CHAPITRE I
Tout pouvoir prend ordinairement sa source dan» une antichambre. La liaison de ce livre avec celui qui précède est suffisamment indiquée par cette observation.
Il faut passer par la faveur avant d'arriver à quoi que ce soit; c'est le lieu de rechercher comment elle s'obtient, mais le sujet est des plus complexes; il y a des transitions à ménager.
Lorsqu'on ne naît pas sous une heureuse étoile, et que les chances favorables tardent à se produire, on a beau jouer serré, on ne peut édifier sa fortune qu'avec une extrême lenteur.
Jouer serré n'est pas d'ailleurs, comme on pourrait le croire, être toujours prudent et circonspect.
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Chacun traite la vie à sa façon, suivant son tempérament. Les uns marchent en hgne courhe; les autres, en ligne droite. Il y en a qui se glissent, d'autres qui font leur trou de vive force. Miraheau, emporté par ses passions, déclassé, débordé, perdu de dettes, avait joué du mieux qu'il convenait aux circonstances ; c'est à peine cependant s'il eut le temps de jouir de sa haute fortune. Dumouriez, dévoré d'ambition, adroit et intrigant, vieillit pendant cinquante ans dans les grades obscurs de l'armée.
Les moyens de parvenir n'ont certes pas été simplifiés par les Révolutions. Non-seulement, unecompétion effrénée ferme toutes les avenues, mais l'état d'isolement dans lequel les individus se trouvent les uns à l'égard des autres, oppose à leur ambition des obstacles d'une nature particulière. Personne ne veut plus aider personne à faire sa fortune. On se repousse les uns les autres à coups de talons.
Les mœurs brutales de ce siècle le veulent ainsi.
La grande affaire dans ce siècle est donc de sortir de rétat de molécule désagrégée.
L'intérêt de toute biographie peut se résumer par ces mots :
Comment est-il parvenu?
C'est à ia solution de ce problème que l'esprit s'at-
LES RELATIOISS. 139
tache involontairement, et Ton ne saurait conter avec art si l'on ne ménage avec le plus grand soin ce point de vue.
Les biographies ne se ressemblent pas parce que les circonstances varient à l'infini ; mais les éléments à l'aide desquels on jette les bases dé sa fortune, son): toujours les mêmes en tout temps. On ne croît que par voie d'agrégation successive. Il faut avoir dans son bagage, des relations, des protecteurs et des amis.
Les relations peuvent être envisagées comme des milieux sociaux, où l'on fait la chasse aux hasards heureux; et naturellement, plus ces milieux sont nombreux, plus les chances augmentent.
On saisira la justesse de ce point de vue, car, comment celui qui débute dans la carrière avec sa seule industrie arrive-t-il en somme à faire son chemin si ce n'est par le secours de deux ou trois occasioi^^ vigoureusement saisies et exploitées?
Or, avant de se trouver face à face avec le premier homme qui l'appuiera de son crédit ou de sa fortune, qui l'associera à ses intérêts^ pendant combien de temps n'errera-t-il pas dans le vide? Il peut attendre dix ans, quinze ans, et même plus; car chacun porte en soi une nature morale, un caractère, un genre d'esprit dont il faut trouver le placement, et souvent ce placement ne se trouve pas.
Quoique les classifications sociales soient presque toujours d'une justesse très-équivoque, on pourrait
dire qu'il y a deux grandes espèces de gens qui forment la tourbe : les indifférents et les inutiles. Ceux qui ne peuvent rien pour personne et ceux qui pourraient faire, mais dont on ne tire jamais rien. Si vous leur contiez vos affaires intimes, ou si vous leur demandiez un service, ils vous regarderaient avec des yeux ronds, et c'est tout ce qu'ils feraient.
Au milieu de cette cohue épaisse d'hommes ramassés dans un égoïsme féroce, il y en a un trèspetit nombre dont la vocation est d'être utile aux autres; c'est à cela que la nature les a spécialement destinés. Le grand art est de les découvrir et de les mettre en exercice.
Il se trouve parmi eux bon nombre de naïfs. Les naïfs sont ceux dont la bienveillance provient d'une sorte d'admiration secrète pour certains dons extérieurs qu'ils distinguent chez les autres. Ce sont des gens qui considéreront en vous la façon agréable dont vous êtes culotté, ou l'éclat élégant d'une conversation légère. C'est comme s'ils disaient aux gens : (c .le vous trouve beau, je voudrais (|u"il nron coûtât quelque chose pour vous être agréable. » C'est toute une catégorie, (^t une catégorie très-nomlMHMise de gens qui s'empaument avec des manières. Il y en a d'autres qui ont (l(s admirations spéciales. Ln chanteur, un orateur, im vaudevilliste en vogue, les tient en arrêt comme le gibier devant le chasseur. On ne saurait naturellement trop rechercher ces gens-là,
car il leur arrive de faire pour les hommes les mêmes folies qui se font pour des maîtresses.
Seulement l'homme utile, cette Providence de ceux qui n'ayant que leurs menus talents sont encore dans la vie à l'état de simples aventuriers, l'homme utile, disons-nous, est rarement utile longtemps. Sa bienveillance est un fruit qui se cueille dans sa primeur; car au bout de très-peu de temps tout est changé; on n'a plus pour lui l'attrait d'une nouvelle conquête, il porte ailleurs ses agaceries. Se rapprocher de lui trop vite c'est le perdre.
Les hommes utiles se divisent en un grand nom^bre de types. Les gens à projet, les originaux, les têtes chaudes, les têtes faibles, les vaniteux, les prodigues et les poitrinaires doivent être très-recherchés.
Plus les relations sont étendues, plus la chasse à l'homme est fructueuse, ce qui n'exclut nullement, bien entendu, le parcours sur les terres de l'autre sexe.
Sous l'ancien régime, un homme adroit et ambitieux mettait dans ses intérêts, une jeune femme pour ses plaisirs, une femme d'un âge mûr pour ses intrigues et son ambition à la cour^ et plusieurs vieilles femmes considérées, dont il cultivait avec soin la protection. Ces femmes criaient à l'injustice s'il n'obtenait pas ce qu'il demandait ; elles le défendaient s'il avait quelque aventure trop marquante en fait de jeu, d'intrigue ou de galanterie.
Quoique les femmes ne soient plus un ordre dans l'État, cette indication historique peut ne pas être inutile, même de nos jours, et l'on en tirera ce qu'on pourra.