‹ Recherches sur l'histoire de l'astronomie ancienneChapitre 2 sur 49 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Ce que les Hellènes ont appelé Astronomie.

1. Lorsqu'une science est ancienne, le véritable sens du nom qui lui a été donné doit nous, indiquer le groupe des notions usuelles au sein desquelles elle a germé. C'est ainsi que le terme (jéomélrie nous apprend immédiatement que ce sont les opérations de Tarpentage et non, par exemple, les problèmes de rarchilecture qui ont conduit aux premières spéculations sur les figures abstraites.

Lorsqu'une science a changé de nom, les vicissitudes subies par sa désignation doivent révéler les transformations que le cours des âges a amenées dans la nature des questions agitées, dans le caractère des méthodes employées. C'est le cas de l'astronomie.

Elle a repris, dans les temps modernes, son nom primitif, celui que, par exemple, Platon emploie encore exclusivement et dont nous allons tout à l'heure chercher à préciser la signification exacte. Mais Platon est déjà à une époque de transition, et, lorsque nous le voyons (Gorgias^ 451 c) affirmer que l'astronomie est affaire de raison (X:v:ç), nous ne pouvons nous étonner si son

disciple Aristote affecte d'employer seulement le terme d'astrologie.

2. Il n'y avait sans doute alors guère plus de deux siècles que l'expression démodée avait commencé à être employée; deux siècles après Aristote, celle d'astrologue est à son tour abandonnée par les savants. Hipparque affecte, à son tour, de dire mathématicien, et quand Ptolémée coordonnera dans son grand ouvrage les travaux de ses précurseurs, il évitera de même les désignations anciennes et il choisira comme titre celui de composition {rxnx^'.z) mathématique.

A ces trois noms de la science correspondent trois périodes distinctes, que Ton peut brièvement caractériser comme suit : Vaslronomie hellène ne s'occupe que de questions de calendrier, qu elle surcharge toutefois de pronostics sur le temps; V astrologie raisonne sur les astres, mais ne dépasse guère, au point de vue scientifique, les limites que nous assignons à la cosmographie; d'un autre côté, elle se met à l'école des Chaldéens et des Égyptiens pour la divination de l'avenir; enfin la mathématique nous représente la science procédant pour la première fois avec des instruments permettant des observations relativement précises et par des calculs présentant une rigueur au moins égale à celle des observations. Désormais la théorie des phénomènes célestes est entrée dans la voie définitive, et ses progrès seront dès lors intimement liés aux perfectionnements successifs de l'observation et du calcul.

3. Nous allons successivement considérer ces trois périodes pour en expliquer plus complètement le caractère véritable et pour mieux faire comprendre comment s'accomplit révolution de l'une à l'autre. Pour Thistoire de la science antique, il serait sans grand intérêt de poursuivre plus loin l'élude approfondie de la vicissitude des désignations; il suffira d'ajouter ici quelques brèves indications.

Si le terme général de mathématicien avait été adopté de préfé-

rence à celui (ï astrologue, c'est sans doute que celui-ci avait déjà été diffamé par son application aux adeptes de la divination ('). Si les véritables savants pouvaient se laisser aller aux nnêmes pratiques et partager les mêmes croyances, ils tenaient au moins à ne pas être confondus sous un même nom avec les vulgaires charlatans qui spéculaient sur la crédulité humaine. Mais le temps arriva oii le titre qu'ils affectaient ne sonna pas mieux que celui d'astrologue et prit en réalité la même signification ; il devait dès lors tomber en désuétude, d'autant qu'à proprement parler, il • était moins caractéristique.

On revint tout d'abord au terme archaïque d'astronomie, qu'on retrouve par exemple dans Pappus, vers la fin du iii^ siècle de notre ère; mais il n'y eut plus d'astronomes : à cette époque de décadence, il n'y a plus de spécialités; le savant doit embrasser tout le cercle des connaissances humaines, et le nom qu'il revendique est celui de philosophe, que, du reste, Ptolémée s'attribuait déjà.

La divination par les astres n'en reste pas moins un métier, et la croyance à la vérité de ses principes ne rencontre plus, sous le règne de la religion chrétienne, les contradictions qu'elle subissait auparavant. Aussi, pendant tout le moyen âge, astronomie et astrologie sont des termes réellement synonymes, et si, à la P»enaissance, le premier est exclusivement adopté par les savants, c'est, au moins en partie, à la suite d'une erreur étymologique. On crut que dans la composition du mot entrait le radical de vi'^.oç, loi; la science des lois régissant les astres ne sembla pas devoir porter un autre nom, et l'autorité chancelante d'Aristote ne put arracher à sa destinée le terme d'astrologie.

4. L'erreur que je signale est bien certaine, car le concept de loi, appliqué aux phénomènes d'ordre naturel, était d'autant plus étranger aux Hellènes que, pour eux, le terme de ^i'^.o; impliquait

(') Les principes de ce que nous appelons l'astrologis judiciaire ont tonjou:s été vivement combattus, dans l'antiquité, par les épicuriens et par les sceptiques.

4 — une institution liunTaine; il était donc couramment opposé par eux à celui de çycr'.ç, nature. Ainsi ils pouvaient dire que les astres se mouvaient de telle façon d'après leur nature, ils ne pouvaient dire que ce fût d'après une loi.

Mais il n'en est pas plus facile d'établir le véritable sens originaire du mot astronome. A la vérité, on peut, comme nous le verrons, préciser la signification exacte de ce mot dans les textes deXénophon, de Platon ou deThéophrasle; maison semble alors déjà assez éloigné de l'époque de la formation primitive du mot, et, comme le radical qui s'y trouve adjoint à celui d'astre avait, pour les Grecs eux-mêmes, une signification passablement vague ^t flottante, les indications de l'étymologie ne peuvent conduire à une certitude absolue. De plus, on ignore si le mot primitif a été astronome et non pas astronomie; car si les premiers qui se sont occupés de cette matière ont composé des écrits (hypothèse que nous aurons à examiner), il est fort possible qu'un titre comme astronomie ait été forgé par l'un d'eux et ait conduit à la formation du mot astronome, au lieu de la dérivation inverse. Suivant l'hypothèse à faire sur le mot primitif, on peut être conduit à lui attribuer des significations quelque peu différentes.

5. Essayons toutefois de remonter, d'après l'étymologie, au sens propre du mot astronome, et remarquons tout d'abord qu'en grec le terme aa-rpiv (astre) s'applique spécialement (') au Soleil, à la Lune et aux constellations des fixes, non pas à l'étoile (àj-rrip) isolée ni, par conséquent, aux cinq planètes, dont les premiers astronomes hellènes n'avaient pas connaissance ou ne se préoccupaient pas.

Homère parle d'Hesperos, l'étoile du soir, et il désigne clairement l'étoile du matin ; mais qu'il n'y eût là qu'une seule planète, les Hellènes ne le surent pas avant Pylhagore. On attribue également au sage de Samos la connaissance des quatre autres étoiles

(') Les confusions réelles entre airxpov et àffxinp dans les textes grecs sont rares et généralement motivées par des raisons particulières.

errantes, qu'il appelait dans son langage mystique « les chiennes de Proserpine »; mais les premières notions sur les limites de leur cours et la durée de leurs révolutions ne sont pas, en Grèce, antérieures à Œnopide de Chios (pretnière moitié du v® siècle avant notre ère), et ces premières notions, empruntées aux Égyptiens ou aux Syriens ('), ne furent pas du ressort de Tastronomie.

Nous voyons en effet, à Tépoque de transition où le terme d'astrologie commence à s'implanter, que Xénophon {Memor.,\\, 7) fait rejeter ces connaissances nouvelles par Socrate, qui s'en tient à l'astronomie pratique, tandis que l'auteur de VÉpinomide^ représentant des tendances platoniciennes, prétend au contraire élargir et transformer le but de la science (^).

6. Si astre signifie constellation et si l'on prend au sens propre le radical vé;^-(o (je partage), il est clair qu'astronome veut dire i élymologiquement «celui qui partage les astres, autrement qui groupe les étoiles en constellations ». Astronomie^ terme qu'on I peut alors considérer comme le plus ancien, signifierait de même « distinction des constellations (^). » Toutefois, il faut observer que, lorsque le ciel eut été divisé, que les mots astronome et astronomie se furent éloignés du sens primitif que nous admettons ici, les Grecs leur substituèrent, à l'occasion de la formation de

(1) C't'st-à-dire aux Chaldéens, peut-être par l'intermédiaire des Phéniciens. L'origine étrangère est expressément affirmée dans ÏÉpinomide (987 a), où il est dit en même temps que les Grecs n'ont pas de mots pour nommer les cinq planètes, et qu'ils les désignent en les attribuant à des divinités. Ces désignations ne semblent même pas encore bien établies et elles sont elles-mêmes empruntées, par assimilation des dieux de l'Orient à ceux de l'Hellade.

(-) Éinn., 990 a. — Après avoir annoncé qu'il va parler du moyen d'apprendre ce qui constitue la véritable piété, l'auteur, probablement Philippe le Locrien, qui prêche en tous cas une astrolàtrie à base scientifique, continue en ces termes: « Ce moyen va paraître presque absurd^, car je vais prononcer un mot que l'on » n"attend pas dans l'ignorance où l'on est de la chose; c'est le mot d'astronomie. » On no sait point que le véritable astronome doit êtra très éclairé; il ne s'agit » pas de celui qui fait de l'astionomie comme Hésiode et tous ses pareils, qui a » considéré, par exemple, les couchers et les levers, mais de celui qui, dans les ti huit périodes, connaît les sept... » Il veut parler, bien entendu, des révolutions des sept planètes rappoitées au jour sidé.al.

(^) C'est l'explication de Suidas : àiTTpovo[iia r, twv xfT-cpwv ôtavofir,.

quelques nouvelles conslellations ou de la réforme des anciennes, de nouveaux termes : astrolhète, aslrothésie. Dans un vers d'un hyuine orphique (63, 2), qui date au plus tôt de Tépoque alexandrine,

'O'jpâviov Nofxov, àcrTpo9îTr,v,

par un singulier rapprochement qui ne peut que confirmer noire opinion^ ce terme nouveau à'astrolhèle est employé comme épithète du Nomos céleste, auquel Thymne est adressé (').

7. Pour justifier notre explication, il convient, avant tout, de rendre compte du but de la division du ciel par constellations, et de rechercher à quelle époque elle a été accomplie par les Hellènes.

Sur le premier point, il nous suffira de citer in extenso le passage de Xénophon allégué plus haut (5) :

« Socrate recommandait d'apprendre assez d'astrologie (^) pour » pouvoir connaître le moment {ù)px) de la nuit, du mois ou de » Tannée, en cas de voyage, de navigation ou de garde, ou pour )) tout ce qui se fait de nuit, dans le mois ou dans l'année; il » s'agit, disait-il, d'avoir des repères pour distinguer les moments » dans ces divers temps, mais il est facile de les apprendre des » chasseurs de nuit, des pilotes et de bien d'autres personnes qui » ont intérêt à les savoir (^). »

(1) 11 est à peine utile de remarquer que le partage ou la distnbution est l'acte social qui a fondé la propriété, et que, dès que celle-ci commença à se former, cet acte dut être consacré par des formes juridiques. Son importance prépondérante en fit naturellement étendre le sens à ces formes mêmes, aux régies suivies selon la coutume, puis suivant la loi écrite, quel que fût d'ailleurs l'objet de ces coutumes ou de ces lois. Dans l'hymne orphique cité, le sens du mot nomos a subi, bien entendu, son évolution complète.

(2) On a proposé avec raison de lire astronomie, car ce qui suit est proprement une définition de l'astronomie, telle que les Hellènes l'entendaient au temps de Socrate. Mais il est très croyable que le nouveau terme était déjà introduit lorsque Xénophon écrivait, et cet auteur a pu très bien l'employer comme synonyme.

. (^) Xénophon continue comme suit : « Quant à apprendre l'aslronomie jusqu'à » connaître également ce qui ne suit pas le même mouvement de révolution, les » étoiles errantes et sans règle, et à se fatiguer à rechercher leurs distances de la » terre, leurs périodes et les causes de tout cela, il en dissuadait fo.tement. » Xénophon, dans ce passage, parait faire allusion aux travaux d'Eudoxe, bien postérieurs à Soc;-ate.

L'astronomie, ainsi entendue, est chose purement populaire; mais on aperçoit nettement que la drvision du ciel en constella- 1 tion^^ju^jour but la division du temps d'après le cours des J astres; à savoir, d'une part, la division de la nuit en heures; de l'autre, celle de Tannée en saisons. Quant au partage du mois, il découlait Uiiturellement de l'observation des phases de la lune, les mois des Grecs étant réglés sur le cours de cet astre.

8. Différons pour le moment ce qui concerne les saisons, ce qui, comme nous l'avons dit et comme nous le montrerons amplement, est affaire de calendrier et fut, d'après les textes que nous invoquerons, le principal objet visé par les premiers astronomes. Considérons seulement la division de la nuit en heures.

Quand Homère {Odyssée, \ ,^11'îl-^lb) fait voguer le divin Ulysse de l'île de Calypso vers la terre des Phéaciens, il nous le montre contemplant « les Pléiades et le Bouvier lent à se coucher » avant « l'Ourse que l'on appelle aussi Chariot, elle qui tourne sur place, » en se gardant d'Orion et seule n'a point de part aux bains de » rOcéan ».

Ajoutons les Hyades (Vapsilon au front du Taureau) et le Chien d'Orion (1); voilà toutes les constellations que semble connaître Homère. Il est probable que, de son temps, quelques autres étaient déjà nommées également, mais il est certain que la division du ciel, telle que les Grecs la connurent, ne s'effectua pas avant le cours des vi^ et v^ siècles avant J.-C, et il convient de faire deux remarques.

Tout d'abord, il est clair que les constellations homériques devaient être plus étendues que celles de l'âge postérieur; notamment, les premiers Grecs devaient, d'après les vers cités plus haut, étendre le nom d'Ourse à toutes les étoiles comprises dans le cercle de perpétuelle apparition. Si Thaïes a réellement dislin-

(') Hésiode connaît le nom de Sirius, comme aussi celui d'Arclurus; il convient d'observer que ce dernier, qui signifie proprement « Gardien de l'Ourse » et est synonyme d'Arctophylax, a dû par suite s'étendre originairement à toute la constellation du Bouvie.'. C'était ce Ga;dien et Orion d'autre part qui étaient supposés empêcher l'Ourse de se baigner, c'est-à-dire de se coucher.

gué la grande et la petite Ourse, Heraclite n'en employait pas moins encore (fr. 35) le mot d'Ardos au sens homérique, comme le remarque Strabon d'après Hipparque.

En second lieu, l'observation des constellations de la zone équatoriale citées par Homère pouvait évidemment, par une nuit tout entière sereine et pour quelqu'un assez exercé, suffire à connaître avec une certaine approximation l'heure de la nuit (i). Mais quand on voulut réduire en théorie les pratiques des navigateurs, il fallut bien, de toute nécessité, multiplier les constellations. C'est alors qu'il put y avoir des astronomes, au sens que nous avons donné à ce mot.

9. Dès lors, pour décrire les constellations nommées, pour expliquer leur usage, il y eut sans doute des écrits, dont les pre- ^ miers furent probablement composés en vers didactiques. Malheureusement nous n'avons guère d'indices de l'existence effective de pareils poèmes. Cependant les attributions hardies tentées par les faussaires alexandrins témoignent que de leur temps la tradition admettait cette existence.

Sans parler d'une Sphère mise sous le nom de l'antique Musée, on attribua à Hésiode (^) une Astronomie {Athénée^ XI, p. 491), déjà connue d'Hygin (sous Auguste). La seule donnée précise qui nous en ait été conservée est due à Pline (XVIIl, lvii, 5). L'auteur en aurait fait coïncider le coucher du matin des Pléiades avec réquinoxe d'automne; à moins d'une mauvaise interprétation de vers peut-être obscurs, il foudrait supposer que le faussaire aurait pris plaisir à exagérer l'ignorance du vieil aède d'Ascra; celui-ci, au reste, dans les Travaux, ne parle pas des équinoxes (^).

(1) Ceci suppose que l'on connaisse la direction du nord avec quelque précision. Mais c'est uue fable alexandi'ine qu'avant Thaïes les Grecs aient été, sous ce rapport, moins avancés que les Phéniciens, alors qu'Homère nous les montre naviguant de préférence pendant la nuit.

(2) Le fragment LXVII Lehrs, énumération de cinq Hyades, rangé à tort sous ime autre rubrique, appartient à ce poème : èv Trj àaTpixîj aùxoù pt6Xa), dit le scoliaste d'Aratus.

(') En tout cas, cette prétendue astronomie d'Hésiode abordait la question des

V Astrologie nautique, attribuée à Thaïes (ou à un Phocus de Sa mos, d'époque inconnue), n'est probablement pas plus ancienne que la prétendue Astronomie d'Hésiode; son titre même la rend suspecte.

10. La plus ancienne description de constellations que nous possédions est contenue dans le poème didactique d'Aratus de Soles, intitulé les Phénomènes. Cet auteur, qui n'était nullement astronome, a seulement versifié un ouvrage en prose composé un siècle auparavant, sous le même titre, par Eudoxe de Cnide (i).

Les constellations décrites, Aratus, suivant toujours Eudoxe, enseigne leur usage pour reconnaître l'heure pendant la nuit. Les indications données par le poète sont passablement grossières; Hipparque, dans le seul traité qui nous reste de lui et où il a pris la peine de corriger et de compléter ces indications (2), nous apprend que celles d'Eudoxe n'étaient guère plus exactes. L'ou-i vrage prototype était donc essentiellement destiné à la pratique populaire, en particulier à l'usage des marins, pour des observations à la simple vue, et s'il répondait à un besoin réel, il avait sans doute été précédé par des essais du même genre, remontant > à l'époque des astronomes primitifs.

11. Quoi qu'il en soit, c'est seulement dans le poème d'Aratus et dans le commentaire d'Hipparque que nous voyons se développer théoriquement la solution du problème pratique de la connaissance de l'heure pendant la nuit, d'après la simple inspection du ciel.

Si ce problème nous était posé aujourd'hui, dans les mêmes

saisons. Ajoutons que Pline, dans le passage qui vient d'ètie cité, semble connaître aussi un ouvrage analogue d'Anaximandra, une Sphère (?) piobablement apocryphe. — Le petit poème connu sous le nom de Sphère d'Empédocle ne semble pas antérieur au moyen âge byzantin.

(1) Ou, plus probablement, une réédition, pour un climat un peu différent, d'un ouvraga d"Eudoxe intitulé le Miroir ("EvoTr-rpov) et consacré au même sujet.

(') Exégèses des Phénomènes d'Aratus et d'Eudoxe, publiées (pages 171-255) dans VUranologion de Pétau, Paris, 1630.

conditions, il semble que nous chercherions à repérer des divisions égales de réquateur. Les Grecs ont procédé tout différemment; c'est que, suivant l'usage populaire, l'heure n'était nullement, comme pour nous, un laps de temps constant, fraction de la durée de la révolution journalière du soleil, mais une certaine fraction soit du jour, soit de la nuit, variable par conséquent en durée, comme le sont le jour et la nuit suivant les saisons.

Ainsi, ce qu'il s'agissait d'évaluer approximativement, c'était la fraction écoulée de la nuit. Le moyen développé par Eudoxeet Aratus peut se résumer comme suit ;

Chaque nuit, on voit se lever (et aussi bien se coucher) une étendue du zodiaque correspondant à cinq signes. Le signe (douzième du zodiaque) au milieu duquel se trouve le soleil est invisible (en crypsis,û\si\\cni les Grecs); le signe opposé (le douzième au-dessus de l'horizon du levant lorsque le soleil est couché) reste visible toute la nuit. Voilà le point de départ d'une division approximative suffisante pour les besoins de la pratique.

Pour faciliter l'observation qui se fait simplement à l'horizon, il convient d'avoir le dénombrement des astres qui se lèvent ou se. couchent pendant que chaque signe du zodiaque se lève ou se couche. C'est sur ce dénombrement qu'insiste Aratus, et c'est précisément ce qui représente, à proprement parler, ce que les Grecs appelaient du terme technique de phénomènes, quand ce terme ne désigne pas, comme dans le traité euclidien de ce titre, les règles théoriques applicables à cette matière.

12. La solution dont nous venons d'indiquer le principe, et qui en tout cas remonte à Eudoxe, suppose la division complète / du zodiaque en douze signes égaux ou supposés tels. Or, cette division n'est pas antérieure en Grèce à Œnopide de Chios (^) et fut d'ailleurs très probablement importée, de même que la connaissance des planètes. Nous ne pouvons donc retrouver, sur cette

(i) Elle lui est expressément attribuée par Eudème de Rhodes (fr. 9 i), disciple d'Aristote et premier auteur d'une Histoire astrologique.

queslion de la division du lemps de nuit, quelle fut précisément Tœuvre des premiers astronomes, s'ils ont bien été tels que Télymologie nous a conduits à le soupçonner.

Quittons désormais ce terrain encore conjectural et rapprochonsnous de l'époque où les textes de Platon, par exemple, nous fournissent des documents assurés sur le sens attribué au mot astronome. Alors le verbe dérivé à7-:ssvo;xeTv n'a certainement pas d'autre sens que celui d' « inspecter les astres», opération qui peut d'ailleurs se faire en se promenant, témoin Thaïes qui tombe dans un puits pendant qu'il aslronomise [Théét.^M^a), c'est-à-dire qu'il étudie le ciel, moins sans doute au reste pour apprendre ce qui s'y passe que pour prévoir si la récolte des olives sera abondante (Aristole, Polit. , I, 4).

Si l'on considère d'ailleurs les mots grecs de la même époque et formés sur le même type qu'astronome, par exemple ceux à'agoranome, astynome, agronome ('), on trouve qu'ils désignent des fonctionnaires publics chargés de la police urbaine ou rurale, sous ses diverses formes.

Économe semble un mot un peu plus récent que les précédents; il désigne chez Aristote {Polit., I, 1) celui qui a la gestion d'une maison impoitante ou d'un grand domaine, qui veille à la production des revenus et à la dépense d'exploitation. En tout cas, à celte époque, la signification priuutive de la terminaison nome semble déjà s'être effacée, quoiqu'elle ait sans doute présidé à la formation antérieure des mots précités.

Cette terminaison n'indique plus, dans sa signification dérivée, que l'inspection, la surveillance ou l'administration. iMais pour les astres, ce dernier sens devant être écarté, si l'on ne veut pas s'en tenir à l'élymologie primitive^ astronome n'aurait guère signifié autre chose (\Viastroscope par exemple, et il serait difficile de comprendre pourquoi Ton aurait adopté le premier de ces deux mots, à moins que les premiers astronomes n'aient été des fonc-

(') Il est à peine utile da faira remarqusr que ce dernier mot a pris, de no.i jours, une signification qui dérive du sons erroné donné au mot astronome .

i^v,tû

tionnaires publics et que lastronomie primitive n'ait consisté dans le détail des observances (d'ordre religieux ou d'ordre pratique) dépendant du cours des astres.

13. Que cette hypothèse doive être écartée, cela paraît bien assuré par l'absence de tout témoignage qui pourrait servir à l'appuyer. On peut au contraire fournir des preuves bien claires du peu d'intérêt que portaient à l'astronomie les pouvoirs publics, même dans les cités hellènes les mieux policées.

On sait que le cycle lunisolaire de Méton, qui devint plus tard si célèbre, fut établi en 432 avant Jésus-Christ. Une légende, dont il est inutile de rechercher ici le premier éditeur responsable, raconte que ce cycle émerveilla tellement les Athéniens, qu'ils le firent graver en lettres d'or sur une place publique; de là serait venue la désignation de nombre d'or donnée au rang des dix-neuf années de la période (^).

Rien n'est plus contraire à l'ensemble de tous les témoignages authentiques. Dans les iYwt'es, jouées en 423, comme dans la Paix, de 421, Aristophane se moque des désordres du calendrier, et les savantes recherches de Boeekh {Ziir Geschichte der Mondcyclen der Hellenen, Leipzig, 1855) ont établi que les Athéniens n'ont pas adopté le cycle de Méton avant 330, date de la réforme de Callippe, qu'ils ne jugèrent d'ailleurs pas à propos de prendre en considération.

Bien plus, dans les Oiseaux (en 414), parmi les importuns qui viennent offrir leurs services intéressés aux fondateurs de Néphélococcygie, Aristophane introduit Méton lui-même. Or, il ne se présente nullement comme astronome, mais comme géomètre; il propose de tracer le plan de la nouvelle ville, mais sans aucunement parler d'orientation (2), insistant au contraire sur une solu-

(1) Cette désignation, qui n'appartient qu'au moyen âge latin, vient de l'usage dlnscrire en lettres d'or, dans les calendriers perpétuels de cette époque, le nombre cyclique en regard des jours de nouvelle lune pour les années correspondant à ce nombre. Lo;-s de la réforme grégorienne, dans les calendriers similai es, le rôle du nombre d'or est passé à l'épaote.

(2) Ce qu'eût fait sans doute un agrimensor romain.

tion qu'il prétend donner du problème de la quadrature du cercle (^). Pas une allusion à la découverte qui devait immortaliser son nom, si ce n'est peut-être dans une phrase plus plaisante que claire : « C'est moi », dit-il en se présentant, « moi, Méton, connu » dans toute THeilade et à Colone (-). )>

Là-dessus, grande discussion des scoliastes. Méton, dit l'un, était de Colone. Nullement, répond l'autre-, car dans le Monotropos, pièce jouée la même année que les Oiseaux, l'auteur comique Phrynichos disait : « Méton de Leuconoé, celui qui amène les sources (^). » Il faut supposer qu'il avait établi une fontaine à Colone. Au lieu d'une fontaine, un troisième admet la dédicace d'un monument astronomique. Philochore, auteur du iii^ siècle avant notre ère et généralement digne de foi, affirme que Méton n'a rien établi à Colone, mais qu'il avait élevé sous l'archontat d'Apseude (en 432) un liéliotropion (^) « dans l'endroit où se tient D maintenant l'assemblée, près du mur du Pnyx ». Les scoliastes subséquents disputent si cette partie de la ville n'a pas pu, anciennement, s'appeler Colone, hypothèse qui ne repose sur aucun argument sérieux.

Le plus clair de tout cela, c'est qu'à Athènes, au temps de Méton, on ne se préoccupait guère de ses travaux astronomiques, et que s'il était connu, c'était surtout autrement.

(•) Cette solution, pour grossière qu'elle puisse être, et quelles que soient les plaisanteries d'Aristophane, n'est pas précisément ridicule. Méton veut employer la règle de plomb des architectes de Lesbos (voir Aristote, Eth. Nie, V, 10), lui faire épouser la forme d'un cercle décrit avec le compas (ôia6r,Tyi;), et la redresser ensuite pour la comparer à la règle droite de fer. Si le moyen est mécanique, le procédé n'en suppose pas moins la connaissance des théorèmes qui ramènent la quadrature du cercle*à la rectification de la circonféi'ence.

(') Colone était un bourg aux portes d'Athènes. Il peut n'y avoir là qu'une simple plaisanterie, comme si l'on disait d'un Parisien : « Il est connu dans toute la France et à Pantin. »

C*) Il est clair par là que Méton, pour quelque raison de coterie, se trouvait alo;s en butte aux plaisanteries de la comédie attique, mais aussi que Phrynichos, pas plus qu'Aristophane, n'avait parlé du cycle de l'astronome.

(*) Elien (Var. hist., X, 7) dira plus tard des stèles sur lesquelles était noté le solstice. Il s'agit probablement d'un gnomon avec des repères se rapportant à la déte.minalion du solstice observé par Méton.

14. Il est temps de passer à considérer comment, d'après les écrits de Platon, on comprenait, à son époque, le but de l'astronomie. Nous n'avons pas à rechercher s'il voulait l'entraîner dans des voies nouvelles, lui tracer un programme plus étendu et plus relevé; il s'agit seulement des définitions qu'il en donne comme généralement admises.

On appelle astronomie, dit Eryximache dans le Banquet (188 6), la science du mouvement des astres et des saisons de l'année. Dans le Gorgias (451 c), Socrate précise qu'elle traite des mouvements des astres (des fixes), du soleil et de la lune, en ce qui concerne le rapport des vitesses. Dans la République (VU, 557 d), Glaucon l'envisage comme renseignant sur les saisons, les mois et les ans, et proclame son utilité non seulement pour l'agriculture et la navigation, mais même pour la guerre.

Pour se rendre compte que ces diverses définitions n'embrassent en réalité, comme je l'ai dit plus haut, que des questions de calendrier, il suffît de considérer comment ces questions se posaient pour les Grecs.

Depuis les temps fabuleux (^), ils suivaient pour les mois le cours de la lune et commençaient l'année à la première nouvelle lune après le solstice (*). Leur année comprenait donc tantôt douze, tantôt treize lunaisons; l'intercala tion du treizième mois se faisait trois fois (la 3^, la 6* et la 8^ année) dans une période de huit ans, Yoclaéléride, qui se subdivisait naturellement en deux de quatre ans, comportant l'une 49 mois, l'autre 50, et ramenant à leur début une grande fête nationale.

(1) Les Arcadiens se vantaient d'être plus anciens que la lune, c'est-à-dire d'avoir eu primitivement une année divisée en quatre saisons, non en mois {Censorinus, XIX, 5). La fable rapporte au premier roi du pays voisin, avant qu'il ne portât le nom d'Élide, l'origine des courses de chars, d'où dérivèrent les jeux olympiques (l'Élide fut renommée comme pays d'élève) et la constitution des périodes de quatre ans qui ramenaient ces solennités. C'est là ce que symbolisent respectivement les noms d'/Ethlios et de son fils Endymion C2 dernier, amant de la Lune, passe trente ans à en pénétrer les secrets; elle lui donne cinquante filles, qui représentent les mois de la demi-octaétcride (Pausanias, V, 2).

(-) D'été, d'après l'usage civil depuis les temps historiques; le solstice d'hiver a pu servir de point de départ à une époque antérieure.

15. Ce système 1res simple et certainement antérieur à Tèrc des Olympiades (776 avant Jésus-Christ) souffrait deux sortes d'irrégularités. D'une part, ralternance régulière des mois pleins et caves (de 30 et de 29 jours) finissait par amener un désaccord avec le cours de la lune, et les autorités civiles ne se préoccupaient pas de le corriger ou agissaient différemment suivant les villes; d'un autre côté, après une vingtaine d'octaétérides, pour retomber sur la première lune après le solstice, il y avait lieu de ne pas faire Tintercalation d'un mois commandée par la période, nouvelle occasion de désaccord, cette fois avec le cours du soleil.

Si peu graves que fussent, dans la pratique, ces deux irrégularités, car elles ne troublaient guère que l'observance légale des fêtes religieuses, liées à l'année civile, le problème ne s'en posait pas moins de constituer un ensemble de règles uniformes à adopter par toutes les cités hellènes, qu'on procédât d'ailleurs par réforme de l'octaétéride ou par introduction d'une période différente. Pour résoudre ce problème, il fallait évidemment commencer par déterminer, aussi exactement que possible, en jours et fractions de jour, la durée de la lunaison et celle de l'année solaire tropique. C'est à cette question, mais d'ailleurs à cette question seule, que revient la définition de l'astronomie, telle que Socrate la donne dans le Gorgias.

16. Mais il y avait, d'un autre côté, à satisfaire à des besoins pratiques d'un ordre tout différent.

Avec un calendrier solaire fixe, tel que le nôtre, l'énoncé d'une date suffit, sous un climat donné, pour évoquer à notre esprit l'idée d'une certaine saison, c'est-à-dire d'un ensemble de conditions météorologiques suffisamment déterminé. Les travaux des champs se règlent en conséquence, dans des limites d'exactitude convenables pour la pratique, d'après les dates du calendrier; en dehors de ces travaux, les anciens avaient également à régler, d'après les saisons, les époques de leur navigation, encore trop peu outillée pour affronter tous les temps.

Avec une année lunisolaire d'une longueur variable et dont le

commencement se déplaçait dans Tintervalle d'un mois, les Grecs devaient nécessairement, pour assigner et prévoir les moments des travaux de la vie pratique, recourir à un autre moyen que la fixation d'une date du comput civil. Ce moyen, ils l'avaient trouvé dans l'observation des levers et couchers du matin et du soir des constellations les plus remarquables. Déjà, dans son poème des Travaux, Hésiode avait depuis longtemps consigné les données traditionnelles pour reconnaître ainsi les diverses saisons de l'année (*). Dès lors, le problème se posait de compléter, de corriger au besoin ces données par des observations plus précises et portant sur un plus grand nombre d'étoiles, de déterminer ainsi les intervalles successifs de phases réparties dans toute l'année à partir du solstice initial, en un mot de constituer un véritable calendrier sidéral suppléant à l'insutrisance, pour les besoins pratiques, du calendrier civil.

Il était également indiqué, pour faciliter les prévisions, de mettre en concordance les deux calendriers. Un tableau, comprenant une octaétéride entière (ou toute autre période lunisolaire analogue), donnait cette concordance en assignant pour les années, successives de la période les dates des phases et dispensait de leur observation. Comme ces phases avaient en principe une signification météorologique, on précisait celte signification plus ou moins hardiment. On eut ainsi ce qu'on appela des parapegmes, parce qu'on affichait ces tableaux pour la commodité publique. C'était en somme, sous une forme que nous pouvons deviner, mais non restituer, des calendriers perpétuels, indiquant à la fois les phases de la lune et les apparitions et disparitions des fixes les plus remarquables, avec addition de pronostics relatifs au temps.

17. C'est à la construction d'un parapegme ainsi conçu que se limitait, au temps de Platon, le but de l'astronomie; c'est sous cette forme {Diodore de Sicile, XII, 36) que Méton avait proposé

(') J'entends le mot saison dans le sens non pas de fraction déte minée de l'année, mais seulement d'époque assignée à certains travaux agricoles.

sa période; c'était là l'étude des astres à la façon d'Hésiode, dont Tauleur de VÉpinomide {voir plus haut 5, noie 2) ne se contente plus et à laquelle il prétend substituer d'aulres problèmes. Mais, comme je Tai indiqué, dès que Tastronomie transforma ses visées, elle changea aussi de nom.

Par suite de l'introduction des pronostics au rang des résultats de l'observation, le mot astronome avait même pris, pour le vulgaire, un sens que ne nous indiquent guère les écrits de Platon, mais que nous révèle Théophraste au début de son petit traité des Signes de pluie, de vent, de tempête et de beau temps {Tlieophrasti Opéra, éd.Didot, p. 389). L'astronome n'est plus l'homme qui regarde les astres, c'est celui qui prédit le temps, et non pas seulement à longue échéance, avec une incertitude indéniable, mais à bref délai, d'après l'inspection du ciel. Et de fait, il faut conclure des paroles de Théophraste que les plus anciens astronomes, soit que leur but fût véritablement la prédiction du temps, soit qu'ils eussent été amenés à s'en occuper par leurs observations destinées à préciser la signification des phases des fixes, avaient déjà justifié l'opinion vulgaire.

18. Dans le traité auquel je viens défaire allusion, Théophraste renvoie aux xa-pz^/oj-rAÛ, c'est-à-dire aux parapegmes, pour les prévisions à tirer des levers et couchers des astres, qu'il se contente de définir. Il s'étend au contraire longuement sur les pronostics non périodiques à tirer de l'observation du soleil levant ou couchant, de la lune à certains jours du mois en particulier, enfin de certaines étoiles, comme les Anes, qui se distinguent plus ou moins bien suivant l'état de puroîc ue l'atmosphère. En somme, il trace sensiblement le programme qu'Aratus développera au siècle suivant dans ses o'.ozt,\).v.x, qui font la seconde partie de son poème des Phénomènes.

Mais, remarque Théophraste dès le début de son traité, en dehors des pronostics généraux, il y en a de particuliers à chaque pays, principalement dans ceux qui sont accidentés et' voisins de la mer. Après en avoir étudié l'assiette, on pourra toujours

choisir une hauteur qui serve de signal des changements de temps, par la variation des nuages à son sommet ou sur ses flancs.

« C'est là, continue-t-il, ce qui fait qu'en certains endroits il » y a eu de hons astronomes ; a'\n&\ Matricétasà Méthymne, d'après » le Lépétymnos; Cléostrate à Ténédos, d'après l'Ida; ainsi Phaeiy> nos à Athènes se rendit compte, d'après le Lycabettos, de ce » qui concerne les solstices et enseigna Méton, l'auteur de la » période de 19 ans. Phaeinos était métèque à Athènes, Méton y » était Athénien ; d'autres encore ont étudié les astres (y;7tp3a6yy;c7xv) » de la même façon. »

19. Le contexte prouve suffisamment que les montagnes citées n'ont nullement servi de lieu d'observation, mais ont été observées elles-mêmes de loin comme donnant, d'après leur aspect, des indications météorologiques. 11 est d'autant plus singulier que la plupart des érudits s'y soient trompés que tout le monde sait que rida est sur le continent, en face de l'île de Ténédos, où observait Cléostrate.

Mais le passage concernant Phaeinos, passage qui semble d'ailleurs interpolé après coup dans une rédaction antérieure, ne peut recevoir la même explication. Le Lycabelte est en effet non pas une montagne pouvant servir de signal météorologique, mais une simple hauteur dans l'enceinte d'Athènes, au nord du Pnyx. D'ailleurs Théophrasle, qui écrivait à Athènes même, indique à plusieurs reprises des pronostics à tirer de l'aspect des montagnes de l'Attique, comme THymette ou leParnès; jamais, au contraire, il ne parle du Lycabelte à ce point de vue.

Il faudrait donc conclure, semble-t-il, que ce seraient les variations annuelles de l'ombre du Lyc;ibette qui auraient attiré l'attention de Phaeinos, qu'il se serait servi en somme de cette hauteur comme d'un gnomon gigantesque (')•

(1) Si l'on rapproche Lycabelte de l'ancien mot grec Xyxâ6aç, qui désignait l'année, on pourrait soupçonner que la situation topographique de cette hauteur l'avait depuis longtemps désignée pour le même usage, avant même toute pratique du gnomon.

Quoi qu il en soil à cet égard, il n'en est pas moins clair que, dans ce curieux passage, où Théophraste nous a conservé les noms des plus anciens Grecs qui aient été appelés astronomes, ce dernier mot signifie un homme qui prédit le temps et qui, pour cela, observe plutôt l'horizon que les astres eux-mêmes.

20. Pour ajouter les derniers traits à l'idée que l'on doit se former des premiers précurseurs d'Hipparque et de Ptolémée, il nous reste à répondre à deux questions. Ces astronomes se servaient-ils dinstruments? En dehors des parapegmes dont nous avons parlé, ont-ils laissé des écrits et sous quelle forme étaient • ces écrits?

Sur le premier point, une dénégation à peu près absolue est la conséquence forcée de ce qui vient d'être dit. Ce n'est pas que, dès le vi" siècle avant notre ère, la Grèce n'eût emprunté aux Babyloniens, comme le dit Hérodote, le gnomon et le joo/os (cadran solaire hémisphérique); ce n'est pas que, dès la même époque sans doute, on n'eût construit des sphères matérielles et qu'on n'ait pu dès lors s'en servir pour représenter le mouvement du ciel par rapport à l'horizon, et pour y figurer par des dessins plus ou moins grossiers les formes sous lesquelles on reconnaissait les constellations déjà nommées et que l'on multiplia rapidement. Mais ces appareils savants ou curieux n'avaient pasgrand'chose à faire avec l'astronomie telle que nous l'avons définie.

Seul, le gnomon offrait un avantage incontestable sur le procédé primitif pour déterminer, je ne dis pas la longueur de Tannée (il valait mieux s'en enquérir auprès des Égyptiens), mais le jour des solstices (1). Pour tout le reste, on pouvait faire de l'astronomie en se promenant, comme je l'ai dit plus haut (12).

(*) Les vers homériques (Odyssée, XV, 403404)

vr,aic Tt; S'jpt'r, xtxXrjffxSTai, eî'uoy àxo-jîi;,

^Opvjyiqz xaÔ'JirepÔev, oôt -zponoà tjeXîoio, doivent, d'après Th.-H. Martin, se traduire : « Il y a une île appelée Syros, dont » tu as peut-être entendu parler, au-dessus d'Ortygie, vers le couchant d'été. » Le sens propre de Tpo^r-r, indique d'ailleurs la limite à partir de laquelle le soleil cesse de s'avancer soit vers le nord, soit vers le sud, et cette limite n"a pu évi Jommaiit, à l'origine, être r?pérée que sur l'horizon.

21. Quant à la question d'écrits laissés par les astronomes, nous sommes assurés que Melon dressa un parapegme et qu'il fut imité par son contemporain (probablement son rival) Euctémon. Quelques données empruntées à ces astronomes figurent en effet dans le parapegme composite qui termine Vlntrodiiclion aux Phénomènes deGéminus, Nous n'avons au contraire aucun indice qu'il y ait eu antérieurement des calendriers sous une forme analogue. Au contraire, après eux, astrologues et même matliémaliciens les multiplièrent. Les besoins pratiques auxquels ils répondaient assuraient ta vogue à ce legs de Vaslronomie primitive, et l'incertitude de leurs prédictions météorologiques ne les décriait pas plus que nos almanaclis populaires. Hipparque ne dédaigna pas d'en dresser un, et il se forma, dit Pline, trois écoles distinctes (chaldéenne, égyptienne, grecque) pour les principes à suivre dans les pronostics.

Lors de l'adoption du calendrier julien, on l'accompagna des renseignements traditionnels et il y eut dès lors une quatrième école. Mais, par son essence même, ce calendrier faisait disparaître le besoin d'observer et de prévoir les phases des étoiles pour y , rattacher d'incertaines prédictions. Cependant Plolémée trouva encore quelque intérêt à calculer les dates de ces phases pour les différents climats (latitudes); le problème était en tout cas dès lors devenu exclusivement mathématique. Les résultats de ce calcul sont consignés dans un parapegme universel, intitulé : <ï>âc7î'.c àzÀavwv (Phases des fixes) ; Ptoléméey ajouta, à leurs dates alexandrines, les pronostics tirés des parapegmes antérieurs les plus célèbres. C'était abandonner complètement la croyance à l'influence des levers et couchers sur le temps, croyance déjà combattue au reste dès son origine, au vi*^ siècle, par Anaximène de Milet et qui ne paraît avoir jamais eu qu'un caractère populaire.

22. Cette croyance avait-elle été propagée par Cléostrate de Ténédos, qui devait être contemporain d'Anaximèneet qui, seul des trois anciens astronomes cités par Théophraste, paraît avoir acquis quelque célébrité par son œuvre? On peut le supposer, mais il semble avoir joué un rôle plus important.

Censorinus (XVIH, 5) lui attribue la première composition de l'octaétéride; c'est dire qu'il doit avoir le premier traité des règles à suivre pour la période lunisolaire adoptée par les Grecs (^).

Pline rAncien (II, vu, 3) affirme qu'il distingua le premier les signes du zodiaque et en premier lieu ceux du Bélier et du Sagittaire. On doit conclure de ce texte même que la division en douze signes égaux est postérieure à Cléoslrate (^).

Enfin Hygin (Pod. Astron., H, 13) lui attribue d'avoir fait le premier connaître les Chevreaux (ce qui suppose que la Chèvre était déjà nommée).

Ces divers renseignements semblent indiquer Texislence d'un ouvrage dans lequel ils auraient été puisés originairement, quoique sons doute aucun des auteurs qui ont cité Cléostrate n'ait eu cet ouvrage entre les mains.

23. Remarquons en premier lieu qu'Eudème de Rhodes connaissait déjà, semble-l-il, un petit poème .Sjfr le solstice et fégiiinoxe d'environ 200 vers, considéré comme une œuvre authentique de Thaïes, et où se trouvaient des données de calendrier astronomique.

Le sage de Milet y proposait l'année vague égyptienne de 305 jours; jusque-là, les Grecs ne s'étaient sans doute pas préoccupés do la durée exacte de l'année solaire, ou bien ils la pre-

(•) Censorinus ajoute qu'il fut suivi par d'autres, lesquels proposèrent des intercalations difFéientes pour les mois (plutôt pour les jours à ajouter à l'ordie alternatif des mois caves et pleins), comme Harpalus, Nautélès, Menestratus; ces noms, d'astronomes probablement antéiùeurs à Eudoxe, sont inconnus d'ailleurs. Censo; inus dit seulement (XIX, 2) d'Harpalus qu'il faisait l'année de 365 jours et 13 heu:es équinoxiales, ce qui supposerait que sa période comprenait de fait trois octaétérides.

(*) Si j'ai dit que cette division a été importés en Grèce (12), cela doit s'entendre de la division supposée mathématique, tombant d'ailleurs sur les points équinoxiaux et solsticiaux, non pas de la formation des constellations zodiacales, qui n'ont au reste jamais correspondu exactement aux divisions qu'elles ont servi à dénomme;-. Toutes les constellations classiques semblent bien un produit de l'imagination hellène, sans aucun emprunt à l'étranger; mais le passage cité de Pline prouve en tous cas qu'au temps de Cléostrate toutes celles du zodiaque n'étaient pas encore formées.

naient, en nombre rond, de 12 mois de 30 jours, suivant l'usage babylonien. L'année égyptienne ne pouvait convenir au système lunisolaire des Grecs; l'octaéléride de Cléoslrate ne paraît avoir été liée à aucun parapegme; n'en aurait-il pas exposé la loi comme réplique à Thaïes?

Les deux autres données sur Cléoslrate indiqueraient une description du ciel, analogue à celle que renferme le poème d'Aratus. Quoique celui-ci ne s'attache pas aux pronostics liés aux phases des astres, il fait allusion (vers 158-159) à la croyance que le coucher du matin des Chevreaux annonce la tempête; ce pronostic doit remonter à Cléostrate.

Si Ton considère enfin que Cléostrate a dû être une source pour le traité de Théophraste cité plus haut (17), il semble que l'addition par Aratus àesPronostics {o'.crr,[j.eXQi) aux Phénomènes, addition pour laquelle il ne suivait phis Eudoxe, correspond à une tradition qu'il n'est peut-être pas trop hardi de faire remonter jusqu'à Cléoslrate.

24. Nous nous trouvons ainsi ramenés, pour nous faire une idée tant soit peu précise de ce qu'a pu laisser comme écrit le plus connu des premiers astronomes grecs, à prendre comme terme de comparaison le poème d'Aratus. Toutefois, on ne doit supposer chez Cléostrate ni une description aussi complète du ciel, ni le tracé des cercles astronomiques à travers les constellations, ni l'exposé systématique des changements de Thémisphère apparent pour l'ascension de chaque signe. En revanche, il aurait embrassé dans son plan le règlement de l'année lunisolaire, que néglige Aratus à une époque oij le cycle de Méton est adopté et bien connu (^); il aurait aussi développé les indications relatives aux saisons (et en conséquence les pronostics correspondant aux phases de certaines constellations), suivant en cela la voie jadis tracée par Hésiode. C'aurait été là la source des premiers para-

(1) Aratus, 752-753. Le poète fait en même temps une allusion aux parapegrnes et semble considérer comme inutile de reproduire leurs indications.

pogiucs, donnant, en tableau rapporté au comput civil, les renseignements du calendrier considérés comme utiles pour les besoins de la vie pratique.

A l'exemple d'Hésiode et comme devait le foire Aratus, Cléostrate avait-il écrit en vers? Aucun indice ne nous autorise à l'affirmer ni ne nous permet de le nier. La probabilité n'en est pas moins pour l'emploi de la forme poétique, à une époque où la prose était encore rare et d'autant que le sujet était particulièrement didactique.

25. Les vers se fixent plus facilement dans la mémoire, et leur usage pédagogique se répandit dès qu'il y eut des maîtres et des élèves. Pour nous borner à un exemple frappant, qui appartient d'ailleurs à notre sujet, mais qui, suivant la distinction que nous avons faite, est de l'époque de ['astrologie, nous pouvons prendre uu petit traité qui résume les connaissances de ce second âge de la science et qui, malgré sa brièveté et les incorrections dont il fourmille, n'en est pas moins précieux par son ancienneté et par ce fait qu'il est le seul monument tant soit peu complet qui, de cette époque, nous reste sur la matière.

11 s'agit du texte contenu dans le papyrus n° I du musée du Louvre, déchiffré par Letronne et publié, d'après ses papiers, par Briinct de Presle dans les Nolices et exlrails des Manuscrits (XVlll,, 1805, p. 25 et suiv.). L'éditeur lui a donné le litre d'Art (VEudoxe, sous lequel il est connu; je crois cependant préférable de lui restituer, avec Letronne, l'intitulé : Didascalie céleste, de Lcpline. En tout cas, il a été écrit en Egypte entre les années 193 et 165 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire une génération au moins avant Hipparque.

Or, Fridrich Blass ('), qui a récemment réédité ce texte à Kiel (Schmidt et Klaunig, 1887), a montré qu'il supposait une première rédaction en vers (iambiques senaires), que plusieurs mor-

(') C'est d'après catte réédition que j"ai traduit ce petit traité, qu'on trouvera comme Appendice J à la fin de ce volume, et auquel j'aurai souvent l'occasion de renvoyer sous la rubrique Leptine.

ccaux sont intégralement conservés sous la forme primitive, que d'autres sont seulement plus ou moins défigurés, que de rares parties seules ne laissent pas soupçonner une versification antérieure. Quoique d'ailleurs Leptine ait dédié sa Didascalie aux rois d'Egypte, le papyrus a certainement été écrit par un homme peu instruit, et on Ta comparé, avec quelque raison, à un cahier d'élève. En tout cas, il n'est pas douteux que le texte ne représente un enseignement donné par un maître sur un manuel rédigé en vers.

2C. J'insiste sur ce point pour une remarque qui pourra faire comprendre combien les vers grecs iamhiques se prêtaient facilement aux exigences d'une rédaction scientifique, destinée à être apprise par cœur. Dans le traité de Leptine, on rencontre fréquemment des propositions présentées avec un appareil tout à fait géométrique (par exemple, celle-ci, que le ciel tourne autour de deux pôles fixes); l'énoncé, la démonstration (par l'absurde) et la conclusion répétant l'énoncé. Si la démonstration est écourlée, rien ne manque aux éléments du type classique, pas même la clause sacramentelle : a Ce qu'il fallait démontrer. »

Or, le retour de l'énoncé dans la conclusion, retour si fatigant dans Euclide, produit dans le texte versifié de Leptine l'effet d'un refrain qui n'est pas sans quelque grâce, eff'et dont il use d'ailleurs dans d'autres cas que celui d'une démonstration. On pourrait donc être conduit à croire que le type de la démonstration géométrique remonte précisément à une forme versifiée semblable à celle que l'on distingue dans la Didascalie de Leptine et qui s'appliquait didactiquement aux sujets nécessitant l'emploi d'un raisonnement.

Si, pour toutes les matières autres que les mathématiques, ce type fut abandonné assez tôt pour qu'on n'en retrouve pas de traces, ce serait parce que, dans ces matières, la forme du dialogue triompha de bonne heure et qu'elle conduisit naturellement à enchaîner les raisonnements suivant un procédé tout autre.

Sans prétendre, bien entendu, que la géométrie ait été jamais

traitée en vers, on n'en peut pas moins dire que la division par propositions du type classique représente une division en couplets libres, avec retour des premiers vers à la fin de chacun, forme sans doute favorable à la mnémonique d'un enseignement ayant à inculquer dans l'esprit un certain nombre de formules et en même temps à en rendre raison ou à en développer le sens.

27. Nous avons, dans ce chapitre, essayé de préciser ce que les Hellènes ont appelé astronomie; nous en avons montré l'origine populaire et les visées pratiques. Diviser le ciel en constellations pour arriver à une division de la nuit en heures et de l'année en saisons; chercher à prédire le temps, régler enfin l'année lunisolaire traditionnelle, tel fut le programme qui se développa successivement et que les premiers astronomes léguèrent à leurs successeurs. Dans leurs écrits, en vers ou en prose, dans leurs parapegmes, ils n'avaient touché qu'une bien faible partie de la science. Elle devait, pour grandir, puiser à d'autres sources, faire appel à d'autres doctrines (').

(1) Pour divers détails se rapportant à l'objet de ce chapitre, voir dans les Mémoires de la Société des Sciences physiques et naturelles de Bordeaux mes articles sur l'année grecque : La grande année d'Arislarque de Samos (t. IV„ p. 79-96); sur les parapegmes : Autolycus de Pitane (t. II,, p. 173-199).

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