DES GRANDS HOMMES
La politique n'étant guère autre chose que ce que nous venons de dire , il apparaît assez clairement que la poslt'rité a donné jusqu'ici le nom de grands à ceux cjui ont le mieux spéculé dans leur intérêt sur l'espèce , humaine.
il ne faut ])as, pour exceller dans cette haute industrie, un génie si traiiscenilant qu'on le suppose.
Ce qui forme la clef de voûte de ces organisations , c'est une volonté et un astuce combinés dans des proportions énormes; mais cela ne suppose virtuellement ni (les talents de premier ordre, ni un caractère ou un esprit ahsc^l muent hors ligne. Un
grand homme peut ne pas comprendre son temps ou n'être pas à la hauteur des idées de son siècle.
Les hmites de son intelligence "et même de sa raison peuvent être pour lui un principe de force. Un esprit d'une grande étendue pourrait manquer de la ténacité qui caractérise les idées fixes. Il hésiterait devant les conséquences éloignées de ses actes que sa pénétration lui ferait entrevoir.
Une haute raison ne formerait pas des entreprises disproportionnées; elle exclurait de ses chances l'inconnu, l'imprévu, l'impossible qui va au-devant de la témérité. Avec une intelligence vraiment vaste un homme pourrait s'élever au-dessus de sa personnalité. Il dédaignerait peut-être de descendre jusqu'aux supercheries subalternes dont la politique fait une loi aiéme aux têtes couronnées; il aurait quelquefois plus de pitié que de mépris pour l'espèce humaine.
Mais quelle puissance ne donne pas cette ambition étroite, ardente, implacable, qui se puise dans l'orgueil et dans une ardeur en quelque sorte charnelle pour le pouvoir. Combien de fois n'a-t-on pas vu l'aveugle fatalisme tenir lieu de génie, en développant outre mesure les qualités secondaires dont dépend surtout le succès ?
Croire à son éîoile, à sa prédestination, s'imaginer qu'on entre comme un élément nécessaire dans Tordre universel, est-ce autre chose qu'une superstition grossière, quand on sait comment la nature se joue de la poussière humaine? Cependant ce ^lentiment, qui
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n'est qu'un acte de déraison, a fait la principale force de presque tous les e^rands joueurs politiques.
Les plus p^rands capitaines, les législateurs les plus habiles , les chefs de sectes , les fondateurs de partis les plus heureux n'ont été pour la plupart distinejués des autres hommes, que par un de^ré de présomption et d'amour-propre disproportionnés avec leurs moyens réels. Cette présomption était peut-être aussi indispensable non-seulement pour former des entreprises qu'un esprit sage n'eut pas osé concevoir, mais aussi pour obtenir de leurs sectateurs l'obéissance et la soumission nécessaires au succès de ces entreprise.
Quoi qu'il en soit , il faut convenir que les peuples font la partie belle aux ambitieux , puisque, après leur avoir tout permis pendant leur vie, ils leur assurent après leur mort l'enthousiasme de la postérité.
On ajoute, il est vrai, d'un ton grave que l'histoire juge sévèrement les Princes et les Ministres qui ont mésusé de leur puissance.
La belle affaire I
La Diplomatie est l'instrument delà politique telle ?ipeu près cju'on vient de la définir, dans les rapports internationaux. Envisagée en elle-même on peut la nommer : inrt des prétextes :, envisagée dans ses
formes, on doit la considérer comme une procédure dont les diverses phases précèdent ou suivent des actes de force ouverte.
Si, comme il apparaît fort clairement, la morale n'est pas, précisément la loi des rapports entre les gouvernants et les gouvernés, il est plus évident encore que de gouvernement à gouvernement, il n'y a que des intérêts en présence; ces intérêts, toutefois, quelle que soit "leur tendance naturelle à se satisfaire directement et de vive force, sont, par la nature même des choses , tenus d'en user avec une certaine réserve. Un Prince, par exemple, qui au fond médite crûment de conquérir quelqu'un des États qui l'avoisinent, ne s'en va pas du jour au lendemain envahir à main armée le territoire qu'il convoite. Il faut qu'il se soit préparé des alliances , qu'il se soit assuré que les puissances rivales l'aideront ou le laisseront faire ; il faut qu'en outre il ait réuni assez de soldats et assez perfectionné son armement, comme l'on dit aujourd'hui, pour être à peu près certain d'être le plus fort.
C'est dans ces précautions premières et dans les temporisations qui s'en suivent, que consiste généralement le respect des droits entre voisins. Et de même, les traités de paix et d'alliance durent aussi longtemps que les intérêts momentanés qui leur ont donné naissance et même un peu moins. £)ès qu'ils changent, on assiste au chassez-croisez ordinaire en pareil cas. La puissance amie de la veille, devient
l'ennemie du lendemain; les Etats s'éloignent, se rapprochent, se groupent les uns les autres dans des proportions différentes qui varient de jour en jour.
C'est à préparer ces changements de front et d'attitude que s'emploie plus particulièrement l'office de la Diplomatie. Elle fournit des prétextes, c'est là son objet le plus essentiel.
Outre l'ambition personnelle des gouvernants, chaque nation peut aussi être considérée comme ayant une ambition spéciale que Ton peut assimiler à l'appétit physique qui porte partout dans la création les grandes espèces à dévorer les plus petites. Cet appétit fait naître ce que l'on a appelé en Europe des Questions : Question Romaine^ Question d Orient, Questien des Duchés^ Question cl Allemagne, etc. ; c'està-dire, question de savoir si l'Italie du nord absorbera l'Italie du sud, question de savoir si la Russie s'augmentera de l'Asie Mineure, si les duchés de l'Elbe seront avalés par la Prusse, et ainsi des autres.
Cette sorte d'appétit propre à chaque nation peut aussi s'appeler principe des nntionu/itrs, unité, unnexion; le nom ne fait rien au fond des choses.
Quand plusieurs ambitions d'Etat ren( ontrcMit des coïncidences favorables pour se satisfaire, ce sont de \vT\\[\h\cs parties liées; il est supc rflu de S(* demander si elles se joueront. Il n'y a pas de civilisation, pas de droit public, pas d'humanilé (]ui j)èse une once.
On a pu s'en convaincre dans la (ieniière guerre dont l'Europe a été témoin. On se rappelle de quelle
manière la partie était liée : l'Italie convoitait Venise, la France les limites du Rhin, la Prusse l'absorption d'une douzaine d'États petits ou grands, et néanmoins, ayant la guerre, il y avait des gens qui ne pouvaient se figurer que 1 on fût à la veille d'un conflit; ils tenaient que le monde n'était plus dans les mêmes errements, renvoyant à la barbarie les appétits grossiers de la conquête, comme si les peuples et les gouvernements pouvaient changer ! . . . Chacune des puissances croyait avoir trouvé son heure : la partie se joua.
Ces événements contemporains sont précieux, parce qu'ils montrent à vif le rôle et les ressources de la diplomatie. Le grand ministre prussien préparait depuis dix ans son coup de théâtre. Quand il a perfectionné son armement militaire, doublé l'effectif de son armée, garni toutes les places de troupes et de canons; enfin après une répétition générale dans les duchés de l'Elbe, il se tourne vers l'Autriche languissante, abattue, à peine remise de récents désastres, et lui dit : a Vous armez ! » L'Autriche a beau répondre en montrant le sang qui coule encore de ses blessures, l'audacieux ministre maintient et maintient à outrance dans une série de documents diplomatiques que l'Autriche a réellement armé pour faire la guerre à la Prusse ; et quand le gouvernement autrichien, dans l'espoir de désarmer un rival qui ne veut pas être apaisé, dégarnit la seule partie de ses frontières qui puisse faire ombrage à la Prusse, l'a-
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gresseiir répond ce mot que l'histoire immortalisera.
« Qu'importe! si vous envoyez au midi ce qui était au nord ! »
On voit qu'il n'est pas même nécessaire que les prétextes diplomatiques soient bien colorés; il suffit qu'ils soient soutenus avec la dernière rigueur. Cependant il est facile de comprendre que plus ils sont spécieux et meilleurs ils sont. Ils doivent être imaginés en vue de ceux qui doivent les accepter.
Plus le prétexte approche d'un certain ordre de raisons ou de préjugés, plus il donne de force à celui qui l'emploie.
L'indignation et la colère que suscitent les querelles mal trouvées et les procédés trop sans façon sont extrêmement dangereux; ils augmentent la force morale des adversaires et, comme on le sait, c'est cette force morale qui donne gain de cause sur le champ de l)ataille. C'est pour cela qu'on voit les diplomates procéder avec taîil d'art et de circuit. Ils cherchent à constituer un tort à leurs adversaires, ils incidentent, ils attendent un tour favorable de l'opinion, et généralement ils finissent par la surprendre.
L'art des formules joue un ro\c si considérable dans la diplomatie qu'il en faut bien dire quelque chose aussi.
Presque tous les documents émanés des chancelleries modernes, sont des œuvres que l'on ne saurait
étudier avec trop d'attention, on les admirera trèssincèrement.
Chaque mot a un double et même un triple sens , un pour le gros public, un autre pour les habiles et un autre encore pour la puissance à qui l'on s'adresse particulièrement. On dit que l'on veut et l'on dit que l'on ne veut pas, on dit que l'on fera et l'on ajoute que l'on ne fera pas. On a l'air de s'engager et l'on ne s'engage pas, on n'a pas l'air de s'engager et l'on s'engage.
Il y a une sorte de génie de rédaction qui consiste à laisser égarer, comme par hasard, une expression qui renverse complètement le sens général d'un document et forme comme un point lumineux dans les ténèbres.
On dirait que c'est la même main qui fait toutes les écritures officielles de l'Europe. 11 y règne une ordonnance savante. Les formes sont pleines, les cadences harmonieuses et les chutes parfaitement réussies. On a raturé vingt fois avant de rencontrer l'expression, mais elle est complètement évasive.
Ces recherches de forme, ce talent d'exposition, ce relief d'argumentation, cette subtibilité de logique, ces réticences calculées, ces équivoques cauteleuses, ces allusions lointaines, ces sous-entendus fallacieux, ' ces insinuations voilées, ces épigrammes sérieuses sont les armes élégantes et légères dont on se sert ; dans les passes à la plume, avant-coureurs de jeux i plus sévères. Sous le déguisement de ces figures de
langage on se dit une foule de choses qui n'y paraissent point ; on se mesure, on se menace, on se raille, et Ton se moque sur un ton de parfaite courtoisie ; la diplomatie forme ainsi une science qui résume la rhétorique d'Aristote, la sophistique de l'école grecque, la méthode de Descartes, le casuisme de Loyola et la chicane du palais.
Comme tout porte sur des détails imperceptihles de rédaction , les moindres nuances sont aperçues ; l'écart de forme le plus léger, le changement d'une tournure, une différence sur la manière de se saluer entre deux souverains prennent des proportions énormes et présagent de gros événements.
On se souvient encore de l'effet que produisit en Europe la substitution, dans une lettre de l'empereur Nicolas à Louis-Philippe dos mots : a je suis votre bon ami, » aux mots sacramentels de « bon frère. » La France entière se regarda comme souffletée sur la joue de son roi.
Tout souverain qui ne se battrait pas quand on lui change ainsi une formule tomberait nécessairement dans le mépris. Ce sont des scrupules d'honneur qui équivalent entre peuples à ces querelles qui mettaient autrefois l'épée à la main des gens qui s'étaient regardés de trav(M's.
La procédure diplomatique est encore un aspect très-intéressMut du même sujet. On dit (jue les formes protègent. Sans aucun doute, mais elles ont encore un autre côté eu diplomatie, elles légitiment les
actes quelconques, elles conduisent par une gradation savante à des résultats qui ne paraissent plus étonnants, grâce à la filière d'écritures qui ont précédé. Une prétention se produit sous la forme d'une plainte, la plainte se change en grief; on passe du mémorandum à la circulaire, au manifeste, à X ultimatum et au canon. Tout cela s'est fait en rien de temps et Ton est resté dans les règles.
Le maniement et la direction des assemblées parlementaires est une autre branche non moins importante de la politique. Ici tout se fait par la puissance du verbe. Mais pour dire quelques bonnes choses sur ce sujet il faudrait peut-être faire une distinction entre les parlements libres et ceux qu'on a mis sous le joug, auxquels on a retranché quelques cotes, comme le fameux rump de Cromwell par exemple.
Ce n'est guère que dans les assemblées souveraines que la tactique parlementaire est réellement un art. L'éloquence y joue un grand rôle, mais un rôle fort équivoque à coup sûr^ à ne l'envisager que sous le rapport de l'utilité.
On fait généralement valoir en faveur de l'éloquence que la grande majorité des assemblées délibérantes se compose d'hommes médiocres et sans
ëiévation que Téloquence arrache aux calculs de régoïsme et des passions sordides; mais on peut soutenir avantageusement que la raison publique a plus à perdre qu'à gagner avec les grands orateurs. Chez eux l'imagination domine le jugement, et quand bien même elle ne le ferait pas dévier, comme l'orateur parle surtout en vue des applaudissements, il choisira toujours de préférence, non les meilleures causes, mais les plus brillantes et les plus populaires.
Il est entendu d'ailleurs que l'on peut plaider l'erreur aussi éloquemment que la vérité. Un grand talent de tribune n'implique nullement un talent d'homme d'État; loin de là, toutes les fautes auxquelles se laissent entraîner les corps ou les réunions politiques viennent à la suite de longues harangues bruyamment applaudies; et l'histoire des gouvernements parlementaires offre le constant exenjple d'orateurs dont chaque argumentation est un modèle de logique, chaque discours un triomphe et chaque action luie étourderie, un non-sens.
Au surplus cette thèse n'est ici que de pure controverse. Peu importe (ju'un orateur tourne le dosa la raison, l'essentiel est (ju'il soit éloquent et (|u'il se fasse écouter. La probité politique elle-même ne fait rien ii léhupience,
/'//• iDipi ohus (liccndl pcritus.
Les assemblées parlementaires se composent de
trois éléments bien connus : une fraction gouvernementale quand même qu'on appelle la droite^ une fraction opposante quand même qu'on appelle la gauche^ l'une demandant généralement l'impossible, l'autre refusant généralement le possible, et une masse flottante à convertir et à rallier que l'on appelle majorité. C'est en cela que consiste la tactique parlementaire.
Evidemment, pour prendre quelque empire sur les assemblées, il faut connaître très-exactement les éléments moraux dont elles sont formées. H y a pour cela un certain thermomètre. On fait une équation sur toutes les unités dont un corps politique se compose, et on traite la collectivité pensante comme on traiterait individuellement un homme médiocre. Ce qu'un homme d'une intelligence moyenne arbitrerait sur telle question qui lui serait proposée, on peut évaluer par analogie que ce serait aussi le sentiment d'une assemblée.
Mais ce n'est encore là qu'une donnée de l'équation; la seconde règle qu'il faudrait observer, c'est que le rapprochement en masses modifie chez les individus certains cotés de leur nature morale ; ils se mettent sur un certain pied de pudeur et de . dignité qui ne permettrait pas de leur dire en public ce qu'ils entendraient facilement dans leur cabinet. Les ims devant les autres ils sont portés à se surfaire.
Les tacticiens exercés tiennent compte dans la
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tbrme seulement de cet élément factice, produit du contact général ; ils évoquent avant tout le fond des idées et des sentiments afin de les reproduire et de les idéaliser par l'action oratoire.
Mais c'est là une tâche on ne peut plus délicate, car cette analyse doit se faire sur des sujets trèsvariés. Il s'agit de savoir quelle peut être sur chaque question en particulier l'opinion de la majorité. Or très-souvent la majorité n'a pas d'opinion, elle n'a que des instincts, et quand ces instincts peuvent être clairement entrevus, il faut avoir le talent de fournir des solutions appropriées.
Et les difficultés sont bien autres encore quand il s'agit de faire faire à une assemblée, non pas ce qu'elle veut, mais ce qu'elle ne ^eut pas, ce qui est très-souvent nécessaire au but (ju'on se propose. L'éloquence est d'un secours précieux en pareil cas, car elle sert à dériver les passions et à déplacer les points de vue. 11 y a tant de ressources dans la discussion que l'on a vu quelquefois, dans les assemblées, des auditeurs attentifs déclarer avec sincérité qu'ils se sentaient moins éclairés qu'aupara\ant, ou bien que le pour et le contre se faisi\ient tellement équilibre dans leur esprit qu'en conscience ils ne pouvaient opter. En pareil cas, les indécis votent avec leur parti, alin de ne /xis perdre leur voix.
Le tacticien parlementaire n'est évidemment pas celui qui se livre à l'essor de toutes les questions, mais celui-là seulement qui les côtoie sur les points
qui touchent de plus près aux idées dominantes de la majorité, celui qui suit pas à pas le mouvement des esprits, le précipite ou le ralentit selon l'indication des circonstances. Hampden est un des orateurs historiquement connus pour avoir excellé sous ce rapport. 11 avait une flexibilité de talent bien rare ; son éloquence était à volonté diffuse ou concise, claire ou embarrassée, et cette obscurité dont il était le maître lui donnait plus de puissance encore en la rattachant aux défauts de son siècle. Tantôt il résumait les débats du parlement avec une précision irréprochable, quand ces débats menaient au triomphe de son opinion; tantôt il embrouillait la question de manière à la faire ajourner, lorsqu'elle paraissait se résoudre contre son avis. 11 n'ignorait point que l'effervescence des corps politiques se refroidit très-facilement par les délais des formes et par la longueur des délibérations ^
Le mécanisme de la procédure parlementaire fournit des moyens singulièrement ingénieux pour conduire et diriger les débats. Il y a une foule de ressorts que l'on appelle amendement^ motion^ ordre du jour, question préalable, scrutin secret, position de la question^ etc., dont le formalisme approfondi constitue une science à l'aide de laquelle on enterre une question, on dérange l'éco nomie d'un projet de loi, on coupe une discussion, on lance un ballon d'essai, et autres manèges semblables qui sont le fonds des luîtes parlementaires.
Ces divers procédés qui certainement ont leur utilité intrinsèque comme moyens d'instruction des questions et appareils d'épuration de la matière législative, sont très-généralement employés comme engins ou machines de guerre par les divers partis qui se disputent la direction d'une assemblée. Qui ne se souvient de la fameuse motion qui fut faite à la Constituante de 89 de décréter qu'aucun membre de la Convention ne pourrait faire partie du ministère. C'était un coup de partie dirigé par la faction des Girondins contre Mirabeau dont les visées sautaient aux yeux. En vain, pour faire échouer une motion qui renversait tous ses projets, Mirabeau par une feinte heureuse, s'offrit-il personnellement en holocauste à ses ennemis. La jalousie d'un parti dicta une des mesures politiques qui furent îos plus fatales à la Révolution.
La proposition Remilly, au lendemain du ministère du 1*^ iTiars, fut une des pièces les mieux rapportées que l'on connaisse.
L'abus des députés fonctionnaires servait depuis longtemps de texte aux récriuûnations du ])arli radical dont les tendances sous ce rapport concordaient avec celles de l'opposition dynasticpie.
Or, le ministère Thiers amenait justement au pouvoir un liomme (M. de nemilly) (jui avait proposé, (juand il riait dans l'opposition, d'exclure les fonctionnaires (le la Chanil)r(\
A peine le cabinet était-il formé cpiun député
conservateur eut l'esprit de déposer sur le bureau cette même proposition ainsi conçue :
(c Les membres de la Chambre des députés ne peuvent être promus à des fonctions, charges ou emplois publics salariés, ni obtenir d'avancement pendant le cours de leur législature, »
Le coup portait à fond en ce qu'il était dirigé à la fois et contre lé ministère dont l'influence allait se trouver paralysée dès le début, et contre la gauche dont elle mettait à l'épreuve le désintéressement. A cette proposition qui lui coupait les vivres, elle se mit à jeter des cris de paon et s'empressa de se rallier au ministère pour lui aider à l'ensevelir dans un ordre du jour.
Ce qui donne tant de passion aux débats d'une assemblée c'est que le vote qui la clôt se trouve toujours être l'expression d'une victoire ou d une défaite pour l'une des fractions d'opinion qui se disputent la prépondérance. Le sentiment purement humain de triompher de ses adversaires est là, comme dans toutes les luttes possibles, le premier mobile qui se fait jour, le reste ne vient qu'après.
Dire que l'esprit des assemblées chani^e avec la fortune, c'est énoncer une vérité bien vulgaire. Peu vent-elles d'ailleurs faire autrement ? Si le pouvoir est fort, elles sont avec le pouvoir, si le peuple est maitre elles le subissent, si le peuple est soumis par le prince, elles se soumettent au prince. On ne peut pas leur reprocher de s'entêter avec les causes
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vaincues. Mais elles y apportent quelquefois une certaine décence inspirée par la circonspection et l'attente des mouvements qui se produisent au dehors. Un œil pénétrant voit le travail des consciences, qui s'opèrent dans les assemblées aux jours de crise. Les scrupules s'en vont petit à petit, par lambeaux, sur des prétextes, par des incidents, sur des solutions moyennes. L'esprit du lendemain n'est pas celui de la veille. Dans trois jours une Chambre est complètement retournée.
Il y a un dialogue historique entre M. de Yitrolles et Fouché qui semble fait tout exprès pour le commentaire qui précède.
Fouché qui tenait, en 181 5, le fd de toutes les intrigues qui devaient ramener en France les Bourbons, reçoit la visite de M. de VitroUes qui sortait de prison îi <^e moment même.
Fouché lui dit :
« Eh bien, que comptez vous faire?
— Me rendre à Gand. N'avez- vous rien à me donner pour le roi?
— (^h ! mon Dieu, non, rien, répondit Fouché avec négligence, dites seulement ?i Sa Majesté qu'elle peut compter sur mon dévouement, et (|u il ne dépendra pas de moi qu'elle ne revienne bientôt aux Tuileries.
— Mais il dépend de vous, ce me semble, que ce soit bientôt.
— Moins que vous ne pensez ; les embarras sont grands. Il faut d'abord proclamer INapoléon IL
— Comment, Napoléon II !
— Mais y sans doute , il faut d'abord passer par là.
— Cela n'a rien de sérieux, j'imagine.
— Vous ne dites pas assez; plus j'y songe, plus je suis persuadé qUé cela n'a pas le sens commun. Mais vous ne sauriez croire combien il existe de gens qui tiennent à ce nom-là. Plusieurs de mes collègues, Carnot surtout, sont convaincus qu'avec ce nom-là tout est sauvé.
— Et combien durera cette plaisanterie ?
— Le temps nécessaire pour nous débarrasser de Napoléon P^
— Que ferez-vous ensuite?
— Je ne sais trop dans des moments comme
ceux-ci, il est difficile de piévoir le lendemain.
— Mais si M. Carnot tiept si fort à Napoléon IF, il vous sera peut-être plus difficile que vous ne supposez d'échapper à cette combinaison?
— Bah ! vous ne connaissez pas Carnot. Il suffira, pour le faire changer de langage, de proclamer le peuple français.
— Voilà qui est bien, reprit M. de Vitrolles en riant, mais j'espère qu'après Napoléon II et le peuple français, vous songerez enfin aux Bourbons?
— Sans doute, répondit Fouché, ce sera alors le tour du duc d'Orléans, etc. »
Et les choses se passèrent exactement comme Fouché l'annonçaità M. de Vitrolles. Certes, rien ne peint
mieux les échappatoires, moyens termes et fauxfuyants par lesquels les assemblées arrivent par degrés aux fins qu'elles désirent et qui sont dans la force des choses.
Ce même Fouché dit quelque part que les assemblées ne sont jamais dangereuses parce que leurs résolutions dépendent d'une demi-douzaine d'orateurs que l'on peut toujours acquérir et dominer. C'est certainement une fort bonne indication ; mais il faut pour cela qu'une assemblée soit complètement maîtresse de ses actes. Dans les Chambres dépendantes ou soumises sur lesquelles pèse la main du pouvoir, il faut des prodiges d'adresse pour foire faire à la majorité un pas en dehors de sa ligne. Le vot(* n'est qu'une matière à discussions théoriques comme un sujet littéraire dans une séance d'Académie.
L'orateur n'est plus qu'un artiste que l'on vient applaudir. L'émulation (|ui se gagne c'est de faire de longs discours; c'est à qui parlera le plus longtemps. Chacun tient à faire son volume. Les discours sont de la copie. On voit fleurir la race d(^s orateurs vaniteux, révolutionnaires, moutons et tril)uns de carton. Tout cela a aussi son mérite.
On dépense tous les trésors de langue pour résumer des pensées communes dont l'expression soit iiisii^ni fiante.
LITRE m.