‹ Recherches sur l'art de parvenirChapitre 80 sur 119 · g s..., soyez fatalistes comme les musulmans et · texte numérisé non relu

g s..., soyez fatalistes comme les musulmans et

les païens. Prêchez la liberté quand on vous réduit au silence, la réaction quand on vous protège ; mettez s.... chr..., m et T. />.... au service de la

force victorieuse et bafouez le droit vaincu; mais revendiquez-le du haut de la conscience immortelle s'il est immolé dans la s.... Soyez pudique et voilezvous la face à l'aspect de la luxure et de l'âpre soif de l'or; cela ne vous empêchera pas de pol.... en V. . . . et en pr . . . . et d'affermer vos ....

Ah mon Dieu ! je suis perdu, je viens de railler les d.... et j'ai ri de ceux qui veulent les pendre.

Le choeur antique. Mais à qui croyez-vous donc, si vous n'épargnez ni les uns ni les autres ?

R, En ce temps-ci, — k RIEN I

GDSp:)

CDAPITRE V.

^^Olls ne croyons pas jusqu'à présent avoir été trop irrévérencieux envers les journaux, sans quoi nous découperions encore quelques pa^^es. Etant admis dans les temps modernes que la critique peut s'exercer sur les rois, les princes, les ministres, les institutions et les lois, il doit être permis, au moins dans une certaine mesure, de j^loser un peu sur les feuilles publiques. Cela doit être d'autant plus permis, qu'heureusement, en France, tous les organes s'accordent à demander la liberté de la presse.

Le journal étant un bureau de publicité et par suite de célébrité, l'institution a des côtés que l'on peut dire vulnérables, sans pour cela faire crier au sacriléi^e.

Le journalisme a un esprit de corps toul-puissant.

On sent très-bien, rien qu'au toucher, que c'est un être moral doué d'une sensibilité très-vive, très-chatouilleuse^ exquise. Son omnipotence dans le domaine de la critique et des arts, lui a fait contracter quelques-uns des défauts que l'on reproche aux majestés. Ainsi, le journalisme n'a pas pour la vérité un goût excessif. Il aime à la dire, c'est son état, mais ce n'est pas tout à fait la même chose quand il s'agit d'en entendre.

Ce sentiment toutefois part d'un principe naturel et même légitime en soi. Toute critique contre la presse en général semble être un procès fait à l'institution elle-même. Les têtes couronnées ne sont pas autrement. En France, la discussion des actes ou de la personne du souverain fait toujours présager une révolution.

Ce qui achève de faire sentir tout ce qu'il y a de personnel, d'animé, de passionné, d'humain dans le journalisme, c'est qu'il est, en France du moins, peut être plus sensil3le encore au ridicule qu'aux attaques directes. Ces choses sont fort extraordinaires, elles font réfléchir très- sérieusement.

La sensibilité extrême de l'esprit de corps se manifeste par plusieurs côtés. Dans quelques journaux, elle saute plus particulièrement aux yeux que dans d'autres. Si, par exemple, on touche un cheveu d'un des leurs, toute la couvée jette des cris de paon. On a fait grief à M. un tel, on l'a massacré, on l'a assassiné, tous les échos en retentiront. On n'en ferait

pas pis s'il y avait péril public ou que les frontières fussent menacées. IN'étes-vous pas de la confrérie, on pourra vous ëcorcher, vous couper par petits morceaux, vous saler et vous faire cuire sans émouvoir un souffle. Ah! la bonne chose que d'avoir la protection spéciale d'une feuille publique qui se tire à vingt-cinq ou trente mille exemplaires 1 On ne vous touchera pas, votre tête est sacrée.

Mais, en vérité, cela est très-naturel, il en va de ceci comme de toutes les choses de ce monde, crédit, pouvoir, fortune. Vous en êtes ou vous n'en êtes pas.

Si le public, comme on sait, est tout porté à admirer, le journalisme, lui, n'admire que qui il veut et quand il veut. Il ne saurait en être autrement, puisque c'est son suffrage qui donne le signal des applaudissements^ qui détermine la vogue, ralïiuence au théâtre, chez le libraire, chez le fournisseur. Les écrivains en tous genres sont aujourd'hui dans la position où se trouvaient les auteurs, vis-à-vis des comédiens au temps de Gil Blas. Il faut venir bien humblement, et chapeau bas, solliciter un article, une mention, quehjue critique un peu étoffée, un peu large, dont la mesure n'ait pas été épargnée. Heureux l'auteur qui voit son œuvre réfléchie dans vingt journaux, quatre colonnes sur le devant et autant sur le derrière ! On ne peut se défendre d'une sorte de vénération pour ceux <jui se font ouvrir les portes du Temple. Que font-ils et comment font-ils, ces mortels à qui la postérité sourie?

C'est ici le côte factice de la notoriété. On aimerait à croire que ces lignes abondantes, et pressées, sont le résultat d'une appréciation spontanée. Le plus souvent, à ce que l'on dit, l'auteur est allé se pendre à la redingote des rédacteurs, chroniqueurs, feuilletonistes pendant des mois entiers avant l'apparition de son livre. Il a chauffé son succès comme un four à cuire des pains. Il a, proh pudorl indiqué peutêtre, comme il entendait la critique de son ouvrage, il s'est écrié: allez! frappez, éreintez-moi^ on sait que c'est le mot, tirez, tuez, sabrez! Et enfin souvent il a fait lui-même les tartines, préparé le poivre et la gingembre. C'est de l'onanisme littéraire.

Il y a un certain critique, celui-là c'est un Dieu. 11 faut passer sous les arceaux de ses triples colonnes pour être consacré. Il rend ses oracles sur une chaise curule. Chaque semaine, sous un titre familier dont l'enjouement couvre une sérénité olvmpienne, on voit émerger des ondes d'un grand journal, l'article ou l'astre qui va projeter un rhumb lumineux sur les pas de quelque écrivain aimé des dieux. La prose de Prot.igoras tombe en caractères compacts sur la surface interne du journal, elle en remplit les bords comme le métal en fusion jeté dans le moule de la statue. On sent de suite qu'il s'agit d'un publiciste abondant dont la plume coule sur du papier glacé-satiné, le soir après une tasse de thé savoureuse, ou le matin en foulant des tapis épais devant un âtre chargé de bois sec et pétillant.

L'écrivain consulaire a les grâces qui peuvent se puiser dans une civilisation sèche et réduite en toutes choses à l'imitation.

Le bien-être et les dignités ont amorti chez Protagoras ces formes âpres, ces traits perçants ou enflammés qui sont l'amertume et la saveur de la critique. Il a le pléthore lymphatique. Sa phrase longue, mais non pas trop épaisse ni lourde, se construit par des hasards heureux sans trop heurter la syntaxe. Il y règne une simplicité assez rare dans un temps où l'on n'évite guère le plat sans tomber dans le maniéré. Ses formes sont ingénieuses, les traits s'y rencontrent ça et là comme de légers charbons sur une cendre tamisée. Cela réchauffe un peu. Les épigrammes ont des teintes douces et portent souvent à une petite distance.

Protagoras est cultivé, lettré, érudit, il procède du dix-huitième siècle; il a ïa\t son bagage avec Grimm, avec Mme du Deffant, avec Ilelvétius, il a tiré très-avantageusement parti de ses petits moyens. Il côtoie le sentier facile du cours de Htlérature a\ec Laharpe, Villemain, Cousin, non procul. (Citations, clironiques, anecdotes, on coud tout cela ensemble, la copie s'allonge, on gagne de la marge. Lu fragment commenté donne dix pages. On s'amuse, on s'arrête, on revient sur ses j)as. C'est de l'école buissonnière. On fait des j)()rlraits en })ied , des profils, cela ressemble ou ne ressemble pas. Il y a toujours un peu de couleur, quelcjues citations, des réflexions

mélancoliques çà et là. Mais enfin c'est un grand art que de contenter le lettré et de satisfaire le bourgeois. Protagoras a fait ce tour de force. 11 prouve d'une manière éclatante ce que peut un filet de littérature bien ménagé.

Le journalisme loue très-difficilement ou très-facilement. Il donne de la publicité à pleine trompe ou un peu, à travers un tube de deux millimètres. 11 répand des flots d'encre à propos de vos ouvrages, ou il en verse une goutte sur l'ongle. Cela dépend des gens.

En principe, le journal est essentiellement conservateur de notoriétés par deux raisons faciles à comprendre. D'abord le culte de ceux qui ont conquis leur place, c'est trop juste; ensuite le journal est tributaire du public, il est chargé d'entretenir sa curiosité, partant de lui parler de ce qui l'intéresse. Les hommes en vogue sont des sujets de conversation. Il en est question chaque jour, ce sont des personnages qui sont en scène, on les suit des yeux. Il court sur eux des anecdoctes, on leur prête des mots, on les déshabille du matin au soir. L'attention du journal est donc commandée par celle du public. Si on lui parle des gens qu'il connaît, il se

sent tout de suite dans son monde. Il voudra lire leurs livres, voir leurs pièces. Mais si Ton vient à mettre sur le tapis un nom nouveau, le nouveau venu eut-il fait un chef-d'œuvre, cela fait froid de suite; c*est un nouveau visage, c'est une affaire.

Cependant le journalisme sait généralement faire des distinctions très-habiles parmi ceux qui briguent les suffrages de la notoriété. Si ni te ad me par vos venire. C'est la contiiuialion de l'idée démocratique dans les sphères de la célébrité. Si on flaire des talents trop neufs, trop nerveux, les feuilles publiques se ferment comme des belles de nuit. Le journalisme ne refuse pas son suffrage, mais il ne veut pas précisément le donner à ceux qui n'ont pas l'encolure ordinaire. On peut bien dire d'un banal et sot auteur que c'est un grand prosateur, qu'il a lait le tour de la pensée humaine ; mais les véritables talents glacent tous les enthousiasmes.

Manifestement, c'est la chose la plus odieuse du monde que d'être obligé de louer à juste titre; et puis s'il en était ainsi, il y aurait moins de producteurs littéraires, moins d'artistes. Au lieu d'un régiment d'hommes de lettres, des peintres, des sculpteurs, des dramaturges et rouianciers à foison, quinze ou vingt mille personnes qui font de l'art, on n'en aurait peut-être pas la vingtième j)artie , et que deviendraient les autres? Il faut que tout le monde vive, et un homme de talent, peintre, sculpteur ou

n'importe quoi n'a pas le droit d'affamer à lui seul quarante ou cinquante médiocrités. Est-ce vrai?

La louange 1 la louange ! il en faut en France, il en faut pour tout le monde et il va de soi que , la justice distributive doit perdre son équilibre quand il s'agit des gros noms qui sont en possession de la notoriété. Seulement, il y a parfois des coalitions d'éloges vraiment étonnantes. On peut même avec de très-grandes renommées faire des livres bons à mettre «au pilon, on l'a pu voir dans ces derniers temps; chose inouïe, le livre est mauvais, chacun se le dit, c'est une platitude, une extravagance notoire. Cependant la trompette du jugement dernier ne saurait faire plus de bruit qu'il ne s'en fait à l'occasion de tels ou tels ouvrages. Il est convenu qu'on ne dira pas la vérité. Les journalistes, qui eux-mêmes ont eu des nausées à la lecture, poussent des cris d'admiration. La condescendance est poussée à ses dernières limites. C'est un succès, on l'avalera, il faut qu'on l'avale. Les amitiés littéraires, la camaraderie, le prestige du nom^, la popularité^ le désir d'être agréable, tout conspire pour enlever un triomphe impossible î

Une réflexion seulement. On n'ose pas dire son fait à un écrivain, on ruse en matière littéraire, et on a la prétention de dire la vérité en politique !... Allons donc ! . . .

Parmi les hommes célèbres dont le public s'occupe, il faut distinguer. Il y a une très-grande quan-

tité de gens qui ont un nom clans les sciences, les lettres, les arts, la politique, mais leur notoriété sommeille, le public ne s'occupe d'eux qu'à l'occasion. Quelques-uns commencent à être oubliés, d'autres sont passés de mode. 11 n'y a jamais qu'une dizaine d'hommes tout au plus sur lesquels l'attention est constamment éveillée. Les uns sont des jeunes, les autres sont des vieux, mais leur souvenir ne s'est point effacé; ils sont toujours en évidence quoique appartenant déjà k un autre âge.

Ainsi on parle toujours du célèbre octogénaire, Anténor, quoique sa voix ne se fasse plus entendre dans Y J gara. On parle encore du célèbre ultramontain Polypbonte, quoicjue Polyphonie n'ait plus ni église, ni crédit, ni tribune et n'écrive plus guère. On parle, plus que jamais, du fameux orateur septuagénaire Sosiphane. Mais il y a quarante ans qu'on en parle, cela va toujours, il n'y en a (|ue pour lui. Les journaux annoncent ses voyages, ses promenades, ses dîners, ses mots; ils analysent par avance ses discours. On lit des phrases comme ceci : (( Il parait que cette année Sosiphane va faire un discours terrible sur les finances, il parlera pendant sept heures; à la chute du jour on allumera des flambeaux et les députés se feront apporter à manger de cliez eux pour qu'on ne perde pas le fil de sa harangue. » Ou bien encore : « L'on dit (|ue Tillustre Sliehehazarde continuera demaiu son discours, que

la semaine procliaine il aura terminé les développements généraux qui doivent l'introduire au cœur du sujet, » etc.

Généralement ces bonnes fortunes de renommée, outre ce qu'elles empruntent au talent, tiennent souvent aussi à ce que le personnage en renom s'est trouvé rattaché fortuitement à certaines circonstances politiques, à ce qu'on a fait un mot sur lui, à ce qu'on l'a pris pour point de mire de certaines attaques, de certains ridicules, de certaines opinions surannées, comme cela est arrivé à Théophante le polémiste.

Sans doute Polydamor est un héros , mais il a du une grande partie de sa renommée à ce qu'il porte toujours une chemise rouge, et aussi à ce qu'il a trouvé une métaphore heureuse.

Polydamor a remporté des hatailles, enlevé ou conquis des provinces. Cela n'eût point suffi pour en faire un demi-Dieu. Il a dit que les peuples étaient frères.

Polydamor sait comme on passe à l'état de légende; il jette aux cent voix de la renommée des billets adressés à ses amis^ à ses connaissances, dans lesquels il proteste de son respect pour les belles, où il dit à l'un des siens : « Vaillant compagnon d'armes, tu te souviens que nous avons dormi dans le même manteau. Le sol de l'Italie, cette mère féconde des grands hommes, nous a allaités. Nous avons été portés dans les flancs de la louve, nous

avons comme elle des griffes et des dents et nos femmes ont de fortes mamelles. Salut. «

De semblables paroles font trépigner les populations ; il y a des femmes qui seraient aussi jalouses de recevoir le célèbre Owtlaw dans leur lit que s'il s agissait du fameux s. d. c. Canopus.

Voilà les hommes dont la presse parle, dont elle parlera toujours, car un tel nom est une réclame vivante. C'est comme si on disait aux populations ; Vous voyez que nous faisons fumer l'encens devant vos Dieux, mais n'oubliez pas les frais du culte.

Souvent aussi et par la même raison la notoriété du journalisme s'attache à des personnages reconnus grotesques et même odieux. Dorlomon est un magot de la Chine. Il porte des portefeuilles (jui exagèrent sa petite taille. H est attaché à ces portefeuilles, comme Auguste disait de Dolabella qu'il était attaché à son épée. Dorlomon parle dans les couloirs, il écrit des articles de finances et de sociétarisme dans les journaux, Dorlomon est un puffiste, Dorlomon est un groles(}ue, et cependant on lit dans les journaux : « Nous apprenons que Dorlomon revient des eaux avec son ami Polipier. Polipier et Dorlomon étaient hier chez le comte de *** . » Ou bien : « Ces jours dernière on a conduit à sa dernière demeure le célèbre Khotomagus, (|ui a joué un si grand rôle dans la dernière révolution; Poîipier et Dorlomon tenaient les cordon» du poôle w, et ainsi

des autres. Car Polipier est quelque chose de moins et de plus que grotesque, mais passons.

Le journalisme vit surtout par une chose, nous voulons parler de la polémique; car après avoir traité des célébrités issues du journalisme, il peut être à propos de dire un mot de ceux qui le font, c'est-à-dire des journalistes.

La polémique met en relief les talents, comme la boxe met en relief les muscles et les horions. On ne se doute pas précisément de ce qu'il faut d'aptitude spéciale pour bien faire cette gymnastique-là. Il faut se figurer les combats de gladiateurs de l'ancienne Rome; il n'est pas à présumer qu'un gladiateur en ait jamais voulu à son adversaire victorieux, alors qu'il tombait sous ses coups dans le cirque, en présence de l'empereur et de la foule, sous les yeux des vestales, de belles demoiselles, comme il n'y en a pas beaucoup à présent, à ce qu'on dit. Irrité sur l'heure même, si le gladiateur vaincu mais guéri de ses blessures rencontrait quelques jours après son heureux camarade, il lui serrait la main en lui disant : « Par Hercule, vous avez un joli poignet! » L'autre répondait : « Et vous, merci, quel croc-en-jambe ! Vous savez que vous avez plu à la courtisane Melella , elle me l'a

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(lit hier; quand je vous renversais sur l'arène, vous avez levé le bras, et elle a remarqué que vous étiez poilu comme elle n'a vu personne. » Et les deux compères de rire et de s'en aller bras dessus, bras dessous au cabaret ; car il y en avait aussi dans ce temps-là.

Bon nombre de journalistes sont comme ces deux gladiateurs; il y a bien çà et là une Phryné qui les regarde ou devant laquelle on dira : Comme Adamastor a rossé Polyctèle! L'arène, c'est le journalisme; la plume, c'est l'épée romaine; l'encre, c'est ne poursuivons pas la figure.

Quand on réfléchit que la plupart des attaques, répliques, dupliques, tripliques, qui paraissent si chaudes, si violentes, se font sans passion réelle, sans haine, avec une conviction modérée, on comprendra quel stimulant c'est que le public, le spectateur, la galerie. Éreintez, éreintez, messieurs, vous serez célèbres au moins pendant quarante-huit heures, et ensuite une bonne poignée de main. L'auteur s'aperçoit qu'il ércinle aussi, que même il ne fait que cela, et cette réflexion le calme. Il es* pardieu bien évident que nous sommes un peuple de vaniteux et que nous crevons de jalousie les uns |)our les autres, lu |)olémiste mort à la peine , a ciit : La démocratie, c'est feuNie; on le lui fit bien voir.

Tout n'est pas polémique dans le journalisme, quoique ce soit son plus grand aliment. Il y a les

articles de fond, les apprécia lions, les critiques des actes du gouvernement. Il faut pour cela des qualités d'un autre ordre, d'un ordre contraire. Ah ! s'il ne s'agissait que de dire les choses comme elles sont, de parler net, franchement^ simplement, ce ne serait pas difficile. Combien de gens n'en feraient pas autant! Mais le talent requis ne consiste pas en cela.

Il y a un art, et un grand, qui consiste à parler à côté des questions, à passer sur les points délicats comme chat sur braise, à ne jamais toucher les sujets dans leurs parties vives, dans ce qui crève les yeux. C'est ce qu'on peut appeler le savoir-faire au bout de la plume, et vraiment il en faut beaucoup pour tourner sans se brûler autour d'un gros événement, d'une grosse affaire politiq'ie, pour écrire dix, vingt, trente colonnes à la suite, en ébribant à peine la matière, en ne faisant qu'effleurer du bout de la plume certains côtés scabreux ; pour faire un tableau renversé dans lequel les accessoires tiennent le milieu de la toile, et les principaux sujets se perdent aux trois quarts, en profils effacés, ou sont vus de dos.

Cela n'empêche pas que l'on ne parle toujours avec beaucoup d'éloge de la vérité, on n'a même que ce mot à la bouche; on le peut, nous l'avons enfouie à dix mille pieds sous terre, par delà les débris fossiles où on ne la retrouvera jamais, et grâce à Dieu, nous nous en trouvons bien tous tant que nous sommes.

Car

Érrire , faire des livres. .. ne sérail -ee pas, s;ins c|u il V paraisse, nn assez sol et fort outrecuidant métier? Oh! i'auleur ne parle pas pour ceux dont les épluchures rapporl(Mit autant que des mines de houille ou des cargaisons de guano, il n'a garde. Il s'en faut qu'il aille confondre les gens d'esprit qui vivent grassement de la hadauderie avec les auteurs convaincus qui s'imaginent tenir de leur talent une certaine mission.

En conscience et pour les gens délicats, que dire, qu'inventer, que diable écrire qui en vaille la peine?

Conçoit-on quelque chose de plus mesquin qu'une tâche qui consiste à griffonner, à raturer seul à seul dans son cabinet, à la lueur d'une lampe ^ de mé-< chantes phrases qui ne valent pas la plupart du temps ce que l'on dit au coin de son feu , en causant avec ses amis ou ce que l'on entend dire tous les jours par des gens qui n'ont pas la prétention d'être auteurs? Quelle misère que de parvenir, à force de tabac et de café, h se faire pousser une idée sous le cuir chevelu, que de distiller douloureusement son cerveau pour arriver à écrire en somme ce qui traîne à peu près partout, ce qu'on a lu par ici, pillé par là, ce que souvent on ne sait pas, car c'est ainsi que se font les livres. Tout cela est piteux, et même il est démontré, par l'exemple de la France, que les pays où l'on écrit le plus sont ceux où l'on fait le moins de progrès dans la pratique des choses, témoin encore une fois ce pays-ci où l'on est en retard de cent cinquante ans sur les peuples qui vivent sous les mêmes degrés de latitude.

C'est ceci le côté philosophique de la littérature, mais le point de vue pratique est plus radical encore. Non-seulement on fera toujours bien de ne pas se préoccuper du fond même des œuvres, mais il n'est seulement pas démontré qu'il y ait avantage ou profit à se préoccuper des conditions extérieures de Fart. Le succès en ce genre est trop chanceux. Il est meilleur d'en user comme en son temps Lope de \ éga savait déjà le faire : Mettre les règles de l'art

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sous clef, afin de ne pas mourir sans gloire et sans récompense.

Qu'on ne s'y trompe pas ; il faut peut-être autant d'esprit, de finesse et même de talent pour employer avec discernement un tel procède que pour produire des chefs-d'œuvre. Il faut, en effet, savoir faire un départ entre le bon et le mauvais , pouvoir se dire : Voici une belle donnée, une conception brillante, originale, mais je connais mon public, ce n'est pas l'affaire; ou si j'adopte tel thème, tel sujet parce qu'il s'adresse à l'imagination^ je me garderai foit de le prendre par ses côtés élevés; non, pas si sol, j'aplatirai, je rapetisserai la matière, j'y mettrai le convenu et le banal qui assurent la vogue des ouvrages. Que l'on veuille bien remarquer tout ce ([ue cela suppose de pénétration , de connaissance des idées, du caractère de son épo(jue. Pouvoir faire mieux et faire médiocrement de parti pris dans Tintérêt du succès, cela >rainîent a plus de mérite qu'on ne le croit. H est vrai (juil y a beaucoup d'écrivains qui ne raisonnent pus tant et (\u'\ sont médiocres naturellement, sans effort. Ils sont doués.

Les économistes ont fait des théories ingénieuses sur ce qu'ils ont aj)pelé la valeur, (les théories peuvent être transplantées dans le domaine des choses littéraires. 11 fut peut-être un tenij)s où les livres réussissaient par eu\-niêines, oii ils cheminaient, se classaient par leurs proj^res forces, par la force d'ascension qui est dans le mérite des œuvres. .Mais il ne

peut pas se produire aujourd'hui quelque chose de :>emblable. En un mot, la valeur intrinsèque n'est plus rien. Mettez en tas tout ce qui s'écrit en France, dans une année, le bon, le mauvais, le médiocre et le pire, à priori vous avez un tas de cailloux; maintenant triez : la matière calcaire , le métal grossier, le cuivre, le plomb vont se changer en lingots d'or et d'argent, suivant que les ouvrages seront signés de tel ou tel nom. Le nom seul approprie le produit, lui donne sa valeur d'échange.

Ce monstrueux et informe plagiat des mystères de l'aris, des mystères d'Udolphe, ce capharnaûm sans nom, composé avec les détritus de Frédéric Soulié, d'Eugène Sue et de Balzac, signé du nom de Polastron , a soutiré au public deux cent mille pistoles bien trébuchantes. Renardo a vendu une de ses co- (juilles cinquante mille francs. Il a empaillé Jésus- Christ et les douze apôtres; Polycrote a écoulé trente mille rames de papier noirci. Son dernier roman était intitulé le Mangeur d'enfants. Les excréments sont devenus de l'or. Valeur de placement , valeur d'échange, le produit littéraire, supervacauni genus, chose nulle en elle-même, chose vaine et vague, indifférente quant à sa valeur intrinsèque, s'est trouvée utilisée, appropriée, sublimée par la demande. Les autres productions sont comme des huîtres gâtées dans un parc, on ne les ouvre seulement pas.

Les libraires en ce temps-ci savent bien qu'ils ne vendent pas de livres. Ils font ou ne font pas

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une affaire, et certes qui leur en voudrait aurait tort. Il faut de plus que l'affaire soit grosse, autrement ce n'est pas la peine. Les noms en évidence sont comme des cartes ou des quines à la loterie. On joue là-dessus cinq ou six cent mille francs. Il s'agit de savoir si on parviendra à enfourner dans la gueule du public trois cent mille exemplaires d'un ouvrage donné d'un auteur donné. C'est comme si on envoyait des ordres pour l'achat ou la vente sur les places de Paris et de Londres de trente ou cjuarante mille sacs de farine des quatre marques. Le public européen est empoisonné à la même heure des produits français. Le livre une fois lancé, il faut qu'on l'avale. Anglais, Allemands, Turcs, Italiens, Russes ou Tartares, il faut qu'on en crève. El comment ne pas mordre à l'hameçon quand les journaux de Paris, en éclatant comme des bombes, donnent le signal des détonations dans toutes les parties du monde à des milliers d'organes étrangers qui vomissent à leur tour la rumeur d'échos en échos?

Cette habitude du public de ne plus s'éhranlerque sous les coups de fouet d'une publicité furieuse conduit à un machiniMTie comj)let. H n'v a point de goût, point de préférence (jui tienne devant la lorce d'un succès im})()st'. 11 y a même une sorte de fascination hélx'lée, abrutie, (|ui résulte du onlsme de la réclame. Quel sentiment pense-t-on, par exenq)le, que le public puisse éprouver quand on saisit son imagination par un appel comme celui-ci :

TOTJJOIJRS LA SUITE. 283

« Le bruit formidable qui se fait à propos de la prochaine publication DU CRIME DE SOMBREVAL a soulevé une curiosité inouïe. On cherche de tous côtés à prévoir, quelques-uns même affirment déjà dans quel lieu, dans quel temps, dans quel monde doit s'agiter ce récit aux allures saisissantes et mystérieuses. Mais personne n'a pu jusqu'à présent pénétrer ce secret. Le secret de cette histoire extraordinaire a été bien gardé. Personne, en France, ne pourra le dire avant d'avoir lu le fameux roman de M.... qui paraîtra lundi à midi. Épouvante!... »

Ou bien encore quand on lit ceci ;

a On ne parle plus de la Vénétie, de l'Italie, de l'Allemagne. Le Riclielieu prussien est oublié. Il n'y a qu'une pensée en ce moment, qu'une perspective, la publication promise par le journal le *** . Partout où l'on vit, où l'on pense, partout où l'on respire, on ne songe plus qu'à ce terrible, qu'à cet effroyable procès des Chattryas. La France entière attend avec une fébrile impatience cette publication d'un intérêt sans nom, sans exemple dans les annales criminelles du monde! »

Il y a un de ces harnums qui fit dernièrement quelque chose de plus. Au moment où paraissait l'une de ces publications, les murs de Paris se trouvaient couverts soudainement de grandes affiches où l'on pouvait lire d'un jour à l'autre :

Demain Shoupapa, le fameux accusé incestueux et fratricide, parlera peut-être ?

Shoupapa n'a pas parlé.

Le lendemain on disait : Rien encore !

Le surlendemain : Miracle! Shoupapa a parlé!.. Shoupapa parle! Et dans toutes les villes de province^ sur tous les murs, ces phrases étaient écrites.

Ne voit-on pas le passant saisi d'idiotie, fasciné^ hérissé, transporté à la vue de ces choses? Dans son hallucination, il entrera chez lelihraire; s'il a un écu, il le changera. Ces amorces grossières ne sont guère plus grossières que celles qui font acheter les livres de Polycrote. Et cjuand on peut lire sans haut le cœur le grand Polastron, on n'est guère plus délicat que celui qui fait ripaille des romans arrangés à la sauce de cour d'assises.

gUKSTIONS D UN INTERET ASSEZ VIF.

Peut-il arriver qu'un livre réussisse aujourd'hui par sa valeur propre?

Si ce livre n'est pas précisément une ordure?

S'il ne flatte pas les intérêts ou les passions d'une coterie ?

S'il n'est pas commandé ou inspiré j)ar un parti?

Si dans la criti(|U(^ il ne descend pas jusqu'à l'injure?

Si dans la flatterie il ne descend pis jusqu'à la

bassesse ?

QUESTIONS d'un GRA.ND INTÉRÊT. 285

S'il n'émeut pas de petites passions de cabaret?

S'il dit la vérité sans fard, ou si, disant une certaine somme de Vérités, il n'y mêle pas cent fois plus de mensonge ?

S'il s'affranchit de certaines formes de convention ?

Si le succès du livre n'est pas entrepris par deux ou trois libraires et sous-entrepris par cinq ou six journaux ?

S'il n'a pas été crié par- dessus les toits pendant cinq ou six mois à l'avance?

Si l'auleur n'est pas allé se pendre à la sonnette des journalistes en vogue et pleurer sur les genoux du directeur ? S'il n'a pas fait de scandale pour attirer l'attention, reçu une claque dans la rue ou une éraflure sur le nez dans un duel de convention?

Si la réclame n'a pas fait jouer ses batteries, crocheté, forcé les oreilles et les yeux par des exhibilions ?

Y a-t-il un public qui juge et apprécie en dehors de la claque organisée ?

Quel est ce public auquel dans les préfaces on a encore la naïveté de faire appel ?

Combien vendrait-on d'exemplaires d'un ouvrage qui ne serait fait que pour des gens de goût ?

Parmi les gens instruits bien élevés, combien y en a-t-il qui s'entendent à juger les choses d'art ?

Parmi ceux qui s'y entendent, combien y en a-t-il qui ne refuseraient pas leur suffrage par envie ?

Parmi ceux qui ne le refuseraient pas par envie, combien y en aurait-il qui ne )e refuseraient pas par intérêt ?

Parmi ceux qui ne refuseraient pas leur suffrage, ni par intérêt ni par en\ie, combien y en a-t-il qui iraient jusqu'à soutenir ou a patronner le talent? etc., etc.

On pourra, si l'on veut, tirer les conclusions. Elles sont friandes.

En France, l'admiration ne perd jamais ses droits, par bonheur. 11 faut qu'il y ait toujours en scène trois ou (juatre personnages de lettres ou de théâtre sur lesquels se concentrent l'enthousiasme, la vogue.

Il y a des personnifications indispensables à la vie morale du peuple parisien, un danseur de corde, une fille lancée, des célébrités passionnantes qui résument l'art, la civilisation, le succès, l'argent.

Dans un orche supérieur, on trouve un certain nombre d'idoles littéraires auxquelles le public a commis l'intendance de ses menus plaisirs. Voyez plutôt le jeune poêle (jamellon. Lii faim lui faisait autrelois trouver agréable les caresses d'une vieille qui n avait qu'une dent, il a aujourd hui pignon sur rue. Nous

l'attendons à l'Académie. Brasidas a eu une fortune* pareille, il a ému le cœur des Français en leur représentant sur le théâtre des filles qui mouraient de chagrin de n'être pas assez entretenues. Il a plu à (outes ces dames, il a été sauvé^ car on se sauve aussi par le cœur. Polémon est encore une idole, il a, lui, un talent vrai, et même trop de talent pour être longtemps en vogue, mais il a su se servir de ses premiers succès pour flatter immédiatement la puissance.

Le genre féminin, dans la littérature moderne, est une des grandes cordes du succès. On sent tout de suite quand il coule dans les veines d'un écrivain du sirop d'orgeat. S'il passe à travers les phrases un peigne qui sente la poudre de riz ; si la forme du style est molle, si on sent quelque chose de laiteux, de moelleux, cela prévient favorablement. L'écrivain est bénin, il détergera doucement. C'est ce même genre qui a assuré le succès d'Octavule, de Lémon, de Camille, même école que Brasidas, des vagissements, un peu de libertinage, pas trop pourtant. Au surplus, l'école se divise. Octavule est le Platon de la chose, chez Brasidas, Polémon et les autres, il y a quelques signes de virilité plus marqués ; ils sont conformés, mais il y a de l'étisie dans la constitution. Ce sont des talents poitrinaires. Le pubhc sent qu'ils ne vivront pas. On s'intéresse à eux; ils ressemblent un peu à leurs héroïnes. Ils sont malades du même mal, l'argent, et ils ont comme elles de l'économie.

c'est au surplus une très-grosse affaire pour ces fleurs des pois de la célébrité que d'entretenir leur renommée dans sa fraîcheur. Brasidas s'est fait une loi de ne pondre qu'une chose tous les ans. Mais quelle chose, comme c'est élaboré ! Le public est préparé à ces accouchements, on ébruite discrètement les mystères de l'enfantement, et Ton se répète de temps en temps : Ah! le moment est venu, voilà Brasidas qui va pondre, il couve encore pour l'instant. Enfin on vient voir l'enfant; il est blaHc, il est propre, on l'a bien lavé, il est mort-né.

Gamellon, lui, est plus expéditif, il refait toutes les pièces du répertoire; il refait Scribe, il refait Picard, il refait Brasidas lui-même, il n'y a ([u'à ajouter des jupons, beaucoup de jupons et de corsages décolletés. Gamellon est un homme d'esprit, il a su comprendre que la poésie des sens suffit à sauver une pièce.

Quel liomme encore, dans un autre genre, que le grand Polastron! Polastron eût vieilli s'il fût resté dans sa patrie. Son instinct le lui a dit sinon son orgueil.

H eût vu tomber de ses vers le fatras gigantescjuc. Ses antithèses, ses métaphores auraient fini par ne plus ressembler (ju'à un jeu de casse-tète, à des trésors de pierres fausses. Polastron serait devenu ptrruque. Mais Polastron s en c^st allé ramper de l'autre côté de la mer, en face de sa patrie cotume un remordi»; il s'est fait là un piédestal de carton. 11

ne daigne pas débarquer, mais ses volumes débarquent pour lui; Prométhée a trois cent mille exemplaires, les marchés de l'Europe s'ouvrent à ses ballots. Polastron croit remuer des mondes par les épithètes qu'il secoue dans le chaos. Il se dit qu'il n'est pas seulement un poëte, mais un penseur, un savant, un philosophe, un homme d'État, Valpha et Vornéga de tout, et il fait de la langue une cuisine dans laquelle il entre de la physique, de la chimie, de la scolastique, de l'algèbre, de la genèse, de l'astrologie judiciaire, du grec, de l'hébreu, du latin et pas un mot de français. Mais ces amphigouris sans nom produisent beaucoup d'effet dans le public. L'admiration est tellement convenue avec lui qu'on l'écrase de louanges en éclatant de rire. Polastron superbe continue sa carrière, il mourra avec la conviction qu'il a fait le tour de la pensée humaine. La vérité n'arrive pas à Polastron, la vérité arrive-t-elle aux rois?

Mais que de finesse, que d habileté cousues à cette inconscience de lui-même! Polastron entend l'industrie comme un marchand de la rue Quincampoix. Comme il sait tenir la curiosité en éveil, comme il soigne la situation, comme il sait se faire des preneurs! Polastron prononce des speeches dans une langue qui eût bien étonné Molière, des speeches qui font sauter les pavés en l'air. Il jette au tiers et au quart des billets qui marient la terre et l'onde^ l'eau et le feu. Voltaire adressait des compliments au plus

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chétif écrivain qui lui envoyait des vers. Mais Voltaire n'est rien auprès de Polastron. il compare à des dieux, à des Titans, à des colosses, le moindre des mirmidons qui lui fait hommage d'un voluuie. 11 le met dans son panthéon. Mais, trait caractéristique, si Polastron recevait par impossible quelque ouvrage de mérite, Polastron serait muet\

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