CHAPITRE VI
On ne saurait admettre que ceux qui se sont élevés à un degré éminent dans la vie galante, n'aient recherché que des jouissances grossières dans la séduction. Sans doute l'amour des femmes est une passion qui résiste à l'âge et à la caducité, sans doute encore il y a tant de variété dans la beauté des femmes qu'on court toujours le risque d'en rencontrer une plus belle ou plus séduisante que toutes celles que l'on peut avoir aimées; mais il est possible que le plaisir des sens n'ait joué qu'un rôle secondaire dans la vie des Grammont, des Bolimbroke, des Cliesterfield et autres. Pourtant on ne trouve dans les impressions de tous ces privilégiés de l'amour rien que de fort plat, ce qui traîne de côté et d'autre. Les plus spirituels se sont gardés d'écrire. C'est peut-être
que l'analyse de l'art ou de la science n'appartient pas à ceux à qui leur talent assigne le rôle de l'action.
A-t-on vu beaucoup de grands peintres écrire sur la peinture, de grands généraux sur l'art de la guerre, de grands poètes sur la poésie? Certainement non. Les hommes puissants par l'art savent assez tout ce qu'il y a de vain dans ces théories ; et à quoi leur serviraient-elles? Faire mieux que personne, n'est-ce pas savoir mieux que personne. Serait-ce pour le profit des autres qu'ils consentiraient à écrire, mais les procédés intimes de l'art ne s'enseignent pas. Tout au plus consentiraient-ils à écrire par distraction ou par vanité, mais le plaisir d'étonner quelques lecteurs par des révélations surprenantes ne vaudrait pas l'ennui qu'il faudrait prendre à les écrire, ainsi doit sans doute s'expliquer le silence des maîtres de l'art sur le fonds de leurs procédés. Il y a d'autres raisons encore. La science de la vie ne sert à rien à ceux qui ne l'ont pas apprise à leurs dépens. En pareille matière on ne croit que ce qu'on voit, on ne sait que ce qu'on a expérimenté. Les secrets qu'on apprend, les procédés, les manières certaines d'agir, les principes, les systèmes que l'on se fait ou que l'on se formule à soi-même comme règles d'actions, on ne saurait trop les cacher; car c'est les perdre que de les faire connaître, c'est perdre la puissance que donne leur vertu secrète.
Ceux qui écrivent sont ceux qui ne savent pas^
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qui cherchent ou qui se sont trompés; ce qu'ils ignorent, ils l'apprennent aux autres. C'est une manière assez spirituelle de se moquer du monde quand on a la conscience de ce qu'on fait.
Quand on a le bonheur de naître avec deux ou trois cent mille livres de rente, une tournure passable et quelque peu de naissance même frelatée, la galanterie devient un jeu tellement attrayant que beaucoup d'hommes bien doués dont il est fait mention dans le passé ont pu dédaigner d'autre gloire que celle d'être universellement aimés.
il y a peu ou point d'amitié, mais il y a de l'amour. C'est tout ce que le ciel a donné aux hommes sur la terre pour la leur faire regretter. Pour se réconcilier avec l'humanité un homme à tournure n'a qu'à passer dans le camp de l'autre sexe. Là il peut dire qu'il est abandonné par tous les mauvais sentiments qui lui font cortège au milieu des hommes. Là il ne sera plus haï ou envié ni pour sa place, ni pour son argent ni pour son esprit, ni pour ses talents. Tous ses avantages lui serviront sans qu'aucun lui nuise. Le charme incomparable de la société des femmes pour les héros de la galanterie c'estqu'ils s'y sentent toujours observés, toujours regardés et généralement désirés. Il u'y a point là de supériorité qui gêne, point de contradicteurs embarrassants. On n'y peut avoir d'ennemis, car avec les femmes il n'y a (ju'un intérêt : l'aniGur, et les choses sont si l)ien réglées en ceci (jue ce (|u'on leur demande toujours est toujours ce
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qu'elles veulent donner (')
L'amour ainsi compris fait une aussi
grande place aux combinaisons de l'esprit qu'aux plaisirs des sens. Il a l'attrait de la guerre, de la politique et du jeu. 11 n'est pas même dépourvu à ce qu'on peut croire d'une certaine dose de philosophie comme l'a su concevoir une femme tout à fait extraordinaire dont on parlera tout à l'heure ; car on parle pour les deux sexes.
On a déjà tenté plus d'une fois d'analyser les attraits profonds et irrésistibles de la possession universelle.
Molière a écrit dans le Festin de pierre un passage qui paraît avoir servi à accommoder tous les restes de don Juan qu'on nous a servis depuis. f< Quoi! fait-il dire à son héros dans le Festin de pierre, tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les
1. Le mauvais goût de cette phrase a été un avertissement pour l'auteur qui supprime vingt page^ à la suite. O Athéniens, devenus le peuple le plus sot de l'univers, saurez-vous ce qu'on a fait pour vous plaire?
autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux 1 Non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer et l'avantage d'être rencontrée la première, ne doit pas dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé^ l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables^ et tout le plaisii- de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour, les petits progrès qu'on y fait, à combattre, par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine a rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on eu est maîlre une fois, il n'y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est lini
et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs; je me sens un cœur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. «
Ce passage ne fait qu'esquisser la théorie de la possession universelle ; mais son mot : « J'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants » est la grande note. Un don Juan plus sensualiste encore plus philosopha, pourrait s'exprimer comme suit : (On donne le pendant pour servir aux romanciers et dramaturges qui fournissent des types de Lovelace en français d'Auvergne, et n'ont qu'une connaissance incomplète des théories de la comédie humaine.)
— ce Ouvre donc les oreilles, Sganarelle, mon ami. L'amour est chez moi une passion aussi forte que la politique, tu ne peux comprendre ceci, mais tu comprends que c'est moins cruel. II me semble que toutes les femmes sont faites pour moi. C'est à ce point que je voudrais anéantir par la pensée toutes les belles femmes qui ne peuvent m'appartenir. Oui, je vou-
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drais, je te le jure, pouvoir les faire disparaître du monde. J'ai une passion maladive et furieuse qui me fait envier celles que je ne [)ossè(le pas. -le me sens outragé par le bonheur de leurs maris ou de leurs amants. Conçois-lu que la nature qui a mis des bornes à nos facultés, n'en a pas mis à nos désirs, et sais-tu ce qu'il en coûte parfois pour voir passer et repasser devant ses yeux tant de beautés auxquelles on ne peut loucher! Que de fois n'ai-je pas rêvé d'être roi, non pour la royauté en elle-même, mais parce qu'il n'y a que la souveraine puissance qui puisse donner la possession universelle. Si j'étais roi d'un grand rovaume je ferais tenir bonne note de toutes les belles femmes ijui se trouveraient dans mes États, depuis la vil'e la plus populeuse jusqu'à la plus simple bourgade ; j'aurais leurs portraits, je saurais leurs noms, je saurais le nom de mes sujettes. Je parcourrais sans cesse mon royaume, sous les déguisements les plus divers, pour aller voir de près ces beautés et pour leur rendre des hommages (|ui seraient rarement repoussés. Mais non, je sens que ma condition est meilleure (juc ne pourrait l'êlie celle d'un prince, car il est honteux d'avoir des succès qui ne sont commandés c|ue par la puissance; et puis les femmes se contraignent trop avec les princes; elles ne se nionlronl pas ce (ju'elles sont. l\'ai-je pas la royauté naturelle? la seule qui puisse tlalter eii pareil cas, car on se doit tout à soi-même; et ne me siiffil-il |)as de lriom[>lier partout où je suis
et près de tout ce que je vois. C'est ce que j'appelle l'universalité de la possession ; Sganarellp, je veux m'en contenter. Je cherche dans les femmes l'infini» ^'absolu; on croit que la possession de beaucoup de femmes éteint les désirs, j'ai reconnu que la soif s'accroissait avec les moyens de l'apaiser. On dit que les femmes sont toutes les mêmes, c'est un détestable et outrageant mensonge; et puis la curiosité ne s'éteint pas, non jamais. Toute femme nouvelle pose pour moi une question qui me trouble jusqu'au fond de l'âme : Comment est-elle cette belle que je ne connais pas? Ah ! celtecuriosité maudite, cette diabolique tentation de l'inconnu, cette concupiscence sans frein, pourquoi Dieu l'a-t-il mise dans notre âme? Ne pouvait-il pourvoir à la conservation de l'espèce par des moyens moins terribles ? Nous sommes de par le monde quelques monstres qui détruiraient le genre humain pour en avoir seulement la moitié. La moi lié, Sganarelle^ est-ce trop? Comprends-tu quel ravissement de passer sans cesse des bras d'une femme dans ceux d'une autre, à travers les effluves incessantes de la jeunesse et de la beauté ? Quel attrait de comparer sans cesse des charmes divers , d'analyser les divers modes d'impression du plaisir, d'étudier les lois de cette harmonie ! car je raisonne l'amour comme je le sens, c'est ce qui fait ma supériorité sur des êtres de ton espèce. Quel art ! quels trésors inconnus dans les rapports changeants de la galanterie!
« Et je ne t'ai pas même parlé du plaisir purement idéal que l'on trouve dans l'observation du caractère des femmes. Je suis un moraliste qui me joue de ce que je vois écrit là-dessus dans les livres. Quelle occupation charmante et quel jeu facile c'est que d'étudier leurs mœurs, leurs idées et leurs sentiments, d'analyser le fond de leurs scrupules, de chercher jusqu'où va leur vertu, de les observer dans leur résistance et dans leur chute ; de comparer cequ'elles disent avant avec ce qu'elles disent après ; d'être le principe de leurs actions ; d'imprimer sur leur ame comme sur une cire légère ce qui cause la douleur ou le plaisir, de modifier le fond de leurs idées et même de leur caractère ; de pouvoir mesurer à la fois jusqu'où va leur dévouement et jusqu'où peut aller leur perfidie ; de les surprendre dans la nudilé de leur trahison ou dans fentraînement de leurs sacrifices! (juel bonheur de s'as^pcier à leurs jeux d'enfants, à leurs petites passions, comme un camarade! quelle jouissance de pouvoir se faire assez petit pour entrer dans tous leurs caprices ! je livrais ma vie parmi des chiffons, dans le fond d'un sachet ou au fond d'un dé ! Un homme comme moi, après tout, rem|)lit une mission parmi les femmes, car il donne à (|uelques-unes ce qu'elles désirent toutes, une notion supérieure du plaisir. »