CHAPITRE I
La vie est une partie extrêmement difficile à jouer et mêlée de beaucoup de hasard.
Ce point de vue est l'idée favorite de ce livre , elle en domine tous les développements. Jouer avec talent, suivant les règles, et sans faire de faux coups, voilà l'art de la vie ; mais si la science du jeu est une , les parties sont très -variées ; prenons les plus grandes et les plus belles :
Il y a le jeu de la politique , celui de l'amour , celui de la fortune, celui de la célébrité.
Chacun de ces jeux est plus ou moins difficile, et demande des talents d'un oVdre particulier. En savoir jouer un, c'est beaucoup, les savoir jouer tous, c'est l'unité de la science, c'est la science suprême.
Si donc on s'avisait de chercher ici un conseil, l'auteur commencerait par demander : Quel jeu voulezvous jouer?
Le hasard tient une si grande place dans la vie qu'à le prendre d'un certain cùlé il n'y a que du hasard. Vous êtes beau, bien fait, vous portez un nom distingué, vous serez riche, c'est ce qu'on appelle naître avec des atouts dans son jeu ; et l'on en peut dire autant de l'éducation, des manières, des aptitudes et des talents naturels, car c'est encore le hasard qui les donne. Réussiiou échouer sont choses à peu près falalcs, car on réussit :
4" Parce qu'on a en soi les qualités qui agissent sur la société et sur les hommes.
2° Parce qu'on est servi par les circonstances, et l'on échoue par les causes contraires. Les circonstances, ce sont tous les événements, heureux ou malheureux, toutes les occasions de succès qui se présentent dans la vie indépendamment de la volonté.
D'après ce qui précède on peut envisager le hasard du même point de vue (juele spirilualismecatholique envisage la grâce sanctifiante : l^n chrétien quels que soient ses mérites ne peut, dit-on, faire son salut sans le secours de la grâce ; ainsi l'ambitieux ne saurait faire son chemin sans le secours du hasard. Les chances heureuses toutefois sont moins inégalement réparties qu'on ne le suppose en général. L'aptitude à en profiter est ce qui dislingue les individus, et c'est par là cpi'on rentre dans ic bien jouer. 11 y
a des hommes qui par une ineptie organique tourneront toujours le dos à la fortune.
La diversité des chances est infinie. Les uns vien, nent tôt, les autres tard ; tantôt elles opèrent lentement et successivement, tantôt elles agissent soudainement et directement sur la destinée. Il n'est peut-être pas d'exemple plus curieux de la pure influence du hasard que le fait historique suivant que nous avons noté comme un des types du genre :
Il y avait sous la Régence un certain Chavigny, intrigant obscur, qui avait fait des efforts inutiles pour se faufiler à la cour. N'ayant pu obtenir aucune faveur, de guerre las, il quitta la place et partit pour la Hollande, où l'appelaient des affaires de famille. En arrivant à la Haye il tomba malade et fut forcé de s'arrêter dans une auberge. Ceux qui ont voyagé dans ces pays savent qu'on y est servi par des chambrières qui ne sont pas autrement cruelles. Chavigny, soigné avec le plus grand dévouement par la fille de l'auberge, où le hasard avait voulu qu'il s'arrêtât, une fois guéri, s'avisa d'être. . . reconnaissant. . . . On voit si l'aventure est vulgaire ; mais comment de là parvint-il à la fortune? Le voici : Un jour qu'il était avec la demoiselle dans une chambre de l'auberge il entendit la maîtresse de la maison qui se dirigeait vers cette chambre en appelant sa servante. Celle-ci n'eut que le temps d'en sortir et de fermer la porte de la chambre, qui était précisément celle que sa maîtresse lui ordonna de préparer pour deux
ministres étrangers qui venaient d'arriver et voulaient déjeuner en particulier. Impossible de faire sortir Chavigny. Elle imagina de le cacher dans une armoire et l'y enferma.
Il était temps; à peine avait-elle tiré la clef que les deux voyageurs entrèrent. Se croyant seuls, ils s'entretinrent sans défiance d'une intrigue politique qui était le but de leur réunion : l'affaire n'était pas mince, il s'agissait d'un complot dont l'objet n'était rien moins que d'enlever la régence au duc d'Orléans. L'un des deux voyageurs était cet aventurier soudoyé par le cardinal Alberoni , pour enlever le Régent au bois de Boulogne et qui, n'ayant pu réussir dans son projet , s'était réfugié à la Haye où il tramait un nouveau complot. En se séparant, les deux voyageurs se donnèrent^ à jour fixe un autre rendezvous au même endroit.
Chavigny sentit tout le parti qu'il pouvait tirer d'une pareille découverte. Il lui fut facile d'obtenir de la servante qu'elle le cacherait dans la même chambre le jour indiqué. Le rendez-vous eut lieu; la conférence fut encore plus explicite.
Maître de leur secret, Chavigny écrivit au Régent qu'il avait a lui faire une révélation de la plus haute importance et, de retour à Paris, parvint à obtenir une audience du duc d'Orléans.
Chavigny n'eut garde de fiiire connaître les circonstances qui l'avaient si bien servi; il attribua ses révélations à des relations plus élevées. Le prince le
DU HASARD El" DU BIEN JOUER. 1 1
traita de visionnaire et lui ordonna de sortir de sa présence. Chavigny, sans se déconcerter, soutint ce qu'il avait avancé, et proposa au Régent de le faire mettre à la Bastille, si ce qu'il lui avait dit n'arri-^ vait pas. Le prince y consentit, les choses se passèrent comme Chavigny l'avait annoncé, et de ce jour sa fortune fut faite.