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( 491 ) une croûte qui participe de la nature et de la nuance de ces sables: |
Dans le terrain landenien qui s'étend entre Tirlemont, Jauche, Perwez, Jodoigne, Hougaerde, on rencontre des bancs de grès d’une épaisseur de 0",20 jusqu'à 4 mètres et plus. Les bancs épais sont restés en place; les bancs minces ont été bouleversés, en général, et transportés en fragments plus ou moins volumineux.
On rencontre souvent deux bancs de grès séparés par une couche de sable blanc, qui a quelquefois un mèêtre d'épaisseur. On rencontre aussi dans de grands amas de sable blanc des rognons de grès isolés, ayant des formes plus ou moins contournées et arrondies.
On voit au delà de Jodoigne des parties de banes épais recouvertes d’une couche de sable blanc de 0",10 à 0",80 de puissance, surmontée d’une couche de lignite de 0,"05 à 0,25 d'épaisseur, gisant sous des dépots de sable de 5 à 15 mètres de hauteur.
Près de là, à moins de 200 mètres, le banc a été complétement dénudé et n’est plus recouvert que par la couche de cailloux du diluvium et par le limon hesbayen avec ses deux étages bien caractérisés, dont M. Dewaique a donné le premier la description. Leur puissance est de 6 mètres.
L'étude des dépôts du diluvium et du limon hesbayen dans les points de ravinement où les courants ont emporté les sables landeniens, pourrait probablement apporter quelque lumière sur cette formation argileuse.
Les blocs de grès que l’on trouve dans les environs de Tirlemont et qui sont, en général, éparpillés dans le sol, soit dans et au-dessus des sables éocènes remaniés, soit dans la couche de cailloux et du limon, paraissent avoir subi une action modificatrice, pour ne pas dire métamor-
phique. En effet, la structure de la roche, sa couleur, sa dureté ne sont pas les mêmes que celles des bancs de grès qui, près de Tirlemont, sont restés en place et n’ont point élé transportés par les courants.
Peut-être y a-t-il eu plusieurs époques de formation ; on remarque d’ailleurs que plus les blocs transportés sont peu épais plus ils sont durs et plus ils se taillent diffieilement.
On voit dans les bancs peu épais de nombreuses ramilications ligneuses silicifiées, ramifications qui paraissent être des racines. Dans les bancs épais on ne trouve point de ces « bois pétrifiés. » On pourrait done conclure que des arbres avaient poussé leurs racines dans les couches de sable avant qu’elles fussent transformées en grès.
On peut reconnaître parmi ces silicifications des structures ligneuses différentes. Je possède un tronçon de branche de 0",50 de long sur 0",05 de diamètre ayant tous les caractères du bois de chêne.
Certains blocs ont été transportés à de grandes distances, mais d’autres, quoique bouleversés et renversés en tous sens, sont restés en place; c’est ainsi qu’on pourrait les replacer jointivement dans la position horizontale qu'ils avaient primitivement.
Parmi les blocs qui ont été transportés par les courants diluviens, il en est qui ont des marques évidentes de ces transports, mais il n’en est point qui aient des traces de frottement glaciaire, ainsi que M. Van Horen l’a cru remarquer.
Les faces luisantes, polies, striées des blocs où 1l croit avoir vu l’action des glaces, ne sont pas, comme l’observe, du reste, M. d'Omalius d’Halloy, les faces de stratification, mais bien les faces de fissures.
Ces faces étaient luisantes et polies avant que les blocs fussent bouleversés et transportés par les courants de la grande inondation diluvienne.
On trouve en place des banes de grès que n'ont pas atteints les courants ct dont les faces de fissures sont revêétues d’un vernis siliceux portant des stries bien prononcées. J'ai même des fragments où ces faces sont recouvertes de plusieurs couches de ce vernis, peu adhérentes les unes aux autres.
Ces bancs, qui primitivement devaient former une seule masse, sont actuellement fendus ou cassés en des fragments plus ou moins volumineux, soit que les cassures proviennent d’un retrait, soit qu’elles aient pour cause des oscillations du sol. On voit dans les bancs de 4 mètres d’épaisseur des fentes qui ont de 2 à 15 centimètres de largeur; les faces sont souvent colorées par des éjections ferriques de toutes nuances, depuis le jaune-pâle jusqu'au bran-noir très-foncé. J'ai même des fragments irisés. Ces éjections n’ont pas seulement coloré les faces, mais elles ont encore imprégné la roche à une profondeur plus ou moins grande.
On à même vu à Tirlemont et à Huppaye le banc sur toute son épaisseur, 0",60 environ, transformé en grès ferrugineux. J'ai eu un fragment de cette roche sur lequel se trouvait une partie d’écorce et de bois d’un arbre qui paraissait être l’orme maigre. J’ai donné cet échantillon à feu M. Vandermaelen. M. De la Vallée Poussin en possède un semblable.
Mais les fentes où les faces des blocs sont vernissées sont très-étroites, et l’on voit aussi des parties où la roche a été pénétrée par les dissolutions siliceuses éjectées.
On ne peut mettre en doute ces éjections. En effet, on
peut suivre ces fentes à la face supérieure des banes, par des lignes de petits mamelons formés d’un sable blanc plus ou moins agglutiné. Le jet siliceux, après avoir tapissé les faces , a dépassé la roche et est venu défaillir dans le sable en le solidifiant plus ou moins fortement. Les échantillons que Je possède ne laissent aucun doute à cet égard. Près de Tirlemont j'ai vu des cônes de 0",10 à 0",20 de hauteur qui accusaient un fort jaillissement dans le sable blanc.
Les ouvriers appellent les grandes fentes des limeés, (leurs faces ne sont jamais vernissées) et ils donnent le nom de faux limés aux fentes ou fissures siliceuses. Les limés leur sont très-utiles pour l’exploitation de la roche; mais les faux limés, outre qu'ils modifient sa structure en la faisant passer au quartzité, sont trop étroits pour qu'on puisse y passer un instrument : pince, Coin ou autre.
J'ai des fragments de la roche landenienne passant par tous les états de dureté et de nuance; depuis le blane mat à grain fin, jusqu’au gris, au jaune , au rougeâtre, au noirâtre (ligniteux). J'ai des échantillons où les faces de fissures vernissées sont unies, d’autres striées et d’autres nacrées el irisées.
On reconnait l’existence des limés avant d'atteindre la roche par l'infléchissement des couches de sable et de hgnite vers les fentes, tandis que rien n’accuse la présence des faux limés. |
Les limés ou fentes de cassures ont une direction régulière, sensiblement de l'est à l’ouest; elles sont presque parallèles les unes aux autres, quoique suivant des lignes brisées.
Les éjections siliceuses doivent avoir eu lieu antérieurement aux grands courants diluviens, du moins on n'en voit aucune trace à la face supérieure des banes qui ont
été dénudés et qui ont été ensuite recouverts par la couche de cailloux ou par le limon hesbayen. Ce fait, s’il était bien prouvé, aurait une certaine importance géologique. Les bancs, même fort épais, sur lesquels les courants ont passé, quoique étant restés en place, sont fortement brisés tant par des fentes verticales que par des cassures horizontales. On ne remarque pourtant point qu'ils aient été affouillés par les eaux.
Quant à la communication de M. Malaise, informant l’Académie que parmi les blocs landeniens il aurait rencontré , près de Tirlemont, des blocs siluriens, le fait est possible, puisqu'on a trouvé dans les sables landeniens supérieurs, à Huppaye, des fragments de phyllades siluriens de la grosseur d’une brique ordinaire.
Mais il est cependant possible aussi qu'il ait été trompé par l'apparence que présentent quelquefois les blocs landeniens qui ont subi l’action des courants diluviens ou celle des éjections siliceuses. C’est ainsi que j'ai trouvé au milieu de gros bancs de grés des parties ayant toute l’apparence du quartzite, et que l’on a exploité près de Tirlemont des blocs durs, feuilletés, traversés par des limés, qui ressemblaient beaucoup à la roche de Dongelberg, Glimes, Jauchelette, quoiïqu’ils fussent bien du grès landenien.
Sur la latitude de la flèche de la cathédrale d'Anvers ; lettre de M. Ad. de Boë à M. À. Quetelet.
J'ai l'honneur de vous transmettre le résumé d’observations ayant pour but de déterminer la latitude de la flèche de la cathédrale d'Anvers.
J'ai obtenu par la moyenne des hauteurs de cent étoiles
( 496 ) fondamentales, déterminées par des observations nadirales Sur le bain de mercure, à l’aide d’un cercle méridien grossissant 75 fois el qui porte 4 microscopes donnant la 1/2 seconde, une latitude, pour l'instrument, de 51°12/27"80. Ces cent hauteurs, quant à leurs résultats, se répartissent de la manière suivante :
79 s'écartent de la moyenne d'une valeur au-dessous de 4/ 13 — —— — 6”
3 ai s Li 7"
Ces derniers écarts sont assez grands, mais ils ont lieu en proportions à très-peu près égales dans les sens positifs el négatifs. Je les attribue, d’ailleurs, à des observations faites à une heure peu avancée de la soirée, alors que le bain de mercure accuse encore fortement les trépidations du sol, et donne une image réfléchie très-vacillante, ce qui rend sa coïncidence avec le fil horizontal fort difficile. J’ai fait ensuite, à l’aide d’un théodolite, une triangulation entre la tour de la cathédrale, le clocher de Saint-Willebrord et mon observatoire (en prenant pour base la distance de ces deux clochers donnée par le canevas géométrique de la ville d'Anvers), et J'ai trouvé pour différence de latitude entre mon observatoire et la flèche de la cathédrale 4718, ce qui donne pour la latitude de cet édifice 51°1314"98, chiffre qui ne diffère que de ?2/100 de seconde de celui donné par Krayenhoff. |
Veuillez agréer, ete.
CLASSE DES LETTRES
Séance du 9 mai 1870.
M. E. Deracoz, directeur.
M. An. QuETELET, secrétaire perpétuel.
Sont présents : MM. Ch. Steur, J. Grandgagnage, J. Roulez, P. Gachard, Ad. Borgnet, Paul Devaux, P. De Decker, F.-A. Snellaert, J.-J. Haus, M.-N.-J. Leclercq, M.-L. Polain, le baron J. de Witte, Ch. Faider, le baron Kervyn de Lettenhove, R. Chalon, Ad. Mathieu, J.-J. Thonissen, Th. Juste, le général Guillaume, Félix Nève, Alph. Wauters, Henri Conscience, membres ; Nolet de Brauwere Van Steeland et Auguste Scheler, associés. |
M. L. Alvin, #2embre de la classe des beaux-arts, assiste à la séance.
CORRESPONDANCE
Une lettre du palais informe que Leurs Majestés ne pourront assister à la séance publique de la classe qui aura lieu le mercredi, 11 mai.
Leurs Altesses Royales le comte et la comtesse de Flandre font également exprimer leurs regrets de ne pouvoir se rendre à cette solennité,.
— Sa Majesté fait transmettre ses remerciments pour le tome XXXIV des Mémoires couronnés in-4° et le tome XXI des Mémoires couronnés in-8° qui lui ont été présentés en sa qualité de Protecteur de l'Académie.
Son Altesse Royale le comte de Flandre remercie également pour l’envoi qui lui à été fait des mêmes ouvrages.
— M. le Ministre de l’intérieur fait savoir que ses oecupations l’empêcheront d'assister à la séance publique de la classe.
— Le même haut fonctionnaire transmet, pour être répartis entre les membres de la classe, trente exemplaires du Rapport du jury qui a jugé le concours triennal de littérature dramatique française pour la période de 1867- 1869, et signale que le jury n’a pas cru pouvoir décerner le prix institué par l'arrêté royal du 30 septembre 1859.
Il offre également, pour la bibliothèque de la Compagnie, différentes publications qui seront annoncées au Bulletin de la séance.
— M. le Ministre de la justice envoie deux exemplaires du nouveau volume publié par la Commission royale des anciennes lois et ordonnances de la Belgique, comprenant les coutumes de la ville d'Anvers. — Remerciments.
— M. le secrétaire perpétuel présente le premier exemplaire du tome XXXV* des Mémoires couronnes et des savants étrangers, format in-4°, dont l’impression vient d’être terminée.
Ce volume se compose du mémoire couronné par la classe des lettres, Sur le droit pénal du Brabant, par M. Ed.
( 499 ) Poullet; du mémoire couronné par la classe des beaux-arts, Sur l’histoire de la gravure des médailles, par M. Alex. Pinchart; des 2 et 3° parties du mémoire de M. Félix Plaeau, Sur les crustacés d’eau douce de Belyique, et du mémoire de MM. Briart et Cornet, Sur la craie blanche du Hainaut.
— Les établissements suivants adressent leurs derniers travaux et remercient la Compagnie du récent envoi de publications : l’Académie royale d'histoire, à Madrid , la Société historique d’'Utrecht, la Bibliothèque royale de La Haye, les Archives générales du département du Nord, à Lille, et la Bibliothèque de la ville d'Amiens.
— M. le baron Kervyn de Lettenhove présente le tome [°" (première partie) et le tome X des Œuvres de Froissart, qu'il vient de publier au nom de la Commission académique chargée de la publication des œuvres des grands écrivains du pays. Il offre également le tome I°" des Poésies de Froissart, publiées par M. Aug. Scheler dans la même collection.
— Les ouvrages suivants sont offerts par leurs auteurs : 1° Revue de numismatique, publiée par J. de Witte et Adrien de Longpérier, nouvelle série, tome X[°, n° 1 à 6; tome XIL°, n° 1 et tome XIV°, n° 1 à 4; 2 Histoire de la monnaie romaine, par Théodore Mommsen, traduite de l'allemand par le duc de Blacas et publiée par J. de Witte ; 9° Note sur un vase de terre décoré de reliefs, par J. de Wutte; 4° Curiosités numismatiques, 15° article, par M. Chalon; 5° Leven van Leopold I, naar het fransch door Th. Juste, 5° aflev.; 6° Commentaire du Code pénal belge, par G. Nypels, 11° livraison, — Remerciments.
— M. Th. Juste présente une notice sur la vie et les lravaux de feu M. Edouard Ducpetiaux, membre de la classe, décédé le 21 juillet 1868. Ce travail prendra place dans l'Annuaire de l’Académie pour 1871 et sera accompagné du portrait du défunt.
— Üne notice historique de M. J.-J. De Smet, membre de la classe, Sur l’ancienne abbaye dù Nouveau-Bois à Gand, prendra place parmi les communications et lectures : de la séance.
— La classe renvoie à l'examen de MM. Alph. Wauters et Th. Juste, une note de M. L. Galesloot, intitulée *
Fouilles d'Elewyt. — Un anneau Me trouvé à Becquevoort.
Conformément aux dispositions réglementaires, la classe est appelée à se prononcer, après la lecture des rapports des commissaires chargés d'en faire lexamen, sur les travaux présentés en réponse aux questions du programme de cette année.
Cinq questions avaient été inscrites au programme. Quatre mémoires sont parvenus.
Le premier portait pour devise : ad retinendam coronam, en réponse à la première question du concours : Rechercher les causes qui amenèrent, pendant le douzième el le treizième siècle, l’élablissement de colonies belges en
( DOI ) Hongrie et en Transylvanie. Exposer l’organisation de ces colonies et l'influence qu’elles ont exercée sur les institutions politiques et civiles, ainsi que sur les mœurs et les usages des pays où elles furent fondées.
Rapport de M. Thonissen.
« Fidèle à une habitude que nous avons constamment suivie, nous commencerons notre examen par l’analvse des parties essentielles du travail soumis à l'appréciation de la classe.
Après avoir rappelé les difficultés et les obstacles qu'il a rencontrés dans l’accomplissement de sa tâche, l’auteur consacre quelques pages de lIntroduction aux rapports des Magyars avec l’Europe occidentale , et surtout avec les Pays-Bas, pendant la période qui précéda l'établissement des colonies germaniques en Hongrie. I raconte succinctement l’arrivée de ces hordes asiatiques, leurs irruptions et leurs ravages en Allemagne, en Italie et en France, jusqu’au jour néfaste où Conrad, ancien duc de Lotharingie, les appela dans les Pays-Bas , où elles pillèrent et dévastèrent impitoyablement la Hesbaye, l’Ardenne et le Hainaut. Il fait connaître ensuite les désastres qui, peu de temps après, assaillirent les Magyars et les forcèrent à se retirer définitivement sur le sol de l’ancienne Pannonie, où ils ne tardèrent pas à se convertir au christianisme. L’auteur prouve que, dès cet instant, de nombreuses relations politiques, religieuses et commerciales s’établirent entre la Hongrie et les autres nations chrétiennes de l'Occident. Après avoir versé tant de sang et amoncelé tant de ruines depuis le Danube jusqu’à l'Escaut, les descendants des Hans étaient devenus les amis et les soutiens de la grande
famille européenne, quand le roi Geiza Il confia à des colons venus des Pays-Bas et des contrées voisines le soin de défricher et de peupler les parties désertes de son royaume. C'était, en effet, l’époque où les agriculteurs et les artisans flamands, parvenus à un remarquable degré de civilisation, manifestaient pour les voyages et l’expatriation un engouement plein d’ardeur et d’audace, dont on cherche en vain quelques traits dans le caractère de leurs descendants. Dès le X[° siècle, nous voyons des Flamands, appelés par Guillaume le Roux, s'établir sur les confins du comté de Ga!les et de l'Écosse. Au commencement du siècle suivant, Henri Beauclerc attire des colons flamands dans les comtés de Pembroke et d’York. Vers la même époque, nous trouvons des agglomérations de cultivateurs néerlandais dans l'évêché de Brême, dans le Holstein , la: Thuringe, la Misnie, le Mecklembourg et plusieurs autres contrées de l'Allemagne. Geiza IF, ou plutôt les tuteurs de ce prince devaient être d'autant plus tentés de s'adresser à ces populations vigoureuses que, depuis le milieu du X[° siècle , les Hongrois avaient sous les yeux, comme nous le rappellerons plus loin, le spectacle du tra- vail, de l'énergie et des progrès incessants d’une colonie belge fondée au cœur de leur pays.
Avant groupé tous ces faits dans un tableau très-bien tracé, mais où figurent quelques détails peut-être surabondants, l’auteur du mémoire abandonne la sphère des généralités et aborde directement le sujet désigné à ses investigalions. Il divise son travail en six chapitres, portant les titres suivants : De la colonie belge fondée dans le diocèse d’EÉrlau; de la colonie belge fondée dans la Zips ; les Flamands dans le district de Batar; des colonies belges fondées en Transylvanie; des droits el des privilèges accordes
( 505 ) aux Belges en Hongrie et en Transylvanie; de la langue parlée dans les colonies belges en Hongrie et en Transylvante.
En 1447, des pèlerins de Liége qui s'étaient rendus à Aix-la-Chapelle, pour assister à l'exposition des célèbres reliques conservées dans cette ville, furent très-surpris d’y rencontrer une troupe de pèlerins de Hongrie qui, maloré leur nationalité étrangère, parlaient très-correctement le wallon liégeois. Interrogés sur ce fait en apparence inexplicable, les Hongrois répondirent que, suivant une tradition conservée dans leurs familles, leurs ancêtres étaient originaires du pays de Liége, qu’ils avaient quitté ce pays à cause du manque de vivres et qu'ils s'étaient fixés en Hongrie.
Cette tradition était, à tous égards, conforme à la vérité historique. Sous le règne de l’évêque Wazon, plusieurs centaines de Liégeois, fuyant la famine qui sévissait sur les bords de la Meuse, avaient traversé l'Allemagne et, d'étape en étape, étaient arrivés en Hongrie où, en 1046, le roi André [° leur avait assigné, à perpétuité, un territoire fertile situé dans le diocèse d’Erlau. Leur nombre s’accrut avec une telle rapidité qu'ils occupèrent, quelques années plus tard, plusieurs villages connus sous le nom de loca gallica, vici Wallonorum.
Après avoir discuté ces faits et toutes les circonstances qui s’y rattachent, l’auteur du mémoire croit pouvoir affrmer que les Liégeois de la vallée d’Erlau vécurent, dès leur arrivée , sous une administration propre tant au spirituel qu'au temporel. Il prouve au moins, très-clairement, qu'ils conservèrent, pendant-cinq siècles, à travers toutes les vicissitudes , le souvenir et la langue de leur patrie originaire. Des documents authentiques et irréeu-
( 504 ) sablesattestent que ces Wallons hongrois formaient, au XV: siècle, une province ecclésiastique séparée. Au siècle suivant, le célèbre Nicolas Olah, secrétaire de la reine
Marie de Hongrie, mentionne encore les colonies éburonnes du diocèse d'Erlau, « où l’on parle un langage français; » mais, cinquante ans après, réduits à la misère et décimés par le cimeterre des Turcs, les colons cessent de vivre en communautés séparées et se confondent avec la population indigène. Aujourd’hui le souvenir même des vaillants défricheurs liégeois s’est perdu dans la vallée qui fut le théâtre de leur activité industrieuse.
Cet intéressant épisode historique forme le sujet du premier chapitre du mémoire. Au chapitre suivant, l’auteur s'occupe, comme nous l'avons déjà dit, de la colonie belge fondée dans le comitat de Zips.
Geiza [I avait à peine atteint sa dixième année, quand les Magyars le placèrent, en 1141, sur le trône de saint Étienne , sous la régence de sa mère Hélène, assistée , à son tour, d’un conseil de gouvernement où figurait l’évêque d’'Erlau , Lucas Banffi.
Les historiens hongrois sont unanimes à attribuer à la reine régente et à l’évêque d'Erlau l'honneur d’avoir attiré dans le royaume de nombreux colons étrangers, en vue de mettre un terme à la misère et à la dépopulation causées par une déplorable série de guerres étrangères et de luttes intestines. Ce fut à l’instigation de l’évêque, qui possédait dans son diocèse de florissantes colonies wallonnes, que la reine s’adressa principalement aux eultivateurs et aux artisans des Pays-Bas. Ceux-ci accoururent en grand nombre et se fixèrent dans le comitat de Zips. Les plus anciens documents leur donnent le nom de Flamands (Flandrenses). Plus tard on leur applique le titre de
Saxons (Saxones); mais l’auteur du mémoire démontre que celte qualification, d’un sens très-étendu et parfois très-vague au moyen âge, fut souvent employée pour désigner les habitants des Pays-Bas et de plusieurs contrées germaniques très-éloignées de la Saxe. I réfute, autant que la pénurie de sources contemporaines permet de le faire , l’opinion de ceux qui prétendent que tous les colons de la Zips étaient venus du centre et du midi de l’Allemagne. Il invoque à cette fin les monuments historiques et les traditions populaires, les noms des lieux et les noms de famille.
La charte originaire qui régla l’établissement des colons dans le comitat de Zips n’a pas échappé aux ravages du temps; mais elle se trouve rappelée dans des actes plus récents, datant des règnes de Sigismond et de Ladislas, et ces actes permettent de supposer que les colons, appelés (vocati) dans le royaume sous le règne de Geiza IE, y avaient obtenu toutes les garanties nécessaires pour la sûreté de leurs personnes et de leurs biens. Ils avaient même été gratifiés d’une juridiction ecclésiastique distincte.
Les Flamands du comitat de Zips ne conservèrent pas, aussi longtemps que les Wallons de la vallée d’Erlau, leur langue nationale, leurs mœurs primitives et leurs usages particuliers. Ils prospérèrent et se multiplièrent, au point qu'une tradition locale leur attribue une large part dans la fondation des vingt-quatre villes qui, en 1204, formèrent la confédération que les chroniqueurs hongrois désignent sous le nom de Fraternitas plebanarum XXIV regalium ; mais, dès le XIIT° siècle, à la suite d’une violente invasion des Mongols, ils furent rapidement envahis et absorbés par un courant sans cesse croissant de colons accourus de diverses parties de l'empire germanique. La libre prévôté
( 506 ) ecclésiastique de la Zips est peut-être la seule trace qu'ils aient laissée de leur passage.
Au chapitre INT, l’auteur du mémoire nous entretient d’une colonie flamande établie dans le comitat d'Ugocsa. L'existence de cette colonie ne nous est attestée que par un seul document, daté de 1216 et ainsi conçu : « Un » nommé Paul, du village de Beltuk, intenta un procès » contre les Flamands qui composaient la commune de » Batar et qu'il accusait d’avoir assassiné son frère Benoît. » Les Flamands ne nièrent pas le fait, mais alléguèrent, » pour leur défense, qu'ils avaient tué ledit Benoît en » flagrant délit de vol. Là-dessus l’obergespan du comitat » d'Ugocsa, nommé Ésaü , statuant d’après l’ordre du roi, » envoya le pristalde (1) MarUn à Grosswardein pour pro- » céder au jugement du fer rougi. Paul porta le fer in- » candéscent sans en éprouver aucun mal et obtnt, en » conséquence, gain de cause. » Quels étaient l’origine, le nombre et la condition sociale de ces Flamands de Batar? À quelle époque s’étaient-ils fixés sur le sol de la Hongrie? A quel moment cessèrent-ils de former une communauté séparée ? A toutes ces demandes l’histoire ne fournit pas de réponse. Il est probable que cette colonie fut anéantie dans la grande invasion tartare de 1241.
Par leur importance numérique, de même que par l'influence heureuse qu’elles exercèrent sur les destinées du pays qui leur fut assigné, les colonies flmandes de la Transylvanie, auxquelles l’auteur consacre le quatrième chapitre de son mémoire, méritent une attention particulière. Attirés par la reine régente Hélène , l'évêque Banfli
(1) Exécuteur des sentences judiciaires.
et le ban Belus, oncle maternel du roi Geiza IF, les colons fondèrent leurs premiers établissements entre 1141 et 1161.
C’est alors, dit le savant historien Schlôzer, qu'une troupe d'hommes forte de plusieurs milliers de têtes émigra de la Flandre et de la basse Allemagne dans une contrée située à plusieurs centaines de milles de leurs pays. Ce n'était pas une vile plèbe qu'un esprit d’étourderie, la famine ou le crime poussait à s’expatrier, c’étaient des gens bien posés, appelés par un pouvoir étranger, c'est-à-dire attirés par des promesses magnifiques qui équivalaient à une sorte de contrat. Au milieu d’une nation chez laquelle la civilisation était encore à l’état d'enfance et qui, par cela même, était des plus mal notées, ils furent les soutiens d’un trône dont ils étaient devenus les sujets. Ils s’établirent dans des déserts qu'ils ne durent pas seulement défricher, mais où 1ls eurent à se défendre par l'épée contre les ennemis redoutables qui s’y montraient de temps en temps et ne parai$saient pas disposés à céder si aisément le terrain. Sous la garantie de leur nouveau gouvernement, ces colons se donnèrent une constitution fondée à la fois sur la vraie liberté et sur l'égalité la plus large, et qui avait beaucoup d’analogie avec les constitutions des villes germaniques qui naquirent plus tard. Cette constitution dut être importante, puisqu'elle a pu subsister pendant six siècles et qu’elle à atteint au plus haut point le but final de toute bonne constitution, c’est-à-dire de rendre heureux un grand nombre d'hommes. Cependant ces colons eurent beaucoup à souffrir tant des ennemis du dehors que des jaloux de Pintérieur; mais, dès le principe, ils bâtirent, pour se mettre à l'abri des atteintes des premiers, des villes et
» des forteresses dont les Kumans ne parvinrent jamais » à triompher; contre les seconds, ils se maintinrent vic- » torieusement par leur énergie personnelle, soutenus » qu'ils étaient d’ailleurs par des rois sages et justes. Cette » colonie, relativement insignifiante à son début, aug- » menta tellement dans le cours des siècles qu’elle attei- » gnit le chiffre de trois à quatre cent mille hommes, et, » quoique entourés de toutes parts de populations non » germaniques, ces colons ne se mélangèrent jamais » avec elles et conservèrent intact leur caractère germa- » nique (1).»
L'auteur du mémoire a pris à tâche de justifier et de mettre en évidence chaque trait de ce brillant tableau. Il commence par déterminer avec une grande précision les cantons ravagés et dépeuplés de la Transylvanie qui furent assignés aux immigrants. Il prouve que ceux-ci, malgré les noms de Saxones et de Teutonici que leur donnent les documents postérieurs au XIII° siècle, étaient originaires de la Belgique , de la Hollande et des districts limitrophes du Rhin. Il nous fait assister au défrichement, à la transformation et à la défense du territoire occupé par ces hommes énergiques, qui savaient allier le courage indomptable du soldat à la patience et à la persévérance du laboureur flamand. Il découvre dans les noms des personnes et des lieux plus d’un souvenir de la première patrie des colons. Il démontre enfin, à l’aide d’actes authentiques, que ces colons, qui jouissaient du privilége de former une corporation indépendante obéissant à des chefs élus dans son sein et ne relevant que du roi, obtinrent, comme corollaire , le droit de former une église exempte de la juridie-
(1) Kritische Sammlungen, etc., Vorrede, p. IV.
( 509) | tion de l’évêque de Transylvanie et immédiatement soumise au saint-siége, Les pages qui renferment le récit de ces faits doivent être classées sans contredit parmi les plus intéressantes du travail que la classe est appelée à juger.
On aura remarqué que l’auteur, dans les parties du mémoire que nous venons d'analyser, tout en s’attachant de préférence à rechercher l’origine et à décrire les progrès des colonies flamandes, n’a pas perdu de vue l'étude de leurs institutions politiques et religieuses. Il revient plus particulièrement à cette étude au chapitre V, qu’il consacre tout entier, d’une part, aux droits et aux priviléges concédés aux Flamands émigrés, de l’autre, aux obligations civiles et militaires dont ils étaient tenus envers les souverains de leur seconde patrie. |
L'autorisation de s’administrer eux-mêmes dans l’ordre civil, jointe au droit de former, dans l’ordre religieux, une communauté indépendante de la juridiction de l'Ordinaire, élait un privilége commun aux Wallons d'Erlau, aux Flamands du comitat de Zips et à ceux de Transylvanie. Malheureusement, ce n’est que pour-ces derniers que l’on peut, en s'appuyant sur des témoignages irrécusables, entrer dans tous les détails de la matière.
En 1224, le roi André IT, voulant restituer aux Flamands leur liberté primilive, remit à nos compatriotes une charte qu’ils appelèrent le privilége ou la bulle d’or (Privilegium aureum, Bulla aurea). On y voit notamment que les colons possédaient en pleine propriété les terres qui leur avaient été concédées dans le Gau de Hermanstadt; qu'ils formaient tous ensemble « un seul peuple, » jouissant d’une complète égalité de droits civils et politiques; qu'ils nommaient eux-mêmes leurs magistrats et leurs juges, sous l'autorité suprême d’un comte désigné par le
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roi; que tout jugement devait être conforme à l’ancien droit coutumier de la colonie; que les colons, dans les affaires d'argent, pouvaient seuls être appelés en témoignage; qu’ils choisissaient eux-mêmes leurs prêtres et ne payaient qu'à ceux-ci les dîmes et les autres redevances ecclésiastiques ; qu'ils étaient exempts de tout droit de tonlieu dans le royaume et qu’ils possédaient la faculté d'ouvrir de libres marchés sur leur territoire; qu’ils payaient, pour tout impôt, une contribution annuelle de cinq cents mares d'argent, équitablement répartie entre tous les membres de la communauté; enfin, que leurs obligations, à l'égard du service militaire, se bornaïent à fournir 500 - hommes quand la guerre se faisait dans l’intérieur du royaume, 100 hommes quand l'expédition avait lieu au delà de la frontière, et seulement 50 si, dans ce dernier cas, le roi ne se mettait pas à la tête des troupes. L'auteur a raison de dire que les Flamands de Transylvanie, vivant au milieu de peuples qui ne connaissaient que des seigneurs et des serfs, jouissaient de droits et de franchises que devaient leur envier tous les autres sujets des successeurs de saint Étienne.
À la suite de tous ces renseignements, dont la valeur historique ne saurait être niée , l’auteur se demande, dans un dernier chapitre, si le langage des Saxons de la Zips et de la Transylvanie à conservé quelque analogie avec la langue populaire des provinces flamandes et basses allemandes. Contrairement à l'opinion émise par un grand nombre d'auteurs, parmi lesquels nous devons eiter l'abbé de Feller (1), il répond que cette ressemblance n'existe
(1) {tinéraire en diverses parties de l'Europe, 1. Ier, p. 227. Liége, 1520. |
plus. Il se range à l'avis des écrivains allemands de Hongrie et de Transylvanie qui consentent, tout au plus, à admettre des analogies entre la langue saxonne actuelle et l'idiome parlé dans quelques districts des bords du Rhin. Ne possédant pas les connaissances linguistiques requises, nous ne nous permettrons pas d'émettre un jugement sur la valeur scientifique de cette décision ; mais il nous semble que l’auteur du mémoire n’a pas ici formulé ses idées avec la précision et la lucidité qui distinguent les autres pages de son œuvre.
Jetons maintenant un coup d’œil sur l’ensemble du travail soumis à notre examen, et demandons-nous si le plan tracé par l’Académie se trouve réalisé dans ses parties essentielles.
L'auteur devaït, en premier lieu, indiquer les causes qui amenèrent, pendant le XII etle XHIT° siècle, Pétablissement des colonies belges en Hongrie et en Transylvanie. Jl devait ensuite exposer l’organisation de ces colonies et signaler l'influence qu’elles exercèrent sur les institutions, les mœurs et les usages du pays où elles furent fondées.
Toutes les parties de ce programme n’ont pas été remplies avec le même succès.
En ce qui concerne les causes qui amenèrent l’établissement des colonies belges en Hongrie et en Transylvanie, l’auteur s’est acquitté de sa tâche de manière à répondre à toutes les exigences. Non-seulement il raconte la fondation de ces colonies au XIT° et au XIIE° siècle, mais, sortant du cadre tracé par la classe, il consacre plusieurs pages d’un grand intérêt aux destinées d’une colonie belge qui, dès le X[I° siècle, s'était fixée dans le diocèse d’Erlau.
À l’égard de l’organisation intérieure des colonies, une distinction est nécessaire. Grâce au texte d’une charte gé-
néreusement octroyée à nos compatriotes par André IF, l’auteur à pu nous faire connaître, dans tous leurs détails essentiels , les institutions politiques, eiviles et ecclésiastiques des colons belges établis en Transylvanie. Il a été moins heureux pour la colonie wallone d’Erlau et pour celle du comitat de Zips ; mais, en tenant compte des obstacles qu’il à rencontrés, on ne saurait lui en faire un reproche. Lei les chartes faisaient défaut ou appartenaient à une époque où l'élément flamand primitif avait complétement disparu. L’auteur devait forcément procéder par analogie et laisser une large place à la conjecture; mais, ainsi qu'il le dit avec raison, il n’admet que les seules hypothèses qui ont pour point d'appui un ensemble de faits graves , précis et concordants.
Quant à la dernière partie du programme, — l'influence exercée par les colonies flamandes sur les institutions et les mœurs du pays où elles furent fondées, — l’auteur, après avoir séjourné pendant plusieurs mois sur les lieux, déclare que les mœurs et les coutumes des Saxons de Hongrie et de Transylvanie ne diffèrent en rien de celles des autres peuples germaniques. Il affirme que les Hongrois et les Transylvaniens les plus instruits, consultés à ce sujet, se sont trouvés dans l’impossibilité de lui signaler quelques traits particuliers aux cantons jadis occupés par nos compatriotes. [l allègue que si des particularités, rappelant la patrie d’origine, existaient jadis chez les Saxons, elles ont dû naturellement s’effacer dans le cours des siècles, au contact des nationalités diverses qui peuplent aujourd'hui Ja Transylvanie. Il invoque enfin, comme un titre à l’équitable bienveillance de l’Académie, une maxime bien connue qui ne doit pas seulement recevoir son application au barreau : « À l'impossible nul n’est tenu. »
Nous pensons, avec l’auteur, que cette lacune, impossible à combler, ne saurait lui être imputée avec justice. On ne peut exiger la description de mœurs qui n’existent pas , la reproduction de vestiges depuis longtemps effacés par les hommes et les siècles. Il s’agit donc uniquement d'examiner si le mémoire, tel qu'il nous est présenté, avec les indications qu'il renferme et les recherches dont il porte les traces, est digne des suffrages de la classe.
À notre avis, ce mémoire est une œuvre sérieuse, une monographie savante et aussi complète que la matière le comporte dans l’état actuel de nos connaissances historiques. L'auteur s’est rendu sur l'emplacement des anciennes colonies flamandes, pour s’y mettre en rapport avec tous ceux qui poüvaient lui fournir des renseignements utiles. I a exploré les archives du pays. A côté de nos chroniques nationales, il a mis à profit les travaux de tous les historiens étrangers qui se sont sérieusement occupés de la Hongrie et de la Transylvanie. Il a consulté les recueils de chartes et de documents inédits publiés dans ces dernières années. Il à poussé ses investigations jusqu’à l'immense et précieux dépôt du Vatican. Si tous les doutes ne sont pas dissipés, si tous les faits ne sont pas exposés avec une évidence irrécusable, on aurait tort de lui en faire un grief. Les plus anciennes chartes parlent de Flamands (Flandrenses); mais les colons, presque immédiatement après, sont désignés sous le nom de Teutonici ou de Saxones. La part revenant à l’élément belge dans la colonisation de la Hongrie et de la Transylvanie doit done, à parlr de ce moment, être cherchée dans les circonstances extérieures, et l’on conçoit sans peine quelles difficultés présente un tel examen, alors surtout qu'il s’applique à des faits appartenant au XIT° et au XHIT° siècle.
(514) Nous avons l'honneur de proposer à la classe de décerner la médaille d’or à l’auteur du mémoire portant la devise : € Ad relinendain coronam. »
FHapport de M. le baron Kervyn de Lettenhove,
« Le rapport de notre honorable confrère M. Thonissen est trop complet pour que je veuille y ajouter quelque chose. En adhérant à ses conclusions, je me félicite avec lui de voir de nouvelles lumières répandues sur la question si intéressante des établissements formés en divers pays étrangers par des colonies sorties de nos provinces. »
M. Ad. Borgnet, troisième commissaire, ayant adhéré aux conclusions qui précèdent, la classe, conformément à l'opinion favorable de ses rapporteurs, procède à l’ouverture du billet cacheté jomt au mémoire, et renfermant le” nom de l’auteur, M. Émile de Borchgrave, secrétaire de légation de première classe. La médaille d'or de la valeur de douze cents francs lui sera remise.
Trois mémoires ont été envoyés en réponse à la troisième question : On demande un essai sur la vie et le règne de Septime Sévère.
Happort de M. Houlez.
« Cette question, qui avait déjà figuré au programme du concours de 1867, a reçu celte année trois réponses. L'histoire romaine est excessivement pauvre en ouvrages
sur les empereurs du deuxième et du troisième siècle de notre ère. Par compensation, une autre source historique, celle des inscriptions, coule plus abondamment pour eette époque que pour les premiers temps de l’empire. De nos jours les voyages et les fouilles ont enrichi considérablement le trésor des monuments épigraphiques. L’épigraphie elle-même, à la suite de ses immenses progrès, a revêtu, jusqu’à un certain point, le caractère de science exacte, et sa mission de confirmer, de rectifier ou de comvléter les données des historiens à grandi en importance.
Rassembler dans des monographies sur chacun des empéreurs en particulier les notions éparses dans les documents et les monuments historiques de toute espèce est le meilleur moyen de préparer les matériaux de l’histoire générale de l'empire ou de l’une de ses périodes. Nous possédons déjà des écrits spéciaux sur Trajan, sur Hadrien et sur Marc-Aurèle. L’Académie a voulu provoquer un travail du même genre sur celui de leurs successeurs qui peut être regardé à bon droit comme le fondateur du despotisme militaire, sous lequel Rome s’est courbée pendant une longue suite d'années. |
Si l’on a demandé un essai sur la vie et le règne de Septime Sévère, et non pas une histoire de la vie et du règne de cet empereur, c’est afin de laisser une plus grande latitude aux concurrents. En effet, le vague du premier de ces énoncés de la question leur permettait d'admettre dans leur travail certains détails et même des discussions que le second énoncé eùt semblé exclure. Mais 1! est un point sur lequel personne ne devait se tromper: une Académie a pour mission d'aider au progrès des sciences et de reculer les bornes de leur domaine; on ne pouvait donc pas espérer que la classe couronnerait un écrit qui, même sous
( 516 ) une forme meilleure, reproduirait simplement, sans recherches nouvelles el sans une critique plus sévère des sources, ce que l’on trouve déjà dans les ouvrages de Lenain de Tillemont, de Crévier et d’autres.
Le mémoire n° 1 porte pour épigraphe ces paroles de Bossuet: Rapide conquérant, il égala César par ses victoires, mais il n'imita pas sa clémence; il se compose d'une préface, d’une introduction et de quinze chapitres suivis d'une conclusion.
L'auteur, en traitant dans sa préface des sources historiques, fait remarquer que parmi les ouvrages qui nous restent, 1l n’y en à pas un seul qui mérite notre confiance. Aucun jugement particulier n’est formulé sur Dion Cassius, qui vivait du temps de Sévère, mais dont les deux livres consacrés à cet empereur n'existent plus que dans l’abrégé de Xiphilin; une note renvoie simplement le lecteur aux dissertations de Wilmans (1855) et de Grasshof (1867) sur l’autorité de cet historien. Quant à Hérodien, également contemporain de Sévère, 1l est noté comme étant de temps à autre un assez bon guide. L’auteur parait done s’en tenir encore à l'opinion qui, jusqu’en ces derniers temps, a accordé plus de créance à Hérodien qu'à Dion. Son avis eùt été bien différent, sans doute, s’il eût connu la critique qu'ont faite récemment feu Sievers (1) et Zürcher (2) des Histoires du premier de ces écrivains. La connaissance du travail de Sievers est d'autant plus importante que €e sa-
(1) Ueber das Geschichtswerk des Herodians, dans le Philologus, 34. XXVI; Gôttingen, 1867.
(2) Commodus, ein Beitrag zur Kritik der Historien Herodians , dans le 1‘ voi. de Budinger: Untersuchungen zur roem. Kaisergeschichte; Leipzig, 1868.
vant a discuté, avec toute l'autorité que lui donnent ses longues et profondes études sur l'empire, plusieurs faits de la vie de Septime Sévère. Les historiens modernes qui obtiennent l'honneur d’une mention sont Gibbon, Lenain de Tillemont et le comte de Champagny. Ce dernier, qualifié d'écrivain supérieur, est fréquemment cité et semble avoir été considéré par l’auteur comme un modèle à imiter.
L'introduetion offre un coup d'œil général sur l'empire depuis son origine jusqu’à la fin du deuxième siècle de notre ère; elle pourrait être placée à la tête d’une histoire des empereurs aussi bien que de celle de l’un d’entre eux. Ces considérations générales, si elles étaient nécessaires, auraient dû, ce semble, ne pas remonter au delà de l’époque des Antonins.
Le chapitre [*" embrasse la vie de Sévère avant son avénement à l’empire. Cette partie laisse beaucoup à désirer dans les ouvrages publiés jusqu'ici. Les connaissances plus exactes que nous possédons aujourd’hui sur le cursus honorum ou la carrière des honneurs sous l'empire permettent d'exposer d'une manière moins incertaine et moins incomplète celle qu’a parcourue Sévère. L’auteur du mémoire n’a pas su tirer tout le parti convenable des matériaux qui se trouvaient à sa disposition, n1 échapper à quelques erreurs. De Tillemont avait fixé la date de la naissance de Sévère à l’année 145 ou 146 après J.-C.; la première de ces dates est adoptée par l’auteur, tandis qu'Eckel et la plupart des savants admettent la seconde. Selon lui, Sévère, après avoir été avocat du fisc, aurait été nommé sénateur par la protection de ses deux oncles. Cette assertion erronée est le résultat d’une fausse interprétation de la phrase suivante de Spartien : latum clavum accepit; je ne réponds pas que les deux autres concurrents ont mieux compris le sens de
ces mots, mais ils ont évité l'erreur en se bornant à dire que Sévère reçut le laticlave de Marc-Aurèle. Suivant une ancienne coutume, renouvelée par Auguste, les empereurs autorisaient à porter le laticlave, insigne de la dignité sénatoriale, dès le moment où ils avaient pris la toge virile, et bien avant qu'ils entrassent au sénat, non-seulernent les fils de sénateurs, mais encore les Jeunes gens de lordre équestre, distingués par leurs richesses ou par leurs talents, qui aspiraient à parcourir la carrière des emplois. C'est la faveur qu'obtint Sévère, qui était fils de chevalier. Par conséquent, au lieu de se borner à rapporter un peu plus loin, d'après Eutrope, que Sévère fut créé tribun militaire, l’auteur aurait pu compléter la notion de l'historien en ajoutant qu'il fut tribunus laticlavius, circonstance que les inscriptions honoraires n’omettent jamais de signaler. Il n'aurait pas dû non plus éprouver la moindre hésitation à placer le tribunat militaire avant la questure, ni le tribunat du peuple après celle-ci et avant la préture. S'appuyant sur le témoignage de Spartien (ce. 4), il dit que de lieutenant de la Gaule, Sévère, devint en 187 proconsul de là Pannonie, et en 188 proconsul de la Sicile (Dein Pannonias proconsulari imperio rexit. Post hoc Siciliam proconsularem sorte meruit). Quoique n’ayant encore été que préteur, Sévère a pu gouverner la Sicile avec le titre de proconsul, puisque c'était une province du Sénat, mais J'ai de la peine à croire qu'avant d’avoir été consul, il ait commandé, avec un pouvoir proconsulaire, aux deux Pannonies réunies momentanément, paraît-il, comme avant Trajan. Il y a donc lieu de supposer que Spartien à commis une erreur chronologique et que le gouvernement de cette provinee est le dernier qu’obüint Sévère avant son avénement à l'empire. Ne pouvant pas le faire retourner dans la Pannonie, après
son consulat, l’auteur lui fait obtenir, par les bons offices du préfet du prétoire Lætus, le commandement des légions de l’Illyrie. Mais quelles pouvaient donc être ces légions, sinon celles qui stationnaient dans le pays de ce nom , c’està-dire dans la province de Dalmatie, comme on l’appelait alors. Dans ce cas, il faudrait produire des raisons vraisemblables, qui justifieraient le retrait du commandement des troupes à un gouverneur de province, pour les mettre sous les ordres d'un général envoyé de Rome. En rappelant les diverses versions sur la localité où s’exerça ce commandement, l’auteur, s’égarant sur les traces de Lenain de Tillemont fait dire à Hérodien que Sévère avait le . commandement des légions du Rhin et du Danube, tandis que l'historien avance simplement que le bruit des événements de Rome s’était répandu en Pannonie, en Illyrie et jusqu'aux armées qui gardaient les bords du Rhin et du Danube; il ajoute même immédiatement après que Sévère gouvernait les deux Pannonies. Son témoignage vient donc à l’appui de l'opinion émise plus haut.
Le chapitre IT raconte la proclamation de Sévère comme empereur par ses soldats à Carnuntum en Pannonie, et sa marche sur Rome à la tête de onze légions. Peut-être l’auteur serait-1l parvenu, s’il l’eût essayé, à indiquer au moins
dans une note les noms de la plupart de ces légions et ceux des provinces d’où elles étaient venues se Joindre à celles de la Pannonie, qui devaient être tout an plus au nombre de trois. Sévère ne rencontra aucune résistance à son entrée en Italie. La faiblesse et la pauvreté du pays auraient mis obstacle, selon l’auteur , à toute tentative d’hostilité. Cette raison me semble des plus invraisemblables, et j'ai en conséquence deux moufs pour un de regarder comme un horsd'œuvre les considérations empruntées à Dureau de la Malle
sur la décroissance des produits du sol et de la population en Îtalie.
Le commencement du chapitre III nous montre Sévère à une vingtaine de lieues de Rome, à Interamna, où il reçoit une députation de cent sénateurs et casse ignominieusement les prétoriens en les obligeant à s'éloigner de Rome. [l'est permis à l’auteur de blâmer cette mesureavec M. Naudet; toutefois je ne saurais voir dans cet éloignement de la ville un véritable exil, puisque beaucoup d’entre eux n'étaient pas même [taliens, mais originaires de l'Espagne, de la Macédoine et de la Norique; il n’y avait donc pas place pour la petite tirade dans laquelle l’exil honorable du patriote est mis en parallèle avec l’exil de l’homme infàâme et criminel. L'entrée triomphale du nouvel empereur dans Rome à la tête de son armée, sa visite et son discours au sénat, la création d’une nouvelle garde prétorienne et quelques autres mesures remplissent le reste du chapitre.
Sévère se trouvait en présence de deux rivaux redoutables : l’un, Pescennius Niger, gouverneur de la Syrie, avait été proclamé empereur à Antioche et même un instant à Rome par le peuple révolté ; tout l'Orient le reconnaissait; l’autre, Albinus, gouverneur de la Bretagne, réunissait les sympathies du sénat. Sévère résolut de les combattre l’un après l’autre. C’est pourquoi il s’assura d’abord de la neutralité d’Albinus en lui donnant le titre de César. Le premier acte d’hostilité entre Sévère et Niger eut lieu près de Périnthe en Thrace; après cela « l'empereur, dit l’auteur, au lieu de marcher avec toutes ses troupes sur Byzance afin de retenir les habitants en respect, résolut de pousser vers PAsie; » « il paraît cependant, ajoute-t-1l en note, qu’il envoya quelques troupes devant Byzance; car il commença probablement le siége en 195. » Nous n'avons plus
à nous en tenir à de simples conjectures à cet égard ; une inscription latine (Orelli-Henzen 5502) nous apprend que le siége de cette ville fut fait par les légions de Moesie sous les ordres de Marius Maximus (1). En lisant plus loin qu'après les batailles de Cvzique et de Nicée, ce ne sont pas les soldats de Niger, mais les défilés du Taurus qui arrêtent l’armée de Sévère, je me suis rappelé la judicieuse remarque de Sievers que ce fameux passage du Taurus, sur lequel Hérodien insiste tant, n’est pas même mentionné par Dion Cassius. Après la défaite et la mort de Niger, Sévère se transporta en Mésopotamie pour rétablir l’ordre parmi les tribus qui s'étaient révoltées, et soumit les peuples de l’Adiabène et de l’Osrhoène. C’est dans ces contrées que lui arriva la nouvelle de la prise et du sac de Byzance.
Cette guerre de Sévère contre Niger fait l’objet du chapitre IV; celle qu’il entreprit immédiatement contre Albin est relatée dans le chapitre V. À part la demande d'argent el de vivres adressée aux peuples voisins, l’auteur ne dit rien des préparatifs faits par le gouverneur de la Bretagne, qui fut en état d’opposer à son ennemi cent et cinquante mille hommes. Les recherches de Sievers cependant prouvent que nous ne sommes pas dénués entièrement d’indications à cet égard. On sait que la bataille décisive se livra près de Lyon et qu’Albinus, vaincu, se tua lui-même.
En quittant l'Orient pour marcher contre Albinus, Sévère avait probablement laissé dans la Mésopotamie, avec des troupes, Lætus, un de ses lieutenants (le mémoire, qui
(1) Sur le siége de Byzance par Marius Maximus, voir Borghesi, Œuv. épigr., Vol. IT, pp. 462 et suiv., et mon Mémoire sur les magistrats romains de la Belgique, p. 28.
(522) | n’admet qu’un seul lieutenant de Sévère de ce nom, ne le fait partir qu'après la bataille de Lyon). Les Parthes, ayant envahi celte contrée, assiégèrent le général romain dans Nisibe. Ce fut le prétexte d’une nouvelle expédition en Orient. Avant de retourner à Rome, Sévère visita l'Égypte en passant par la Palestine, où il publia un édit contre les chrétiens. Le récit des guerres d'Orient remplit le chapitre VI.
Le chapitre VIT relate les cruautés de Sévère et les faits et gestes de son fameux préfet du prétoire Plautien, qu'on accuse d’avoir été le principal instigateur et instrument de ses proscriptions et de ses persécutions.
Le chapitre VIIT est intitulé : Le christianisme sous Sévère — la persécution. L'auteur, ayant à parler de la persécution que les chrétiens eurent à souffrir à la suite de l’édit de Sévère, se trouvait amené naturellement à exposer l’état du christianisme à cette époque, mais nous ne saurions approuver la trop grande étendue donnée à ce tableau. Ses guides sont Darras (Histoire de l'Église, T. VII) el Cruice (Histoire de l’église de Rome sous les pontificats de saint Victor, saint Zéphirien et saint Calliste). Par la raison sans doute qu'il avait accordé un chapitre au christianisme , il à cru devoir en consacrer un autre (Ch. IX) au polythéisme et à la philosophie payenne, qui y est envisagée au point de vue du christianisme. Ce chapitre est du reste fort court; nous y trouvons un portrait de l’impératrice Julia Domna et des notions sur l'ouvrage de Diogène de Laërce et sur la vie d’Apollonius de Tyane, trois objets qui auraient pu trouver une place plus convenable dans d’autres parties du mémoire.
L'auteur examine ensuite dans un chapitre parueuler (X) quelle fut la politique de Sévère. Selon lui, eette poli-
(523) tique a deux phases: la première embrasse l’époque de ses luttes contre ses compétiteurs ; elle consiste à ménager tous les pouvoirs ; la seconde comprend la vraie politique de son règne; elle se résume en deux mots : le despotisme militaire. Les moyens qu'il employa pour parvenir à son but consistèrent à s'attacher le peuple, à constituer l’armée comme base de sa puissance, à annihiler la puissance du sénat, à rehausser ses enfants aux yeux des soldats, afin de perpétuer le pouvoir impérial dans sa famille. À l'appui de son Jugement l’auteur fait l’énumération des largesses et des faveurs accordées par l’empereur au peuple et à l’armée. Quelques-uns des détails donnés sur la famille impériale auraient été mieux placés dans le chapitre XIV.
Le chapitre XI, intitulé Sévère et les provinces, signale les bienfaits de l’administration de l'empereur dans tont l'empire. Nous y lisons qu’il soulagea les provinciaux d’un fardeau onéreux, en prenant sur le fise la dépense des postes, auparavant à la charge des particuliers. Mais l’auteur de cette mesure est Hadrien et non Sévère, qui n’aura fait que la maintenir ou l’étendre. On pourrait tout au plus admettre qu'il la rétablit, s’il existait le moindre indice de son abolition par l’un de ses prédécesseurs.
Parmi les changements apportés par Sévère dans les provinces, l’auteur à omis de parler de la création d’une province nouvelle, celle de Mésopotamie, composée du pays que Rome possédait entre l’Euphrate et le Tigre, et que ses conquêles avait agrandi. Cette omission eût été évitée s’il avait consulté le savant ouvrage de M. Émile Kubhn (Verfassung des Rômischen Reiches), que l’auteur du mémoire n° 3 n’a pas manqué de mettre à profit.
L'empereur fit construire ou restaurer dans les provinces, des édifices, des ponts, des routes, y placa des pierres
( 524 ) milliaires. Ce n’est pas assez, à mon avis, de citer, pour exemples, quelques faits attestés par des inscriptions, il convient qu'une monographie sur ce prince présente réunis et disposés par province, fût-ce même dans un appendice, tous les faits de même nature enfouis dans les reeueils d'inscriptions aussi bien grecques que latines.
Le mémoire a fait connaître dans un des chapitres précédents, que Sévère, encore simple particulier, reçut quelques injures des Athéniens et qu’il s’en vengea après être monté sur le trône. Ne doit-on pas inférer de là qu'entre l'empereur et Athènes les rapports furent tendus. Il n’en fut cependant rien. A l’occasion de l'élévation de Caracalla au rang d’Auguste, les Athéniens envoyèrent une adresse à Septime Sévère et célébrèrent cet événement par des fêtes publiques; plus tard ils lui élevèrent même une statue dans la ville de Magnésie. Le Corpus inscriptionum græcarum , que les trois concurrents semblent avoir eu peur d'ouvrir, contient un grand nombre d'inscriptions, qui ne célèbrent pas seulement les victoires de l’empereur en Orient, mais témoignent encore de l’amour et de la reconnaissance des populations helléniques pour les bienfaits de son administration. Dans le tome IT de son excellente histoire de la Grèce sous la domination romaine (Halle, 1868), qui paraît avoir échappé à l’attention des concurrents, M. Hertzherg a recueilli celles qui se rapportent à la Grèce d'Europe. Il reste donc à rechercher et à utiliser les inscriptions, probablement plus nombreuses, relatives aux Grecs d'Asie.
Dans son histoire de la Gaule M. Amédée Thiéry a signalé, sans négliger les inscriptions, ies traces de l’administration de Sévère dans cette province.
Africain, Sévère a naturellement traité avee beaucoup de faveur la province d'Afrique. Le recueil des inserip-
tion de l’Algérie de M. Léon Renier fournit des preuves nombreuses de l’enthousiasme et de la reconnaissance des habitants de ces contrées pour leur impérial compatriote. L'auteur en a cité quelques-unes qu’il a préféré tirer de l'Afrique ancienne de M. d’Avezac. Je signalerai à cet endroit, quoiqu’elle ait plus d'importance pour la vie de Sévère, une inscription trouvée assez récemment dans la Tunisie par M. Guérin (Voyage archéologique dans la régence de Tunis, t. Il, p. 62); elle est gravée sur un autel déterré dans la ville du Kef, l’ancienne Sicca Veneria, et dédié à Jupiter, conservateur de Septime Sévère et de sa famille, ob conservatam eorum salutem, DETECTIS INSIDIIS HOSTIUM PUBLICORUM.
L'auteur nous fait connaître les mesures libérales prises par l’empereur en faveur d'Alexandrie. J’ajouterai que diverses localités de l'Égypte eurent à se louer de sa munificence. C’est lui probablement qui fut le restaurateur du colosse de Memnon (Letronne, Inscriptions de l'Égypte, t. [, p. 526); la restauration du pavé d’un temple est attestée par une autre inscription (tbid., p. 465); et sous son règne eut lieu la découverte à Philes d’une importante carrière de granit et son exploitation, sinon par les troupes impériales, du moins sous leur protection (ibid., t. [, p. 446).
D’autres provinces fourniraient aussi leur contingent à ce relevé. On voit donc que ce chapitre était susceptible de recevoir une plus grande extension.
Dans le chapitre XIL, l’auteur a voulu exposer l’état des belles-lettres et des beaux-arts sous le règne de Sévère. Sa tâche n’était pas facile, car le sujet est bien vaste pour être résumé avec succès dans une dizaine de feuillets. La phase que parcourut la littérature à la fin du deuxième
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siècle ne se circonscrit pas aux dix-huit années pendant lesquelles Sévère occupa le trône; elle commence à l'époque des Antonins, qui le précédèrent, et se continue sous ses successeurs. [l faut de plus tenir compte de deux langues littéraires, le grec et le latin. L’auteur débute par des considérations sur la prédominance du grec à Rome et brode sans trop d’à-propos cetle phrase de M. de Champagny, que: « la langue nationale est l'élément le plus positif de la na- » tionalité et que quand la langue a disparu on peut dire que » la nation n’est plus.» Selon lui, la grécomanie fut la cause de la dégénérescence de la langue latine. Après quelques mots sur l’empereur lui-même comme éerivain, il donne, d'après des manuels d'histoire littéraire, des notices un peu plus étendues sur Solin, Galien, Dion Cassius et Hérodien. Passant de la littérature aux beaux-arts, c’est-à-dire à la sculpture et à l'architecture, il apprécie, en s'appuyant sur Winckelmann et Seroux d’Agincourt, les bas-reliefs de l’are de triomphe de Septime Sévère, élevé à l’occasion des victoires de l’empereur sur les Parthes et sur les Adiabéniens et en conclut que la sculpture était en décadence. Mais si ces bas-reliefs sont d’un travail grossier et mécanique, le plan de l’arc est mal entendu et c’est déjà une preuve, entre beaucoup d’autres, que l’architecture marchait également vers son déclin. Je dois done regarder comme une contre-vérité l’assertion de l’auteur qu'elle aurait été alors au faîte de sa splendeur. Le chapitre se termine par l’énumération des principaux édifices élevés par Sévère dans la capitale de empire.
Le chapitre XITT à pour but de faire connaître l'état de la jurisprudence romaine sous le règne de Sévère; 1l contient l’énuméralion plus ou moins succincte des lois portées par l’empereur pour lamélioration de plusieurs par-
(52%) tes de la législation. Cette énumération est précédée d’une notice très-élogieuse sur le grand jurisconsulte Papinien, le condiseiple, l'ami, et, depuis la mort de Plautien, le premier ministre de Sévère.
Dans le chapitre XIV l’auteur définit le caractère de Sévère et réunit les détails parvenus jusqu’à nous sur sa manière de vivre et l’emploi de son temps; sur l'éducation de ses enfants ; sur la rivalité de ceux-ci et sur l’inutilité des efforts paternels pour les ramener à de meilleurs sentiments.
Le XV”: et dernier chapitre contient le récit des guerres de Sévère en Bretagne et le récit de sa mort. Des mouvements des Calédoniens et des Méates furent une des causes de cette expédition, pour laquelle l’empereur, quoique goutteux, partit avec ses fils. Selon plusieurs historiens, après avoir accordé la paix aux barbares, il fit élever, afin de protéger la province romaine, une puissante muraille que Spartien appelle même le plus beau titre de gloire de Sévère. Les savants ont longuement discuté sur la position de ce rempart, dont ne font mention ni Dion Cassius, ni Hérodien. L'auteur du mémoire croit que l’empereur s’est borné à fortifier la construction d’Hadrien qui s'étend, sur une longueur de 25 lieues environ, du golfe de Solway à lembouchure de la Tyne, parallèlement à la ligne de chemin de fer de Carlisle à Newcastle. C’est là, en effet, l'opinion qui prévalait encore, il y a une vingtaine d’années, mais le dernier mot de la science c’est que Sévère n’a point construit de mur. Les barbares venaient de reprendre les armes, quand l’empereur succomba à ses maux à York, après avoir échappé au fer parricide de Caracalla, trop impatient de régner seul. ù
Le plan d’après lequel le mémoire a été rédigé amène
une longue interruption dans le récit des événements de la vie de Sévère; je me demande s’il n’eût pas été préférable de raconter l’expédition de Bretagne à la suite des faits rapportés dans le sixième ou dans le septième chapitre. J'aurais désiré, en outre, trouver les réformes administratives de l’empereur réunies dans un chapitre particulier et mises en relief par l’exposé de l’état de choses antérieur. |
Les préfets du prétoire Plautien et Papinien obtiennent. à des titres différents, une place dans la biographie de leur maître. Mais aucune mention spéciale n'est faite des lieutenants dont l'habileté et la valeur contribuèrent si puissantment aux victoires de Sévère. Je sais bien que l’histoire garde le silence sur leur carrière, mais les inscriptions ne pourraient-elles pas aider à réparer cet oubli ?
Les mémoires académiques ne sont pas destinés aux gens du monde, mais aux savants; c’est done faire injure en quelque sorte aux connaissances de ces derniers que de renvoyer le lecteur aux dictionnaires de Rich, de Theil et de Lübker pour l'intelligence de mots tels que cklamyde, sagqum, pœnula, donativum, congiarium, primipilus, cirque, Terracine, Émèse, etc.
L'auteur n’a pas moins soigné la forme que le fond de son mémoire. Mais, s’il n’a pu réussir à éviter des inégalités et même parfois des incorreetions de style, il lui eùt été facile de bannir de son texte les bigarrures résultant de l'insertion d’un assez bon nombre de passages latins et allemands.
Après la large part qui a été faite à la eritique, il est juste d'adresser des éloges à l’auteur pour son talent et pour ses longs et louables efforts. L'analyse que j'ai donnée de son travail a dû en faire apercevoir Pétendue. Peu de
faits rapportés par les écrivains anciens ont élé écartés; les versions contradictoires ont été comparées et discutées et l’auteur a généralement fait preuve d’un esprit judicieux dans le choix de celles qu’il a suivies. De la manière dont il a conçu et traité son sujet, il est allé au delà des exigences du programme, car son mémoire n’est pas seulement un essai sur la vie et le règne, mais jusqu'à un certain point encore sur l’époque de Septime Sévère.
Le mémoire n° 2, avec la même devise que le précédent, parait s'être composé primitivement d’une introduction, du corps de l'ouvrage et d’un appendice. Mais après son achèvement, l’auteur a partagé le corps de l’ouvrage en six cahiers, ayant chacun une enveloppe sur laquelle a été placé an titre. Le manuscrit reçu par l’Académie est probablement la minute même du mémoire; il est surchargé de ratures et de corrections et la lecture en est difficile et pénible ; la prescription de notre programme exigeant que les auteurs indiquent les éditions et les pages des livres qu'ils citeront n’a presque pas été observée.
L'introduction contient une étude critique sur les historiens du règne de Sévère ; elle commence par la reproduction, dans une traduction française, d’un chapitre de Dion Cassius, dans lequel l'historien, arrivé à l’époque impériale, regrette les nombreux matériaux que lui eussent fournis les temps où des rapports sur les événements les plus lointains étaient adressés au sénat et au peuple, et exprime sa défiance à l'égard des publications faites sous la surveillance d’un seul maitre. L'auteur du mémoire passe après cela en revue un certain nombre d’historiens anciens. Nous ferons remarquer son jugement sur Dion Cassius et Hérodien. A son avis, le premier rappelle parfois Tacite
et Juvénal; il labsout du reproche de courtisanerie et estime que les traits satiriques qui font parfois suspecter sa partialité prouvent plus souvent sa supériorité morale. Quoique l'exposition de cet historien soit généralement claire et méthodique, il déclare avoir préféré en général la marche plus simple, plus égale et plus concise d’Hérodien, qui, s’il n’a pas les grands traits, les étincelles de génie (!) de Dion, n’est cependant pas sans mérite. Il trouve cet historien judicieux et ses narrations généralement exactes et précises. À part les auteurs de l'Histoire Auguste, qu'il apprécie en prenant Heyne pour guide, les autres historiens ne sont l’objet que d’une simple mention. Parmi les ouvrages modernes à consulter avec fruit, il joint à de Tillemont et Crévier, les Commentaires de Tristan, à cause du parti qu’il a su tirer des médailles de ce temps.
Le premier cahier comprend un exposé suceincet des rèones de Pertinax et de Julien et le réeit de la vie de Sévère jusqu’au moment de son expédition contre Niger, qui est racontée dans le 2° cahier. Dans le 3°-eahier il est question de la guerre de l’empereur contre Albin, de son expédition en Orient et de son retour à Rome. Le 4° cahier offre les détails connus sur la fortune et la chute du préfet du prétoire Plautien, un exposé de la réforme de quelques lois, la mention de la mesure qui rend aux Athéniens (lisez Alexandrins) leur sénat, et une notice, déplacée pour une bonne partie, non-seulement sur la vie, mais même sur les écrits de Papinien. Le cahier V est intituié : Expédilion en Bretagne; mort de Sévère; son caractère (esquissé d’après les Césars de Julien, Dion, Hérodien, Tzetzès, Aurelius Victor, de Tillemont, Montesquieu, Chateaubriand) ; commencements du règne de Caracalla. Le cahier V est rempli, en grande partie, par une notice sur
Tertullien dans laquelle viennent s’enchevètrer la délinition du Montanisme, quelques observations sur Îles progrès du christianisme, un court exposé de la perséeution des chrétiens, fait d’après de Tillemont. Quelques lignes sont ensuite consacrées à saint Irénée. Puis l’auteur mentionne, pêle-mêle, quelques écrivains profanes grecs et latins, s’arrêtant seulement à Philostrate et principalement à son ouvrage sur Apollonius de Tyane, composé, comme il le croit encore, d’après les documents et les commentaires de Damis, disciple de ce philosophe. La lecture de la préface de l'édition de M. Kayser eût suffi pour ébranler au moins sa conviction à cet égard.
Le mémoire se termine par un appendice contenant: 1° la mention plutôt que la description d’un certain nombre de médailles , ürée, je suppose, de l'ouvrage de Tristan, car l’auteur ne connaît pas ceux d’Eckel, de Mionnet et, à plus forte raison, celui de Cohen; 2° la citation de quelques inseriptions empruntées, probablement de seconde main. à Gruterius (sic), auquel le lecteur est renvoyé pour en trouver d’autres; 3° la description des monuments d’architecture datant du règne de Sévère et leur appréciation d’après Serlio, Ramée et Canina.
Ce mémoire pêche en général par le défaut d'ordre et de méthode, d’où résultent parfois des répétitions et des contradictions. Ainsi on lit à une page : « Sévère envoya des lettres aux prétoriens , leur enjoignit d'abandonner et de tuer Julien. Son ordre fut exécuté et Julien tué dans le palais. » Puis à la page suivante: « Sévère marcha droit sur Rome; Julien, à cette nouvelle, fait fortifier les portes du palais, croyant ainsi échapper à la mort. » Ailleurs, il fait le récit du siége (qui dura trois ans), de la prise et du sac de Byzance et, plus loin, il dit que Sévère arrive à
marches forcées devant cette ville, mais la trouvant bien défendue, se tourne vers Cyzique. Dans sa notice sur Papinien, il avance que ce jurisconsulte ayant été nommé préfet du prétoire, après la mort de Plautien, gouverna Rome en cette qualité pendant les expéditions de Sévère en Asie et en Bretagne, sans faire attention que la mort de Plautien est postérieure à la première de ces expéditions et que Papinien, comme :il l’a rapporté lui-même plus haut, accompagna l’empereur dans la Bretagne. Après avoir avancé que, sur la proposition de Lætus, Sévère fut préposé à l’armée de Germanie , il dit, à la page suivante, que ce ne sont pas les armées de Germanie, mais celles de Pannonie et d’Illyrie, que commandait Sévère lorsqu'il fat proclamé empereur.
L'auteur parait peu versé dans la connaissance du droit publie des Romains : il admet que Sévère ait pu être jugé à Rome par un proconsul ; 1l lut fait donner le commandement militaire de la Bétique, comme si les attributions des questeurs n'étaient pas purement financières et la Bétique d’ailleurs, une province du sénat. Au sortir de cette charge el avant la préture et le consulat, il le fait élever au poste de proconsul de lAfrique, tandis qu'il fut simplement légat du proconsul de cette province.
Spartien rapporte que Sévère fut préposé à la [V° légion scythique près de Marseille; l'auteur reproduit sans hésitation cette assertion, bien qu’il soit surabondamment établi aujourd'hui que cette légion se trouvait en Syrie et que l’un des derniers éditeurs de l'historien, Jordan, ait corrigé dans le texte cèrca Massiliam par circa Syriam.
Le mémoire n° 2 tient si peu compte des progrès de la science que, sans la citation de deux ou trois ouvrages plus récents, on pourrait le croire composé au siècle dernier.
Le mémoire portant le n° 3 à pour devise le jugement suivant de M. Amédée Thierry sur Sévère : « Peu d’empereurs ont montré une individualité plus forte et laissé dans l'histoire de Rome une trace plus profonde. » I n’a ni préface ni introduction et est tout d’une pièce sans division d'aucune espèce; il commence par la phrase: « Sévère naquit au commencement de l’an 146 av. J.-C. » et finit par cette phrase: « Il succomba à York en 211. » L’auteur a fixé la naissance de Sévère à l’année 146, à cause que Spartien la détermine par le consulat d'Erycius Clarus et de Severus, et que cette manière de dater n’est pas, comme les nombres, sujette aux erreurs des copistes. Mais par une raison analogue, il aurait dû, sur l'autorité d’un ancien calendrier (Orelli 1104), admettre le 11 au lieu du 8 avril. La mention de la naissance de Sévère lui fournit l'occasion d’esquisser en quelques traits l’état de l'empire romain à cette époque, c’est-à-dire sous Antonin le Pieux, el 1l fait précéder les détails sur son éducation, d'un tableau de la culture liltéraire de la province d'Afrique. La carrière des emplois parcourue par le futur empereur est exposée d’une manière satisfaisante ; je remarquerai seulement l’omission de son tribunat militaire. Quant à son admission dans le collége des Frères Arvaux, attestée par une inscription (Orelli 905), à laquelle les deux autres concurrents n’ont pas non plus fait attention, elle pourrait n'avoir eu lieu que postérieurement à son avénement à l'empire.
Après avoir signalé les espérances ambitieuses que le règne monstrueux de Commode avait éveillées chez les principaux chefs de l’armée, au nombre desquels se trouvait Sévèrce, l’auteur parle des connaissances de celui-ci dans la magie, dans astrologie, dans l’art d'interpréter les
(534) songes et de sa foi dans le pouvoir de ces sciences ; il montre que cette crédulité n’était pas particulière aux Africains, mais que c'était une maladie dominante de l'époque.
L'arrivée de Sévère en Italie, son entrée à Rome ct les événements qui s’y passent jusqu’à son départ pour l’Asie sont racontés rapidement et d’une manière trop abrégée. On doit regretter l’omission d’un bon nombre de faits trèspropres à caractériser la politique de l’empereur. Le récit de la guerre contre Niger n’occupe que quelques pages.
Passant à la guerre contre Albin, l’auteur recherche quelle fut la conduite de ce dernier pendant les trois années que son rival guerroyait en Orient et pour quels motifs il prit les armes. La route que suivit Sévère en venant de l'Asie dans les Gaules à la rencontre du César de la Bretagne, qui venait d’usurper le titre d’Augaste, est tracée d’après les dernières données de la science. Cette : fois l’auteur n’a pas dédaigné d’entrer dans quelques détails sur la bataille de Lyon et sur la fin d’Albin. Mais en narrant les vengeances qu'après sa rentrée à Rome, 1! exerça sur les partisans de ses compétiteurs vaineus, el principalement sur les sénateurs, il passe sous silence les mesures par lesquelles il chercha, d'autre part, à conquérir l'affection du peuple, des habitants de l'empire et surtout de l’armée. |
À propos de linsuccès du siége d’Atra, l’auteur se demande si Sévère était réellement un homme de guerre éminent: «il avait, dit-il, d'excellents généraux : c'est à eux qu'il dut toutes ses victoires dans la guerre contre Niger et après, dans la campagne en Mésopotamie. Celui entre ses biographes qui était le mieux informé assure. qu'il ne s'était jamais trouvé dans une bataille avant celle de Lyon ». Celle question avait déjà été soulevée par Sie-
( b35 ) vers, mais le savant allemand admet la possibilité que, depuis son avénement à l'empire, Sévère se soit fait une règle de ne pas s’exposer aux hasards des combats.
La manière dont est expliquée la persécution contre les chrétiens mérite d’être signalée. Après avoir montré les bonnes dispositions de Sévère pour ceux qui professaient la religion chrétienne, l’auteur recherche les causes qui ont provoqué l’édit publié en Palestine. Il pense que l’empereur, se trouvant au milieu des populations de l'Orient où les cultes les plus opposés étaient professés à côté l’un de l’autre, et où certaines sectes, qui se rattachaient au judaïsme ou par quelques points au christianisme, cherchaient à imposer violemment leurs croyances, voulut, par une mesure générale, mettre fin aux conflits et aux désordres qui résultaient de cette effervescence et put ainsi s'opposer au prosélytisme en faveur des croyances nouvelles, sans être l’ennemi de ces croyances. |
Le séjour de Sévère en Égypte, son retour à Rome et le mariage de son fils aîné avec la fille de Plautien, sont racontés en moins de dix lignes. Le récit de la guerre de * Bretagne, qui suit immédiatement , a reçu quelques développements sans contenir tous les détails fournis par les historiens anciens; il se termine par la phrase laconique citée plus haut, nous laiSsant ignorer l’issue de l’expédition, privée de son chef, et le lieu où furent déposés les restes mortels de l'empereur. Une longue note, placée à la fin du mémoire, rend compte de l’ouvrage de M. Bruce, de Newcastle, sur le fameux rempart attribué à Sévère. Ce savant, qui a exploré minutieusement les vestiges de cette construction dans tout son parcours , est d'avis qu’elle est l’œuvre exclusive d'Hadrien.
Le mémoire n° 5 est écrit dans un style correct, élégant
el soutenu ; l’auteur possède un talent incontestable et est bien au courant des travaux de l’érudition contemporaine, mais 1l s’est trompé sur la portée de la question de l’Académie: il nous envoie une biographie de Sévère, au lieu d'un essai sur la vie et le règne de cet empereur. Tout en rendant hommage au mérite de ce travail, nous ne saurions lui faire un accueil favorable en présence de deux mémoires concurrents, dont les auteurs ont mieux compris la question.
I ne me reste plus maintenant qu'à conclure. Le mémoire n° À, malgré son étendue et ses superfétations, est incomplet dans certaines parties, arriéré dans d’autres; la classe ne pourrait pas en permettre l’impression dans son état actuel. Le mémoire n° 2 doit être écarté comme mal rédigé, par trop arriéré et contrevenant à l’une des conditions du concours. Le mémoire n° 3, irréprochable pour Ja forme, mais trop abrégé et paraissant même écourté à la fin par défaut de temps, ne répond pas complétement à la question. La conclusion logique de cette appréciation, c’est qu'il n’y à pas lieu d’accorder le prix, mais qu'il convient de remettre la question au concours; j'en ferai formellement la proposition à la classe, lorsqu'elle s'occupera du programme. J’espère que cet ajournement aura un heureux résultat, et que deux du moins des concurrents rentreront dans l’arène avec une nouvelle ardeur. Tenant compte, pour autant qu'ils les jugeront fondées, des observations dont leur travail a été l’objet, ils renverront à l’Académie des ouvrages dignes de ses suffrages et entre lesquels elle n'aura que l'embarras du choix pour décerner la médaille
d'or
Rapport de M. K'élix Nète.
« La classe a droit de se féliciter de l'accueil qui vient d’être fait à la question d'histoire ancienne proposée par elle il y a quelques années. Trois concurrents se sont appliqués sérieusement à la résoudre. Quand même le prix ne serait décerné actuellement à aucun d’eux, leurs essais démontrent suffisamment l'intérêt et la fécondité du sujet, le profit que l’érudition historique a l'espoir d’en ürer.
Après l’analyse des trois mémoires que nous offre le rapport développé de notre savant confrère M. Roulez, je croirais superflu d'entrer dans l’examen détaillé des qualiés et des défauts de l’un ou de l’autre. Je m’arrêterai uniquement à quelques considérations qui sont de nature à faire apprécier la portée de chaque travail et les aptitudes personnelles de chacun des auteurs.
Le mémoire numéro 1 a le plus d’étendue (200 pages petit in-folio) et présente l'exposé le plus complet des faits. Il renferme une narration suivie, quelquefois animée, dramatique même, des événements qui ont conduit Septime Sévère à l’empire et qui l'ont rendu maître du monde romain; de plus, il rattache aux annales de son règne un aperçu des transformations religieuses et morales de la société.
On saurait plus de gré à l’auteur d’avoir rehaussé ses recherches sur un grand règne par l’histoire des croyances et des idées, des sciences et des arts à la même époque, s'ilavait pu faire entrer dans le cadre agrandi de son ouvrage un résumé d’études originales sur les questions de cet ordre. Mais, dans les chapitres de médiocre étendue
qu'il leur à consacrés, il n’a pas réussi à s'approprier les derniers résultats des découvertes dont s’est enrichie la science de l'antiquité. On peut lui reprocher de s'être fié beaucoup trop aux opinions d'autrui, aux assertions formulées dans une foule de livres. Il a exactement retracé (chapitre VITE) les circonstances prineipales de la persécution générale des chrétiens, ordonnée ou plutôt consentie l’an 202 par Septime Sévère; mais, une fois entré dans cette voie d'investigations, 1] n’a pas recouru à une connaissance directe des plus célèbres apologistes, par exemple, des écrits d’un Tertullien et d’un frénée. Il en est de même du chapitre (IX) qui concerne la philosophie et le polythéisme : il est écrit sur l'autorité de sources de seconde main, et il manque de vues spéciales, quelque peu profondes , sur l'influence réelle des cultes anciens et nouveaux, sur leur alliance ou sur leur antagonisme dans la société gréco-romaine, sur la protection qu'ils attendaient du gouvernement impérial, sur la part d'influence qu'il faudrait faire à la philosophie dans les fluctuations de l’opinion et de la morale publique. De même, on voudrait, au sujet des lettres et des beaux-arts (au chapitre XIT), autre chose qu’un court tableau comprenant les jugements reeus, consignés dans la plupart des livres classiques. En d’autres termes, l’auteur aurait gagné beaucoup à nourrir ces esquisses générales du fruit de ses propres lectures.
L'histoire politique du règne de Sévère est traitée, nous osons le dire, avec plus de vérité et plus de succès. Ses luttes contre ses compétiteurs à l’empire, les expéditions qu'il a dirigées lui-même en peu d'années aux deux extrémités du territoire romain, sont racontées avec suite, avec entrain {chapitres Il à VI); presque toujours ce récit est appuyé sur les passages dûment cités des principaux his-
toriens anciens, et, plus d’une fois, les incidents qui restent l’objet d’un doute sont éclaircis par l'avis d'historiens et de critiques modernes d’une grande notoriété.
Que l’auteur du mémoire numéro 1 ait omis de consulter quelques récents écrits sur l’histoire romaine, qu'il ait négligé de fouiller lui-même les répertoires les plus complets d'inscriptions grecques et latines, c’est bien la raison de quelques lacunes regrettables dans son exposé; à cet égard , il n’a pas accompli sa tâche jusqu’au bout dans l’esprit du concours. Malgré ces défauts tenant à la limite des recherches, malgré des citations et des annotations quelquefois inutiles, on ne saurait refuser beaucoup d’estime au labeur persévérant auquel s’est livré l'auteur du mémoire. Il faut rendre justice à l’intelligence du rôle his-torique de ses personnages, qu’il a puisée dans l'étude des sources principales : il a tracé avec sens non-seulement les caractères de l’empereur Sévère, de ses rivaux, de ses amis, des hommes élevés de son temps aux plus hautes dignités, mais encore ceux de ses proches, de sa seconde femme, Julia Domna, et de ses deux fils si indignes de lui.
On ne saurait nier non plus qu'il n’y ait (au chapitre X et en d’autres endroits) des jugements solides sur la politique de Sévère, qui se présente à nous sous deux aspects bien distinets : politique d’habileté et de dissimulation alors que Sévère n’est pas encore parvenu à ses fins; politique dure et sans ménagements, quand il veut fonder le maintien de son pouvoir et l’affermissement de sa dynastie sur un régime de compression qualifié à juste titre de despotisme militaire.
Le mémoire numéro 2 embrasse, à la lettre, la matière du travail demandé, mais les faits y sont énoncés sans être
subordonnés à un plan bien conçu, et d'ailleurs ils le sont le plus souvent sans précision et sans art. C’est une simple ébauche, et non une véritable rédaction de notes que l’auteur n’a pas pris le temps de revoir et d’assembler : il a consulté , il est vrai, quelques-uns des historiens anciens de l’empereur Sévère; mais il n’a pas comparé leurs témoignages et n’a pu se rendre compte de leur valeur. Il n’y a pas de doute sur l'insuffisance de ce second travail au point de vue du concours.
Par contre, le mémoire numéro 3 se distingue par une certaine fermeté de rédaction, surtout dans la première partie, et par l'indication précise de plusieurs des points d'histoire obscurs ou controversés dans le règne de Sévère. L'auteur paraît avoir connu les meilleurs moyens de solution ; mais il n’en a pas toujours tiré parti. Le texte même de son travail est très-court, la narration peu explicite; les faits sont trop souvent signalés sans réflexions; il est grandement à regretter qu’il n'ail pas inséré dans l'ouvrage même les rectifications et les discussions curieuses qu'il esquisse, de temps en temps, dans des notes fort érudites (1). Connaissant bon nombre d'inscriptions et ayant
(1) Je me permets de prendre à ce sujet un seul exemple. Suivant l'opinion reçue, l’auteur du mémoire numéro 1 (p. 110) avait parlé, non sans quelque réserve, des campagnes de Sévère dans l’Arabie, dont il aurait réduit une grande partie en province romaine. L'auteur du mémoire numéro 3 (note, p. 141) dit fort bien qu’on ne peut croire au succès de Sévère dans l’Arabie heureuse, d’après quelques historiens latins qui l’affirment avec Hérodien; que « c’est uniquement au roi d’Atra, aux » Arabes scénites, aux Arabes de la Mésopotamie que Sévère a fait la euerre, » et que l’on a appelé par erreur du nom d’Arabie la nouvelle province qui fut créée par ce César sous le nom de Mésopotamie,
Ajoutons que la méprise des annalistes occidentaux est venue de ce que les habitants d’Atra étaient réputés Arabes. Mais, grâce aux recherches de
invoqué à propos l’avis de plusieurs historiens modernes de la Rome impériale, il n’en a pas profité pour mettre plus de synthèse dans l’ensemble de son travail. On n’y trouve ni conclusions arrêtées sur le caractère et la politique de Sévère, ni étude psychologique sur les principaux personnages qui sont en scène avec lui; on n'y trouve pas non plus des vues générales sur les tendances de l’époque. Si le mémoire ne présente pas, à cet égard, tout l'intérêt que le fond des choses comporte, il atteste, d'autre part, une instruction classique assez profonde pour discerner le véritable usage des sources de toute nature suivant les exigences actuelles de la critique européenne.
Je partage l'avis de M. Roulez sur le mérite relatif des
plusieurs orientalistes, entre autres, de M. Caussin de Perceval (Essai sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme, {. IT, Paris, 1847, pp. 12, 40-48), on est mieux renseigné sur la population de cette localité, Atra, — Hadr chez les Arabes, — située en Mésopotamie, dans le désert de Sendjar, au sud de Ninive, entre le Tigre et l’Euphrate. Cette forteresse était au pouvoir d’une race assyrienne, autrement syrienne, celle des Djarämica : tradilion justifiée par le nom du roi Barsémius, correspondant au syriaque Barscuma. Souvent disputée par les peuples limitrophes, Atra, prise par Trajan en 116, avait été rendue aux Parthes en 117 par Adrien; mais probablement son roi était redevenu vassal des Romains, vers 165, sous le règne de Marc-Aurèle. Sévère, voulant se venger du roi Barsémius qui avait fourni à son rival Pescennius Niger un corps auxiliaire d’archers, échoua deux fois devant les remparts d’Atra. Entourée de populations nomades, cette ville fut placée vers la fin du IT{e siècle sous la protection des puissantes tribus arabes répandues au sud de la Mésopotamie, et défendue par les rois de Hira contre les Romains et les Sassanides (voir aussi Sédillot, Histoire des Arabes, 1854, pp. 19-22). Après sa double défaite devant Atra, on peut supposer tout au plus quelques excursions de Sévère parmi les Arabes du désert : mais, malgré le titre d’Arabicus donné quelquefois à Sévère (par exemple dans une inscription d’Afrique), il est hautement probable que cet empereur ne suivit pas les traces de Trajan dans les contrées méridionales de la véritable Arabie.
er 2°
( 542 ) concurrents; j'admets également avec lui l'impossibilité de décerner à l’un d’entre eux, avec la médaille d’or, les honneurs de l'impression, dans l’état où leurs mémoires nous sont présentés. |
S'il fallait donner un encouragement immédiat à de remarquables efforts, la classe pourrait, ce me semble, décerner une médaille d’argent à l’auteur du mémoire numéro 1 et à celui du mémoire numéro 3. Mais, en les invitant à se faire connaître pour recevoir une faveur fort au-dessous du prix qu’ils ont ambitionné, peut-être arrêrait-elle l'un ou l’autre dans la voie des recherches qu'il aurait à poursuivre pour attendre à un succès complet.
Je suis donc porté à demander prochainement que la question soit remise au concours, dans l'espoir que deux au moins des concurrents se piqueront d'honneur pour produire une œuvre approfondie, satisfaisante à tous égards : ce serait, croyons-nous, mettre en demeure des travailleurs sérieux, des esprits bien doués, de donner au pays la mesure de leurs talents, déjà justifiés aujourd’hui par des compositions qui paraissent être leurs débuts dans la carrière des lettres. » |
Biapport de M. Claus.
« Le rapport de M. Roulez sur les trois mémoires du concours est si complet et le jugement qu’il en porte est si bien motivé, que je puis me borner à appuyer les conclusions de notre savant confrère. »
Conformément aux conclusions de ses trois rapporteurs, la classe décide qu’il n’y a pas lieu de décerner la médaille
( 545 ) attribuée à la solution de la question sur Septime Sévère, question qui sera, en conséquence, remise au CONCOurs.
ÉLECTIONS
La classe procède aux élections pour les places vacantes, d’après la liste de présentation arrêtée dans la dernière séance. Les résultats du scrutin secret seront proclamés en séance publique du 11 de ce mois.
RAPPORTS
Note sur l’étalon prototype universel des mesures de longueur, par M. Constantin Rodenbach.
Rapport de M. le baron de Wifte.
« J'ai lu très-attentivement le travail de M. Constantin Rodenbach sur l’étalon prototype universel des mesures de longueur. |
L'auteur soumet d’abord à un examen sévère un mémoire de M. François Lenormant ayant pour titre : Essai sur un document mathématique chaldéen et, à celte occasion, sur le système des poids et mesures de Babylone. M. C. Rodenbach donne une analyse étendue de ce mémoire, dans lequel le jeune savant, guidé par les travaux de son maitre, M. Jules Oppert, après avoir constaté par divers textes
( D44 ) cunéiformes , l'existence de plusieurs mesures de longueur chez les Chaldéens, cherche à reconstituer les éléments essentiels de ce système. « Quelques-uns de ces éléments, » dit M. Lenormant, « sont encore le résultat de simples con- » Jectures, mais les plus nombreux et les principaux nous » paraissent offrir une assez grande certitude. »
Puis, M. Rodenbach donne le tableau des mesures assyro-chaldéennes, d’après MM. Oppert et Lenormant, et 1l ajoute : « I nous est impossible de ne pas contester la so- » lidité de quelques-unes des suppositions qui viennent » d’être faites et de ne pas protester, au nom des disciples » de la métrologie, contre ces systèmes fantaisistes qui » tendent à prendre pied dans le domaine des sciences »'EXACIES »
Après ces protestations contre le système de M. Jules Oppert qui est la source et la base des calculs de M. Fr. Lenormant, on est tout étonné de lire à la page 7 du travail de M. Rodenbach : « Cependant, par une singulière ren- » contre de chiffres, parfaitement fortuite, tout en rejetant » comme sans autorité classique les rapports établis par » les deux philologues français, je suis arrivé, dans un » travail qui date de quelques années, à un résultat iden- » tique quant à la valeur des principales unités des Chal- » déens, et ce par une voie toute différente de célle » parcourue par M. Lenormant, mais qui me paraît d'au- » tant plus sûre qu'elle a pour appui les métrologues qui » Jouissent en Europe de la plus haute autorité. »
M. Rodenbach cite, en effet, les calculs de M. Vazquez Queipo qui prend pour moyenne du pied assyro-chaldéen 0",520. Les calculs du savant métrologue espagnol ont pour base les expériences faites par M. Oppert sur 590 briques, prises dans l'enceinte supposée de Babylone; les côtés des briques donnent une longueur moyenne de 0,515, et
M. Oppert considère cette longueur comme représentant le pied babylonien. D’après d’autres mesures relevées à Ninive par MM. Botta et Place, on obtiendrait pour le pied assyrien une longueur de 0,325. M. Vazquez Queipo, en admettant la moyenne de 0",320, a bien soin de faire observer que la moyenne de quelques centaines de briques « ne comporte pas une complète exactitude, par la nature » même de l'argile, dont le retrait peut être fort différent » pour des briques cuites dans le même moule. »
Je ne m’arrêterai pas au passage de Vitruve qui indique la coudée comme fournissant le quart pour. la stature de l’homme, tandis que saint Jean Chrysostome attribue trois coudées à la taille humaine. L'auteur latin, d’après la nature de son ouvrage, devait énoncer des chitfres d’une exactitude rigoureuse, tandis. que, dans le discours de l’orateur chrétien, on ne peut voir autre chose qu’une image de rhétorique qui n’a pas la moindre valeur pour la métrologie.
M. C. Rodenbach reproche à ses devanciers de se livrer à des calculs qui n’ont rien de solide, mais ses calculs à lui ne sont pas plus exempts de conjectures que ceux de MM. Oppert et Fr. Lenormant.
Quoi qu’il en soit, le travail de M. C. Rodenbach est ingénieux, conjectural, mais la chose est inévitable en métrologie, où 11 y a toujours une part de système artificiel. Seulement, c'est à tort que l’auteur conteste le rapport de la coudée, du pied et du palme établi par M. Oppert; il repose sur la constatation de faits positifs et sur des mesures exactes.
Non-seulement le travail de M. Rodenbach est ingénieux, mais 11 contient des faits nouveaux et des textes dont on ne s'est pas servi jusqu'à ce moment. Je crois qu’on doit
publier ce travail à titre de document utile à consulter, et j'ai l'honneur de proposer à l’Académie de lui accorder une place dans son Bulletin. »
Happort de M. Ad. Quetelet.
« J'ai également lu avec intérêt la notice de M. Constantin Rodenbach. Cet écrit m'a intéressé sous bien des rapports; mais J'avoue que, tout en m'occupant des systèmes des mesures anciennes, Je ne me trouve pas les qualités nécessaires pour juger des observations de l’auteur. Je ne me suis guère appliqué à ce genre d’étude que pour reconnaître que, dans l'antiquité, comme le fait ressortir aussi M. Rodenbach, les mesures prenaient généralement, toutes, leur base d’après certaines parties du corps de l’homme; elles ne pouvaient donc être identiques chez les différents peuples, même les plus voisins, comme le prouvent d’ailleurs, encore dans notre pays, les valeurs, restées en usage, dans les diverses provinces.
C’est ce défaut d'unité qui a suggéré l’idée de faire dé- river le système des poids et mesures de la détermination d’un arc de méridien terrestre. L'erreur que l'on a pu faire, dans ce genre d'appréciation, s'atténue en passant du degré à la mesure cherchée ; au lieu qu’elle s'ajoute, même d’une . manière très-sensible, en s'appliquant à des mesures plus étendues. $
Je pense, du reste, qu'on lira avec intérêt la notice de M. Rodenbach, et j'en demande également l'insertion dans nos Bulletins. »
Happort de M. F. Mère.
« La note soumise par M. Rodenbach à notre examen se rattache à une série d’études sur le système métrique des peuples les plus anciens. L'auteur y fait allusion à des données générales de métrologie qu'il a discutées dans un travail encore inédit.
Dans la note spéciale dont il s’agit, M. Rodenbach s’est livré à l'examen critique des calculs de deux assyriologues, qui ont appliqué à un fait non éclairei dans l’histoire des origines, — la détermination de la longueur du pied, — l’ingénieux déchiffrement de quelques textes de l’antique écriture dite cunéiforme. Pour contrôler les caleuls et les assertions de MM. Oppert et Fr. Lenormant, il se sert de l'interprétation qu'il a donnée naguère à quelques passages d'auteurs classiques, et 1l établit par quelle voie il est arrivé, de son côté, à des conclusions analogues aux leurs.
Il est digne de remarque qu’un fonctionnaire d’une de nos administrations publiques, en portant son attention sur les procédés qui ont servi de base aux arts encore dans l'enfance, ait mis à profit, avec tant de rigueur, de précieux renseignements acquis dans des études nées d’hier, la philologie comparée, l'archéologie orientale, l’ethnographie, l'histoire et le déchiffrement des alphabets. Puisqu’il a donné lexemple de faire servir à lavancement d’une science les progrès de beaucoup d’autres, 6n augurerait bien du mérite de l'ouvrage étendu auquel-il a consacré ses efforts.
Il me semble juste, conformément à l'opinion de mes
(548) deux honorables confrères, d'accorder à la note de M. Rodenbach la publicité de nos Bulletins. »
Conformément aux conclusions des trois commissaires, la classe vote l'impression de la note de M. C. Rodenbach dans les Bulletins.
COMMUNICATIONS ET LECTURES
Notice historique sur l’ancienne abbaye du Nouveau-Bois, à Gand; par M. J.-J. De Smet, membre de l’Académie.
C'était une époque bien malheureuse que celle de lavénement de Jeanne de Constantinople an gouvernement des comtés de Flandre et de Hainaut. La dernière croisade avait épuisé ces pays d'hommes et d'argent, leurs plus sages guerriers soulenaient encore dans l'Orient une lutte glorieuse, mais Baudouin IX, après avoir jeté le plus vif éclat sur le trône des Comnènes, dormait dans une tombe sanglante. Et cependant un puissant voisin n’avait rien tant à cœur que de trouver quelque prétexte pour réunir la Flandre à sa couronne! Que pouvait-on attendre, en des circonstances aussi critiques, de l'administration d’une princesse, à peine sorlie de l’enfance et mariée à un prince étranger mal accueilli par une partie de la population, parce qu'on le regardait comme trop ami de la France?
Mais la comtesse n'était pas au-dessous de sa tàche. Persuadée qu'il fallait avant tout raviver et moraliser le peuple en réveillant le sentiment religieux et lamour du travail par les exemples de ces ordres monastiques qui
( 549 ) avaient déjà tant fait pour le pays, elle construisit de nouveaux hospices et attira en Flandre les ouvriers les plus actifs dans la vigne du Seigneur, secourant aussi ceux de ses feudataires qui songeaient à fonder des établissements
de ce genre.
Deux manuscrits du XVII siècle, l’un en latin et sur papier, l’autre supérieurement écrit en latin, sur vélin, nous apprennent ainsi que l'hôpital érigé en 1201 par Foulque de Curia ou Uutenhove, chanoine de Saint- Pierre, à Lille, et par sa sœur Gertrude , à côté de l’église de Saint-Michel, à Gand, donna naissance à l’abbaye du Nouveau-Bois (1). La comtesse fit don au nouvel institut de grands bois situés à Lokeren, où Gertrude et ses compapagnes résolurent de transférer la majeure partie de leur congrégation et d'établir leur abbaye. Gaspar Verstockt, religieux de Saint-Bernard sur l’Escaut, rapporte cet événement à l’an 1204 (2).
En 12%, l’abbé de Citeaux, au nom du chapitre général de l’ordre , Incorpora la nouvelle maison et l’affilia à la règle de Clairvaux (3). L'endroit se nommait l'Oudenbosch, et on l’appela depuis le Nonnen-bossche ou Bois des religieuses. Denis de Sainte-Marthe le compte parmi les affiliations de l’abbaye de Cambron (4). Marguerite Uutenhove fut la première supérieure de la nouvelle abbaye, où le
(1) Les communications de M. l'abbé J.-B. Lavaut, professeur au collége Juste-Lipse à Louvain, nous ont été singulièrement utiles pour ce travail.
(2) Opkomst ofte stichtinge der maegden-kloosters van de H. Order van Citeaux in Nederlandt, page 152.
(5) Charte originale de 1215, au cabinet de M. LavauL.
(4) Il en était ainsi de son temps.
service religieux fut inauguré le 2 décembre 1215, dixneuf jours après l'installation définitive des religieuses. L'établissement prit d’abord le nom de Locus Beatæ Mariæ in Busco, et dans la confirmation datée du 10 février (5 1d.), le pape Honorius TITI compte parmi les possessions du nouveau monastère l'hôpital sis à Gand, près de l’église Saint-Michel (1).
Marguerite et ses sœurs continuèrent à diriger cet hôpital, et, comme il devint bientôt insuffisant pour le nombre des malades, elles obtinrent de Jeanne de Constantinople et de Fernand de Portugal qu’il fût transféré à la Byloke, qu’on nomma depuis Portus monialium ou Portus Beatæ Marie.
Cependant les religieuses de la maison de Lokeren ne tardèrent pas à s’émouvoir des graves inconvénients qu'avaient pour la discipline monastique les courses et le séjour, à Gand, de leurs sœurs affectées au service de lhôpital et exposées à toutes les tentations d'une position anormale , loin de leur couvent. Leurs observations furent accueillies favorablement par les princes, et Jeanne leur accorda un terrain de vingt-deux bonniers, suffisant pour l'entretien d’une communauté de vingt-cinq Cistereiennes. Celles-ci, choisies parmi les sœurs de l'Oudenbosch, eontinuèrent à être administrées par la maison mère, mais en 1229, du consentement de Robert, abbé de Clairvaux, Christine Uutenhove, nièce de Gertrude, et troisième abbesse du Nonnen-bossche, introduisit la première abbesse dans la Byloke. La prospérité croissante de la nouvelle maison prouve qu'on n'aurait su faire un meilleur choix, et pendant les siècles qui se sont écoulés depuis son éta-
(1) Collection de M. Lavaut, à Louvain.
( 5°) blissement, l’abbaye à rendu d'immenses services à la religion et à l’humanité souffrante.
Après le départ de la généreuse colonie, on n’eut rien de plus à cœur que de faire un juste partage des biens qui devaient appartenir à chacune des deux communautés, pour éviter à l'avenir des discussions d'argent, toujours déplorables. Dans une famille aussi unie, les débats ne pouvaient être longs, et la délimitation des possessions réciproques fut arrêtée définitivement par la bonne comtesse leur protectrice, en 1234. Six ans plus tôt, Raoul ou Rodolphe, abbé de Clairvaux, avait nommé l'abbé de Bodelo ou Bodeloo (1) visiteur de l’abbaye de Busco.
Tout semblait promettre une existence longue et paisible au couvent, quand on apprit que les religieuses étaient sur le point de quitter l’'Oudenbosch pour s'établir dans un superbe domaine, situé dans la commune de Heusden, sur la rive gauche de lPEscaut, que leur avait donné la nouvelle comtesse, Marguerite de Constantinople. Elles y élevèrent un vaste et beau monastère qu'on appela le Nouveau- Bois par opposition à la première résidence, et qu’elles durent encore à la munificence de la comtesse Marguerite (2). |
Gramaye et Sanderus, qui se sont plu à nous raconter les événements de l’humble abbaye, n'ont point gardé mémoire des motifs de cette translation. Ne pourrait-on pas croire qu'elle fut causée par les circonstances où se trouvait la Flandre et, en particulier, le pays de Waes? L’empereur Frédéric venait de se déclarer ennemi de Marguerite,
(1) Fondé en 1199, au village de Sinaï, par Baudouin IX.
(2) N'est-ce pas là la cause de l'erreur où sont tombés plusieurs écrivaius qui regardent la comtesse Marguerite comme fondatrice du Nouveau-Bois ?
ainsi que l’évêque de Liége, à cause d’un refus supposé d'hommage. Les d’Avesnes, enfants du premier lit de la comtesse, mais qu'elle traitait en vraie marâtre, appuyés par la valeureuse chevalerie de Hainaut et alliés au nouveau roi des Romains, comte Jean de Hollande, réclamaient à cor et à cri la Flandre impériale, et menaçaient Rupelmonde. Guillaume de Dampierre, le héros futur de la Mansourah, était cependant parti pour la croisade, et l’armée flamande, plus faible d’ailleurs, paraissait peu disposée à arrêter la marche de l’ennemi.
Nos religieuses auraient-elles eu tort de penser que leur couvent, isolé au fond des bois et à l'entrée d'un pays contesté, serait exposé sans cesse à toutes les horreurs de la guerre ?
Quelques sœurs ont pu faire ce raisonnement , mais ce ne fut pas la cause réelle qui fit transférer leur couvent. Un chroniqueur nous apprend en peu de mots qu’elles se virent forcées à chercher un autre emplacement à cause de la mauvaise qualité des eaux, propter maliciam aquarum, et de l'impossibilité de trouver des prairies pour l'entretien du bétail qui faisait leur ressource principale. Celui qui aurait pu lire quelques feuillets du livre de l'avenir aurait vu sans doute que leur situation nouvelle, si rapprochée de la ville capitale, si rarement paisible, n’était pas sans inconvénients graves.