‹ Recherches sur l'art de parvenirChapitre 103 sur 119 · NINON DE L'ENCLOS ET SON ECOLE · texte numérisé non relu

NINON DE L'ENCLOS ET SON ECOLE

F^ galanterie tient, incontestablement^ une trèsgrande place dans la civilisation française. L'Académie devrait instituer un prix pour la meilleure exécution d'un ouvrage dont on peut fournir ici le plan.

Dans un pn^micr volume, on ferait la théorie l\c l'amour et l'on pousserait l'élude du sujet jusqu'aux bornes de la métaphysique.

Dans un second volume^, og j)rendrait pour poini de dépari hisloricjue l'épocjue où les tribus Fran(|ues franchirent les bords du Rhin pour venir s'élablir avec leurs (épouses dans h^s provint es(iallo-Komaines. On ch(Tciierait à distinguer les trois races de femmes qui ont fini |)ar eonslilner l'unité de la femme Française, la fenune Ciermaine, la femme (iauloise

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et la femme Romaine. Les trois types seraient esquisses, puis on arriverait par une marche progressive, jusqu'au moment où l'on peut dire que la femme Française est constituée. On conclurait que la candeur et la virginité ont été apportées des forêts de la Germanie, que la passion du luxe et des plaisirs est venue de Rome, l'enjouement et la gaieté des piquantes Gauloises que les peuplades conquérantes trouvèrent çà et là sur le sol indigène; et que, quant à l'amour du changement dans les deux sexes, il a dû venir de l'Orient par le contact originaire de la race Celtique avec les races Sémitiques.

Ensuite on distinguerait l'amour en âges. L'âge patriarcal où les leudes d'Austrasie et de Neustrie prenaient autant de concubines qu'Abraham et parmi leurs plus humbles sujettes. L'âge chrétien, c'està-dire la conversion au christianisme expliquée par l'influence des femmes. L'âge féodal ou de la chevalerie, l'affranchissement des communes, coïncidant avec de nouveaux rapports dans la condition des femmes afin d'indiquer la solidarité des agents généraux de la civilisation : cela ferait bien trois ou quatre volumes.

On arriverait successivement à travers la transformation des mœurs et des institutions jusqu'à la renaissance des lettres et des arts sous l'influence de la galanterie, jusqu'aux amours à coups de poignard et à fioles de poison des derniers Valois, jusqu'aux amours politiques de la Fronde et aux séances aca-

démiques de l'hôtel de Rambouillet, jusqu'au règne des favorites au temps de Louis XV et de la Régence et de là enfin, à ï Etain'sme contempora'm.

Quoi qu'il en soit, et pour sauter par-dessus les quinze ou vingt volumes que l'on fera quelque jour là-dessus, la théorie du sensualisme ne pouvait naître qu'au sein d'une société élégante et polie arrivée au dernier degré de sa civilisation, à un certain point où le sentiment de la forme, le culte de T esprit et des manières atteignaient à la perfection.

C'est ce qui arriva dans la première moitié du dix-septième siècle. Il s'est rencontré une femme douée de tous les attraits et de tous les dons de l'intelligence, une femme qui a traité l'amour comme une science, comme la politique. Ses idées, ses vues, ses observations morales paraissent s être résumées dans un livre (ju'elle n'a pas écrit, mais (jui a été fait sur ses méditations, comme ce (jue l'on sait des doctrines de Socrale d'après ceux qui les ont recueillies; livre après lequel on peut jeter par la fenêtre tout ce qui s'est écrit sur les femmes et sur l'amour, y compris bien entendu ce que l'on peut trouver ici.

t]hose singulière, ce petit volume (|ui contient en substance et dans une langue merveilleuse ce (ju'ont écrit les Larochefoucauld et les Liibruyère est à peine connu; il ne Test guère que des lettrés. 11 ne serait peut-être pas excessivement témc'raire de ])résumer (jue dès le temps où il a paru on a pu avoir

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quelque inlerét à le cacher à cause des grandes réputations littéraires auxquelles il eût fait ombrage. Il s'est rencontré une femme qui a parlé de l'amour mieux qu'aucun homme n'a su le faire, qui a professé l'amour en le pratiquant, qui a fait des élèves des deux sexes, dont les amants s'appelaient Condé, Larochefoucauld, Longueville, Coligny, de Yillarceaux, de Sévigné, d'Albret, d'Estrées, d'Effiat, de Clerembault, Lachâtre et mille autres, pour le moins.

Sa meilleure élève fut Mme de Maintenon ; il s'agit en un mot de Mlle de Lenclos.

Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque chose qui blesse jusqu'à un certain point la délicatesse de l'esprit et même des sens, dans le sensualisme raisonneur d'une femme qui cause si sciemment sur de tels sujets, qui parle d'amour à ses amants comme Platon parlait de l'immortalité de l'âme au milieu de ses disciples; mais il faut bien avouer qu'on n'a rien vu de cette force. Ovide ne s'est plus trouvé qu'un écolier. Ninon a professé l'amour comme un art; depuis plus d'un siècle c'est là que les écrivains moralistes vont faire leurs provisions d'idées sur les femmes, sur l'amour; la source des larcins est ignorée. Tous les frelons doivent la connaître. Voici quelques citations. On renvoie pour le surplus à l'ouvrage ^

1 . Les citations qui suivent sont tirées des lettres de Ninon de l'Enclos au marquis de Sévii;né, ouvrage dont l'auteur est in-

\ eut-on sa^oir, par exemple, de quelle manière et dans quel langage un amant trop respectueux est conseillé :

« Une femme se persuade beaucoup mieux quelle est aimée, par ce qu'elle devine, que par ce qu'on lui dit. Agissez comme s'il était fait cet aveu, qui vous coûte tant, ou bien imitez le chevalier, prenez son air aisé. La conduite que la comtesse tient avec lui devant vous semble vous en faire une loi. Avec votre air circonspect et presque respectueux, vous avez celui d un homme qui médite un dessein considérable, d'un homme, en un mot, qui veut faire un mauvais coup. Nos dehors sout inquiétants pour une femme , qui connaît les conséquences d'une passion telle que la vôtre. Songez que tant que vous lui laisserez apercevoir les préparatifs d une attaque, vous la trouverez toujours sous les armes. Avez-vous jamais vu un général habile, rempli du dessein de surprendre luie place, annoncer à l'ennemi par tous ses mouvements sur qui l'orage alloit tomber? En amour comme en guerre demande-t-on jamais au vainqueur s il doit ses succès à la force ou à l'adresse. Il a vaincu il reçoit la couroiuie, ses vœux sont comblés , il est heureux ; suivez son exemple et vous éprouverez le même sort. Dérobez votre marche, ne

connu et que Ton suppose avoir été écrit soit par Bussy Rabului ou le marquis de St>igne en collaboration avec Ninon.

{Note de C éditeur.)

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découvrez l'étendue de vos desseins que quand on ne pourra plus s'opposer à leur succès, que le combat soit rendu et la victoire assurée avant que vous ayez déclaré la guerre; en un mot, imitez ces peuples guerriers dont on n'apprend les desseins et les entreprises que par les ravages qu'ils ont laissés. »

Entendez cette simple phrase :

« ....11 est écrit dans le cœur de tous les hommes, à la plus facile. »

Voici maintenant ce que Ninon pense des airs détachés et des théories platoniciennes professées par les personnes de son sexe.

« Écoutez les femmes mariées et toutes celles qui^ ne l'étant pas, se permettent les mêmes prérogatives, écoutez-les, dis-je, dans leurs plaintes secrètes contre des maris infidèles, ou des amans refroidis. C'est qu'ils les méprisent; voilà l'unique raison qu'elles imaginent; cependant, entre nous, ce qu'elles regardent comme une marque d'estime et d'honnêteté, qu'est-ce autre chose que le contraire de tout cela? Je vous le disois, il y a quelque temps, les femmes elles-mêmes quand elles veulent être de bonne foi, font encore plus que vous consister l'amour dans l'effervescence du sang. Examinez une amante dans le commencement d^une passion : l'amour est un sentiment purement métaphysique, auquel les sens n'ont pas le moindre rapport. Semblable à ces philo-

sophes, qui, au milieu des tourmens, ne vouloient pas convenir qu'ils ressentoient de la douleur, elle sera longtemps martyre de son propre système, mais enfin, tout en combattant pour sa chimère, la pauvre femme se sera-t-elle laissé toucher ; son amant aura beau lui répéter que l'amour est un sentiment métaphysique et divin ; qu'il vit de belles phrases, de discours spirituels; que ce seroit le dégrader que d'y mêler quelque chose de matériel et d'humain; il aura beau vanter 'son respect et sa délicatesse, je vous réponds de la part de toutes les femmes, sans exception, que l'orateur ne fera pas fortune. On prendra son respect pour une insulte, sa délicatesse pour une dérision, et ses beaux discours pour des prétextes ridicules. »

Sur les compliments des femmes entre elles : i< Aussi, comme elles se parlent sans sincérité; s'écoutent-elles sans beaucoup de reconnoissance; et (juand celle qui parle, en louant la beauté d'une autre le ferait de la meilleure foi du monde, celle (jui reçoit l'éloge pour sçavoir s'il est sincère, examine bien moins ce que Taulre lui dit que la figure qu'elle porte. Est-elle laide? on la croit el on l'aime; aussi jolie que nous, on la remercie froidement, on la dédaigne ; plus jolie, on la hait seulement encore un peu plus qu'on ne faisoit avant qu'elle eût parlé. 11 faut donc être bien persuadé que tant (pie deux figures ont quelque chose :i déinêl(M' ojilr'filles, il est im|)ossible (|u"entre

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les femmes qui les portent il se forme une solide amitié. »

Sur les scrupules et les causes morales de résistance ;

a Ainsi, marquis, pensez que toute femme qui vous tient le langage de la comtesse, vous dit, j'imagine bien toutes les délices de l'amour : l'idée que je m'en forme est tout à fait séduisante. Croyez-vous qu'au fond je désire moins que vous de jouir de ses charmes? Mais plus l'image que mon imagination s'en fait est ravissante, plus je crains que ce ne soit une belle chimère, et je ne refuse de m'y livrer que dans la crainte de voir finir trop tôt ma félicité. Ah ! si je pouvois espérer que mon bonheur fût durable, que ma résistance seroit faible.... Mais n'abuserez-vous point de ma crédulité? Ne me punirez- vous pas quelque jour d'avoir eu trop de confiance en vous? Ce jour du moins est-il bien éloigné? Ahl si je pouvois espérer de recueillir longtemps les fruits du sacrifice que je vous ferai de mon repos, je vous l'avoue franchement, nous serions bientôt d'accord. »

Et ceci :

« Que les femmes sont peu d'accord avec ellesmêmes! Elles s'efforcent de paroître mépriser les filles de spectacles; elles les craignent trop pour n'avoir pour elles que du mépris. Mais après tout, ontelles tort de les redouter? N'étes-vous pas plus sensible à l'aisance de leur commerce qu'à celui d'une femme raisonnable, qui n'offre que de l'ordre, de la

décence et de runiformité? Avec les premières, les hommes sont à leur aise; il semble qu'ils soient dans leur état naturel, w

Et cela :

« Que de contradictions entre leurs vrais sentiments et ceux dont elles font parade !

« Regardez-les, vous serez persuade qu'elles n'ont dessein de se faire valoir que parles attraits sensibles et qu'elles comptent tout le reste pour rien. »

Et encore ceci :

« Nous autres femmes, nous entrons dans le monde avec un besoin d'aimer indéterminé, et si nous prenons l'un plutôt que l'autre^ disons-le de bonne foi, nous cédons moins à la connoissance du mérite qu'à un instinct machinal, et presque toujours aveugle. Je ne veux pour preuve de cela que les passions folles, dont nous nous enivrons quelquefois pour des inconnus, ou du moins pour des hommes que nous ne connoissons point assez l\ fond pour que notre choix ne soit pas toujours imprudent dans son origine; si nous rencontrons bien, c'est un pur hasard. Nous nous attachons donc toujours sans un examen suffisant : et je n'ai pas tort de comparer l'amour h un appétit qu'on se sent quelquefois pour un mets plutôt que pour un autre, sans en pouvoir rendre la raison.

« Le hasard nous présente l'un plutôt que l'autre, on l'accepte mais on ne le choisit pas.

« Il faut cependant leur rendre justice, ce n est pas

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que vous soyez tout cela de leur aveu. Les sentiments que je développe ici ne sont pas bien ëclaircis dans leur tête; au contraire, delà meilleure foi du monde elles imaginent n'être déterminées et conduites que par les grandes idées dont leur vanité et la vôtre se nourrissent, et ce seroit une injustice criante de les taxer de fausseté à cet égard ; mais sans le sçavoir, elles se trompent et vous trompent également. »

Et encore cela :

c( Vous voyez tous les jours des femmes (même parmi celles qu'on méprise avec le plus de raison) régner avec un sceptre de fer, traiter en esclaves les hommes qui leur sont attachés, les avilir à force de les maîtriser. Eh bien ! ce sont ces femmes qui sont aimées le plus longtemps. »

Et quand on pense que tout est écrit de cette façon d'un bout à l'autre; qu'il n'y pas une ligne, pas un mot à retrancher ; que ce ne sont pas des tronçons de phrases péniblement assemblés, mais une œuvre coordonnée dans ses proportions. Que toutes les conditions de l'art y sont remplies jusqu'à l'absolu ; que l'enjouement et la grâce y sont égaux à la profondeur; que cela s'est écrit avant la Bruyère et avant Molière ; que c'était pour le temps un ouvrage nouveau et que c'est frais aujourd'hui comme la rose qui vient d'éclore, cela gâte bien des admirations.

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