‹ Recherches sur l'art de parvenirChapitre 8 sur 119 · DEVELOPPEMENT DE LA MEME IDEE · texte numérisé non relu

DEVELOPPEMENT DE LA MEME IDEE

Que l'on mette à l'essai une définition du hasard, on ne trouvera rien de mieux que ceci : ce sont les actions des hommes par rapport aux autres hommes.

Mais voici une autre source du hasard à laquelle on ne réfléchit pas. Qui peut se charger de dire à quoi il songera dans cinq minutes? Ainsi le hasard est jusque dans la pensée qui engendre l'action ; il est jusque dans les variations du tempérament qui réagit sur la pensée, qui réagit sur l'action, sans parler des causes extérieures purement physiques, dont l'intervention n'est jamais prévue.

Quand on est embarqué dans une mauvaise affaire, il y a une espèce de calcul qu'on peut essayer à l'occasion, c'est de chercher à déterminer les différentes issues par où la complication peut aboutir; il arrivera couramment qu'elle ne se dénouera par aucun des moyens qu'on avait prévus; et quant aux incidents inattendus qui traversent ordinairement

les entreprises, il n'est pas même possible de juger s'ils sont heureux ou malheureux.

C'est dans la vie politique que ces merveilleuses nuances sont sensibles, car la politique c'est jouer aux hommes et aux événements. On peut voir dans les Mémoires contemporains que Napoléon, un de ceux à qui la vie humaine a caché le moins de secrets se moquait, en son particulier, de ceux qui lui prêtaient des combinaisons à longue portée ; il avoue littéralement qu'il vivait au jour la journée sur les événements. En fait de hasard, on ne trouverait peutêtre pas dans une autre vie que la sienne une page plus frappante que celle qui va suivre.

Le 23 août 1798, Bonaparte quittait l'Egypte et s'embarquait à l'insu de son armée pour retourner en France, laissant à l'adresse de Kléber un pli cacheté, qui le nommait à sa place général en chef de l'armée d'Eg\pte.

La traversée entreprise par Bonaparte présentait des périls immenses. Il fallait avoir des vents favorables, échapper aux escadres anglaises, et enfin arriver en France avant les dépêches menaçantes (|U(^ Kléber ne maïujuerait pas d'envoyer au Directoire dès (jue la situation lui serait connue.

La traversée devait se faire par la cote d'Africjue, en longeant les rives de la Méditerranée, et les difficultés de l'exécution étaient telles qu'en cas de poursuite, les deux frégates qui portaient la fortune de iNapoléon devaient être échouées sur les sables, afin

qu'à toute extrémité l'équipage eût la ressource de gagner, par terre, le port le plus voisin de la côte.

Les débuts ne sont pas heureux ; pendant vingt et un jours les vents contraires repoussent les navires dans les eaux de l'Egypte ou de la Syrie. On parle de retourner au port; mais bientôt le vent change et en quelques heures on double Carthage^ puis la Sardaigne.

Rien n'est fait encore; à peine la Sardaigne dépassée, le vent change de nouveau ; on est forcé de relâcher à Ajaccio.

Le lendemain on veut remettre à la voile, impossible de sortir du golfe; il faut rentrer dans le port, et sept jours se passent , pendant lesquels le danger va croissant.

Si les Anglais qui croisent dans ces parages apprennent le séjour forcé de Bonaparte en Corse, adieu le grand Empereur de France ! Les Anglais ne savent rien encore; les dés ont bien tourné. Aucune voile n'est signalée à Thorizon ; on se met en mer pour Toulon, après avoir acheté une chaloupe, pourvue de douze rameurs vigoureux qui, en cas de détresse, essayeront de sauver le général et quelques hommes de son escorte. Cependant jusqu'au lendemain matin la navigation est heureuse, les navires touchent au port.

Mais, au coucher du soleil voici tout à coup qu'une escadre anglaise de quatorze voiles est signalée. Les Anglais, favorisés par la disposition de

14 LrVRE PREMIER.

la lumière, reconnaissent très-distinctement les frégates. Les signaux de la flotte ennemie apparaissent. Les dés ont-ils tourné? Non. Jl se trouve, ô fortune ! que les frégates sont de construction vénitienne , et les Anglais les prennent pour un convoi d'approvisionnement, se rendant de Toulon à Gènes.

Mais la situation demeure tout aussi critique. La flotte anglaise, il est vrai, grâce à la nuit tombante n'a pas reconnu les passagers ; mais le lendemain le jour se lèvera, les Anglais reconnaîtront leur erreur et le désastre est certain. Gantlieaume avait perdu la tète; il proposait de retourner en Corse. Bonaparte s'y refusa, on fit force voiles vers le nord-ouest, et pendant la nuit on se prépara à tout événement. Déjà les rôles étaient distribués, les dispositions étaient prises. Bonaparte, décidé à se jeter dans la chaloupe de sauvetage, avait désigné les pc^rsonnes destinées à partager son sort, qui ne pouxait être douteux, si 1 on était encore en vue de l'escadre. Il s'agissait d'être capturé ou coulé à fond; mais les dés jetés en l'air retombent toujours sur les mêmes laces. Les premiers rayons du jour éclairèrent la flotte anglaise qui, au lieu de poursuivre les frégates s'éloignaient vers le nord-est !...

Et ce n'est pas tout encore, si en arrixant à Fréjus l'équipage est oblige de faire quarantaine, les dépêches de Kléber devançant l'arrivée de Bonaparte peuvent ren\erser sa fortune, et le héros d'Arcole

décrété d'accusation pour avoir quitté son armée sans les ordres du Directoire, peut finir comme Custine; mais l'enthousiasme des populations prévenues de l'arrivée de Bonaparte, entraine les passagers vers la terre. . . . Les destins s'accompliront !

Toute la théorie du hasard est dans cette traversée, on peut l'y étudier, comme le praticien étudie les phénomènes de la vie sur la nature morte.

Mais le hasard est-il réellement une force désordonnée en dehors de toute règle? il ne faut pas se l'imaginer.

Qui n'a été frappé de l'inébranlable confiance avec laquelle le joueur persévère dans la recherche des combinaisons qui doivent le faire gagner. Que cherche-t-il ? la loi du hasard, et les joueurs les plus maltraités sont ceux qui croient le plus fermement que par des observations bien faites et exactement suivies, la chance peut être dominée; et ils ne se trompent pas le moins du monde. Leur perte ne tient qu'à la fausseté de leurs calculs ou à rentraînement de leurs passions.

Le hasard est un phénomène que l'on envisage ici sous le même rapport. C'est un élément composé de deux courants contraires, les bonnes et les mauvaises chances dont le flux et le reflux, les oscillations ou les écarts ne paraissent irréguliers que quand on les observe dans un espace restreint ou sur une échelle de temps limitée. On apprend, par exemple, à connaître la direction des courants heu-

reux ou malheureux , et voici entre autres choses ce que l'on observe.

Les événements de la vie paraissent dominés par ce que nous appellerons volontiers une loi d'enchaînement, une loi de succession , de telle sorte que les accidents heureux ou malheureux, semblent tous découler d'un premier succès ou d'une première faute. Un événement favorable ou contraire contient en lui une certaine série de déductions fatales ou propices qui doivent toutes s'épuiser dans un temps donné. De même encore une affaire qui a bien tourné, par une connexité mystérieuse, en amène d'autres également heureuses. C'est ce que l'on appelle communément une veine par une assimilation très-frappante avec ces filons précieux que rencontrent les ouvriers mineurs dans leurs patientes explorations.

Grâce à ce qui précède nous avons maintenant une excellente définition du succès. Réussir c'est être dans le courant des chances heureuses; ne pas réussir c'est avoir perdu le sens de leur direction.

Comprend-on maintenant ce (jue c'est que la suporsliliou chez les amants, chez les joueurs, chez les hommes politiques surtout? ce n'est pas autre chose (jnim calcul ou une intuition de la chance. Ouand ]^)lycrate jetait son anneau à la mer, il sentait ([ue sa séri(^ était épuisée. (Juand ('ésar se jetait dans une barque <1(^ pécheurs en disant au milieu de la tempête, au pilote épouvanté :« l{assure-toi , tu portes

César et sa fortune. C'est comme s'il lui avait dit : Ne crains rien, tu portes une chance qui est dans la loi de son développement. Et le pilote sans analyser comprit parfaitement ainsi.

L'habiletë supérieure en politique consiste à faire le hasard et à ne pas le subir. Dans les affaires, il y a aussi des gens qui font le hasard, on les appelait autrefois des fripons.

Page 1