‹ Recherches sur l'art de parvenirChapitre 58 sur 119 · COURS ET COURTISANS · texte numérisé non relu

COURS ET COURTISANS

machines à faire jouer. Il faut sans cesse avoir à la main la sonde et la boussole pour reconnaître les étoiles fixes, les vents, les courants et les récifs.

Les courtisans sont des concurrents exercés qui rivalisent de souplesse et d'artifices pour obtenir des faveurs. 11 n'y a pas beaucoup de mauvais moyens. Une seule chose est requise, la grâce ; la grâce rachète tout. Sans les manières, une cour serait une caverne.

Pour comprendre ce que les manières de cour développent de jeu chez un courtisan, il faudrait le comparer à un autre homme. Un courtisan voit, agit, se compose, parle et se tait sans efforts. Ses ressources de formes sont inépuisables, sa clairvoyance est infinie. Il pénètre immédiatement les gens neufs. Dans les choses d'intrigue ou de galanterie, où le commun s'embarrasse, il trouve de suite la tangente; il n'hésite jamais sur le procédé. Il s'environne de glace avec les importuns, son visage se décompose avec les gens puissants. Il connaît les pudeurs et il sait les marchander.

Du reste, le type de courtisan, tel qu'on le comprenait dans les deux derniers siècles, est à peu près effacé. Les traditions n'ont guère laissé que de bien pauvres copies, mais le point de vue de l'art est toujours là.

S'introduire dans les cours, s'y maintenir, y faire une certaine figure, plier le dos dans les premiers rangs, attraper à son tour quelque argent ou quelque cordon est chose très-difficile, car il f^uit défendre sa place à tout instant, à peine d'être repoussé jusque dans les escaliers; mais ce n'est là en somme, qu'un rôle de comparse; le métier ne s'élève et ne s'idéalise que lorsqu'après avoir franchi toutes les antichamlires, et traversé tous les couloirs, on peut arriver jusqu'aux Princes et se mesurer avec eux.

C'est là seulement que la science des cours devient une théorie savante et compliquée.

La faveur qui conduit par degrés à l'empire et à la domination est un degré d influence qui doit être analysé.

Les princes sont, par caractère et par situation, faits pour être captés et circonvenus. Ce ne sont que (les natures de courtisans plus raffinées. Les filets qui servent à les prendre doivent seulement être plus déliés que ceux dont on se sert pour les autres hommes.

Quoi(|ue maîtres de leurs impressions, les princes sont très-impressionnahles. Ils voient les imperfections de la forme comme on dislinizue commune-

ment les nuances des couleurs. Leur oreille perçoit les dissonances du langage avec la même subtilité. Il est impossible de les tenir attentifs si l'on ne marque avec la dernière exactitude la nuance et le ton . des cboses. Cette finesse d'organisation leur dicte des préférences dont les moments sont comptés, car être en faveur c'est plaire; or, personne ne plaît longtemps, sauf exception.

De toutes les qualités requises pour le rôle de favori, il n'en est pas de plus nécessaire que le don de la familiarité.

Supporter le poids des tête-à-tête sans avoir une pulsation de plus qu'à l'ordinaire, sans éprouver une contraction; jouer avec le respect comme avec des formules légères qui laissent à l'esprit sa liberté. C'est là ce qui est requis dans le commerce des princes. Ils ne se défendent pas d'une certaine reconnaissance pour ceux qui savent les débarrasser avec adresse de l'ennui de se contraindre et de se guinder. La familiarité qui se concilie avec l'entente supérieure des convenances, est l'instrument essentiel du favoritisme; elle permet de tâter les princes, de surprendre leurs secrètes pensées, de reconnaître les limites de leurs complaisances, de voir leur véritable caractère, car ce n'est qu'en en tirant exactement toutes les lignes, que l'on peut établir avec eux des règles fixes de conduite.

Une corde touchée avec art prédispose immédiatement à la faveur et peut la faire naître. Lorsque le

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duc de Richelieu, redoutant pour son fils les succès prématurés de ses débuts à la cour, le faisait renfermer à la Bastille, pour le châtier d'avoir plu trop tôt sous les yeux de Louis XIV, il agissait dans l'intérêt de son fils^ en courtisan consommé; et ce dernier dépassa toutes les leçons de son père, lorsque, envoyé au roi par \ illars, après la bataille de Denain, il fit semblant de trembler à l'aspect du vaniteux monarque.

Les divers rôles qu'il faut jouer dans rintimité des princes pour se maintenir en faveur donnent une idée réellement merveilleuse des talents d'un favori. Ainsi^ il s'agit d'abord d'amuser. ^ oiture battait la cour et la ville pour recueillir des anecdotes, rajeunissait les anciennes, ou en inventait de nouvelles. Chaque jour il en apprenait par cœur une douzaine pour défrayer les ruelles. Boisrôbert avait toujours son sac plein de bons contes qu'il faisait dans les petits soupers du cardinal, à qui ces franches lippées étaient tcllcuH^nt nécessaires, c[ue son premier mc'decin lui disait : « Monseigneur, nous ferons tout ce que nous pourrons pour votre santé; mais toutes nos drogues seront inutiles si vous n'y mêlez une ou deux dragmes de Bois-Robert. >^

Ces talents d'agrément attirent d'ailleurs des aubaines; comme les tours d'adresse des jolis animaux leur valent des reliefs ou des sucreries.

Saint-Simon raconte (|nel(|ue chose de pareil au sujet de Dangeau.

« Ln jour qu'il s'allail mettre an jeu du roi, il de-

manda à Sa Majesté un appartement dans Saint- Germain, où était la cour. La grâce n'était pas facile à obtenir, parce qu'il y avait peu de logements en ce lieu-là. Le roi lui répondit qu'il la lui accorderait, pourvu qu'il la lui demandât en cent vers bien comptés, pas un de plus ni pas un de moins. Après le jeu, où il avait paru aussi peu occupé qu'à l'ordinaire, il dit les cent vers au roi. Il les avait faits, exactement comptés et placés dans sa mémoire, et ces trois efforts n'avaient pas été troublés par le cours rapide du jeu. ))

M. Decaze, homme d'une valeur appréciable sous d'autres points de vue d'ailleurs, ne dut cependant sa longue faveur auprès de Louis XVIII, qu'à l'art infmi avec lequel il aidait le vieux roi à supporter les ennuis de la vie sédentaire à laquelle ses infirmités le condamnaient. Le mauvais latin de collège, resté dans la mémoire de M. Decaze, sa connaissance particulière des histoires secrètes des palais impériaux et de la chronique scandaleuse des gentilshommes et des dames de la nouvelle cour, le servirent mieux auprès du roi que tous les talents d'homme d'Etat imaginables. Mais d'ailleurs, est-on homme d'État si l'on n'est versé dans ces petites choses? L'auteur ne le pense pas.

Si difficile qu'il soit d'amuser les princes, le rôle de confident est bien autre chose encore.

Il s'agit d'avoir la main assez légère, l'esprit assez engageant pour provoquer de leur part des confes-

sions, des ëpancliements, dont ils ont fréquemment besoin. Ce sont des soins mille fois plus délicats que ceux qui se rendent à une nouvelle maîtresse.

Le favori est le médecin de l'âme. L'hygiène morale de son maître est le premier de ses soucis. Suivre et diriger son humeur, opérer des diversions sur son esprit, extraire une pensée importune; avoir des appréciations décisives sur des questions d'étiquette ou de menus plaisirs, fournir des solutions incessantes dans une foule d'embarras domestiques, de complications et d'offices secrets qui tiennent de l'intendant et du valet d(^ chaml)re ; toutes ces choses et un million d'autres rentrent dans le rôle de confident, qui consiste à faire ce qu'il y a de plus difficile dans la science des cours, à manier fcspnt des princes.

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