COURS ET COURTISANS
cas, — on n'y trahit personne^ — on est sincère, — la bassesse y fait tache, — on tient à sa dignité, — on est fidèle à ses principes, — la probité y est commune,
— on défend les gens disgraciés, — on récompense les services, — on a toutes sortes de scrupules, — on se soucie des intérêts publics, — on gagne l'argent que l'on reçoit, — on se préoccupe d'oi^i il vient,
— et mille autres choses semblables.
Il est comme on le voit^, horriblement difficile de démontrer qu'une seule qualité morale, soit nécessaire pour faire son chemin dans les cours. Aussi ne faut-il pas s'engager dans des distinctions de cette nature.
Les cours sont aujourd'hui ce qu'elles étaient il y a trois mille ans, ce c{u 'elles seront toujours. Ce sont les mêmes hommes, les mêmes intrigues, les mêmes ressorts, les mêmes procédés. 11 s'agit toujours de s'emparer de l'esprit de ceux qui tiennent la puissance, prince, eunuque ou vizir, pour en obtenir ce qu'on peut : argent, place, titre, ruban^ carreau, aiguillette ou simarre.
La faveur donne tout; et elle rapporte même des jouissances pures. Pénétrer dans la chambre à coucher d'un prince, recevoir son premier sourire ou son dernier regard sont les plus grandes joies que puisse renfermer une âme humaine.
Il est vrai que ce n'est pas le jeu d'un sot que celui qui se joue dans les cours. La faveur n'émane des princes, que pour se disséminer généralement sur un
certain nombre de têtes et clans divers groupes (jui en retiennent des démembrements plus ou moins étendus. C'est là qu'il faut l'aller chercher lour à tour. Or ces influences individuelles ou collectives, en se cantonnant chacune dans leur département deviennent tellement puissantes que même dans les monarchies absolues, elles arrivent à faire équilibre à la volonté souveraine. Le Prince lui-même ne peut pas tout ce qu'il veut.
Faire concourir tant de puissances rivales à ses intérêts est une œuvre de temps et de patience autant que de dextérité. Avant qu'une influence nouvelle ne s'exerce directement, elle est très-souvent réduite à s'élaborer pendant des années dans les arrière-antichambres. C'est ainsi que l'on voit Richelieu, ce colosse de ruses, l'intrigant le plus complet qui ait peut-être existé jamais, préparer pendant dix ans son crédit par des voies oliscures jusqu'à ce qu'il eût pu mettre la main sur son roi.
Ce qui fait Timmense difficulté de la tactique des cours, c est qu'on est obligé de jouer sa partie sous les yeux même de ses concurnMits là où lous les ridicules sont saisis, tous les mouvements épiés, tous les projets de\inés, toutes les combinaisons prévues et contrariées.
C'est là (|U(' le géni(^ (\c la stratégie sociale ariive à sa plus haute ])niss;nicr. car il y a sans cesse des pièges à tendre, des embuscades à éviter, des mines à éventer, des ressorts à mettre en mouvement, des