CHAPITRE
Cellules uriques.
Dans certaines cellules du recouvrement péritonéal, plus ou moins nombreuses suivant les individus, s'observent des agglomérats serrés de petits cristaux prismatiques, disposés en trainées ramifiées. Ces amas sont englobés dans des cellules de forme irrégulière, dont le contenu est constitué presque exclusivement par une grande vacuole bourrée de cristaux en question; en un point persiste une petite masse du protoplasme renfermant le noyau et formant une protubérance claviforme tournée vers la cavité cœlomique : ces masses proloplasmiques se reconnaissent entre les cellules péritonéales ordinaires à leur réticulum plus serré, à leur contenu grossiérement granuleux, à la forme de leur corps nucléaire (fig. 7). Sur les coupes, lorsque, par lavage mécanique, les réactifs ont vidé le contenu de vacuoles entamées par le rasoir, l’ensemble présente l'aspect de tronçons de canaux à paroi très mince, circulant entre les cellules péritonéales.
Ces éléments sont les «cellules à bactéroïdes » de Cuénor, dont cet auteur a donné un dessin peu exact figure 27, planche V de son mémoire. Ils se rencontrent en grand nombre aussi dans les téguments, entre les fibres musculaires, constituant là les « corpuscules bacilliformes » que CERFONTAINE ! a représentés (pl. XI, fig. 46) : ils sont renfermés dans des cellules semblables à celles que nous venons de décrire dans la couche péritonéale; mais lexistence de ces corps cellulaires est fort pénible à constater.
CERFONTAINE considérait ces corpuscules comme étant probablement des bacilles (p. 426, explication de la fig. 46). Cuénor ? adopte la même manière de voir; il suppose que les bacilles de la tuberculose, rencontrés par Lonter et DespriGxes 5 dans le corps de certains Lombries, sont les mêmes éléments qui se colorent en fait par la méthode de GRam; il admet
1 CERFONTAINE, Recherches sur le système cutané et sur le système musculaire du Lombric terrestre. (ARCHIVES DE B10LoGIE, 1890, t. X..)
2 Cuéxor, Mém. cité, p. 111.
3 LortTET ET DESPEIGNES, Vers de terre et tuberculose. (COMPTES RENDUS DE L'ACAD. DES SCIENCES, Paris, 1892, t. CXV, p. 65.)
CHEZ QUELQUES ANNÉLIDES. ar
aussi que certains des bacilles décrits par Lin Boo KewG ! dans le liquide cœlomique de Lumbricus terrestris, sont des corps de même nature mis en liberté ; il leur donne le nom de « bactéroïdes »..
Les corpuseules en question sont des cristaux d'acide urique. Cuénor ne représente parmi les « bactéroïdes » que le type le plus fréquent : celui d’un prisme allongé à extrémités en pointe; mais à côté de ces exemplaires, les plus grands qu’on observe et qui présentent, comme dimensions, environ 5 £ de longueur et 2 de largeur maximum, on en trouve de formes variées : les uns très minces et relativement très allongés, les autres trapus et prenant l'apparence de plaques losangiques ou hexagonales, comme nous l'avons représenté figure 8. ,
Cette diversité d’aspects suffit, avec la netteté des contours, pour faire reconnaitre des cristaux dans les productions dont il s’agit. Nous avons tenté de le démontrer aussi par le microscope de polarisation : de semblables formes cristallines devant être biréfringentes. Mais ces corps, pas plus d’ailleurs que des cristaux de gypse de taille comparable, pris comme moyen de contrôle, ne nous ont fourni d’illumination entre les nicols croisés, à cause de leur pelitesse.
L’insolubilité de ces corpuseules dans la série des réactifs employés dans la méthode des coupes, leur affinité pour les couleurs, leur ressemblance avec diverses formes cristallines figurées pour l'acide urique dans l’atlas de Funke ? (pl. IV, fig. 2), nous ont persuadés dès l’abord qu'il s'agissait de celte substance; c’est ce que nous avons voulu vérifier par divers essais.
Des séries de coupes minces de Lombric furent collées à l’albumine sur des porte-objet et traitées par divers réactifs, pendant des temps ordinairement très longs. Les cristaux se montrèrent insolubles dans l’eau, l'alcool, le chloroforme, l’éther, l’acide chlorhydrique ; solubles à froid dans une solution saturée de carbonate de lithium, à chaud dans une solution de phosphate de soude; tous caractères propres à l’acide urique et qui suffisent à l’identifier. L'action de la potasse ou de l’acide sulfurique concentré, à chaud, ne
4 Lim Boo KEx6, On the cœlomic fluid of Lumbricus terrestris in reference to a protective mechanism. (Pi. Trans. Roy. Soc., London, 1895, t. CLXXX VI, p. 383.) 2 Atlas der physiologischen Chemie, 1853,
nous a pas fourni de document précis : ces substances altèrent les coupes et les détachent de leur support. D'autre part, nous ne sommes pas parvenus à extraire les cristaux des tissus au moyen de la glycérine à chaud : nous expliquons cet insaccès par le fait que ce liquide, doué d’une grande viscosité, ne pouvait circuler dans l'épaisseur des coupes à travers une série de membranes d’albuminoïdes coagulés,
Nous avons voulu aussi rechercher la présence de l'acide urique chez le Lombrie par une réaction macrochimique. Nous dirons dans le chapitre VI comment nous avons réussi à extraire de l’acide urique des vers de terre et à le caractériser par la réaction de la murexide.
Nous ne croyons done pas qu'il puisse rester un doute sur la nature des soi-disant bactéroïdes. Cuëxor leur attribue, il est vrai, une réaction alcaline, parce qu’ils décolorent la fuchsine qu'ils fixent; l’auteur ne prend pas garde que cette réaction, due à la formation d’une leucobase, appartient non seulement aux substances alcalines, mais aussi aux corps réducteurs. Et l'acide urique en est un précisément.
Quelle est la destinée des cellules uriques ? Leur contenu est-il éliminé par l'intermédiaire des globules plasmatiques, soit après avoir été déversé dans le cœlome, soit après avoir été phagocyté sur place, comme l’admet le professeur de Nancy? C’est un fait indéniable que des cristaux uriques se rencontrent de façon constante dans des globules du sang et dans les amas des entonnoirs, desquels ils passent dans les néphridies. Mais nous ne pensons pas que ce soit là un mode d'élimination ordinaire, en quelque sorte normal. Nous n'avons jamais rencontré, dans les coupes des nombreux exemplaires que nous avons examinés, de phagocyte attaquant une cellule urique, el il nous est fort difficile d'admettre un chimiotaxisme émanant d’un corps insoluble, D'autre part, si les cellules délicates de la paroi cœlomique crèvent el se vident parfois par l’action des contractions da corps et si les cristaux rencontrés par des amibocytes s'ibissent le sort des grains de carmin ou de carbone injectés artificiellement dans le système plasmatique, nous ne voyons pas par quel moyen des cristaux pointus, logés entre les muscles des téguments, pourraient cheminer jusqu’au cœlome.
Nous pensons, pour ces raisons, que les corpuscules uriques restent, en thèse générale, dans les éléments où ils se sont formés, et que l’ensemble des cellules uriques constitue, lui aussi, une sorte de « rein d’accumulation ». Cette manière de voir est appuyée encore par la grande quantité de ces cristaux qu’on rencontre dans un Lombric, phénomène qui ne concorde guère avec une élimination régulière et continue de ces formations.
La manière de voir de Cuénor fût-elle exacte, nous ne pourrions cependant pas admettre, avec lui, une digestion de l'acide urique par les amibocytes, opinion qu'il fonde uniquement sur la présence, dans les amibocytes et les cellules jaunes de l'intestin, deux ou trois mois après une injection de carminale d’ammoniaque, de grains rouges « qui ne peuvent, selon lui, provenir que de la destruction des bactéroïdes » (p. 112). Ce phénomène est, nous le verrons au chapitre IV, susceptible d’une autre explication, simple et rationnelle.