‹ Recherches sur l'état de la médecine durant le période primitive de l'histoire des IndousChapitre 15 sur 15 · DES SCIENCES COMME SUR L’ÉTAT DES MOEURS · texte numérisé non relu

DES SCIENCES COMME SUR L’ÉTAT DES MOEURS

On objectera peut-être que ce n’est pas dans des hymmes qu’il faut aller chercher

(t) Dans un mémoire sur les Doctrines psycho-physiologiques des anciens philosophes hindous {Annales médico-psychol., novembre 1843 et surtout janvier 1844, t. III, p. 1-16', M. le docteur Cerise, à propos de la cosmologie et de l’anthropologie indienne, présente quelques considérations intéressantes sur la théorie des éléments, des tempéraments, des sens, des facultés sensoriales, d’après les philosophes hindous, et les a rapprochées de celle des philosophes grecs ; mais les textes sur lesquels s’appuie notre savant confrère sont comparativement modernes. — Voy Weber, Hist. de la lût. ind., p. 355 et suiv. Nous ne sommes pas, dit-il, encore assez avancés dans la connaissance de la philosophie indienne, nous ne possédons pas assez de textes pour décider toutes ces questions et essayer ces rapprochements.

des documents sur Thistoire des sciences et en particulier sur l’histoire de la médecine, et que, par conséquent, nous ne pouvons rien conclure du Rig-Véda touchant l’état réel de la médecine parmi les Aryas. Sans doute nous serions mieux renseignés si nous trouvions au début de la littérature indoue deux poëmes de nature différente, comme au début (début relatif bien entendu, puisque les antécédents manquent) de la littérature hellénique. Cependant cette objection n’est pas aussi sérieuse qu’il semble à première vue. D’abord nous n’avons pas autre chose que des hymnes et nous devons bien nous en contenter; en second lieu, chez tous les peuples la poésie populaire primitive est l’écho fidèle des connaissances de ces peuples ; en troisième lieu, les formes de la littérature correspondent assez exactement aux formes de la civilisation, et quand un peuple ne chante que les dieux, c’est qu’il n’a encore que les dieux pour auxiliaires dans toutes les choses de la vie ; c’est le propre des peuples enfants et des peuples en enfance (1). Aux premières lueurs de la civilisation la nature étonne, charme ou épouvante, mais on n’a pas même l’idée de la maîtriser, et on en divinise toutes les manifestations ; un peu plus tard on commence à s’apercevoir que l’homme dispose de forces qui souvent peuvent contre-balancer avec avantage les forces du monde extérieur ; mais presque aussitôt et presque en même temps l’homme se laisse à son tour maîtriser par son semblable, par les chefs, — surtout par les ministres des dieux; il n’a pas assez de science pour observer avec sûreté et pour diriger ses instincts vers l’emploi naturel de sa puissance; il rencontre alors plus de sujets de terreur que d’admiration et de confiance; la théologie spontanée, naïve, devient une théologie calculée, réglementée, où la superstition pénètre de tout côté par l’influence des castes sacerdotales. L’action de ces castes, d’abord salutaire, naît directement et spontanément des sentiments religieux primitifs ; mais peu à peu, elles prennent une suprématie tyrannique en entretenant la pusillanimité de l’esprit, et en étouffant les efforts naturels de la pensée.

Cette marche de l’esprit humain, qu’il est plus facile peut-être de constater que d’expliquer, on peut la suivre pour ainsi dire pas à pas dans les Védas ; et même d’une partie à l’autre du Rig-Véda, on observe des nuances très-sensibles et fort curieuses à étudier. Dans les hymnes qu’on tient pour les plus anciens, les Aryas ne paraissent avoir eu, en ce qui touche leurs maladies, aucun intermédiaire entre eux-mêmes et les dieux secourables ; — tandis que dans les hymnes qui passent pour les plus récents on rencontre, en même temps que la mention expresse des médecins, un culte plus fortement organisé, mille détails de la vie publique ou

(1) Nous reviendrons sur ce sujet à propos des Sagas des peuples du Nord, et quand nous aurons à nous occuper des superstitions médicales chez les nations abâtardies, ou dans les classes mal imstruites du pouvoir et des droits de la nature et de la science.

rivée, des essais de cosmogonie (1), et de doctrines philosophiques (2) qui trahissent un second degré de civilisation, des formes littéraires plus travaillées et parfois moins pures , enfin des passions plus ardentes et souvent plus m.auvaises ; ce qui prouve bien que les hymnes, comme les autres genres de la littérature, peuvent être l’expression de toute la vie d’un peuple.

Les différences sont si tranchées, même dans la traduction française de M. Langlois, entre les divers groupes d’hymnes du Rig-Véda, que je suis étonné de ne pas les voir plus expressément marquées dans l’ouvrage de Weher (3) qui avait le sanscrit à sa disposition.

L’histoire de la médecine commence pour nous, chez les Grecs, dans deux poëmes épiques ; puis , un peu plus tard , nous en trouvons quelque trace dans un poëme didactique; mais après Homère et après Hésiode, c’est la poésie lyrique ou la poésie tragique qui, durant un assez long temps, sont nos seules sources de renseignements ; cependant, même dans ces genres littéraires, en apparence si ingrats, nous pouvons reconnaître certains progrès en anatomie, en physiologie et en pathologie qui nous permettent de suivre, quoique de bien loin, le mouvement de la science. 11 n’y a donc pas de raison de marquer une défiance absolue pour les hymnographes indous quand nous profitons si heureusement et si légitimement des lyriques grecs.

Ces secours étrangers sont à peu près inutiles lorsque la littérature scientifique est très-abondante; cependant, même après Hippocrate, ou, pour mieux dire, de tout temps, nous pouvons recueillir plus d’une information complémentaire importante

(1) L’hymne suivant (VIII, vu, 10) ne rappelle-t-il pas le début de la Genèse?

L’ame suprême.

1 . Rien n’existait alors, ni visible ni invisible. Point de région supérieure, point d’air, point de ciel. Où était cette enveloppe du monde ? dans quel lit se trouvait contenue l’onde ? où étaient ces profondeurs impénétrables de l’air? — 2. Il n’y avait point de mort, point d’immortalité. Rien n’annonçait le jour ni la nuit. Lui seul respirait, ne formant aucun souffle, renfermé en lui-même. 11 n’existait que lui.

— 3. Au commencement les ténèbres étaient enveloppées de ténèbres; l’eau se trouvait sans impulsion. Tout était confondu. L’Être reposait au sein de ce chaos, et ce grand Tout naquit par la force de sa piété.

— 4. Au commencement l'Amour fut en lui, et de son esprit jaillit la première semence. Les sages de la création, par le travail de l’intelligence, parvinrent à former l’union de l’être réel et de l’être apparent.

— 5. Le rayon de ces sages partit en s’étendant en haut comme en bas. Ils étaient grands, ces sages; ils étaient pleins d’une semence féconde tels qu’un feu dont la flamme s’élève au-dessus du foyer qui l’alimente. — 6. Qui connaît ces choses? qui peut les dire? D’où viennent les êtres ? Quelle est cette création? Les Dieux ont été aussi produits par lui. Mais lui, qui sait comment il existe? — 7. Celui qui est le premier auteur de cette création la soutient. Et quel autre que lui pourrait le faire ? Celui qui, du haut du ciel, a les yeux sur tout ce monde, le connaît seul. Quel autre aurait cette science ?

(2) Les recherches deM. Liétard tendent a établir une certaine liaison entre les diverses ébauches des systèmes philosophiques et cosmogoniques avec les doctrines physiologiques chez les premiers Indous. Nous attendons avec impatience le développement et les preuves des idées ingénieuses qu’il a déjà émises à ce sujet dans ses Lettres.

(3) Voy. Hist. de la littérature indienne, pages 93-99.

dans les ouvrages classiques et dans presque tous les autres écrits non médicaux ; j’en fournirais, au besoin, des preuves multipliées.

Bornons là ces considérations générales qui n’étaient pas inutiles pour bien préciser le but, le caractère et les résultats de nos recherches présentes et de celles qui pourront suivre dans le domaine de la littérature extra-médicale, recherches qui d’ailleurs n’ont jamais été faites pour tout l’ensemble de notre histoire; — je n’ai pas la prétention d’épuiser cette veine féconde : je désire seulement mettre sur la voie et ouvrir ainsi de nouvelles perspectives.

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