CHAPITRE III
Délos athénienne.
Sommaire : § I. Depuis 166 av. J. -G. jusqu’à la fin de la guerre de Mithridate (84 av. J.-C.). — § II. Depuis 84 av. J. -G. jusqu’à 117 après J. -G. Délos sous la protection romaine. — Délos rendue aux Athéniens — § III. Depuis l’avènement d’Hadrien (117 après J. -G.) jusqu’à la mort de Julien (363 après J.-C.). — Conclusion.
§ I. Depuis 166 av. J.-C. jusqu'à la fin de la guerre de Mithridate (84 av. J.-C.)
Athènes, en occupant Délos qui ne voulait pas d’elle, tenait, dit Polybe, « le loup par les oreilles L » Elle le savait bien, aussi prit-elle le parti de faire encore évacuer Délos et de préposer des Athéniens à l'administration civile et religieuse de l'île. Les Déliens durent quitter leur patrie, emportant chacun ses biens, et se réfugier en Achaïe,, où le droit de cité leur fut conféré.
Là, ils réclamèrent tous les privilèges dont les Achéens jouissaient auprès d'Athènes, tandis qu'Athènes prétendait voir encore des Déliens dans ces Achéens de nouvelle date. La cause fut portée devant le sénat de Rome., traîna quelque temps, et fut jugée enfin en faveur de ces anciens Déliens, qui furent assimilés aux autres peuples de l'Achaïe 1 2(160 av. J. -G.).
1 Polyb., XXX, 18 et 18, a.
2 Polyb., XXXII, 17..
Après avoir ainsi perdu, peut-être la totalité, au moins la plus grande partie 1 de ses habitants, Délos fut peuplée surtout d'Athéniens et d'étrangers, et gouvernée par Athènes, sous la protection de Rome.
Désormais, le nom de l’archonte éponyme d'Athènes y désignera l’année 2 ; un épimélète, envoyé tous les ans par la métropole, sera chargé d’administrer l'île annexée 3. A Haliarte, que Rome vient aussi de donner aux Athéniens, la date des inscriptions est également indiquée par les noms de l’archonte et de l’épimélète athéniens 4.
Cependant il n’est pas sûr qu’Athènes, maîtresse de Délos, y ait aussitôt installé des épimélètes. Quelques années seulement après cette prise de possession, les habitants de l’île inscrivirent dans l’Héracléium un décret où ils s’intitulèrent «le peuple des Athéniens habitant Délos 5. » Ils l’ont rendu eux-mêmes par leur sénat et leur assemblée du peuple, et Athènes l'a contresigné. Un autre décret, un peu antérieur, concernant
1 Cf. C. I. Gr., suppl., 2322, b. 17. Cette inscription funéraire, trouvée à Rhénée, date de l’époque romaine, et porte les noms de Calliphante, Eélienne, et de Cléomaque, Délien. Il est possible que leur qualité de Déliens ait été mentionnée, pour les distinguer des « Athéniens habitant Délos. »
2 Alb. Dumont, loc. cit. — Cf. les inscr. du Cynthe, n° 10.
5 Inscr. du Cynthe, n° 8.
4 Le Bas, op. cit ., 3e partie, 661.
5 C. I. Gr., 2270. Ils remportèrent un prix, aux Panathénées.— En outre certains Athéniens, prêtres ou magistrats à Délos, contribuaient aux frais de l’ennéétéride Pythienne. On ne sait pas si Délos libre avait connu cette coutume. Yid. supra, p. 152.
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les Héracléistes de Tyr \ porte les mêmes mentions et la même approbation des Athéniens. Peut-être la sanction du peuple athénien n’était-elle pas nécessaire pour donner force de loi aux décrets rédigés à Délos 1 2.
Le nom des épimélètes ne figure sur aucun de ces deux décrets : il n’est donc pas sûr que cette magistrature ait été déjà instituée dans la nouvelle possession athénienne.
Ensuite le nom de l’épimélète se rencontre sur des inscriptions nombreuses; ceux du sénat et du peuple des Athéniens habitant Délos ne reparaissent plus. Il est donc assez probable que ces nouveaux habitants de Pile eurent d’abord un sénat et une assemblée du peuple, et qu’un peu plus tard, un épimélète fut envoyé par Athènes pour gouverner au nom de la métropole.
Nous avons déjà donné la liste des épimélètes civils ou religieux qui administraient la cité, les cultes, le commerce. Outre ces épimélètes, les inscriptions 3 mentionnent plusieurs magistrats en résidence à Délos : l’agoranome, l’agonothète des jeux déliens, le gymnasiarque, le héraut. Les revenus du temple étaient per-
1 G. I. Gr., 2271. — Le Bas, inscr ., 1915.— Foucart, Associations religieuses chez les Grecs , n° 43. — Inscr. du Gynthe, n° 18.
2 Gf. G. I. Gr., 2329. Les Téniotes, voisins de Délos, vont porter un décret à Athènes uniquement pour faire honneur à la personne qu’ils veulent distinguer. — G. I. Gr., 2334, un décret de Ténos est placé à Délos « afin que beaucoup le connaissent.»— Cependant, un décret de Lycurgue, dans une affaire analogue, prouve que l’autorisation formelle du conseil et du peuple d’Athènes était nécessaire au Pirée pour que les décrets eussent force de loi. Gf. Foucart, op. cit ., p. 127.
3 Inscr. du Cynthe, n° 8, et l’inscr. des prémices.
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eus par un ou par deux habitants de l’île ; un autre était préposé à la banque publique de Délos. Le trésor public et le trésor sacré étaient donc gérés à part.
Cette époque fut pour Délos celle d’une merveilleuse prospérité. Des causes nombreuses, anciennes ou récentes, contribuaient à l'enrichir. Parmi les premières, il faut compter sa positition privilégiée et la bonté de son port, abrité contre les tempêtes qui bouleversent la mer Egée l; et surtout son culte, ses fêtes, et jusqu'à ses festins, qui faisaient affluer autour du temple les pèlerins, les parasites 2, les étrangers 3. Ville cosmopolite et ville de plaisir, elle ne pouvait manquer d'attirer les voyageurs, et les sécurités qu'elle offrait fixaient le commerce. Aussi , dans ces temps modernes comme à des époques bien antérieures, ce ne fut pas seulement de Grèce, mais de Syrie, de Phénicie, d’Egypte, qu'on se rendit à Délos pour faire le négoce, au centre du monde civilisé, sous la tutèle d'Apollon4.
Tous ces étrangers enrichissaient leurs hôtes, qui se
1 T. L. XXXYI, 43. — Syradoit aujourd’hui sa prospérité à des causes analogues. C’est aussi un port franc, comme Délos du temps des Romains. Vid. infra.
2 Athen., loc. cit. — Strab., 486.
3 Par exemple, le thiase des Héracléiotes tyriens. Foucart, op. cit., p. 39.
4 La moitié des inscriptions funéraires trouvées à Rhénée sont consacrées à des Grecs ou bien à des étrangers nés en Asie. C. I. Gr., suppl., 2322, 6, un Grec d’Alexandrie est mentionné. Le nom d’Antioche se rencontre aussi (inscr. 2322, b, 14 et inscr. 2322, b, 15), comme ceux de Tripolis (inscr. 2322, b, 40), de Tyr (insc. 2322, b, 41), de Sidon (inscr. 2322, b, 36), et surtout de Laodicée (2322, b, 22, 23, 24, 25), etc.
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livraient en outre à quelques industries spéciales. Ils fabriquaient un airain fort apprécié1. Ils vendaient un onguent excellent 2, leurs poissons5, du miel des Cyclades 4.
Ils avaient le talent d’engraisser la volaille, et c'était une profession d’en examiner les œufs. Sans doute, habitués de longue date à préparer les festins sacrés, ils connaissaient à fond les secrets qui touchent l’art culinaire. Enfin, leur industrie s’attaquant même à la race humaine, les eunuques déliens eurent le triste privilège d’être vantés par Pétrone 5.
Mais tous ces avantages, toutes ces pratiques 6n’au-
1 Plin., XXXIY, 4. Cet airain servit d’abord aux pieds de lits et de tables, puis aux statues et aux vases.
2 Plin., XIII, 2.
* Ces poissons étaient peu salés dans le port. Cf. p. 291. — Le poisson nommé ''Hitaxoç ouAs6ta<;, qui se pêchait près de Délos, était fort estimé. Athen., VII, 301.
4 Dioscorid., II, 101.
5 Pétron., éd. Buecheler, p. 25.
‘ Ces préoccupations détournèrent les Déliens ou les Athéniens-établis à Délos des travaux de la pensée. Délos inspira des chefs-d’œuvre et n’en produisit guère. Seuls, l’historien Sémus et le poète Dinarque méritent peut-être d’être nommés. Cf. le préamb.Le médecin délien An tiphane (Clem. Alex. Pædag ., II, 1) imagina cet aphorisme que toutes les maladies venaient de la variété des aliments : la postérité n’aurait guère perdu à ne le point connaître.
Des sculpteurs ont travaillé à Délos ; tous ou presque tous furent étrangers. Un des ancêtres du sculpteur An therme avait fait des statues à Délos (Antherme date de la 60e ol.). Nous trouvons dans Bœckh (G. I. Gr.,2285, b) que Scopas de Paros a réparé les statues d’un certain Agasias, connu à Délos. Myron travailla toute sa vie le bronze déliaque, mais il n’était pas délien. Cf. Plin. XXXIV, 4, 1 . Les inscriptions n'ont encore donné aucune signature intéressante; plusieurs cependant
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raient pas fait de Délos, pendant près d’an siècle, l’île la plus commerçante de la Grèce, si les événements ne Tavaient pa& favorisée.
Elle eut le bonheur d’être protégée parles Romains. Il leur fallait un entrepôt près de l’Asie-Mineure, qu’ils avaient couverte de leurs chevaliers ; il fallait que la ville maritime qu’ils choisiraient ne leur devînt jamais redoutable. Délos leur offrait tous ces avantages. Estce pour en faire une place privilégiée, est-ce par respect pour son temple qu’ils lui accordèrent \’à-l l’exemption d’impôts ? En tout cas, cet avantage favorisa le commerce de Délos; et Rhodes, autrefois si florissante, et longtemps trop orgueilleuse aux yeux de Rome, sé plaignait d’être ruinée par cette concurrence1.
En même temps, la grande cité qui reliait le négoce de l’Orient à celui de l'Occident, Corinthe, succombait. Carthage éprouvait le même sort. Ces deux villes faisaient un grand commerce d’esclaves ; Délos prit la suite de leurs affaires, et dut vendre par surcroît des esclaves carthaginois ou corinthiens. Elle devint donc un entrepôt où les acheteurs affluaient. Il suffisait d’y toucher avec la marchandise, elle était aussitôt écoulée2.
Tandis que Délos se livrait à ces trafics, sous la prêtaient gravées sur des bases de statues. (Statues d’épimélètes, 2286, 2287, 2288. — De Pédius, général de Ptolémée Evergète, 2285. — De Ptolémée Philopator, 2273. — De Laodice, femme de Persée, 2275. — De Mitliridate, 2276, 2277. — De Stratonice, 2280. — D’un légat romain, 2295, bis. — D’Auguste, 2282, 2283.)
1 Ses revenus tombèrent de 1,000,000 de drachmes à 150,000. Polyb., ann. 590, XXXI, 7.
2 Strab., 486 et 668.
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tection de ses dieux et de ses temples, d’autres temples, d’autres prêtres des dieux achetaient aussi des esclaves,, mais pour les délivrer. Ces achats n'étaient pas désintéressés, puisque l'affranchissement ne s’obtenait qu’au prix d'une rançon. Cependant l’homme sorti d’esclavage, devait quelque reconnaissance au sanctuaire qui l’avait comme tenu en réserve pour la liberté.
L'Apollon deDélos fut moins en honneur parmi les captifs mis en vente près de son temple. II y en eut dans le nombre qui, fugitifs et révoltés, se tirent brigands ou pirates. Ces opprimés se plairont à profaner les sanctuaires les plus révérés de ce paganisme qui fut pour eux impitoyable., et le temps est proche où Délos ne sera plus défendue contre tant de haines ni par son antique prestige, ni par la puissance inviolable d’Apollon.
Cependant, elle jouissait d’une sécurité profonde, enviée même par l’Italie h
Outre les Orientaux et les Grecs, des Romains1 2, des Siciliens3, des Italiens la peuplaient; ils la couvraient de comptoirs et de riches villas. Les rois continuaient
1 Cic., Pro Mardi. , 18.
2 Appien, De bell. Mith ., 28. — C. I. Gr., 2285, b. En 114, les Romains élevèrent une statue à Caïus Billiénus. — Le nom de Rome figure à côté de celui d’Athènes dans plusieurs inscriptions. C. I. Gr., 2270, etc. On n’a trouvé à Délos etàRhénée que deux inscriptions écrites en latin. (C. I. Lat., Mommsen, Berlin, 1873, vol. III, part. 1, n?s 484 et 485, dans laquelle un Scaurus est nommé). — Mummius, le destructeur de Corinthe, termina ses jours à Délos. Appien, De bell . civil., I, 37.
3 On voit (C. I. Gr., 2334) qu’un Syracusain habitant Délos procura à la confédération des insulaires une somme en drachmes rhodiennes sans rien prélever pour le change. On lui éleva une statue.
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à lui porter leurs présents. C’était, après plusieurs Ptolémées1, Mithridate Evergète, père de Mithridate le Grand2. C'était enfin ce grand Mithridate3, le futur destructeur de la ville sainte.
Pendant que de nouvelles offrandes venaient chaque jour enrichir Délos et que les Théories la visitaient encore,, une classe d'hommes toute nouvelle, celle des savants, s’y portait déjà, moins pour y prier, que pour admirer et s'instruire. Cicéron, qui la visitera bientôt, étudiera jusqu'au dernier de ses acrotères 4. Ces admirations enrichissent toujours un peu le pays qui les provoque. Ainsi la dévotion, qui n'était pas encore éteinte, et la curiosité plus observatrice du scepticisme grandissant s'unissaient pour augmenter cette prospérité merveilleuse.
La quiétude de l'île sainte ne fut troublée qu’un instant, vers la fin de l’olympiade 161; les esclaves se soulevèrent dans presque tout l'empire, en Attique 5, et, pendant qu'Eunus tenait campagne en Sicile, à Délos6. La révolte fut étouffée au commencement de la 162e ol. (vers 132 av. J.-C).
1 Ptolémée Physcon est mentionné dans une inscription détienne C. I. Gr., 2283. Une dédicace a été faite sur le Cynthe en l’honneur de Ptolémée Evergète 2 (Inscr. du Cynthe, n° 11).
2 C. I. Gr. 2271.
3 C. I. Gr. 2277.
4 CiC., Ep., 1. Y, 12, 13.
5 Cf. Dumont, Archontes ath., p. 43. — Hérakleitos (qui fut archonte en 111) était prêteur quand les esclaves se révoltèrent en Attique. Cette révolte, d’après la discussion de Corsini, doit être fixée aux environs de l’olympiade 162.
6 1)iod. sic., XXXIY, 2, 19.