PRÉFACE
Je me suis proposé, dans ce volume : en premier lieu, de donner de l'Almageste une analyse plus complète et plus exacte que celles que j'ai trouvées dans les ouvrages consacrés à l'histoire de l'astronomie; en second lieu, à propos de chacune des théories exposées par Ptolémée, de remonter aux antécédents, en tant du moins qu'on peut les connaître par les témoignages de l'antiquité, et d'esquisser ainsi les traits successifs du progrès de la doctrine. Je me suis, au contraire, abstenu de revenir sur les conceptions des premiers physiologues grecs, dont j'ai suffisamment parlé dans mon volume Pour Vhistoire de la science hellène (Paris, Alcan, 1887), ainsi que sur les systèmes d'Eudoxe et d'Aristarque, pour lesquels on ne peut guère que répéter ce qui se trouve dans les savants mémoires de SchiapareUi (*).
En revanche, j'ai essayé, dans les chapitres préliminaires, de retracer, à un point de vue que je crois nouveau, l'ensemble du développement des connaissances astronomiques positives chez les Grecs, et j'ai insisté sur la différence des conceptions successives qu'ils se sont formées de la science du ciel.
Dans l'exposition du système de Ptolémée, je me suis efforcé de ne réclamer de mes lecteurs que le moins possible de connaissances mathématiques; mais, voulant présenter les théories avec un détail suffisant, j'ai dû nécessairement, pour celles qui sont tant soit peu complexes, écrire un cer-
(') I precursorl di Copernico nelV antichità (Milan, Haepli, 1873); Le sfere oniocentriche di Eudosso, di Callippo et di Arislotele (Milan, Haepli, 1875).
— vr —
tain nombre de pages qui ne pourront être entièrement comprises que des spécialistes. L'astronomie ancienne avait en effet déjà, sur divers points, dépassé le niveau proprement élémentaire, et l'on ne saurait dès lors, sans préparation technique, s'en former une idée précise.
Toutefois, la plus grande partie de ce volume, et en particulier l'ensemble des développements historiques, sera, je l'espère, de nature à intéresser non seulement les astronomes ou les mathématiciens, mais quiconque se plaît à suivre, soit ù un point de vue, soit à un autre, l'évolution de la pensée humaine de l'ignorance vers la certitude. *
Parmi les traits de cette évolution, en ce qui concerne l'astronomie, il en est un que je n'ai indiqué que très vaguement : je veux parler de l'influence considérable exercée, sur le progrès des connaissances réelles ou sur la position des questions théoriques, par les diverses superstitions relatives aux astres et notamment par celles de l'astrologie judiciaire. C'est là un sujet qui, pour être traité comme il convient, réclamerait tout un volume au moins à lui seul; il me semble, d'autre part, que le temps n'est pas encore venu de l'aborder dans toute son étendue. Les textes cunéiformes déchiffrés ne nous ont pas assez révélé des doctrines chaldéennes pour qu'on puisse essayer de discerner, dans l'astrologie telle qu'elle nous apparaît, ce qui est véritablement antique et ce qui peut, au contraire, n'être qu'une invention postérieure des Grecs. D'ailleurs, à mesure qu'elle a grandi, la science a réagi à son tour sur les doctrines et les méthodes suivies pour les prédictions. De là de nouvelles difficultés dans l'histoire de l'astrologie; elle reste entièrement à faire, et l'on ne peut même dire que le premier canevas en soit tracé.
S'il est, au contraire, une question déjà souvent débattue, c'est celle du départ qui doit être fait, dans l'Almagesle, entre ce qui est propre à Ptolémée et ce qu'il a emprunté à Hipparque. D'après le plan même de mon ouvrage, je devais
aborder ce problème à mon tour; je crois l'avoir traité plus méthodiquement qu'il ne l'avait encore été et être parvenu à des résultats aussi précis qu'on peut les exiger en histoire. Toutefois, si mes recherches auront contribué à éclaircir les détails des emprunts de Ptolémée, elles ne feront, en résumé, que confirmer l'opinion le plus généralement adoptée, à savoir que les progrès véritablement réalisés par l'astronome alexandrin n'ont qu'une importance tout à fait secondaire. Mais sur un autre point, en revanche, j'ai été amené à une conclusion qui s'accorde beaucoup moins avec les idées courantes.
Quelque grands, en effet, que soient les services rendus par Hipparque à la science, son rôle me paraît avoir été singulièrement exagéré. C'est aux astronomes antérieurs de l'École d'Alexandrie, et en particulier à Apollonius de Perge, que doivent, à mon avis, être restituées l'invention des méthodes géométriques et trigonométriques, la combinaison de nouveaux moyens pour des mesures plus exactes et la première comparaison systématique des observations récentes avec celles que les Chaldéens avaient faites autrefois. Pour rendre plus clairement ma pensée, sans ces travaux préliminaires, Hipparque eût été hors d'état d'accomplir la plupart de ceux qui l'ont rendu immortel; privé de l'œuvre d'Hipparque, Ptolémée, au contraire, n'en eût pas moins été en mesure de composer son Almageste; elle eût sans doute été beaucoup plus imparfaite qu'elle ne l'est, plusieurs théories essentielles, comme celles de la précession des équinoxes, y feraient défaut; les déterminations numériques seraient beaucoup moins précises ; mais l'ensemble ne présenterait pas un caractère très notablement diff'érent.
Hipparque a d'ailleurs été, de fait, étranger à l'École d'Alexandrie; elle subsistait de son temps, elle s'est perpétuée après lui. Ptolémée en a abandonné la tradition pour celle de l'astronome rhodien ; c'est là incontestablement son meilleur titre à la reconnaissance de la postérité; mais celle-
— vin —
ci ne doit pas pour cela oublier ceux qui, les premiers, en réalité, ont posé les fondements de la science.
Conçu de la sorte, le développement de l'astronomie dans l'antiquité, offrant une continuité suffisante depuis Eudoxe jusqu'à Hipparque, est plus facilement compréhensible que la constitution intégrale de la science par un seul homme, telle que la supposent les histoires courantes. J'ai donc la confiance que si mes conclusions reposent partiellement sur des conjectures avouées, on reconnaîtra qu'elles sont au moins aussi probables, sinon plus, que les hypothèses tacites qui ont été faites jusqu'ici.
J'ai ajouté à ce volume, comme appendice, un certain nombre d'études concernant divers points spéciaux; j'ai été heureux de pouvoir y joindre une traduction d'un traité arabe qui intéresse l'ordre d'idées que j'ai poursuivi, s'il ne rentre pas, à vrai dire, dans le cadre chronologique que je m'étais tracé. Cette traduction est due à un orientaliste dont les connaissances scientifiques doivent nous faire attendre de nouvelles lumières sur le terrain, aujourd'hui malheureusement délaissé, des mathématiques arabes.
Je dois, en terminant, adresser tous mes remercîments au Ministère de l'Instruction publique, qui, en accordant une subvention importante à la Société des Sciences physiques et naturelles de Bordeaux, a permis l'impression de ce volume. La bienveillance qui m'a été témoignée à cette occasion et le favorable accueil que les juges compétents ont fait à mes précédents ouvrages, ont été des motifs dont j'avais besoin pour achever ce travail, entrepris à une époque où je croyais pouvoir compter sur des loisirs suffisants, poursuivi et terminé au milieu d'occupations, exceptionnellement actives, de mon métier d'ingénieur.
Paui. TANNERY.
Paris, le 7 juin 1892.