LE POINT DE VUE REPARAITRA
Si le sexe exerce une grande influence sur le caractère et la formation des idées, s'il y a des idées
femelles etc., etc., nous ne savons pas davantage
comment les choses se passent dans l'imagination des femmes, comment les impressions y sont reçues.
Chez les hommes, par exemple, l'imagination ou le sentiment de l'idéal est directement ébranlé par ce que les philosophes appellent les rapports de convenance entre un objet et les parties qui le constituent, expression heureusement assez obscure pour échapper à l'examen; — tandis que chez les femmes. . . . on va raconter où plutôt transcrire deux histoire^; pour faire comprendre. C'est Saint-Évremond qui les narre toutes deux, dans un style que l'on souhaite à quelques littérateuis penchés de ce temps-ci.
Première histoire.
La première intrigue que j'eus, fut avec une femme dont le mari estoit créature de Dom Louis de Haro. Comme l'employ dont j'étois chargé à la cour de Madrid me donnoit lieu de voir souvent ce ministre, je connus le mari de celle dont je parle, et j'estois souvent obligé de m'adresser à liiy pour avoir audience de Doin Louis. Je n'avois point veu sa femme, et je ne sçavois pas même qu'il fust marié, quand elle me parla un jour en entrant dans une église.
.Te vis qu'elle me connoissoit, et je jugeay qu'elle avoit envie que je la connusse aussi. Elle estoit jeune et belle, et je n'eus pas de peine à lui témoigner que je serois ravi d'avoir occasion de l'entretenir. Elle me répondit que je prisse garde à ce que je luy disois, et que si j'estois sincère, je n'avois qu'à me reposer sur ses soins, et que huit jours ne se passeroient pas sans que je trouvasse le moyen de luy parler.
Le François avec qui je logeois, estoit ce jour-là dans cette église, et il s'aperçut que j'avois eu quelques moments d'entretien avec cette dame.
Quand nous fûmes de retour au logis, il me demanda si je la connoissois, et si c'estoit la première fois que je l'avois vciie. Je luy demanday à mon tour pourquoy il me faisoit cette (piestion. C'est, dit-il, parce que j'y dois prendre interest, puisqu'il y a déjà
plus de six mois que je suis en intrigue avec elle, et quand il vous plaira je vous feray voir plus de deux douzaines de ses lettres. Il me raconta alors qu'à peine estoit-il arrive à Madrid qu'il l'avoit connue, s'étant trouve auprès d'elle en sortant d'une feste que le Roy avoit donnée,- que depuis ce temps-là il la voyait régulièrement deux ou trois fois la semaine à un rendez-vous qu'il me marqua et où il s'offrit de me mener.
Le discours de cet homme me donna du chagrin de plus d'une espèce. Je fus fâché qu'une dame que j'avois dessein d'aimer, et qui me sembloit aimable, eust déjà le cœur touché, mais ce qui me fâcha le plus, c'est de voir qu'elle eust de l'engagement pour un homme qui m'en paroissoit tout à fait indigne, car en effet celuy dont je parle n'avoit nul mérite.
J'écoutay tout ce qu'il me dit avec une émotion qui me fit connoistre que j'aimois déjà cette femme plus que je nepensois. J'eus du dépit et delà jalousie, mais je dissimulay tous ces sentimens pour ne marquer que de la curiosité. Je luy dis qu'il me feroit plaisir de me montrer une de ses lettres, et il me le promit.
Un jour ou deux se passèrent sans qu'il me tinst parole , et enfin le faisant toujours souvenir de sa promesse, il me fit voir cinq ou six lettres sans nom, mais fort emportées, et il m'assura qu'elles estoient de la personne qui m'avoit parlé.
Je ne doutay pas en les voyant, que cette femme
ne fust une coquette achevée. Les lettres me parurent même si peu spirituelles, que je résolus de n'y plus penser, et de la laisser pour ce qu'elle valait. Cependant une affaire m'ayant obligé d'aller chercher son mari, je retournay chez elle. J'appris qu'il estoit à la campagne, et la même personne qui me fit cette réponse, me dit à l'oreille que sa femme avoit à me parler. Je balançay si je la verrois, mais enfin la curiosité l'emporta, et je montay dans son appartement, bien résolu de ne luy rien cacher de ce que je sçavois de son intrigue.
Elle m'assura que rien n'estoit phis faux que tout ce qu'on m'avoit dit; qu'elle ne connoissoit aucun François, et qu'elle n'avoit jamais écrit de lettres qui pussent estre entre les mains de personne.
Voyant l'assurance avec laquelle elle me parloit, je commençay à me défier de mon Gascon et je crus qu'il pourroit bien avoir composé à sa fantaisie les lettres qu'il m'avoit montrées, aussi bien que le reste de l'aventure.
Je dis donc à cette dame que je lui ferois voir à elle-même les lettres qu'on luy altribuoil.
Elle me témoigna un désir extrême de les voir, et je la quittay avec un amour qui n'estoit retenu que par ce qu'il me restoit de soupçons de sa prétendue intrigue.
Je ne dis point au Gascon que j'avois reveu la dame, niais fiiisant semblant d'avoir trouvé les lettres qu'il m'avoit montrées fort à mon gré, je le
priay de m'en faire voir encore quelques-unes, et aussi tost il m'en tira une de sa poche, qu'il me dit qu'il venoit de recevoir.
Je la lus et je la garday. Le Gascon ne se mit pas trop en peine de la ravoir. Je la portay aussi-tost à la dame, que je trouvay toute preste de m'en envoyer une^ qu'elle m'écri voit, disoit-elle, pour mieux me marquer, en me faisant voir de son caractère, qu'elle n'avoit aucune part aux lettres de mon Gascon.
Ceque j'avois conjecturé se trouva véritable, ces lettres estoient toutes supposées, et le Gascon les avoit écrites lui-même, ou pour m'embarrasser, ou pour se donner la mauvaise gloire d'une agréable intrigue. Il ne connoissoit même pas la dame avec laquelle il se disoit si heureux, et tout ce qu'il m'avoit conté estoit imaginaire.
J'en fus convaincu, et rien ne m'empescha de prendre un parfait engagement avec cette femme, qu'une bizarrerie inconcevable de son esprit, et dont je ne croyois pas encore que les femmes pussent estre capables. Elle devoit naturellement avoir du mépris et de la haine pour un homme qui avoit esté capable de luy donner, et des lettres, et une avanture absolument fausse, et qui ne luy faisoit aucun honneur; mais de quoy le cœur d'une femme n'est-il point susceptible? Les menteries et les fictions du Gascon firent sur celle-ci un effet tout contraire à celuy qu'elles dévoient faire, elle eut envie de le connoistre.
D'abord elle me dit que c'estoit pour se vanger de ce qu'il m'avoit voulu faire croire d elle, mais je vis bien que cet homme avoit, sans y penser, trouvé le moyen d'en2:a2:er la dame; et en effet, dès qu'elle le vit. ils furent amis et on me compta pour rien.
Qui pourroit dire par quels ressorts se remuent les cœurs des femmes, en voyant que celle-ci fut prise par la chose même qui auroit dû la mieux deffendre? Pour moy plus je fais reflexion à cette avanture. plus je me trouve embarrassé à expliquer par où Je Gascon avoit pu venir à bout de luy plaire, et tout ce qu'il me semble qu'on en peut dire, c'est qu'elle jugea qu'il avoit crû qu'elle valoit la peine d'estre aimée, puis qu'il s'estoit donné le soin d'imaginer cette intrigue. Peut-estre même trouva-t-elle dans les lettres supposées, qu'on avoit assez attrapé le caractère de son cœur, et qu'elle eut envie d'estre aimée d'un homme qui avoit deviné si juste.
Quoy qu'il en soit ils furent amis, et le Gascon auroit pu depuis me montrer autant de lettres véritables, qu'il m'en avoit fait voir de supposées, mais il devint discret dès qu'il fut sincèrement amoureux.
Deuxième histoire.
Cette délicieuse histoire est trop longue pour être reproduite en entier. Le héros qui sf peint lui-même avec ime ingénuité si charmante, était une victime des femmes; et ce (juil y a de piquant, c'est qu'avec
un caractère fort doux, beaucoup de constance dans ses affections, il se trouvait toujours engagé dans des aventures extravagantes. Ayant fait maigre lui plusieurs esclandres à Madrid et tué en duel un personnage considérable, il s'était déguisé en esclave algérien pour échapper aux recherches de ceux qui le poursuivaient. Et le hasard avait voulu qu'obligé de servir sous ce déguisement, il se signalât par des actes de dévouement qui avaient rendu populaire, dans Madrid, le nom du prétendu esclave algérien. Une certaine dame Isabella, ([ui avait repoussé ses avances de la manière la plus mortifiaiUe quelque temps auparavant, entendit parler de cet esclave et voulut le voir; Saint-Evremond le sut et il trouva piquant de triompher des résistances de la dame sous la couleur d'un moricaud. Une duègne l'introduisit chez Isabella qui le trouva fort à son gré, et l'auteur continue ainsi :
c( Quelque réflexion que je fisse, il me fut impossible de me résoudre de profiter de la faiblesse de celte femme, sous un autre nom et sous un autre habit tjue le mien. Il me sembloit qu'il y avoit de la honte à n'en être redevable qu'à mon déguisement^ et je résolus, si on venoit encore me prendre pour me mener au rendez-vous, d'y aller, non plus sous l'habit de l'esclave, mais sous le mien.
« Je passay toute la journée chez le marchand, et la même duèffne revint sur le soir redemander en-
core l'esclave, Je m'estois habillé à la francoise, et le
plus magnifiquement que j'avois pu : mais dès qu'on me dit que la duègne me demandoit, je mis ma barbe postiche, et une veste qui cachoit mes habits, et je suivis en cet état la duègne, qui me mena au même balcon, où je trouvay encore la même échelle par où je montay; mais avant que de monter je jettay la barbe et la veste, et j'arrivay sur le balcon habillé à la Françoise, et tel quej estois quand Isabella m'avoit fait l'avanie dont j'ay parlé.
« Elle vint me recevoir, mais à peine fus-je entré dans la chambre, que me reconnoissant, elle jetta un grand cri, disant qu'elle estoit perdue et qu'on l'avoit trahie. Je me jettay à ses genoux, la conjurant de ne point faire de bruit. Elle parut se rassurer, mais ce ne fut que pour me dire ces paroles.
« Je voy bien que le coquin vous a plus aimé que moy, puisqu'il vous a dit mon secret, mais si vous m'aimez vous m'aiderez à me vanger de ce perfide esclave, et ce n'est qu'à ce prix là que je vous promets de vous écouter.
« Je vous vangeray, lui dis-je, comme il vous plaira et je vous réponds que je vous aime mille (ois plus que luy, et ([ue je kiy arracheray la vie si vous le voulez, mais au moins, apprenez-moi par où un si vilain homme a mérité un cœur que vous m'avez refusé. — Allez me vanger, me dit elle, et quand vous m'aurez apporté sa tête, vous serez contente de moy.
« Je ne pus m'empesclier de rire en faisant réflexion à cette bizarre avanlure, et je crus qu'il esloil temps
de me déclarer. Je ne puis, luy dis-je, madame, yous apporter sa tête, autrement que \ous la voyez, puisque cet esclave est un personnage chimérique, qu'il est le même que moy qui me suis déguisé sous cet habit, qui suis venu encore hier ici, et qui mérite seul vos bontez.
<c Isabella esloit si interdite qu'elle écouloit à peine ce que je luy disois, mais quand je luy eus répété plusieurs fois la même chose, elle m' écouta enfin, mais elle n'en fut pas pour cela plus persuadée que j'estois en effet le même esclave qu'elle avoit aimé.
« Non, disoit-elle, cela est impossible, et il faut pour vous croire que je vous voye sous l'habit que vous aviez hier. Il est aisé, luy dis-je, madame, de vous contenter, puisque j'ay laissé au pied de vostre balcon la barbe et la veste qui me déguisoient, et si vous voulez me le permettre, j'iray reprendre l'une et l'autre, et vous verrez que je suis en effet ce que je dis. Elle parut y consentir, et aussi-tost descendant par la même échelle, j'allay reprendre l'équipage algérien, mais dès que j'eus le pied hors de l'échelle, Isabella la retira, et il me fut impossible de remonter. J'eus beau tousser, faire du bruit, l'échelle ne parut plus, et je vis que la dame s'était retirée.