ses antiquités religieuses, et de la déesse Opis qui, pensait-il, venait de la haute Asie.

Les Perses, comme les Grecs, n'imposèrent à Délos que leur protectorat, sans l'assujettir. Aussi Eschyle, énumérant les îles soumises au grand roi, ne cite pas Délos l; et, quand les Athéniens reconquirent les Cyclades, Miltiade ne paraît pas avoir combattu les Déliens ou reçu leur soumission2.

Après la bataille de Salamine, la flotte de Xerxès ne s’aventura pas au delà de Samos; et, de leur côté, les Grecs craignirent de dépasser Délos 3. Leur flotte s’y arrêta ; et ce fut Léotychidas qui, le premier, osa faire voile pour Samos4 quelques jours avant la défaite de Mardonius à Platées. (479 av. J. -G.)

Délos cessa bientôt d’être comme à l’avant-garde de la Grèce ; elle se trouva au centre de la confédération Hellénique, une fois qu’Athènes eût fait décider, malgré les Péloponésiens, que la Grèce victorieuse s'associerait l’Ionie en la délivrant. La position centrale de Délos, son caractère sacré, et peut-être bien aussi sa faiblesse qui ne pouvait porter ombrage à personne, la recommandèrent au choix des alliés, pour en faire, à l'exclusion de la trop puissante Athènes, le chef-lieu delà confédération et la dépositaire du trésor national.

à Ephèse, le temple du bois d’Ortygie, rempli de traditions analogues à celles de Délos. Cf. Tac., Ann., III, 61.

1 Eschyl., les Perses, 885.

2 Corn. Nep., Miltiad ., 2.

2 Hérodot., VIII, 132.

4 Hérodot., IX, 90, 96. ~ Id., ibid. Il y conclut un traité secret avec les Samiens.

DÉLOS

Athènes elle-même, inspirée par la sagesse d'Aristide, trouvait plus glorieux de protéger l’Ionie que de l’asservir.

Il ne semblait pas alors que, placée sous le patronage de la Grèce entière, Délos dût bientôt n’êtreplus qu’une île athénienne .

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