DES OBJETS DE LADMIRATION HUMAINE
A-t-on remarqué avec quelle complaisance tous les écrivains modernes, presque sans exception, s'arrêtent devant certaines figures historiques qu ils rencontrent sur leur passage? Est-il question de Louis XI, de Philippe le Bel, de Richelieu surtout, à deux cents ans de distance ils se sentent touchés sur l'échiné, ils s'agenouillent. O! grande figure! quelle main ! quelle poigne ! comme il abattait les têtes ! Ils pardonnent même à Louis XIV en faveur de dragonnades et de quelques autres exécutions sommaires qui leur commandent le respect.
Eh bien donc! comment veut-on qu'ils fassent, ces pauvres princes, quand ils ont faim d'immortalité ; il faut bien qu'ils tombent sur le pauvre monde. 11 faut bien qu'ils se tiennent l'esprit au grand par l'amour des batailles et la fureur des combats, assauts, villes prises, garnisons passées au fil de l'épée, incendies, bombes à la congrève, fourgons, canons et butin.
Mais ce n'est pas tout encore pour conquérir le suffrage de la postérité. On ne manque jamais de dire aux enfants à la fin des histoires des grands règnes : « Il favorisa les arts, les lettres, le commerce, etc. »
Laissons le commerce, mais les arts, les lettres, je le crois bien. Si l'on ne remplit pas son royaume de bustes, de portraits, à l'huile, eau-forte, gravure, manières noires, fresques, tentures, plafonds, mosaïques, émaux, sur le fer, sur le bois, sur la laque et sur le bitume, on s'efface de la mémoire des peu-
pies. Il eu faut des artistes, et par douzaines, pour représenter le héros sur toutes ses faces, à cheval, à pied, en voiture, de profd, de dos, de trois quarts. Plus il y en a, mieux cela vaut; car si les artistes ne servent pas à peinturlurer, sculpter, graver, colorier, à fondre, à repousser au marteau les fastes d'un règne glorieux, à quoi servent-ils ?
S'il faut des artistes, il faut encore plus des écrivains; les tableaux, les statues, les bronzes se perdent, se cassent, se détériorent, nous n'avons que des tronçons dans nos musées; mais les livres c'est de la graine d'immortalité, un seul grain conserve l'espèce. Aussi tous les princes qui ont été jaloux de leur mémoire ont-ils pris grand soin de faire éclore autour d'eux le pkis qu'ils ont pu de poêles, d'hisloriens, d'écrivains de toute espèce et de les tenir autant qu'il est possible à leur gage; car ce sont eux qui signent la feuille de route pour la postérité. Il faut ouvrir des cassettes à tout ce (jui tient une plume, avoir un trésor caché où l'on arrive par mille portes secrètes, où l'on entre sans être vu. foute la littérature haute et basse s'approchera du sanctuaire pour tendre la main au caissier.
On comprenait les choses de cette façon dans les deux derniers siècles et l'on s'en trouvait bien. Richelieu (jui man(euvrait parfaitement en ceci comme en toute autre ehose, londa TAcadémie française pour avoir une institution consacrée à son panégyrique d'abord et ensuite à celui de ses successeurs. Il pen-
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sionnait en même temps tous les écrivains de sod époque, si bien que l'on ne trouve pas dans les écrivains du temps un seul ouvrage rebelle à sa louange.
Louis XIV fit les choses d'une bien autre façon encore; il enrégimenta toute la gent littéraire et les pensions allèrent leur train, de telle sorte qu'il n'y a pas un écrivain de profession, contemporain de cette époque, qui ne se pâme au seul nom du grand roi.
Rien n'empecbe d'en faire autant anjourd'bui. Ces observations, en épuisant la première donnée du sujet, vont ramener presque exclusivement les pages qui suivent à l'ol^jet unique de la célébrité littéraire et artistique, aspect nouveau du grand sujet dont on suit les contours, en traçant toujours des parallèles et des lignes de circonvallation.
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