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Plus on approfondira la théorie de la faveur, plus on admirera ce qu'il faut de dextérité pour un tel emploi. Gondy, qui savait la cour à fond et analysait l'intrigue comme il la pratiquait, fait dans ses Mémoires cette excellente réflexion : « On ne saurait trop embrasser la faveur quand elle est véritable, on ne saurait trop l'éloigner quand elle est fausse. »
Le circuit qu'il faut faire autour de la faveur avant de rétreiudre, et la vigueur avec laquelle il faut
l'enlacer quand on la tient est une leçon de sa propre expérience; mais on y voit le décalque d'une ligne de conduite plus profonde encore que la sienne : celle de Richelieu et de Mazarin, qui ont été plus que des favoris, mais qui ont commencé par là.
La faveur prématurée est quelquefois une embûche dans laquelle on peut être jeté par des prétentions rivales impatientes de faire tourner court la fortune naissante d'un favori.
Être rapproché intimement d'un prince avant que son caractère n'ait élé suffisammient étudié et pratiqué, c'est jouer une carte dangereuse. Quelque chose de pareil arriva au malheureux Cinq-^lars, qui placé près de Louis XIII par Richelieu, se fia si imprudemment à la haine secrète que le ministre inspirait au roi.
On ne tient pas les princes par les sentiments. Ils se détachent de ceux qui les servent comme on abandonne un cheval mort ou un vieil habit. iNe pas être utile un jour, c'est passer de suite aux rebuts.
On ne peut guère être nécessaire qu'à la condition de créer autour des princes des complications factices dont on possède la clef, qu'en les enveloppant dans des intrigues dont les fils leur sont inconnus, en sorte qu'il leur faudrait remuer tout un monde pour renouveler, pour désorganiser les situations que le favoritisme crée autour d'eux. A moins de s'établir dans des retranchements solides, on est toujours au lendemain d'une disgrâce.
Pendant le cours de la faveur, il est de principe de faire de fortes reconnaissances autour de la position cju'on occupe, d'épier avec le plus grand soin si quelqu'autre n'aurait pas plu ou n'aurait pas chance de plaire. Si la chasse aux favoris n'est pas rigoureusement faite, il n'y a pas de sécurité.
Luynes, qui fit une si haute fortune auprès de • Louis XIII après Concini, mais qui eût été très-probablement précipité s'il avait vécu plus longtemps^ s'aperçut un jour que le roi regardait Bassompierre d'une certaine façon; le favori en titre s'empressa de le combler de faveurs pour qu'il s'éloignât, en lui disant qu'il était comme un mari qui tremble d'être trompé, et qui ne peut souffrir un homme aimable auprès de sa femme.
Étant donné le caractère des princes, un des meilleurs moyens de consolider la faveur, c'est de leur coûter très-cher; coûter, c'est valoir en cette matière. C.e principe est aussi sûr qu'il est agréable à suivre. Les princes s'attachent beaucoup à ce qu'ils donnent.
Le favori fait f^ice à deux situations également redoutables : l'intimité du maître dont il faut conserver les bonnes grâces, et les intrigues de toutes sortes (jui travaillent à le débusquer. La consi^rvalion de sa ligne de défense au dehors, est un nouvel aspect de sa ])osition.
Lire impénélrabh^ >ans le parait r(\ dérouler les investigations, être au courant de tout c(^ (|ui se dit, à la piste de tout ce (pii se lraui(\ ('xitcr les pièges et
DES PRINCES ET DES FAVORIS. IGl
attirer ses rivaux avec nn art imperceptible dans ceux que l'on prépare, saisir avec un œil de lynx les faibles et les ridicules, être toujours dans les suprêmes convenances ^ flatter sans cesse ses ennemis, être grave ou léger suivant les hommes , mener de front les affaires et les plaisirs; être fertile en ruses pour attaquer, en faux fuyants pour éluder, en détours pour donner le change, en bons mots pour déconcerter le sérieux par la plaisanterie, en expédients pour se tirer des pas difficiles, ne pas perdre un mot, un geste, un simple mouvement de physionomie, deviner tous les obstacles, prendre toutes les formes ; et quoi encore ?
Que d'expédients, de ruses, d'artifices, de chemins couverts, de ressorts secrets, de batteries cachées, de manœuvres, de circuits, de faux semblants, de fausses confidences , d'embûches et de lacets ! Et cjuelle prudence dans chaque conjoncture ne requiert pas ce côté stratégique de la science des cours, tel que le génie de l'intrigue doit l'entendre ! Et il y a eu, et il y a encore beaucoup de gens doués de cette façon, quoique l'art des cours se soit beaucoup aplati sans se moraliser, depuis les grandes écoles des dix-septième et dix-huitième siècles. Le frère de miss Arabelle, favorite de Jacques II, laniant plus qu'intéressé de la belle duchesse de Cleveland, le ministre favori de la reine Anne , Churchill , enfin l'incomparable courtisan fut ainsi. Pendant le cours de sa haute fortune , il ne fit pas un mouvement , il
ne lui échappa pas une parole dont il eut à se repentir.
Le caractère des courtisans est d'ailleurs d'une nature telle qu'on peut les tenir en échec les uns par les autres. Leur profession est d'attendre et d'espérer des faveurs, mais ils vivent peut-être plus encore par la vanité, en sorte que la moitié des mané£;es de cour consiste dans la manière dont on promet et dont on refuse.