COMMENT LES EVENEMENTS SE PREPARENT ET SE PRÉCIPITENT
Le programme de toutes les révolutions est tracé à l'avance. L'ordre et la marche en sont connus. Quand un gouvernement est renversé, il se constitue un gouvernement j^rovisoire, après le gouvernement provisoire une assemblée constituante, après l'assemblée constituante un pouvoir exécutif, après le pou-
voir exécutif une assemblée législative et ainsi de suite jusqu'à la prochaine.
Entre ces actes principaux se placent des intermèdes également connus, les fêtes publiques, les manifestations, les illuminations, les plantations d'arbres de liberté, les changements d'inscription sur les monuments, le changement de cocarde, de drapeaux et de figures d'animaux qui les surmontent.
Mais les deux phases les plus intéressantes sont incontestablement celle qui précède la chute d'un gouvernement et celle qui la suit, l'intervalle pendant lequel on ne sait encore si le gouvernement tombera et celui pendant lequel on ne sait encore qui lui succédera. C'est pendant ces deux traits de temps que Ton peut faire des études intéressantes sur les hommes et que se jouent les hautes comédies dont l'histoire a gardé le souvenir. Ce qu'éprouvant, ce que souffrent les gens qui se tiennent cachés en tremblant dans leur salon , pendant que les Révolutions auxquelles ils s'intéressent se débattent dans la rue; ces angoisses de l'ambition et de la peur immortaliseraient un poëme épique.
Un des historiens de la Restauration ^ raconte ainsi un des épisodes si variés de la Révolution de 1830, dans la journée du 29 juillet :
« .... Huit ou dix membres de la Chambre qui s'étaient réunis la veille au soir chez M. Audry de
-1. M, de Vaolabelle
Puyraveau , avaient décidé de se retrouver chez M. Laffitte, le lendemain, jeudi, à six heures du matin. Les doutes de la généralité de leurs collègues sur le triomphe de l'insurrection, ne s'étaient pas af'faibhs pendant la nuit: loin de là; tous, à l'exception de quatre ou cinq peut-être, voyaient dans la concentration des troupes royales, et dans l'impuissance du peuple contre les positions qu'elles gardaient le signe d'une force que l'arrivée de nouveaux régiments rendrait supérieure, irrésitihle, sinon dans cette journée, du moins dans celle du lendemain. Déjà même un certain nombre d'hommes politiques, pairs ou députés, craignant de se voir compromis vis-à-vis du roi par les démarches qu'ils avaient pu faire ou qu'on avait pu leur prêter, s'inquiétaient des moyens de s'en justifier.
« Ainsi, ^M. de Choiseul, effrayé de Tinscription de son nom sur une liste de gouvernement provisoire, prenait à témoin de son innocence tous ses amis, tous ses visiteurs, se plaignait avec amertume d'avoir été mis sur cette liste, en compagnie de M. de Lafayette; puis le lendemain, lorsque la victoire était décidée et la parole rendue aux journaux, se glorifiait publiquement de n'avoir pas réclamé contre cette* désignation mensongère.
« D'autres, comme M. Dupin, avaient des vœux et des dévouements pour chacpie parti, selon que l'un ou lautre paraissait l'emporter. Le chevalier de Fannat annonce devant lui que partout la troupe
est la plus forte. — « Ah! la troupe l'emporte, s'écrie-t-il, c'est ma foi bien heureux! » — A quelques instants de là, un ancien officier, M. Degousée lui apprend que la victoire se décide en faveur du peuple. « Ah enfin ! dit M. Dupin^ et on le soUicite de signer pour le général Pajol l'autorisation de prendre le commandement de la garde nationale ; M. Dupin trace ces lignes : « Les Députés réunis à Paris, autorisent le général Pajol à prendre le commandement des milices parisiennes. — Les milices! s'écrie. M. Degousée, surpris, f^ourquoi ce mot ? — Parce que la garde nationale a été légalement licenciée, répond M. Dupin, dont l'esprit revenait au doute. »
Y a-t-il beaucoup de comédies qui vaillent cette peinture ?
On peut distinguer dans les révolutioub les causes générales et les causes secondes. Les causes générales sont celles qui frappent les yeux du vulgaire, comme la violence d'un gouvernement, la détresse de ses finances, une bataille perdue, une insurrection victorieuse ; les causes secondes sont de petits faits, des incidents qui précipitent les événements et qui sont souvent beaucoup plus actifs que les causes supérieures auxquelles le public les rapporte.
Ainsi, en 1815, l'empire aurait pu survivre même à la bataille de Waterloo sans les préoccupations personnelles de l'entourage de Napoléon. Princes, pairs et ministres le décident à abdiquer dans la persuasion qu'une régence sauvera l'établissement impérial in-
dispensable à la conservation de leurs positions ; et c'est justement cette abdication qui emporte tout le système.
On joue à pile ou face avec les événements, c'est un pur aléa.
Qui peut dire, par exemple, de combien de circonstances fortuites dépend le triomphe ou la cliute d'un gouvernement devant une population soulevée? Quelques régiments de plus ou de meilleun^s dispositions stratégiques et les ordonnances passaient à merveille comme on sait. Et même, après la victoire du peuple, à quoi a-t-il tenu que Charles X ne rentrât dans Paris apaisé, si ce n'est à la maladresse d'un négociateur qui ne sut pas faire usage de ses pouvoirs* ?
11 n'y a pas de dénoûment inévitable, à chaque moment l'incertitude des esprits laisse la porte ouverte à d'autres solutions.
l^ne influence bien dirigée change ou raffermit les dispositions des masses. En 1830, quand le peuple vainqueur dans les rues de Paris hésitait encore à se prononcer pour le duc d'Orléans, dont le nom était peu connu de lui, on vit tout à coup les murs se couvrir d'une proclamation clialeureuse qui se terminait par ces mots :
ce Plus (le Cajwts^ lu (le Uourhoiis ! »
Cela fit grand bien, car avant que Ton sût que Louis-Philippe était Capet et Bourbon, l'impression