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LIGNE DE CONDUITE ET ARTIFICES PENDANT LES RÉVOLUTIONS

On voudrait rassurer ici ceux qui craignent la justice des révolutions. Sans doute il y a un certain nombre de victimes e\t)ialoires, mais on peut avec de la souplesse éviter les représailles, ^otre grande révolution même en fournit de nombreux exemples. Combien de démagogues indomptables, d'énergie et de conviction, ne sont pas devenus comtes, ducs, marquis avec de bonnes jilaces ? Merlin de Douai, Cauibacérès, Barrère ([ui disait en riant qu'il fallait graisser le char de la Révolution, Fouché, ('arnot, Talleyrancl et mains antres se sont très-bien retrouvés sur leurs pieds (|uaiKl le niomc^nl de la tourmente a élé passé.

Il est on ne peut plus important d'observer ici que

les révolutions peuvent se faire pendant quarante et cinquante ans avec le même personnel, que l'on peut appeler personnel ambulant. Vous voyez un régime nouveau, vous croyez que ce sont d'autres hommes, pas du tout. Celui-ci était pair héréditaire sous tel régime, il devient pair viager sous un autre régime, sénateur sous un troisième. En outre, mille et mille adhérents inconnus des gouvernements précédents et qui ont aidé à leur élévation ou à leurs chutes, se retrouvent dans les engrenages des gouvernements nouveaux.

Quant à ceux qui ont concouru manu militari au renversement du précédent état de choses, ils ne sont généralement pas de la combinaison du lendemain; ce sont les anciens qui reviennent.

Nourris dans le sérail, etc.

En temps de révolution, les hommes durent peu, et la popularité qui s'acquiert vite se perd en un instant. Cela tient à ce qu'en révolution on sert les passions populaires. Or, chez le peuple les passions de la veille ne sont pas celles du lendemain. Cette considération est fort grave. Si l'on se hâte de caractériser son attitude, on peut n'avoir pas le temps de la changer et être précipité avec la faction que l'on a servie. Si l'on se tient dans les partis moyens, on ne prend aucun empire sur les situations et l'on s'expose à être écrasé entre les partis extrêmes. C'est fort embarrassant. Tout bien considéré, comme il

n'y a pas de juste milieu tenable en pareil cas, nous estimons qu'il y a avantage à se mettre du côté de ceux qui crient le plus fort, sauf, bien entendu, à passer dans la réaction, dès que Ton voit baisser la fortune de son parti. C'est difficile, sans doute, mais c'est ce qui fait le mérite et la beauté du jeu.

Les révolutions, nous l'avons dit, sont des accès de fièvre prolongés. Ceux qui s'imaginent que pendant cet intervalle on peut faire entendre le langage de la vérité et de la modération, qui ne sont pas persuadés qu'on ne se soutient que par une exaltation continue et toujours croissante, n'ont rien à faire sur la scène. Malesberbes écrivait, le 24 juillet, à un de ses amis qui lui reprochait de ne pas publier les travaux remarquables qu'il avait écrits sur des questions de droit public :

(( Je me suis bien gardé dv" les produire quand j'ai vu comment tout se faisait. Dans le temps des violentes passions, il faut bien se garder de faire parler la raison. On nuirait à la raison même, car les enthousiastes exciteraient le j)euple contre les mêmes vérités (|ui, dans un autre temps, seraient reçues avec Tapprobatioîi générale. »

Cette réflexion a cela d'excellent, que les sages peuvent en ])rofiter comme tous autres ; mais la véritable sagesse est d'être suivant les temps, eVst-à-dire d'avoir des principes et des passions de rechange selon les circonstances.

Mirabeau et Robespierre sont incomparablement les deux hommes de leur époque qui ont le mieux connu la tactique des révolutions. Essentiellement différents par les mœurs et le caractère, ils employaient les mêmes moyens pour arriver à un but opposé. Agir exclusivement sur la multitude, puisque c'était d'elle seule que dépendait la puissance. Tel est le système qui leur fut commun. Mais tandis que Mirabeau, ménageant son attitude et se réservant pour les grandes occasions, n'agitait le peuple que par des hommes à sa dévotion, paruii lesquels figuraient au premier rang Danton et Camille Desmoulins, Robespierre se mettait directement en contact avec les passions de la foule.

Il ne se fit pas remarquer à ses débuts comme député du tiers état, et on ne l'entendit point jusqu'à la délibération du 1 7 juin 1 789 , mais lorsque cette audacieuse délibération mit le trône au pouvoir de ses ennemis, lorsqu'il fut démontré aux promoteurs de l'insurrection qu'ils n'avaient rien à craindre d'un gouvernement sans énergie, Robespierre vit de suite qu'il n'y aurait qu'à gagner pour lui en attaquant ouvertement la monarchie.

Isolé dans l'xlssemblée constituante, il lui importait peu que ses opinions fussent repoussées par ses collègues, il ne parlait pas pour eux, mais pour le peuple, qui lui savait gré de son opiniâtreté et lui tenait compte de ses défaites.

En 1790, quand on proposa la loi martiale à l'oc-

casion d'actes de violence et de dévastation exercés contre les châteaux dans quelques provinces, il rejeta tous les désordres sur les aristocrates qui en étaient, dit-il, les provocateurs. Il soutint que c'était le peuple qui reprenait ses droits, et que faire usage de la loi martiale pour l'en empêcher, c'était une véritable tyrannie.

Lors du soulèvement des nègres de Saint-Domingue, qui avaient tout mis à feu et à sang, il prit également fait et cause pour les nègres au nom de la liberté. Chacune de ces motions, qui so^ilevait 1 asseml)lée, était comprises au dehors et grandissait sa popularité .

Nous prenons fréquemment nos exemples dans la Révolution française, parce que c'est là qu'on trouvera toujours la source la plus riche et la plus variée d'enseignements révolutionnaires.

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