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DE LA POLITIQLE COMME LIEN COMMUN DES MATIERES QUI PUÉCÈDENT

Dans tous les temps, on a tenu la politique en i^rande estime ; de nos jours seulement quelques esprits chagrins ont essayé de lui demander ses titres, de contester ses services, même de lui dénier tout caractère scientifique quelconque.

En vérité, la politique ne caclie point ses traits, ou du moins elle les cache si peu qu'il est toujours facile de les reconnaître. 1 /Académie française, en la classant ])armi les scienc(*s morales, en a déjà fort ingénieusement déterminé le caractère.

Réuniss(V. la science de la législation à celle des affaires, \v savoir de riiisloire aux études les plus approfondies de l'économiste et du financier, vous n'avez |>as pour cela un homme pohlique, vous ne

faites pas davantage un homme politique avec des doctrines ou des principes.

La politique n'est qu'une haute industrie, c'est tout simplement le côté spéculatif du pouvoir et de l'ambition. On conçoit qu'une telle science n'ait jamais fait de progrès; elle n'en avait point à faire, car elle a été parfaite dès son origine. Un autre trait qui la distingue, c'est qu'elle est communément, par ses points de vue, en contradiction avec la raison générale; elle dépose par ses observations contre la plupart des vérités établies. Ainsi la philosophie moderne dans ses aspirations vers un idéal insaisissable a cru que la perfection des institutions dépendait d'un rapport de plus en plus étroit avec Tordre abstrait des conceptions de la raison pure. Cette hypothèse succombe de jour en jour devant la critique historique. La vitalité des peuples et des gouvernements ne tient nullement à l'harmonie de leurs proportions. Un mélange de rudesse et de superstition amalgame plus fortement une nationalité que la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Les moules informes sont les plus puissants.

L'ancienne France a vécu pendant pr^s de dix siècles avec des lois à moitié barbares, des institutions politiques mal définies, des pouvoirs confus, combien vivra-t-elle dans l'épanouissement de sa civilisation au cordeau?

La politique qui, comme la nature, fait ses meilleures œuvres avec le limon le plus grossier, a sou»"

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vent mis à profit cette observation. Ce sont des phrases de journaux de dire que les choses violentes ne durent pas, que les abus font périr les gouvernements, qu'il ne faut pas contrarier les besoins moraux. En politique, il n'y a que les phénomènes qui durent, faites des constitutions ingénieuses, appropriées aux mœurs, aux habitudes, au génie d'un peuple, vous en avez pour six mois, créez des organismes durs, des appareils de toute pièce qui prennent au corps comme des armures de fer, cela durera.

La politique spéculative enseigne cjue la logique n'est pas plus nécessaire que l'esthétique dans l'organisation des pouvoirs publics ou dans le gouvernement des peuples.

Personne ne demande à la politique d'être conséquente avec elle-même; on peut toujours se contredire sans inconvénient. On adopte un système et l'on en suit un autre, on annonce la paix et l'on l'ait la guerre, la guerre et Ton fait la paix. On va guerroyer au nord pour un intérêt auquel on tourne ensuite le dos. On soutient au midi une puissance que l'on aide ensuite à détruire. On entre sur un territoire au nom de la contjuète, ensuite on en déguerpit au nom du droit des gens; on se rapproche (Idne puissance et aussitôt on s'en éloigne. On adhère à un système continental, et puis on 1 al)an(lonne, et jmis on y revient. Tout cela c'est de la politicjue et de la bonne, d'aussi

bonne du moins que le permet la faiblesse humaine

Il faut bien remarquer d'ailleurs que ces contradictions ne sont qu'apparentes, car un intérêt personnel est toujours conséquent , même dans ses écarts de direction, puisqu'il ne fait jamais que rechercher son meilleur centre de gravité. La disposition naturelle des peuples à oublier, tout ce qui a été une fois accompli, les paroles comme les actes, fait que l'on peut être inconséquent sans péril. Pestes, famines, banqueroutes, épidémies, ne laissent pas, d'un jour à l'autre^ de traces dans les souvenirs. Cinq cent mille cadavres joncheraient la campagne, les villes flamberaient d'un bout à l'autre du royaume, qu'on n'en parlerait plus à la fin de la semaine.

La politique compte là-dessus, elle établit ses calculs sur les faiblesses, les passions, les préjugés, les erreurs. Science spéculative, elle emploie dans ses combinaisons la rigueur des procédés algébriques, elle opère sur les hommes, sur les choses, comme sur des quantités abstraites. Ln politique profond dira par exemple : on faussera l'esprit de cotte jeunesse, mais elle obéira mieux, on fera périr cette branche d'industrie, mais elle rapportera pour le moment plusieurs millions. On dépeuplera les champs te les villes, mais on aura cinq cent mille hommes de plus sous les armes. Il périra cent mille hommes dans cette affaire, mais la bataille sera gagnée. On

mettra TEurope en feu, mais on conquerra une province.

Les grandes masses, les grands effets, les grands résultats, c'est toujours là le but essentiel de la politique. Elle supprime le temps, les distances, les difficultés, tout ce qui gène.

Mais ces hautes spéculations de l'ambition ne se produisent jamais sous leurs formes brutales. Il y a les voies et moyens qui font accepter les choses, le nom, le biai^, la forme, qui en changent le caractère, c'est le chapitre des artifices de la politique.

On ne peut pas dire quand on y songe que ces artifices exigent de bien grands efforts d'invention, ^on, c'est une aptitude à les employer, à les mettre en œuvre, car ils sont tous connus, classés, cotés, étiquettes. On ne les évite pas pour cela, c est comme à la chasse où l'on prend toujours les animaux avec le même piège, pourvu qu'il soit supporlablement tendu.

Comme il n'est presque aucun des actes essentiels des gouvernements, qui puisse se juslifier par leurs motifs véritables, la thèse de l'intérêt , la convenance privée, c'est-à-duv l'ambition se cache sous des considérations morales empruntées aux subtilités des écoles grecques et byzantines, l^i science du sophisme, car c en est une, a été portée à un degré (le perléclion. duc \\m ne saurait trop admiier.

Dans un dialogue de Lucien \ entre un marchand d'esclaves et un philosophe, il y a le trait que voici contre les sophismes de son âge :

a Chrysippe. Honte! silence! confusion! car si je veux, à l'instant même, je te changerai en pierre.

Le marchand. Comment cela? es-tu Persée?

Chrysippe, Voici comment. La pierre est un corps.

Le marchand. Sans doute.

Chrysippe. Tu es un animal.

Le marchand. Cela s'entend.

Chrysippe. Ergo, tu es une pierre.

Le marchand. Nullement, mais rends-moi, je te prie, ma forme première.

Chrysippe. Rien de plus facile. Nulle pierre n'est animal. Tu es un animal, ergo^ tu n'es pas pierre. »

Eh bien ! la politique fait tous les jours des tours aussi forts que cela. Elle transforme les questions et les points de vue de la même manière.

C'est avec le secours de la presse et par l'invention des mots nouveaux, ou par la combinaison nouvelle de mots anciens que la politique est parvenue à accomplir ces prestiges. On consignera en passant, quelques-uns des mots employés comme déguisements des mobiles réels de la politique :

Révfolution^ Progrès^ Egalité^ Droit noui^eau^ An,'* neœion<f Unité, Principe des nationalités, Rectification

!• Les philosophes à l'encan.

de frontières^ Séparation de l'Eglise et de l'Étal, Civilisation, Conquête morale, Emancipation, Démocratie^ Féodalité, Parlementarisme, Modération, Anciens partis, etc.

Il y a comme cela une centaine de mots qui jouent un rôle immense, et on en invente d'ailleurs chacjue jour de nouveaux selon les besoins du moment. Tout mot nouveau implique aux yeux du public des conceptions ou des théories nouvelles. Moyennant ces artifices de langage, on peut justifier tous les contraires et se contredire ouvertement dans ses actes.

Qu'un prince ait besoin d'exciter le sentiment militaire chez son peuple, il ne sera question que de gloire; (|u'il soit inférieur aux événements ou trahi par la fortune, on ne parlera plus que de conquêtes pacifi(|ues. On dira que la grandeur d'un pays ne lient ])as à quehjues lambeaux de terre. Un ministre ambitieux veut-il se maintenir au pouvoir.^ il met le feu à l'Europe, envahit les Etats voisins, dépossède les princes, se saisit de tout corps et biens. Un seul mot suffit aie justifier: IJvgéntonic, Unité. On dit, en outre, aux badauds qu'il fait de la Démocratie et de la /léi'olutio/i. Il n'en laul pas daNantage ])Our être en règle.

On appelle cela colorer ses actes. Aucune des idées générales n'étant approfondie, les peuples se contente iit aisément d'un ce riain conventionnalisme irraisonné en fait de principcvs politiques. Ils n'exigent guère de leurs gou\ernemeiits (juc des concessions

de formes et de langage. Il faut être bien dénué de sagesse pour ne pas savoir sacrifier quelque chose aux grossières idoles de l'ignorance publique ; il en coûte si peu ! 11 suffit de donner d'autres noms aux mêmes choses.

C'est ce manque de dextérité, cette inaptitude complète à donner satisfaction à ces petites misères de l'opinion publique qui ont perdu en France les Bourbons Si Charles X avait voulu jurer un peu au nom de la Révolution et la Démocratie , tout en ne faisant, bien entendu, que ce qu'il voulait faire ; s'il eût promulgué les Ordonnances au nom du peuple et en invoquant les principes de l'égalité ou de la liberté-, nul doute que sa race ne régnerait encore sur la France; mais ces malheureux princes, eurent la maladresse de se heurter durement à contrarier ces petites choses : c'était le moyen de périr.

C'est une vraie misère que les idées pour lesquelles on se passionne quand on voit ce qu'elles valent et ce qu'elles durent. Pendant dix ans, vingt ans, il se fait un mouvement d'esprit dans telle ou telle direction, on croit tenir la vérité, chacun prend des airs de prophète; les livres de philosophie et d'histoire suent abondamment les nouveaux principes, et puis un beau jour, on reconnaît que l'on s'est pitoyablement trompé, il faut liquider le système, en reprendre un autre, c'est une débâcle générale ; alors on revient ari idées que l'on avait délaissées, depuis trente ans et dans vingt ans on les abandonnera encore pour

courir après quelque nouveauté qui ne sera encore qu'une guenille.

La politique, qui ne partage aucun de ces entraînements, les exploite quand elle ne peut pas les dominer. Au moyen de la presse qui est le grand instrument de la propagande moderne et qui restera toujours aux mains de ceux qui pourront le payer, les gouvernements frappent à leur tour des idées et les lancent comme de la monnaie dans le torrent de la circulation.

Pouvoir payer la pensée c'est en être maître comme de la force.

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