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DES OBJETS DE L ADMIRATION HUMAINE

L'admiration humaine, pour l'excellence dans les arts sociaux, a des degrés dont on peut fixer ainsi qu'il suit et très-sommairement les proportions.

1" y4rt de détruire les hommes. — Premier objet d'admiration dans la conscience universelle.

2° /4rt de les gouverner ^ c'est-à-dire, en général, de les faire travailler et de recueillir leur argent.

3" Art de les amuser. Histoire, danse, poésie, éloquence, théâtre, musique et littérature mêlée, peinture, sculpture et photographie.

Il a été assez daubé sur la politique dans les livres qui précèdent pour qu'on soit dispensé d'y revenir, cependant il resterait encore à envisager cet art sous le rapport de la célébrité.

Tous les rois, princes, empereurs qui ont régné de par le monde ne sont pas célèbres ; il en est même qui ne sont pas connus; c'est qu'en vérité, pour les princes comme pour les autres mortels , il y a façon de manœuvrer pour que l'on ne se borne pas à vous consacrer dix lignes seulement dans une histoire universelle. Sans cela le jeu n'en vaudrait pas la chandelle. Un prince magnanime qui ti( iit le sceptre doit se dire : .le vais leur en faire d'une telle façon que, s'ils m'oublient, c'est à désespérer de l'espèce humaine.

Pour cela, il y a une chose élémentaire à savoir, c'est que les actes simplement utiles , une bonne administration, des réformes éclairées, de sages mesures, un gouvernement paternel, juste, émancipateur, sont à peu près iinproduclifs au point de vue de la gloire posthume; il n'y a point d effet d'optique à en attendre, et l'histoire, comme on sait, ignore

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la mémoire des justes, elle en convient elle-même avec ingénuité.

On ne peut même pas dire que, dans l'intérêt de son immortalité, un prince doive faire des choses grandes, car tous les hommes ne comprennent pas la grandeur de la même manière. Ce que l'on peut dire de mieux, c'est qu'il doit faire des choses extraordinaires, surprenantes, hors de proportion, car l'admiration ne fait son grand départ que sur l'étonnement.

Seconde observation fort importante, il n'est même pas absolument nécessaire que le succès couronne les entreprises quand elles sont bien conçues au point de vue de l'effet général à produire. Des désastres épouvantables, d'immenses ruines, des défaites sanglantes mènent aussi bien et même mieux à l'immortalité que les succès les plus triomphants. Qui est-ce qui connaîtrait le roi Jean sans la bataille de Poitiers? Que l'on calcule ce que la Saint-Barthélémy, la destruction de V Armada espagnole, la bataille de Pavie, la révocation de l'édit de Nantes ont fait pour la grandeur et même pour la popularité des François P"", des Philippe II, des Médicis et des Louis XIV. Que l'on ôte à Napoléon l'incendie de Moscou, la campagne de Russie et la bataille de Waterloo, les Muses en pleureraient et les historiens aussi. 11 faut à ces messieurs de fortes teintes. On plaint bien les peuples de temps en temps, mais c'est un si beau spectacle que la force humaine dans ses débordements, c'est si beau comme matière

épique. La poésie, la peinture, la sculpture, la musique s'emparent de tout cela; les musées regorgent de trophées, on vient voir les manteaux, les perruques, les brodequins des grands hommes; la foule hurle avec des ardeurs charnelles devant ces débris. Les historiens sauvent la morale publique en gémissant des excès de la gloire ; mais ce qu'ils ont surtout, c'est le sentiment de la grandeur dans le mal. Que de métaphores ne se présentent pas à la pensée en face des nations bouleversées ! Quelle jouissance de pouvoir dire :

« Ce sombre génie, ce cerveau incommensurable, cette main de fer qui étreignait le monde ; ses pas faisaient tressaillir les deux hémisphères. — Quand le colosse faisait un mouvement, l'univers tremblait; le titan, le colosse; les peuples épouvantés, les trônes brisés. »

Et autres phrases semblables qui rapportent beaucoup de jouissance aux écrivains, parce qu'elles signifient : « Je ne suis qu'un pauvre diable, un poëte crotté, je crève de faim en faisant des vers ou de la prose, mais je te comprends, va, grand homtiie ! et, si j'avais tes muscles, tes reins, je ferais comme toi, j'ai autant d'appétit, mais je n'ai qu'une plume à la patte au heu de griffes, je n'ai que du venin, mais poiîît de dents pour faire des morsures. » Pour être juste, d'ailleurs, il faut constater (|ue les poètes millionnaires, les riches industriels de la littérature ne tiennent pas un autre langage.

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