‹ Recherches sur DélosChapitre 75 sur 81 · EUT-ELLE UNE RENAISSANCE · texte numérisé non relu

EUT-ELLE UNE RENAISSANCE

furent remis en honneur. On consulta l’oracle du Cynthe : on offrit des victimes à l’autel d’Apollon Génitor L

L’oracle sembla même assez auguste aux yeux de Julien pour qu’il le fît interroger, avec les plus célèbres, avant d’aller combattre les Perses 1 2.

Julien mort (en 363), le paganisme s’éteint, et Délos n’a plus d’histoire. Une mention très-sèche dePomponius Festus 3, un texte d’Hiéroclès 4, qui place Délos avec Athènes dans l’éparchie de la Hellade, ne nous apprennent pas si l’île sainte avait encore un seul habitant.

Ses monuments furent désertés et quelques-uns rasés. L’oracle du Cynthe, le temple de Sérapis, les sanctuaires du dernier jour, furent détruits non par la cupidité, mais par la colère des hommes. L’aspect de leurs ruines, nivelées en partie à la hauteur du sol, nous le prouve. Partout ailleurs, et jusqu’au fond des solitudes, une innombrable quantité de chapelles ou d’églises s’élèvent sur les emplacements des anciens temples. A Délos, on n’en rencontre pas une seule.

Cet abandon, unique dans toute la Grèce, nous étonne. Peut-être quand le christianisme triompha, ne setrouva-

1 Gei oracle, cet autel sont mentionnés surtout par les auteurs païens de la décadence et par les premiers écrivains du christianisme. Cf. Cyrille, Adv. Jul ., IX, 307, b.

2 Théodoret., III, 21. Himère, contemporain de Julien, mentionne cet oracle et cite quelques-unes des traditions retenues par les habitants de l’ile, qui le signalent au respect des païens. Cf. p. 108.

3 Comment, au vers de Lucilius :

Inde Dicearchi populos, Delonque minorem (L. III, 17.)

4 Hiéroclès, Synec ., p. 645.

DÉLOS

t-il dans l’île sainte des païens aucune famille convertie pour élever une chapelle sur les débris d'un vieux temple et prier à la même place que ses ancêtres. Personne non plus ne vint habiter parmi ces édifices qui avaient vu naître, prospérer, et lutter jusqu'au dernier jour les divinités du paganisme, vaincues, mais encore redoutées et considérées comme des génies malfaisants. La religion nouvelle voulut que l'oracle des livres sibyllins s’accomplît, et que l’île brillante devînt invisible \ sans une croix pour arrêter les regards. Elle renversa quelques temples, et, du reste, elle abandonna l'île à ses dieux. Cet effet de sa vengeance dut suivre de près la mort de Julien.

Nous terminons ce récit à la chute du paganisme, quand les maisons de Délos n'ont plus un habitant, ni ses temples un serviteur. Plus tard, son histoire n'est que celle de ses ruines et de leur destruction lente. On y passe, on les pille, on n’y réside pas : qu'importent les noms de leurs maîtres ?

1 Orac. Sib., éd. Alex., 1. III. 363 ; IV, 92; VIII, 165.

2 Si l’on désirait cependant faire l’histoire de Délos au moyen-âge, il faudrait consulter à Venise les archives inédites dei Frari, et les collections particulières où l’on pourrait trouver des marbres venus de Délos. Voici les dates qui devraient marquer les subdivisions de cette histoire. Les Scythes et les Goths ravagent les Cyclades en 376 sous Valens. Elles sont ensuite pillées par les Sarrasins. — En 727 les îles se révoltent contre l’iconoclaste Léon l’Isaurien. — En 769, invasion des pirates Esclavons. — En 821 les pirates Agarénens venus d’Espagne, s’établissent en Crète, et de là, pendant 135 ans infestent les Cyclades. — Après la conquête de Constantinople, Venise donne les îles à ceux des siens qui pourront s’en emparer. André et Jérôme Gbizzi prennent Tinos, Scyros

CONCLUSION

§ IV. Conclusion .

L’histoire nous offre peu de cités dont la destinée ait été aussi mélangée de splendeur et de misère. Rien de plus heureux, de plus brillant en apparence que cette Délos, chantée par les poètes, vénérée par les peuples et les rois, et recevant durant de longs siècles, parm1 les sacrifices et les fêtes, les prières et les hommages du monde hellénique. Rien d’aussi précaire, d’aussi misérable en réalité que le sort de cette cité sans puissance et sans courage, convoitée, dominée, envahie par les Athéniens, replacée sous leur joug par leurs ennemis mêmes qui ne daignent pas l’affranchir, et la rendent à ses anciens maîtres comme une possession sans valeur. Cette histoire de Délos est celle de sa propre servitude et de l’injustice d’Athènes.

Elle est peu faite pour honorer l’un et l’autre peuple. Les Athéniens ont occupé Délos sans droit et sans

Scopelos, Mykonos. — En 1207, Sanudo est créé duc de l’Archipel (Ducanisia). — Les hospitaliers de St-Jean occupent Délos, Cantacuzène, Hist., l.IY, et Pontanus, ad. cap. II.lih.42, Hist. Cantac. — Cf. Tournefort, op. cit ., vol. I, p. 318. On a même cru, mais à tort, que les murs de soutènement du plateau du Cynthe avaient été ceux d’un de leurs châteaux. Les hospitaliers ont peut-être habité la grande Délos, c'est-à-dire Rhénée. — En 1566, la principauté de l’Archipel est donnée par Sélim II au juif Michel Nassy. — Les îles deviennent ensuite indépendantes, en payant l’impôt, et sont gouvernées par des épitropes nommés tous les ans. — En 1774 les Russes occupent l’archipel et bâtissent un consulat à Mykonos. Vient ensuite la guerre de l’indépendance. Cf. Lacroix, op. cit ., p. 435, 436.

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lutte; ils en ont chassé les habitants sans autre raison que leur convenance, en colorant une odieuse usurpation par des sophismes dont eux- mêmes notaient pas dupes. Ils en ont mendié la restitution à leurs ennemis particuliers ou même à ceux de la Grèce entière.

La conduite des opprimés ne leur mérite non plus aucune estime. Jouets d'événements qu’ils n’ont jamais su diriger, ils n’ont jamais honoré leur défaite par un simulacre de résistance armée; et le seul exploit que l'on connaisse d’eux, c’est d'avoir frappé des amphictyons d’Athènes. Il n'y a pas de cité grecque qui ne fasse meilleure figure : les plus faibles ont su résister et combattre, les plus abandonnées ont rencontré, avant de périr, des alliances ou des sympathies. L’île sainte, placée au centre du monde grec, ne trouve, ni en ellemême, ni au dehors, une force qui la protège. Rien de si honoré que sa théocratie, rien de si impuissant.

Gela tenait surtout à l’esprit même de la religion grecque. Composée de traditions diverses et souvent opposées, elle fut trop hospitalière à toutes sortes de dieux pour préposer à la conservation de cultes immuables des théocraties fortement organisées. Elle n’eut guère de dogmes; et, si quelquefois des collèges conservèrent le dépôt d’antiques vérités religieuses, tous les magistrats ayant plus ou moins un caractère sacerdotal, on ne reconnut pas de différence tranchée entre le prêtre et le citoyen. Les prêtres qui ne formaient pas une caste spéciale, étaient faciles à remplacer, et les sanctuaires pouvaient changer de ministres sans que la religion fût en rien menacée. C’est ainsi qu'aux yeux des Grecs qui apportaient leurs offrandes à Délos,

CONCLUSION

peu importait que le temple fût desservi par un Athé nien ou par un prêtre de race délienne.

Le prestige des hommes sacrés, compatriotes d’Apollon, suffit d’abord à les protéger. Bientôt l’Atliénie.n, né railleur, tout en adorant Apollon et Artémis, n'eut plus assez de foi pour vénérer leurs parasites. Quand il s’agit de les chasser, Apollon, comblé de présents, laissa faire , du moins il ne réclama qu'une seule fois. La Grèce ne se montra pas plus exigeante : elle admirait les Théories athéniennes, et quand la religion d’un peuple est tout art et toute poésie, satisfaire ses regards et son imagination par la pompe du spectacle devient le meilleure titre pour présider au culte de ses dieux. Point d’objection tirée des intérêts politiques. A quoi bon empêcher Athènes de jeter son or sur un îlot stérile, dans une cité ouverte, sans remparts et sans force militaire ? Le sort de Délos était fixé d’avance, c'était d’être vénérée et asservie.

Les Déliens eurent le sentiment de leur faiblesse et, ne pouvant lutter, ils s'abandonnèrent. Dès Anios et la guerre de Troie, ils vantaient la paix, mère de l’abondance et de la sécurité ; plus tard, ils n’eurent garde de renier leurs antiques traditions. Ils n’avaient pas l’habitude de donner, sur les champs de bataille, cette mort qui était exclue de leur territoire, et leur sang ne Ta jamais souillé.

Nous en savons trop peu sur la constitution de la cité délienne pour connaître les secrets de son organisation et ses moyens de résistance. Dans cette cité à laquelle Aristote a consacré un livre spécial, nous ne connaissons que des magistratures analogues à celles

des autres pays. Si Délos, à l’époque historique, avait eu, comme au temps d’Anios^ un prêtre roi, peut-être aurait-il été difficile aux Athéniens de le renverser, et surtout de le remplacer.

On comprend donc pourquoi des villes religieuses telles que Délos, qu’Amyclées, qu’Eleusis ont été si facilement conquises ; on est surpris seulement que de si faibles cités aient vu naître et prospérer de si puissantes religions. Delphes est la seule ville sainte qu’il n’ait pas été facile de réduire. Elle dut sans doute cette force de résistance à son collège de prêtres puissamment organisé, au conseil des amphictyons, à l’influence quotidienne de son oracle religieux et politique. Et encore Delphes, surprise un moment par les Phocidiens, seraitelle restée en leur pouvoir, si la Grèce avait pu voir de sang froid piller les trésors d’un temple aussi riche, et si des raisons toutes macédoniennes n’avaient invité Philippe à ressusciter les vieilles prérogatives de l’amphictyonie.

Revenons à Délos. Ses enfants, nous le savons, n’ont jamais prétendu à la gloire militaire ; elle n’a produit aucun grand capitaine, et peut-être aucun homme politique. Elle n’est guère plus riche en littérateurs, en philosophes, en artistes qu’en héros. Un historien, Sémus, un poète, Dinarque, voilà les seuls Déliens dont l’obscur souvenir puisse être rappelé. Quelle est la cause de cette stérilité? Nous savons pourquoi les Déliens n’ont pas été des hommes d’action ; mais pourquoi, dans le sein de leur oisiveté sacrée, ne se sont-ils pas créé d’honorables, de glorieux loisirs?

Cela pourrait s’expliquer parla rareté des talents su-

CONCLUSION

périeurs et par la petitesse même de File, si les grands artistes n’avaient pas abondé en Grèce, et si l’exiguïté de Délos m’avait pas été compensée par sa nombreuse population. Il semble donc que cette race, élevée dans la paix et dans l’abondance, loin de toute image funeste, au son des hymnes et des fêtes et parmi ces temples peuplés de dieux, aurait dû s’élever au-dessus des préoccupations habituelles de l’humanité, et, saisie d’émulation, ajouter à cette dîme sacrée des chefs-d’œuvre que la Grèce lui envoyait. Loin de là, ce sont les fonctions les plus prosaïques et parfois les métiers les moins avouables qu’adoptent] soit les Déliens, soit les Athéniens implantés à Délos : parasites, cuisiniers, marchands d’esclaves, faiseurs d’eunuques.

Cela tint à la vie qu’ils menaient, trop facile et trop exclusivement envahie par les soins du culte. Pour qu’une réunion d’hommes protégés et nourris par une religion se maintienne dans la dignité de ses sentiments et la pureté de sa morale, il est nécessaire que ce culte leur enseigne l’ascétisme et le renoncement, peu connus de Phébus- Apollon et de ses ministres. Vivant largement de l’autel, les Déliens s'Vmollissaient au sein de cette abondance et devenaient avides de cet argent qui affluait vers eux sans demander ni fatigues, ni périls. Les moins cupides, se résignant à leur oisiveté, s’attablaient aux festins des dieux, et laissaient couler comme un rêve ces jours pleins de fêtes auxquels ils ne prévoyaient d’autre terme qu’une douce mort tardivement envoyée par Apollon. Les autres ne songèrent qu’à s’enrichir sous la protection de leurs temples. S’il y eut à Délos des âmes plus vertueuses et plus fermes,

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elles furent découragées par le spectacle de leur impuissance, et, du reste, elles ne reçurent pas l’éducation qui, dans les autres cités grecques, formait les talents en trempant les caractères. Délos n’a pas connu ces fatigues guerrières, ces luttes de la place publique qui donnent de l’énergie aux esprits, surexcitent leur activité, et leur communiquent, avec l’amour delà patrie, le désir ardent de lui consacrer des chefs-d’œuvre. Tirant toute sa gloire du dehors, Délos n’avait rien à demander à ses enfants, et dans cette cité incomplète, les âmes ont manqué de ressort.

Le sentiment religieux y fut lui-même frappé de stérilité. On voit les Déliens courir à la rencontre des Théories avec un tel désordre qu’ils empêchent les processions de se former; c’est l’empressement des foules vers le spectacle qui les attire plutôt que le recueillement d’une foi profonde. Vivre trop près d’une religion en émousse la poésie. Ce dieu, dont on fait chaque jour le service, n’inspire plus ; on a vécu trop familièrement avec ses mystères, on a parcouru trop souvent tous les détours de son temple; ses légendes se décolorent, l’imagination s’éteint, et l’esprit, rassasié de détails précis, ne sait plus comment embellir un culte qu’il a malgré lui pénétré jusqu’au fond. Une adoration monotone, sans répit, ni diversion, épuiserait le plus religieux des poètes. Aussi Délos, où tant d’hymnes furent chantés , ne paraît pas en avoir produit elle-même. Aux étrangers à célébrer Apollon, aux Déliens à préparer ses tables.

Délos inspira donc le monde hellénique tout entier excepté les Déliens. Un bien-être sans gloire, telle a

CONCLUSION

été leur condition , et leur histoire n’est que celle des empiétements d'Athènes. Cette histoire intéresse l'archéologie religieuse etl'épigraphie. surtout des magistratures athéniennes; elle est, du reste, d’une complète stérilité. Mais, à nos yeux, l’histoire de Délos est celle de la mythologie, de la poésie, de l’art hellénique, des cultes importés dans l’île sainte et qui s’y développèrent, des hymnes qu’elle inspira, des statues et des temples qui lui turent consacrés par les peuples et par les rois. Cette cité naquit, grandit et s'éteignit avec le paganisme; et maintenant encore, la ville sainte d’A pollon, où ne s’élève parmi les ruines des temples aucun sanctuaire chrétien, semble être restée fidèle à son dieu.

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