CHAPITRE VII
Il est certaines choses de la viecîes femmes que les hommes ne peuvent tout au plus que se figurer. Qui peut dire au juste, par exemple, ce que sont pour elles les jouissances de la coquetterie? Les législateurs de l'hôtel de Rambouillet ont oublié de nous le dire; et si Voilure ou lial/.ac l'avaient fait, ils se seraient probablement exprimés ainsi :
« Si (louer {'ùr/uie^ que soient les biens de fortune et la grandeur, il n'est point que l'on puisse les comparer au triomphe d'une belle; car il n'esl rien que de fort emprunté dans les hommages et dans le respect dont les grands postes sont parés. Les grands ne sont ni flattés ni aimés pour eux-mêmes.
i . Mot très-usité en ce lemps-là.
Ils ne sauraient se garantir à eux-mêmes qu'un seul de ceux qui les entoure ne les haïsse ou ne soit prêt à les trahir. Ils n'ont que des amis envieux et des esclaves révoltés. »
C'est bien là la note, maintenant l'auteur continue :
Quelle différence avec le pouvoir que donne la beauté tant qu'elle dure, et elle dure de compte fait encore plus que la plupart des grandeurs ! Tout est libre, tout est spontané, tout est vrai dans les hommages que les hommes rendent aux belles femmes. Ils ne se contraignent ni par nécessité, ni par crainte, mais par leur seul désir de leur plaire. Ils courent au-devant de la servitude avec un entraînement réel et toujours passionné. On se dispute un de leurs sourires, un de leurs regards, d'adorables misères qui ne leur coûtent rien et auxquelles on attache un prix fou. Chacun de leurs gestes, chacune de leurs beaulés visibles fait naître une admiration secrète et contemplative. Elles triomphent dès qu'elles apparaissent. Elles voient fleurir sur les lèvres de ceux qui les entourent un éternel sourire, ce sourire que les princes eux-mêmes ne peuvent obtenir, car il est comme une émanation naturelle de tout ce que l'âme peut souhaiter de bienvenue*.
Certes la vie d'une femme est remplie quand elle a
1. Il est visible que l'auteur a encore des illusions. (Note de V éditeur)»
joui pendant dix ou quinze ans de pareils triomj)lies; et l'on peut faire* à quarante ou quarante-cinq ans une magnifique retraite sans se couper complètement les vivres.
Mais pour jouer ces rôles avec succès il faut aimer les hommes au même titre que les hommes à succès aiment les femmes. Il faut aimer le genre et non pas l'espèce. Il faut tenir un peu plus à l'admiration qu'à l'amour ; c'est la preuve d'une âme délicate de ne prendre des passions que la fleur. La co(|uetterie, et c'est là son mérite, ramène d'elle-même à une certaine vertu relative.
La période de la résistance est inconlestahlement la plus favorable aux jouissances de la coquetterie. On peut croire que c'est pour cela que les femmes au-dessus du commun la font durer. Il leur est loisible de se donner à elles-mêmes les comédies les plus piquantes au milieu des hommages intéressés qui les environnent. C'est un spectacle fécond en surprises, en observations, en curiosités et en friandises de toute espèce.
Si elles connaissent un peu les honmies, elles peuvent voir de quelle façon ils se grimacent pour être agréables, les niaiseries qu'ils débitent sous prélexte de galanterie, leur superbe confiance dans la nullité des femmes et les formes innombrables de leur vanité.
Lt quel intérêt piquant à observer leur manège ; comment celui-ci s y prendra-t-il ? Jusqu'où ira ce-
lui-là? Quel est celui-là qui montrera le plus d'art, (|ui couvrira le mieux ses batteries ?
Là-dessus toute une gymnastique à laquelle succède le recueillement des impressions reçues et des impressions produites. Passer mentalement en revue la série des adorateurs, compter les soupirs, se rappeler les regards^ les serrements de mains involontaires, songer à tout cela le soir en se couchant, ou le matin en se réveillant d'un léger sommeil. Préparer ses mots, ses réponses et tant d'innocents détours, contempler en secret des charmes dont le mystère est si palpitant. Songer à sa toilette, combiner dès effets de lumière et de couleur, une certaine manière de se peigner qui désespère et ravisse. C'est un art qui participe de tous les arts, un calcul, une intuition vive et profonde de certaines passions, de certains sentiments des hommes, un jeu intérieur sur leiir imagination et même sur leurs sens; quelque chose comme un libertinage d'esprit raffiné et décent qui dédommage en quelque sorte les femmes de la réserve que leur sexe leur impose.
Mais l'honnêteté admet heureusement pour les femmes du monde assez de satisfactions discrètes pour qu'à moins d'un tempérament excessif, il soit possible de s'en contenter. C'est un compte qui varie. Il y a une réflexion qui contient toujours une femme : je peux y si je i^eux. Il y a bien des plaisirs secrets attachés à la modestie. Une femme peut se consoler de sa chasteté relative en songeant com-
bien d'hommes elle possède en imaiijinalion, dans combien de cœurs son souvenir entrera, combien en l'apercevant se diront : Oh ! que celui qui possède cette femme est heureux ! et que ce bonheur désespérera ; car la coquetterie ne fait-elle pas jouir autant de ceux qui souffrent que de ceux que l'on rend heureux.
C'est peut-être à ce sentiment (ju'il faut rapportei* ce phénomène de cœur assez souvent observé chez certaines femmes qui se refusent à un homme qu'elles aiment pour se donner à un homme (|u'elles n'aiment pas. Il peut y avoir dans la souffrance d'un homme qui aime une jouissance que ne donnerait pas le plaisir de le rendre heureux. C'est un plaisir cruel sans doute, mais une revanche légitime prise au nom du sexe tout entier en expiation des victimes de l'autre.
On dit que ces choses-là arrivent aux amants qui ont une trop haute opinion de leur maîtresse, l'ne femme fait peut-être, en pareil cas, la réflexion que voici : De celui (|ui me met à si haut prix, je reliens l'estime en ne me donnant pas et de celui qui ne m'csiime pas trop, je retiens l'amour. Il arrive alors queUjuefois que le plus avantageusement partagé des deux surprend des soupirs^ des pleurs en désarmant des refus qui ne sont pas de résistance. Elle pense à lui, à Vdiifrc ! Klle se dit comme il m'aime, et combien il est malheureux ! Dans ce cas les femmes cachent, à ce (ju'il paraît, avec un soin jaloux, pas-
sionnë, profond^ le sacrifice qu'elles font à un autre. Car les femmes jouissent de )a confiance que l'on a dans leur vertu comme si elles étaient réellement vertueuses, et tout aussi pacifiquement. Elles sont capables d'efforts surhumains, de prodiges pour cacher l'erreur. C'est un coin de poésie qui reste dans leur âme, le sentiment à côté de la réalité, une fleur qu'elles cultivent en secret, la fleur de l'idéal ! Et certes, la franchise serait mille fois plus inhuraaine.