‹ Recherches sur l'histoire de la médecineChapitre 1 sur 16 · BORDEU · texte numérisé non relu

BORDEU

Le docteur Bordeu n’est pas célèbre que dans les Pyrénées, qui lui doivent la réputation par excellence de leurs eaux minérales. C’est surtout en leur faveur qu’il a érigé la médecine thermale en une véritable science. Mais l’École de Montpellier s’enorgueillit de cet élève qu’elle a fait naître ; elle lui a confié le trésor de ses doctrines, qu’il a gardé en y mettant beaucoup du sien, c’est-à-dire tout différemment que les eunuques gardent le sérail. Les thèses, œuvres de la jeunesse de cet homme éminent, ouvraient elles-mêmes des horizons nouveaux, en témoignant de bonnes études. Toutefois c’est à Paris que sa pratique a pris une extension hors ligne et que ses écrits l’ont mis au premier rang des beaux esprits et des savants. La physiologie pathologique ne doit pas moins en France à cet homme de génie que l’hydrologie moderne ; il a pris l’initiative de l’organisme, doctrine qui s’est développée depuis, mais qui lui doit de Lavoir emporté sur le mécanisme de Boerhaave et la métaphysique de Stahl. Tout ce qui reste de Bordeu à la postérité justifie Broussais d’avoir dit qu’il est un des auteurs à étudier.

Ajoutons qu’il n’y a besoip en aucune sorte d’avoir fait sa médecine pour le comprendre. Une femme du monde la fera suffisamment rien qu’à le lire, et y gagnera sans effort de savoir ce qu’elle doit de confiance

6 NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEE

aux consultations orales. Le style de l’Hippocrale du XVIIL siècle est clair et pétillant comme du champagne, de bonne compagnie quoique de bonne humeur, on ne peut plus français et de son temps. Cet écrivain préfère, on le voit tout de suite, le raisonnement, le trait fin, l’allusion souriante et la saine philosophie à l’empirisme doctoral ; il se montre, en l’art de bien dire, si facilement expert qu’on lui pardoiyierait au besoin de n’avoir pas fait faire plus de pas à la science que la plupart des autres disciples d’Esculape en réputation. Il s’est tellement distingué de ceux qui n’arrivaient que par la routine; il a tant contribué aux progrès réalisés en médecine par son siècle et par le nôtre, qu’il a encore mieux mérité de son pays que de son époque.

Quand je m’arrête, au musée de Versailles, devant le portrait en buste de ce personnage historique, j’admire l’expression de son visage régulier, clair, animé de vives pensées et doué de regards pénétrants ; l’ensemble en est si agréable à voir qu’il paraît répondre d’une belle jambe. On appréciera le caractère airtiable, influent et distingué de cette figure dans la gravure que donne un prix de. Rome, d’après une miniature de l’illustre Latour, en tête de la présente édition des Recherches sur l'Histoire de La Médecine.

Le souvenir de l’auteur du livre n’est populaire que dans le Béarn, où il a vu le jour, comme Henri IV, dont la mémoire ne s’y honore pas seule. Mais il ne se coule pas que là des bains Bordeu, qui soulagent encore les malades qu’ils embrassent en son nom, devenu celui de leur source. Pas un recueil général de biographies ne se passerait de la sienne. Les cours suivis et les livres adoptés dans toutes les Facultés de médecine s’inspirent utilement de l’ancien maître, qui ne passe pas de mode pour les nouveaux. Le seul qui

NOTICE DE M. LEFEDVE SUR BORDEE 7

de nos jours ait osé ne voir de lui que son portrait au pastel, sa perruque poudrée, son bel esprit, son esprit d’analyse et son style, qui sont de l’ancien régime, les a trouvés rococo ; c’était le D’’ Trousseau. Le baron Gorvisart, par contre, avait été le dernier à juger trop révolutionnaire la physiologie du docteur-régent et à défendre des doctrines arriérées qu’il avait combattues. Ces deux objections en sens inverse ne se réfutaient-elles pas l’une par l’autre?

Notre École de Médecine, à Paris, ne s’était ouverte qu’après la chute de la royauté, et, dès le premier jour, elle avait fait entrer dans l’enseignement les théories de Bordeu, dont l’ancienne Faculté, tout en les admirant, n’avait accepté l’héritage que sous bénéfice d’inventaire. Le médecin de la cour n’avait toutefois été le champion de la liberté qu’au point de vue scientifique, pour le progrès de l’esprit humain et de l’art de conserver la vie. Ses tendances révolutionnaires n’avaient rien eu de politique.

Depuis que les professeurs cessaient de garder le secret de ses idées, elles ne réalisaient que plus de progrès; rien ne manquait donc à sa gloire que la consécration de la statuaire. La volonté de combler ce vide ne fut pas plus tôt exprimée par un de ses admirateurs qu’il s’en forma un groupe pour adopter le projet ouvertement. Il allait être mené à bien, quand la révolution du 24 Février rendit aussi inopportune la mise en oeuvre de cette idée juste, mais rétrospective, que défavorable le patronage d’une société réactionnaire de médecins, de gens de lettres et de personnes telles que le général Darriule, M. -Achille Fould et le duc de Gramont, alors de Guiche. Les membres du comité'de patronage n’avaient p^is même pris le temps de souscrire, comme ils en avaient l’intention ; parmi

8 NOTICE DE M. LEPEin-'E SÜR BORDEU

les souscriptions qui n’étaient pas en retard, les principales n’avaient le caractère que de promesses, à i 3 ommencer par celle de M. Thiers, et elles n’ont jamais été présentées à l’encaissement. L’actif réalisé ne couvrait même pas un passif peu considérable, qui se décomposait en frais de publicité et de correspondance, antérieurs à la grande diminution de la taxe postale des lettres et des brochures, et en un déficit résultant d’une opération extra-médicale, quoique des médecins y eussent trempé. L’œuvre qu’il s’agissait de défrayer aurait assurément bénéficié dans les circonstances ordinaires d’une fête montée à Paris sur un programme spécialement attrayant et recommandé par la presse ; malheureusement, des engagements pris n^avaient permis d’ajourner qu’à trop bref délai l’accomplissement de ce dont l’événement politique faisait un sacrifice. Quel paratonnerre aurait garanti des éclats d’une révolution foudroyante un projet dont tous les fauteurs se sentaient frappés, et quelques-uns comme pour n’en pas revenir ? Les espérances données, les obligations consenties sont depuis ce temps-là infirmées presque toutes par la mort, toutes par la prescription. De leur silence involontaire, ou justifié par celui du eomité, une seule voix a rompu la glace ; elle eût voulu avoir la force de parler haut comme le jugement dernier ; mais peu de mots lui ont suffi pour assurer la récompense promise et si bien due à la mémoire de Bordeu, par l’érection de sa statue, dans un avenir peu éloigné, avec des chances ménagées de rapprochement. Une somme, pour y contribuer dès à présent ou pour y suffire plus tard, est placée de manière à s’augmenter de ses intérêts composés, par les soins de M® Fléchât notaire à Pau.

L’apothéose qui ne peut plus manquer est de celles

qui ne se décernent pas militairement comme un sabre d’honneur ; la renommée d’un grand capitaine, dès qu’on le relève sur son dernier champ de bataille, est mûre pour le marbre ou l’airain ; mais il y a des gloires d’nne autre trempe, dont la confirmation par signe public de reconnaissance paraîtrait profane ou surprise s’il y était procédé plus vite qu’à la canonisation d’un saint. Descartes a attendu plus que Bordeu, Rabelais plus que Descartes. Puisque toutes les élections au Panthéon ne s’enlèvent pas comme celles au Parlement, il n’y a pas urgence pour notre candidat, encore qu’il soit sûr de passer. Sa candidature monumentale a été régulièrement posée par une commission présidant à une souscription. Outre que j’avais l’honneur de faire partie de cette commission, j’étais dès lors l’auteur d’une notice littéraire sur Bordeu dont vous avez, lecteur, entre les mains une édition revue et augmentée.

Il n’est pas le seul, disais-je, que des savants connaissent à fond par ses ouvrages et que les gens du monde glorifient sur parole. Ces juges par contumace, qui admirent par procuration, ne sont-ils pas comme des pauvres honteux ? Faut-il qu’ils se soient tenus loin, et sans lorgnette, des œuvres du Voltaire de la médecine ! Ils voient une sorte de jardin botanique , hérissé de pédantesques broussailles qui en rendent l’accès épineux, dans ses plantations d’arbres déjà séculaires, dans les landes qu’il a défrichées, dans son horizon de belles montagnes, où sourdent des eaux plus abondantes, plus salutaires que celles du parc de Versailles. Quelques-uns de ses traits d’esprit demeurent, comme citations, dans le répertoire de la conversation ; mais on se contente de savoir du personnage qu’il est devenu l’un des grands hommes du

XVIII" siècle sans trop s’engager dans le parti des philosophes. Nul ne raconte comment il a vécu , si la fortune lui a toujours souri ou lui a fait payer chèrement la renommée. Qui ne serait pas tenté d’en conclure que ses habitudes, ses passions, ses revers, ses succès, ses vertus et ses vices n’ont rien eu de caractéristique ? Il est vrai que, de son temps, on ne trouvait pas encore de recueils pour y corriger tout vivant les épreuves de sa biographie. Depuis cent ans qu’il fait autorité, des éloges historiques n’ont été consacrés à ce savant qu’avec une réserve et une dignité qui le montrent aussi en buste. Aux renseignements magistralement produits par Gardane, Richerand et Roussel sur sa vie plus remplie que longue, les biographes de ’seconde main ajoutent peu jusqu’à présent. Daigne me pardonner, ô cher modèle de mon choix, si j’ose varier tes poses pour te revoir homme avant que tu sois statue !

, Théophile de Bordeu est né le 21 février 1722 à Iseste, vallée d’Ossau, entre Pau et les Eaux-Bonnes, dans une propriété qui n’a cessé d’appartenir à sa famille qu’après la mort de son petit-neveu, notre ami, le D" Charles de Bordeu, longtemps conseiller général des Hautes-Pyrénées. Un rnédeein de Pau, qui lui-même a de la réputation, M. Darran, s’est rendu acquéreur de ce bien, château de l’endroit, pour y prendre sa retraite; il est maire de la commune. Jehan de Bordeu, seigneur d’Ydron, et Descentier, capitaine d’infanterie, avaient tué le duc de Joyeuse à la bataille de Coutras, et ce fait d’armes, en privant de chef les catholiques, avait assuré une victoire à Henri IV, encore calviniste et pas encore roi de France. Les ancêtres de Bordeu n’ayant pas tous porté les armes, il ne se trouvait pas le premier de sa famille qui fût médecin, et en

NOTICE DE M. LEFEÜVE SÜR BORDEU

cela il ressemblait à Hippocrate, qui, de plus, comme lui était noble, à ce qu’a publié l’ordre de Malte. Un autre Théophile de Bordeu avait pratiqué le même art,, comme son fils Antoine de Bordeu, qui exerçait à Montpellier puis à Pau, avant que d’être intendant des eaux minérales de l’Aquitaine, médecin du roi à Barèges et conseiller d’Etat. Celui-ci avait eu de son mariage avec Adryane Touyàa de Jurques, femme recommandable par ses vertus, un enfant, l’aîné de beaucoup d’autres, qui est celui dont nous nous occupons. Pour fêter sa naissance, le père avait fait planter devant le manoir un hêtre, qui a survécu non-seulement au nouveau-né, mais encore à son petit-neveu.

Le jeune Bordeu commence ses études au collège des jésuites à Pau ; mais on ne veut pas l’y garder grandissant parce qu’il est d’une famille protestante, mal convertie par la révocation de l’édit de Nantes. Les barnabites de Lescar se montrent plus accommodants, en se rappelant que le relaps Antoine de Bordeu a fait lui-même ses classes avec distinction dans leur collège, où il a appris assez de philosophie pour exposer, à dix-sept ans, celle de Descartes devant l’assemblée des Etats de la province. Le fils, arrivé au même âge et achevant aussi sa philosophie, prie son père, au nom des barnabites, par une lettre qui est restée, de se rendre à Lescar afin d’y assister à l’examen de clôture qu’il va subir. C’est un garçon de bonne mine, à l’œil éveillé, d’une constitution excellente et d’une intelligence prématurément développée. M. de Bordeu l’envoie bientôt à Montpellier.

En même temps que Théophile y suit les cours de médecine et de botanique, il prend des leçons d’armes, sans lesquelles il dérogerait comme gentilhomme; aussi bien, pour qui ne craint pas la plaisanterie^ l’escrime a

12 NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEE

cela d’avantageux qu’elle peut expédier plus lestement un homme valide que l’art médical un malade. Cet élève, ne tardant pas à en savoir plus que ses condisciples, se fait répétiteur des leçons d’anatomie pour les plus studieux, qui sont Sérane, Lazerme, Combalusier, Lamure, de Sauvages et Venel, ces professeurs futurs de l’école où ils étudient. 11 l’emporte sur eux par des dispositions qu’ils reconnaissent supérieures; d’ailleurs, son éducation médicale a commencé pour ainsi dire dès le berceau, grâce à son père, Journal

des Savants a publié en 1725 des réflexions sur les idées innées et qui avait l’honneur de correspondre, vers le même temps, avec Stahl. Certain monsieur de Gourragne, qu’Antoine de Bordeu a chargé de surveiller la conduite de son fils, le nourrit tant bien que mal et le couche même dans les premiers temps. Mais cet étudiant travaille avec trop de facilité pour n’avoir pas plus de loisirs que ses camarades ; le désir d’en jouir sans contrainte le pousse à se loger près la porte de Nimes ; c’est le plus loin possible de son correspondant, qui ne le gâte guère et chez qui ne le ramènera à demeure de temps à autre que la nécessité. 11 n’a pour caution que sa bonne mine, quand l’argent vient à lui manquer ; ses moindres infractions à la sagesse indignent le prudent, le méthodique, le sobre, le chaste Gourragne, s’il en a venC et combien de fois l’émancipé n’échappe-t-il aux catilinaires du raisonneur que pour prêter l’oreille aux dettes criardes !

La morale, au demeurant, peut-elle être bien sévère dans une école où des leçons ont été reçues et données par le plus grand des rieurs, le Démocrite moderne, le satirique Rabelais ? Est-il obligatoire de ressembler à l’innocent Thomas Diafoirus au moment de revêtir la robe même de Rabelais, dont ne se passe aucun réci-

pieadaire pour l’examen de bachelier? Rouge et à grandes manches, elle n’était déjà plus neuve lorsque l’avait endossée son parrain, le futur curé de Meudon ; on l’a depuis rapiécée si souvent que l’auteur de Gargantua n’y retrouverait pas un morceau de celle qui l’a enveloppé.

La thèse à sensation qui fait recevoir notre bachelier, en 1742, a pour titre ; De sensû genericè considerato. Loin d’y considérer le corps humain comme une machine, il se montre dès lors l’adversaire déclaré de Boerhaave et, par conséquent, de la moitié de la Faculté de Montpellier ; seulement, une timidité que sa jeunesse n’a pas encore bien dépouillée le montre plus partisan des opinions vitalistes et animistes de Stahl qu’il ne le sera bientôt, en les conciliant avec les principes de Van Helmont. La fameuse comparaison de Ménénius Agrippa entre le corps humain et une république est ingénieusement retournée dans celte dissertation, qu’on a réimprimée souvent pour une thèse.

Même fortune pour une seconde, qui paraît l’année suivante à Montpellier : Chüijicationis Historia. Cette réhabilitation organique de la digestion, fonction vitale si importante, n’y fait plus jouer qu’un rôle secondaire aux forces chimiques et mécaniques. Dans ce travail, comme dans le précédent, malgré un reste d’hésitation, il germe des idées neuves qui témoignent de la prématurité du génie qui en fera des livres. Un de ses maîtres, Fizes, n’en demande pas davantage pour présager la célébrité dunéophyte, car il écrit plus tard: «Jel’ai connu lorsqu’il prenait ses grades dans notre Faculté ; je fus frappé de son génie ; je lui trouvai une façon de parier peu commune ; il était fort docile à l’instruction, mais on le voyait très-peu satisfait de l’explication que nous donnions des phénomènes de l’économie animale. »

Ses essais, étant des coups de maître, méritent au sujet d’être dispensé de certaines formes dilatoires sans lesquelles ordinairement la licence ne s’obtient pas. Son front se couronne de lauriers, qui le mettent au-dessus de ses rivaux, avant qu’il y reçoive le bonnet, qui le donne pour égal à tant de médecins qu’il doit aussi surpasser. Il ne se distingue d’eux, pour commencer, que par le titre de médecin-chirurgien^ qui lui estaccordé sur sa demande. L’Académie royale de Chirurgie publie dès lors des Mémoires, et la chirurgie, reconnue branche de la médecine, n’a déjà plus rien de commun avec le rameau bâtard par lequel s’y étaient raccrochés les barbiers.

Ayant d’abord la modestie de s’en tenir à Pau pour résidence, il s’aperçoit tout de suite que le bruit de ses premiers succès a traversé le Languedoc pour frapper les échos de sa province natale. Ces préliminaires favorables, que confirment d’heureux débuts, le font prendre plus au sérieux que son âge ne le comporte. Sa figure paraît trop jeune, mais agréable à revoir et plus autorisée dès la seconde visite ; il a le coup d’œil plus interrogatif que la parole et une main secourable rien qu’â tâter le pouls.

Les pauvres, étant ses plus nombreux clients, ne le comprennent pas toujours, même dans leur patois : il leur parle impérieusement, pour n’y pas revenir, si le cas n’a rien de grave, et il use, au contraire, de douces précautions pour les avertir d’un danger, ce qui leur fait souvent prendre le change avant de suivre 1 ordonnance et d’en bénir l’auteur. Ce n’est pourtant pas un saint, c’est presque un esprit fort qui se pique, comme un enfant, aux premières épines du sentier, en se plaignant de l’avoir étroit, parce que c’est la grande route qui mène où il voudrait aller. La ville de Pau

n’est ni assez raisonneuse, ni assez animée, ni assez vaste, ni assez riche pour qu’il y déploie son activité, et il aspire à ne plus se contenter du reflet des idées nouvelles, à ne plus se tenir à distance de leur foyer, qui est Paris. Pourquoi n’y percerait-il pas aussi bien que Petit, Rouelle, Médalon, Lacâze et autres?

Il semblait que sa famille dût consentir à l’éloignement d’un fils qui avait tant de frères et de sœurs. L’un de ces enfants, François, dit M. de Turques, devint magistrat ; un autre, du même prénom, qui suivit Théophile dans la carrière médicale, était appelé M. de la Ménotière; Louis, surnommé Louison, servit dans la marine avant que de mourir jeune à Orléans ; Pierre passa en Amérique, et quatre de leurs six sœurs se marièrent. Les noms de baptême ne suffisaient pas, à ce qu’il paraît, pour s’y reconnaître au milieu de tant de garçons et de filles, dont l’éducation, par bonheur, ne se faisait que successivement. Les enfants chéris, dit un proverbe allemand, ne s’appellent pas que d’un seul nom; les dieux de l’Olympe en avaient eux-mêmes de rechange ! Le père, par excès d’amitié et dans le désir d’être bien remplacé en cas de mort comme chef delà famille, mit son veto au départ du jeune médecin, et c’est vainement que la mère intercéda en faveur de l’impatient, vainement qu’il menaça de mourir plutôt que de renoncer à son dessein. 11 ambilionnait tellement d’essayer ses forces dans la grande ville qu’il eût sans doute désobéi si l’argent indispensable pour tenter l’épreuve ne lui avait pas manqué.

Le Antoine de Bordeu, qui s’était marié jeune, avait encore, avec la force de l’âge, celle de tenir beaucoup à ses idées ; il demeurait jaloux de conserver l’autorité patriarcale, comme dans la Bible, qu’il avait pour bréviaire. Il n’était revêtu jusque-là d’aucun

IQ NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORREU

caractère officiel, même à Barèges, où Bentéjac, autre médecin béarnais, avait la direction de l’hôpital; mais il était si bien le premier médecin aux Eaux-Bonnes qu’on les appelait souvent dans le pays eaux Bordeu à cause de lui, malgré la concurrence du docteur Ludre, dans la vallée d’Ossau, deM. d’Orrun, praticien de la vallée d’Aspe, de MM. Larrabertet Baïlat, d’01oron,et de tout le collège des médecins de Pau, dont le doyen étaitM.de Bergerou et parmi lesquels M. de Borie, parent desBordeu, avaitécrit déjà sur Cauterets.Théophile, qui avait vingt-trois ans, ne retombait pas dans le.protestantisme; la philosophie l’empêchait déjà, autant que la piété filiale, de distinguer une communion de l’autre; mais il ne subissait qu’avec une protestation respectueuse l’effet des préventions paternelles contre Paris, dont il brûlait d’affronter les dangers, de partager les travaux, de mériter les suffrages et de savourer les honneurs.

Retournant à Montpellier, il s’y livra de nouveau à l’enseignement particulier, en se fortifiant d’études supplémentaires, et il fît en observateur assez de voyages dans les Pyrénées pour s’attacher de plus en plus à ce pays, qu’il aspirait toujours à quitter, mais pour y revenir. 11 en résulta la publication des Lettres sur les Eauæ minérales, son premier livre, imprimé sous la rubrique d’Amsterdam et signé d’une simple initiale, quoique dédié in extenso à M“® de Sorberio. Le demi-masque n’aurait-il pas mieux fait de changer de côté, dans la dédicace, avec le visage découvert ? Assurément, s’il y avait de l’amour sous jeu, le secret en était mal gardé par cet hommage peu respectueux qui, en revanche, le rendait mémorable, et le choix du sujet témoignait encore moins de la déférence du protégé : ne pouvait-on pas croire la

NOTICE DE M. LEFEUVE SUB BORDEÜ

protectrice atteinte de trop des maladies traitables par les sources passées en revue ? Femme d’esprit à coup sûr, qui n’avait rien à craindre du ridicule qu’elle aurait encouru à n’être que femme savante, de Sorberio, châtelaine de la vallée d’Ossau, devinait et encourageait un grand homme, comme l’avait fait du

Châtelet pour Voltaire dans sa jeunesse, et de

Warrens pour Jean-Jacques. Ordinairement ces bonnes fées,marraines du génie adolescent, n’ont-elles pas passé quarante ans?M“®de Sorberio était la sœur du marquis d’Ossu'n, baron des Etats en Bigorre, capitaine de dragons, puis ambassadeur en Espagne, dont le fils épousa la fille du comte,,de Gramont, maréchal-de-camp, commandant pour le roi en Navarre et en Béarn. Son gracieux patronage ayant porté bonheur à l’ouvrage, la réimpression ne s’est pas fait attendre. Nous en avons une de 1748, qui se dit dernière édition, corrigée et augnientée; l’auteur y signe sans réticence : M. Théophile de Bordeu, le Fils, Docteur de Montpellier, quoique ses éditeurs, les frères Poppé, soient encore d’Amsterdam. Celle-là n’est pas l’édition à laquelle on a annexé du même auteur : Observation sur Vusage du Quinquina dans la Gangrène, écvit d’autre part inséré dans VAft de guérir les Plages, par Guisard, paru à Amsterdam et à Montpellier en 1742, après une édition en latin. Si Bordeu avait signé là son observation, c’eût été probablement en ajoutant le nom de sa mère à celui de son père, dont il se distinguait alors en se faisant appeler Bordeu-Jurques (1).

(l)Le travail Sj)écial de Bordeu sur les eaux minérales des Pyrénées s'estcomplété postérieurement dans le. Journal de Barèges,aa. création, et par une thèse en latin sur l’emploi des eaux minérales d’Aquitaine opposé aux maladies chroniques. Ni la thèse, ni le journal, ni l’extrait du Traité des Plaies, ni même les Lettres à M”® de Sorberio ne font partie de l’é-

Un exemplaire du volume, dans sa nouveauté, était présenté par le jeune médecin à la comtesse de Mailly, prenant alors les eaux de Bagnères. L’hommage, qui se trouvait de circonstance, fut accueilli de bonne grâce ; l’auteur, invité à dîner. M”” de Mailly avait absolument cessé de remplir cette charge intime, qui pourrait être classée la première de la couronne, charge dans laquelle ses sœurs, d’abord coadjutrices, lui avaient succédé ; elle n’était plus jeune et n’avait jamais été belle; mais pas une des favorites déclarées n’avait aimé aussi passionnément le roi^ qui pour adieu avait payé ses dettes en lui donnant un hôtel à Paris et 40,000 livres de rente.

Le jeune provincial, qu’enhardissait l’accueil de la comtesse et de son petit entourage^ faisait ainsi son entrée dans un monde dont il avait assez rêvé pour l’entrevoir de loin et qui de près ne le séduisait pas moins; il commença par s’y sentir embarrassé de sa personne, loin d’en payer autant qu’elle promettait; mais on l’encourageait du regard à ne pas se taire plus souvent qu’à son tour, et il avait l’esprit de se faire écouter. Il ne captiva même pas que l’attention de la demoiselle de compagnie, Louise d’Estrées, trop sensible d’abord à ses petits soins pour s’étonner en-

dition, dite Richerand, des Œuvres complètes de Bordeu (Paris, 1818). Une édition des Lettres a été refaite à Pau en 1833 par ^imprimeur Vignancourt, ainsi que la réimpression d’un Précis d'Observations sur les Eaux minérales de Barèges et autres du Bigorre et du Béarn, que le D' François de Bordeu avait tiré des écrits de son frère et de son père, pourTè-pubtier à Paris en l’année 1760. Du même François était une dissertation sur des dragées an*i-vénériennes à prendre avec les eaux de Barèges. Des fragments inédits d’un manuscrit de Théophile, intitulé Observations sur lés Eaux minérales de la Généralité d'Audi, ont été mis au jour par le D'^ Duboué en 1875 à Pau. La Revue des Eaux minérales avait réimprimé une lettre de Bordeu père au premier médecin du roi sur les propriétés thérapeutiques des Eaux-Bonnes (Paris, 1842).

NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEÜ 19

suite de ses aveux. Elle avait cette différence avec l’autre d’Estrées, la Gabrielle d’Henri IV, qu’une messe ne suffisait pas à son béarnais pour pénétrer dans le cœur de Paris. Us en furent donc réduits à ne s’aimer qu’à distance, si une autre saison thermale ne les soulagea pas de la chronicité de la séparation. On a beau dire que l’amour donne des ailes, Théophile ne put s’envoler qu’en 1749. L’un des Bordeu voyageant au long cours était mort jeune, laissant un peu d’argent, qui revenait, d’après la coutume du Béarn, au frère aîné, et celui-ci avait pu prendre le coche.

S’il n’avait pas fait son grand pas, il se serait privé de jouir en personne du succès que ses lettres pyrénéennes obtenaient dans la capitale. On s’intéressait vivement à cette révélation d’une médecine presque inédite. Les propriétés curatives des eaux minérales n’avaient jamais été aussi reconnues, même en ce qui regardait les stations déjà fréquentées au temps des Romains ; leurs légendes, qui tenaient du roman comme la légende de Roland, devenaient enfin de l’histoire. Trop souvent les malades avaient pris ce genre de remèdes comme les chevaliers cherchaient des aventures, au hasard, au petit bonheur, tel billet de la loterie pouvant sortir aussi bien que tel autre, quand une bande d’écloppés, de rachitiques, de rhumatisants et de rogneux des deux sexes n’arrivait 'pas cahin-caha à la même source pour s’y débarrasser par enchantement de maux tout à fait différents. « Voilà, s’écriait l’auteur, la cause jusqu’ici voilée par le manteau de la religion, le but rationnel des mystiques pèlerinages que faisaient nos aïeux à Notre-Dame de Bon-Secours, à Notre-Dame de Grâce, à Notre-Dame de Miséricorde, à Notre-Dame de Recouvrance et à une foule d’autres dames. » Ce trait portait, parce qu’il était bien dusiè-

20 NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEÜ

de ; il n’en était pas moins paradoxal, la plupart des pèlerins ayant toujours eu à implorer des grâces que les verres d’eau et les ablutions ne distribuent pas. Pour l’opuscule en vogue, écrit à la manière deFontenelle, avec esprit, avec clarté, bien que l’auteur n’eût pas encore toute sa maîtrise de style, on oubliait la dernière tragédie de Voltaire et le roman nouveau de Crébillon fils. — Avez-vous lu, demandait au D"' Vernage le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris, avezvous lu la correspondance de ce jeune provincial dont tout Paris raffole ? — Vous voulez parler de Bordeu, répondit Vernage ? Non, je ne l’ai pas lue, mais je l’ai méditée : toute la médecine est là, je vous en assure.

Sa réputation prenait d’autant plus vite son essor qu’il y avait une place vacante dans la pléiade médicale où cette étoile était appelée à prendre les autres pour satellites. Ses concurrents les plus distingués étaient des physiciens plutôt que des médecins, tant ils appliquaient à la médecine les découvertes nouvelles de la chimie, branche de la physique ; le mot anglais physician, qui signifie médecin^ rappelle que cette influence abusive n’était ni locale ni particulière à l’époque de la domination de la chimie. La chirurgie, de son côté, continuait à progresser. Il fallait un régénérateur, et il était trouvé, pour tirer la médecine proprement dite d’un état de somnolence qui la rendait caduque : elle y était tombée sous les brocards dont les comédies de Molière avaient si bien couvert ses ridicules.

Louise, que le nouvel élu de la renommée avait retrouvée fidèle à un amour qui se promettait encore de ne finir jamais, était flattée d’un engouement public par lequel semblait approuvé le choix de son cœur,, sans jalousie possible à cet égard. Un

NOTICE M M. LEFEÜVE SUR BORDEE 21

mérite si hors de pair et si incontestable n’attira cependant pour conséeration officielle que des faveurs localisées, qui ramenaient le but au point de départ. Le panégyriste des eaux d’Aquitaine était nommé leur surintendant ; M. de Saint-Florentin l’en avisait par une lettre de Versailles, qui lui annonçait en même temps le rétablissement en sa faveur d’une place d’anatomiste à Pau. C’est sans doute sur les sollicitations du père, pourvu simultanément de l’intendance des mêmes eaux, que s’opérait un rapprochement trop prompt pour avoir été combiné par le fils.

De retour en Béarn, il y trouve des ennemis qu’il ne se connaissait pas, nouvelle preuve qu’il est devenu un personnage. L’académie de Pau, en son absence, a entendu la lecture d’un mémoire sur les eaux de Bagnères, plein de récriminations violentes contre des passages de son livre critiquant l’aménagement des sources de cette ville d’eaux ; d’autres passages la*

. re'éonnaissent pourtant la plus suivie, le plus charmant séjour des Pyrénées. La réapparition de l’auteur pris à partie, dont Paris vient de fonder la réputation, n’impose pas silence à l’antagonisme de province, urget prœsentia Turni^ et il est déclaré, pour toute réparation, qu’aucun des membres de l’académie béarnaise n’avoue sa participation aux commentaires trop acrimonieux dont se plaint leur compatriote.Le libelle s’imprime quand même et trouve des lecteurs, comme tous les écrits qui s’inspirent d’une animosité venimeuse ; le Mercure n’y répondra que dans son numéro de janvier 1751,en faisant àl’insecte l'honneur de l’écraser.

Que si nul n’est prophète en son pays, comme le dit un proverbe consolateur, il y a un autre proverbe d’après lequel pierre qui roule n’amasse pas mousse. Non-seulement le petit héritier s’est vu, avant de sortir de la

22 NOTICR DE M. LEPEUVE SUR BORDEU

grande ville, au bout de son rouleau ; mais encore il y a laissé une dette contractée dans une bonne maison de finance, sous la caution d’un cousin, M. de Lacaze, navigateur qui revient d’Amérique, servant d’exécuteur testamentaire au frère défunt. Le rôle d’oncled’Amérique n’a été joué que superficiellement par ce cousin, qui n’est que répondant pour une somme peu importante. S’il a eu pour lui-même besoin de crédit, c’est qu’il avait dès lors mangé la grosse fortune de sa femme, sœur d’un pair d’Ecosse ; il aura le malheur d’être veuf, mais le talent de se remarier de telle façon qu’il en redeviendra riche à millions. Le souscripteur du billet ne compte pas sur pareille aubaine pour le payer, malgré sa belle jambe ; mais il reste au-dessous de ses affaires, car le titre qui lui donne l’air d’un ministre sans portefeuille, et qu’on dirait renouvelé de J’empire romain, n’est qu’honorifique.

Il crée le Journal de Barèges dès 1749, et ce recueil d’observations, littéralement prises à la source,, a encore son utilité de notre temps. L’un des d’Argènson, ministre de la guerre, écrit aux sieurs Bordèu père et fils de s’attacher surtout, dans leur examen des eaux de Barèges, à ce qui intéresse l’hôpital militaire. Il reste néanmoins de l’un des deux une lettre à l’intendant Journet, où il réclame le paiement de ses appointements comme médecin de cet hôpital. Moins négligent sans doute se montrera M. d’Etigny, nommé en 1751 intendant d’Auch et de Pau ; l’ouverture de belles routes sera due à cet administrateur distingué qui prendra, je n’en doute pas, en considération un mémoire sur la taxe des eaux de Barèges, ainsi qu’une lettre sur l’administration et la police de ses bains, dont l’auteur nous paraît être l’intendant plutôt que le surintendant des eaux. Tous deux pourtant n’ont été

NOTICE DE M. LEFEÜVE SUR BORDEÜ 23

investis de,leur autorité médicale à Barèges, de par ie roi, qu’en 1755, et les lettres-patentes y relatives se sont expédiées encore plus tard. Vers le moment dé l’entrée en fonctions de M. d’Etigny et de son installation à Pau dans la maison Laussat, une indemnité est accordée aux médecins Bordeu, Bergerou et Labaig, pour des démonstrations anatomiques et pour l’inspection des eaux minérales. Il ne s’agit sans doute pas là des leçons que donne à ses élèves de Pau Théophile, qui fait dans la même ville un cours d’accouchements pour les sages-femmes. Cet anatomiste attitré envoie un mémoire. Recherches anatomiques sur les Articulations des Os de la Face, à l’Académie des Sciences, qui le fait paraître dans le recueil dit des Savants étrangers et qui nomme l’auteur son correspondant.

Bien que le nombre des buveurs d’eau et des baigneurs s’accroisse sur les confins de la vieille Aquitaine, ie surintendant se convainc que l’intendance paternelle y suffit et que sa présence fait double emploi. Il ambitionne d’ériger les Pyrénées, où il n’entend plus que des malades viennent prendre des remèdes de bonnes femmes, en villa de santé par excellence; tous ses écrits témoignent plus ou moins de cette idée fixe et il craindrait de rapetisser sa cause, qui est d’intérêt général, à ne la plaider que sur les lieux. Ne voulant se fixer que plus tard dans son pays natal, « Oui, écrit-il, je veux de la miche d’Iseste, mais je veux d’abord à Iseste : 1“ un châtelet, 2® rente non grélable, 3° toutes mes sœurs qui ne sont pas mariées ; et puis il y a aux environs des capérans (autrement dit des prêtres) qu’il faut saouler. » Donc, le 14 octobre 1751, Bordeu profite de ce qu'’il est à Toulouse pour faire savoir à sa famille qu’il va se

remettre sur la route de Paris. Sa lettre, aussi ferme que révérencieuse, charge l’un de ses frères de consoler son père et sa mère, en gardant près d’eux une place qu’il ne lui cède que pour la mieux reprendre ; de ses adieux fait partie un Hommage à la Vallée rïOssau en vers patois.

Le voyageur, en arrivant à destination le 7 novembre, savait être attendu chez un de ses cousins, frère du navigateur. Ce Louis de Lacaze, qui était aussi béarnais de naissance et reçu docteur à Montpellier, habitait Paris depuis 1730, où il n’avait pas tardé à obtenir la charge de médecin du roi ; il se donnait pour auteur de livres qui auraient dû porter 'd’autres signatures avec la sienne, mais qui se publiaient anonymes. Le principal de ses collaborateurs fut le cousin auquel il offrit la table et le logement, rue de Verneuil, à la condition de composer avec lui deux traités : Specimen nom Medicinœ Conspectûs eildée de l'Homme phy.^ique et moral. que rejoignit bientôt son frère Jurques^ avait pour grand ami Venel, qui entra quelquefois en tiers dans ce travail de cabineL récompensé dans la salle à manger; Turques ne faisait que les copies. En acquérant ainsi la réputation de physiologiste ingénieux, Lacaze augmentait le nombre et le taux de ses visites ; il demeura l’un des médecins de Louis XV, en devenant celui du duc d’Orléans, avec 4,000 livres de traitement. Seulement, de nouveaux succès rendaient encore plus autoritaire le ton de grand parent et de maître que prenait le plus âgé, le parvenu, envers son hôte, dont la position était encore à faire, quoique son mérite ne fût déjà plus à reconnaître. Celui qui manquait aux égards dus à un tel confrère avait, de plus, le tort de l’empêcher d’être ui-même. Un jour que Lacaze venait de lire à son col-

NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEE 2o

laborateur deux ou trois périodes de sa composition :

— Voilà qui est joli, Dieu vivant! s’exclama l’auditeur.

— Trouveriez-vous Turenne un joli homme ? reprit l’autre piqué... Les relations devenant de plus en plus difficiles, le pensionnaire finit par recevoir son congé, signifié par l’entremise de Jurques. En y gagnant de s’affranchir d’une tutelle tyrannique, il alla se loger avec son frère chez une dame Aubry, rue des Petits-Pères.

Pour exercer légalement la médecine à Paris, il ne suffisait d’avoir pris le bonnet à l’université de Montpellier que si l’on était médecin d’un prince du sang. Comme Bordeu n’avait pas encore un client dans la capitale, rien ne le dispensait de l’obligation de s"y présenter devant la Faculté, comme le plus obscur étudiant, avec cette seule différence que les convenances n’élevaient pas pour lui les frais de réception à moins de 50 louis. Son premier séjour à Paris lui avait coûté de Targent, au lieu d’en rapporter ; scs parents ne l’ignoraient pas ; il avait encore moins à compter sur eux la seconde fois que l’autre. Ce n’était pas qu’il vécût en prodigue, lui qui prenait souvent son thé et son café sans sucre. Il songea bien à se marier ; mais il se fit tout de suite cette objection : — La Seine est trop large!... Où donc emprunter tout ce qu’il lui fallait pour se mettre en règle, se remettre en vue et se caser honnêtement? Réduit à ses propres ressources, il ne se fût établi ni si tôt ni si bien dans cette ville, qui avait été celle de ses rêves, mais où le ramenaient des projets arrêtés. L’amitié aurait pu, pour lui prêter main-forte, y regarder à deux fois ; l’amour y a suffi, sans se faire prier. Mlle d’Estrées avançait, en 1752, à Théophile assez d’argent pour prendre honorablement position : Mme de Mailly, morte l’année précédente, pouvait en avoir laissé à cette compagne, qui l’avait aidée à supporter la période des disgrâces.

Un livre parut, que Bordeu avait apporté tout fait des Pyrénées : Recherches anatomiques sur la Position des Glandes et Leur Action. La vitalité de ces parties spongieuses qui ne servent à la sécrétion des humeurs qu’en élaborant un liquide dont le sang fournit les, éléments, était une découverte et en contradiction avec les théories de Boerhaave, qui avaient à Paris tant de partisans. Cet ouvrage, qu’on a estimé l’un des chefs-d’œuvre de la science humaine, ouvrait à son auteur toutes grandes les portes du monument philosophique de son siècle. Diderot et d’Alembert fondaient VEncyclopédie, en la dédiant au susnommé d’Argenson, c’est-à-dire à un ministre, à un noble, à un ancien élève des jésuites et condisciple de Voltaire. Ce recueil ne donna toutefois de Bordeu que la primeur de ses Recherches sur les Crises-, c’était en 1753, et il suivait alors avec assiduité les visites de l’hôpital de la Charité, pour surprendre, au chevet des malades, les secrets qu’il allait divulguer de main de maître, en d’autres écrits, sur divers points de médecine pratique. Il ne croyait pas à la régularité des crises, à la prévision théorique des jours où se produisent les dénouements critiques,favorablement ou fatalement pour les malades ; mais il doutait lui-même qu’il y eût utilité pour les médecins cliniques à appro- ■ fondir cette question philosophique et transcendante.

Sur un sujet moins pythagoricien, les écrouelles, une dissertation mise au concours valut à l’encyclopédiste r honneur d’être couronné la même année par l’Académie royale de Chirurgie. Il connaissait d’autant mieux cette maladie qu’elle se produit souvent dans les vallons étroits, où l’eau coule entre deux montagnes qui tour à tour prennent le soleil; il se défendait donc de la croire guérissable par le simple attouchement de la main

NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEü 27"

d’uQ roi de France, comme la tradition le voulait. Les trois thèses qui, donnant satisfaction à une simple formalité, valurent l’an d’après au médecin de province la confirmation de son titre à Paris, passèrent ellesmêmes si peu inaperçues que le Journal des Savants et le Journal économique en reproduisirent tout de suite des extraits. Voici leurs titres: V An otnnes organicœ Corporis Partes Digestioni opitulentur An Venatio cœteris eæercitationibus salubrior%^° Aquitaniœ minérales aquœ Mo 'rbis chronicis medentes. (1)

Pour le nouveau médecin de la Faculté de Paris, il se créait un emploi d’inspecteur à la Charité. Les religieux qui dirigeaient la maison lui avaient déjà donné le titre de médecin expectant et confié quelquefois, en l’absence du D" Verdhelan des Moles, le service médical, auquel était subordonné celui du frère Philippe, chef de la pharmacie. Les observations personnelles auxquelles il se livrait quotidiennement avaient commencé dès son premier séjour dans la capitale ; elles ne s’étaient interrompues que pendant le temps passé dans sa province et celui où il remplaçait par intérim à l’infirmerie royale de Versailles le D"' Médalon, son parent.

Malgré tant d’ardeur au travail, le jeune savant ne fuyait pas le monde ; .il s’y gardait de deux extrêmes, où sombrent ses pareils, trop timides ou visant trop à l’importance. Cet homme de bonne compagnie, quoi-

(1) En revanche, le professeur Richerand n'a pas donné place aux dites thèses dans les Œuvres complètes. Quant au traité sur les écrouelles , il s’est réimprimé sous ce titre : De l'usage des Eaux de Barèges et du Mercure pour les Ecrouelles (Paris chez Debure, 1757, et Paris, chez Didot, 1767).

que peu avancé en âge, interlocuteur plein de sens et de savoir dans les conversations sérieuses, amusant dans les autres par la vivacité de son esprit méridional, à qui aurait-il pu déplaire? 11 était trop joli garçon pour un homme d’esprit qui pouvait s’en passer, mais pas assez pour qu’une coquette ne lui préférât pas à première vue quelque cavalier infatué d’une taille au-dessus de la moyenne ou d’une de ces figures qui s’imposent à l’admiration, d’une tenue martiale ou de cour, d^une impertinence provocante ou d’une rouerie à tout oser. Les femmes se laissent prendre trop souvent à des leurres pour que leurs faveurs soient, en général, la récompense du mérite. L’amour d’un homme de talent leur fait faire, tout au plus, de petites folies ; un vaurien ou un sot les mène souvent plus loin. C’est par exception qu’un penseur a de bonnes fortunes comme Bordeu, la tension des idées le prédisposant moins à se donner de telles distractions qu’à en avoir d’un genre fort désobligeant pour une femme, quoique contraire au dernier outrage. En vivant avec sa maîtresse, qu’il surnommait la Souveraine et qui prenait au mot le sujet dont la soumission était si spontanée, il internait l’amour comme plus d’un philosophe ne se gênait pas pour le faire, par exemple Diderot, qui pour surcroît était marié. L’amour, naturellement volage, est si doux à apprivoiser !

Tout cela, au XVIIL siècle, favorisait plutôt l’avancement dans les carrières libérales que d’y nuire, mais ne resserrait pas les liens de famille relâchés par l’indépendance de l’éloignement. La correspondance des Bordeu ne suivait pas toujours un cours régulier de Paris en Béarn ; la preuve en est dans cette lettre que Théophile écrivait le 15 juin 1753 à son frère François de la Ménotière : « Je ne suis pas mort à l’heure

NOTICE DE M. LEPEUTE SÜR BORDEU 29

OÙ je vous écris ; à l’heure que vous lisez, je n’en sais rien. Je ne crois pas que M. de Jurques soit mort; j’ai eu l’honneur de voir passer, avec lui, une trèsbelle procession, dans mon ancienne chambre ; la première fois que je le verrai je lui dirai de vous écrire, et pour vous faire plaisir, j’enverrai demain chez lui pour lui faire part de votre tendre élégie ; mais je ne réponds pas qu’on le trouve. Le sieur de Jurques est fort joli garçon et nous pourrons en faire quelque chose, pourvu qu’il n’aille pas toujours parlant comme femme qui pisse. Il a fait tout plein de conquêtes dans notre société ; il y a de nos amis et de nos amies qui le préfèrent à son aîné, d’autres tiennent pour celui-ci, et ils n’ont pas tort, à tout prendre. »

Des nouvelles moins laconiques de ces deux frères durent être apportées la même année par le dieu du goût. On surnommait ainsi le béarnais Jéliotte, chanteur de l’Opéra et compositeur, qui prenait sa retraite à Oloron, peu distant d’Iseste. Avant de perdre sa voix, il avait fait au jeu de si mauvaises affaires que Mme de Pompadour avait organisé une loterie à son bénéfice. Néanmoins, l’ex-dieu s’est fait bâtir à Oloron une belle maison à l’angle de la place Mercadet et de la route de Pau.

Les Eaux-Bonnes , dans le Béarn, avaient dû à François I^le surnom d’Æ'aa d'Arquebusade, comme spécifique^ dans le traitement des plaies résultant de coups de feu. Antoine venait de publier une notice sur ces eaux, avec une préface de Théophile, alors que pour tous deux le titre de médecins de l’hôpital militaire de Barèges s’érigea officiellement en celui de médecins du roi à Barèges, avec traitement moins précaire, moins casuel, moins conditionnel, et c’était sur la demande d’Helvétius, premier médecin de la

reine, fort satisfait de leurs écrits sur les Pyrénées. Sans cette promotion, l’un des deux protégés n’eût pas encore cessé d’en vouloir à l’autre de leur séparation. Malheureusement, le protecteur expirait peu de temps après. Fils et petit-fils de deux médecins empiriques, il était père de l’illustre Helvétius, cet auteur du livre De l’Esprit^ ami de Fontenelle et de Marivaux,

La rancune du châtelain d’Iseste n’avait même jamais été de force à tenir contre une lettre que lançait Venel, comme une bombe sur la place, le 5 juillet 1755 : « Ce n’est pas, écrivait-il, que vous ne sachiez qu’il n’est bruit à Paris que des succès de mon ami Bordeu, des succès rapides, inouïs jusqu’à ce jour, à cet âge et si près de l’école. Or, voyez combien la prudence humaine est confondue par les événements : cette transmigration que vous trouviez si imprudente, si légère, qui l’était peut-être, la voilà cependant devenue une démarche sage, couronnée par le succès le plus flatteur. »

Jurques prenant aussi la plume quelquefois, nous apprenons par lui comment son frère, n’étant encore le médecin que des gens du duc de Ghevreuse, a gagné de monter en grade dans la maison. Un matin, à l’improviste, on le fait monter chez Mlle de Ghevreuse, en l’absence du médecin de confiance, qui a prescrit la veille une saignée. Le remplaçant, au lieu d’exécuter servilement l’ordonnance, prend doucement le poignet du bras qui se découvre et refuse d’agir en en donnant ce motif : — La saignée ferait double emploi : Mademoiselle va avoir une hémorrhagie. — Gomment le savez-vous? demande un témoin, le duc de Richelieu, qui croit à une gasconnade, tout en se laissant lui-même tâter le pouls. — Gomme je pressens, lui est-il répondu, pour vous. Monseigneur, la colique...

Le roué par excellence de rire^ se fiant encore moins à ce pronostic qu’à l’autre. Mais le soir, à onze heures-, le gascon reconnu prophète reçoit la visite de M. de Richelieu, qui vient payer un louis la consultation médicale de la matinée et convenir de ses torts, la tête découverte, en ces termes : — Vous n’aviez pas deviné moins juste pour moi que pour mademoiselle de Chevreuse.

L’aventure se passait un peu avant la publication des Recherches sur Le Pouls^ qui auraient empêché de prendre pour de la divination les indications particulières que dans certains cas Bordeu recevait des pulsations. Le merveilleux de l’anecdote, telle qu’on la racontait, servit peut-être autant que l’expérience acquise dans les salles de son hôpital à le porter au premier rang des praticiens. Il s’élevait encore plus haut comme législateur de la médecine, et le nouvel ouvrage y contribuait. Toute doctrine manquait à Hippocrate sur le pouls, sujet traité ensuite par Gallien d’une façon peu intelligible ; Solano, médecin espagnol, avait fait naître la théorie moderne du battement des artères, système que successivement deux traductions des observations de Solano avaient fait connaître, l’une en anglais, l’autre en français ; à Bordeu, par exemple, revient l’honneur de l’avoir fait reconnaître, peu d’années après, malgré la résistance désespérée de l’école de Boerhaave. Le pouls lui servait de boussole, co nme principal élément du diagnostic ; son traité sur cette matière se rattachait à l’un de ceux précités, ainsi que l’annonçait le titre dans son entier : Recherches sur Le Pouls par rapport aux Crises.

Des soins donnés au prince de Conti faisaient prendre notre héros en amitié par ce membre de la famille régnante, et il n’avait guéri de la petite vérole

le duc de Bouillon, encore prince de Turenne, qu'en veillant à son chevet comme une garde. Que s’il avait déjà à la cour une clientèle, Mme de Pompadour n’en était pas; elle reçut pourtant l’homme déjà célèbre.

Il fut aussi présenté au roi, qui se trouva assez bien de son entretien pour y revenir. Louis XV un jour se montrait moins aimable pour un des clients de ce médecin, le comte de Lauraguais, qui se flattait d’être dans le mouvement philosophique. — Qu’avez-vous fait en Angleterre? lui demandait le roi? — Sire, dit-il en mauvais courtisan, c’est là que j’ai appris à penser... — Des chevaux? ajouta Louis XV avec un esprit plus français.

Le marquis d’Usson de Bonnac, né à Constantinople pendant que son père y occupait le poste d’ambassadeur, ne se trouvait pas être aussi riche que noble et généreux; Bordeu, l’ayant tiré d’un mauvais pas, ne devait espérer de lui que des honoraires ordinaires. Il avait prescrit l’usage de certaines pilules au convalescent, qui lui en adressa une autre boîte, avec invitation à comparer les pilules qu’elle contenait aux siennes. Vérification faite, c’étaient quatre diamants montés en boutons, valant deux mille écus.

En revanche, le cas. de la marquise de Courbons, bru d’un premier président à Pau, n’était pas dangereux ; elle avait, comme tant d’autres dames, des vapeurs. « Mais, a écrit Bordeu sur ce genre de maladie, quand même les vapeurs auraient toujours pour cause un dérangement dans l’imagination, ne pourrait-on pas les guérir? N’y a-t-il pas des remèdes pour les maladies qui proviennent des passions de l’âme? Les anciens ne nous disent-ils pas en avoir guéri ? » Il traitait souvent les vapeurs par les remèdes moraux, sans renier l utilité de la médecine dans d’autres cas.

NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEE 33

comme l’y eût autorisé cette maxime de Pétrone ; Meclicina nihil aliud est quàm animi consolatio.

Sa maîtresse, trop jeune encore pour qu’on la traite de gouvernante, ne lui permet pas plus qu’une femme légitime de rendre visite aux dames bien portantes ; mais , le contrôle étant impossible des démarches d’un médecin, sa compagne ne fait-elle pas bien de fermer les yeux ? Si le poulet domestique a cela de bon d’être toujours sous la main, de se mettre à pot ou à rôt et à toute sauce, de n’imposer au couvert aucune cérémonie, il n’empêche pourtant pas d’apprécier le gibier, qu’il faut guetter, viser, atteindre, attendre encore, avant de l’accommoder moins bourgeoisement, et qui demande à être mieux servi, précédé et suivi de choses plus recherchées, arrosé d’un vin différent et digéré avec moins de satiété. L’amour en ce temps-là est gourmet, pour devenir gourmand au siècle suivant, et s’il dérange alors moins de ménages, c’est que l’on ose y faire la part du feu. Les infidélités dont Louise d’Estrées aurait eu fort à faire de se plaindre chaque fois, étaient facilitées par une politesse et un bon ton qui prévenaient en faveur de riuconstant; par malheur il lui arrivait, comme à tous les auteurs, d’être distrait. Une fois même son inatteution momentanée blessa fort les convenances dans un salon où il causait assis avec quatre ou cinq dames qui lui auraient laissé l’embarras du choix ; il se leva, comme pour reprendre haleine, et ne s’absenta qu’un iustant, mais en reparaissant par mégarde dans une teuue si révoltante que ces dames en fermèrent les yeux pour jeter des cris de Mélusine. Le délinquant avait beau leur faire excuse, les offensées, à l’unanimité, le mirent tout de suite à la porte, nous le croyons sans peine ; mais est-il vrai qu’ensuite chacune d’elles l’ait

NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDBU

rappelé en particulier ? On a même osé dire que la faille première, loin d’être involontaire, avait eu pour objet d’entraîner les suivantes.

Des accusations autrement graves étaient l’effet de la jalousie professionnelle et prouvaient une fois de plus qu’on n’arrive pas impunément à faire envie. Plusieurs confrères en voulaient au grand médecin, principalement Bouvart. Ce professeur des écoles de la Faculté et du Collège de France, opposé à l’inoculation et ancien médecin de la Charité, était riche, mais laid, avec une cicatrice au visage, qu’il avait dû se faire, disait Diderot, en maniant maladroitement la faux de la Mort. Non content de s’en prendre à l’auteur et au médecin dans ses diatribes injurieuses, Bouvart ne craignait pas d’attaquer l’honnête homme ; il accusait Bordeu d’avoir volé les bijoux du M'" du Bouzet de Podenas, qu’il menait en poste à Barèges quand ce malade était mort sous ses yeux avant d’arriver à Bordeaux, puisque c’était à Savignac près Libourne, le 5 juilletl755.

Une fois les poursuites entamées de ce chef, Thierry, concurrent aussi peu loyal et ennemi aussi acharné, réussit par une intrigue sans précédent à faire rayer provisoirement le prévenu du tableau des médecins de Paris. M. d’Argenson n’était plus ministre, la disgrâce du garde des sceaux Machault l’ayant englobé ; son successeur, le maréchal de Bellisle, avait aussi une bienveillance particulière pour son subordonné do Barèges, qui était à Paris l’un de ses médecins; mais il mourait trop tôt, après une longue maladie, pour que sa protection pût balancer les influences surprises par les meneurs de l’horrible persécution. Quelque nombreuses que fussent encore les marques de sympathie données à l’innocent en butte à la calomnie, le procès criminel dura près de trois ans ; il y en avait

NOTICE DE k. LEPEUVE SUR BORDÉÜ 35

assez poür altérer la santé de l’accusé, dont l’indignation cédait difficilement à la patience dans une si longue épreuve.

La mesure qui abusait si fort de l’esprit de corps avait été prise parla Faculté le 23 juillet 1761, sur le rapport des D”' Belleteste, Basseville, de Larivière et Leys. La compagnie prenait pour sauve-l’honneur une ■ cruelle injustice; elle excluait préventivement un de ses membres, et lequel ! de toutes consultations chez les malades jusqu’à ce qu’il eût obtenu contradictoirement un arrêt de la cour effaçant toutes les traces de l’accusation. La décision de la Faculté à cet égard se conformait aux conclusions du rapport, qui avait adopté celles du requérant. D’où venait donc l’animosité du promoteur d’un si criant abus ? Le Journal encyclopédique l’ayant blâmé d’avoir fait dans une thèse usage des idées de Sénac, de Quesnay, de Lacaze et de Bordeu, il avait soupçonné ce dernier d’être l’auteur dé l’article anonyme, bien que Venel aussitôt en prît la responsabilité. Thierry avait riposté en demandant à Bordeu de désavouer publiquement l’imputation de plagiat, ainsi qu’une lettre, signée d’un nom en l’air, qui le tournait en ridicule à propos d’une relation qu’il avait publiée d’un voyage -fait par lui-même à Barèges. L’arbitrage des membres de la Faculté, y compris le doyen, avait été proposé par l’offensé, et le prétendu offenseur n’avait accepté de cette proposition que le principe, en se réservant de nommer pour arbitres, de son côté, trois médecins de Montpellier et en fixant le rendez-vous à Versailles, au lieu de Paris : conditions auxquelles Thierry avait refusé d’obtempérer, en prenant la Faculté pour juge du différend, dans son assemblée du 4 avril 1761, en l’absence de Bordeu. O genus

30 NOTICE DE M. LEFEÜVE SUR BORDEE

irritabile ! pouvait-on dire des médecins comme des poètes.

Quel outrage sanglant, dès le commencement, que le mémoire à consulter qui paraissait émaner de la famille Podenas ! Heureusement que Gerbier, ce Bordeu de la jurisprudence, avait pris la défense du Gerbier de la médecine dans un autre mémoire, en remettant sous leur véritable jour des faits tout simples, que la mauvaise foi avait dénaturés et compliqués pour attenter à une réputation sans tache. Le marquis, sentant venir la mort avant le terme du voyage en cours, avait chargé son accompagnateur de remettre à son frère sa montre et une boîte d’or, dont il était aussi porteur ; mais, en remplissant fidèlement cette mission, confiée par un mourant et qui n’en était que plus sacrée, le dépositaire avait réclamé à juste litre 4^ louis, avancés pour les frais de poste et pour d’autres besoins du voyage à petites journées, et le frère, n’ayant pas la somme à rembourser, en avait fait un billet au docteur-régent. Donc, les bijoux n’avaient été volés par qui que ce fût. Le nommé La Jeunesse, ancien domestique du défunt, avait bien l’audace de dire qu’il avait vu le médecin fouiller dans les poches de son maître après lui avoir fermé les yeux, prendre son mouchoir et découdre ses manchettes ; mais ce témoignage isolé et déjà suspect en ce qu’il incriminait la conduite d’un galant homme, n’avait pu servir de base à l’accusation que pour des enragés trop capables de l’avoir obtenu à prix d’argent.

L’affaire s’instruisait quand même au Châtelet, pendant que la sénéchaussée de Guienne agissait d’office, et un arrêt du conseil d’Etat évoquait l’affaire au parlement de Paris, non pas à la Tournelle, qui était la chambre criminelle, mais bien à la

grand’chambre, en surprenant du sénéchal de Guienne un décret de prise de corps contre l’illustre praticien. Il n’eut guère besoin de se soustraire aux recherches de la police et, qui plus est, il ne manqua jamais à ses malades, en attendant l’arrêt du parlement ; mais il jugea prudent de faire plus d’une fois ses visites dans un équipage aux armes et à la livrée du prince de Conti.

Certes, les princes du sang, MM. de Fleury, de Bonnac, de Monthelon, M“^ de Ghâteau-Renauld et bien d’autres encore ne se faisaient pas faute d’entretenir le roi en faveur de l’inculpé; nous en avons la preuve dans un billet que M“® Bondé, sœur de M. de Monthelon, s’empressa d’écrire au docteur en sortant d’un souper de Bellevue : « Tout le monde, reconnaissait-elle, a trouvé absurde le vol des manchettes et du mouchoir. Le roi a dit que, de tous les médecins qu’il avait vus, vous étiez un de ceux qui lui avaient plu davantage. M. Bouvarta été cité comme le chef de vos ennemis. Sa Majesté a répondu qu’elle n’en était pas étonnée. »

Lisons aussi dans une lettre de Venel à Antoine de Bordeu : « Le duc de Fitztjames, notre nouveau commandeur, et la duchesse, son épouse, ont dit ici publiquement plus d’une fois le plus grand bien du pauvre persécuté, ce qui a très satisfait les honnnêtes gens et fait frémir l’envie; car, afin que vous le sachiez, elle fait aussi siffler ses serpents à Montpellier, jamais elle n’y est absolument insignifiante. Allons, morbleu, courage jusqu’au bout, l’innocence n’a besoin que de cela. » D’autre part, le duc de Bouillon s’exprime ainsi un jour au grand couvert: — Sire, ou Bordeu a volé, et il doit être pendu, ou Bouvart l’a calomnié, et il doit être pendu aussi: c’est la loi du talion... Plus tard encore, quand le duc de Sully se fait recevoir duc et pair, et, à cette occasion, rend une visite à MM. de la

grand’chambre, il leur dit : — Je descends du fameux Rosny, l’ami de son maître, et je vous sollicite pour Bordeu, la fine fleur du pays d’Henri... Une autre fois, quand le marquis Gilet de Lacaze, premier président au parlement de Navarre et ayant pris couleur pour le fils Podenas, son gendre, dont on mettait le nom en avant, se présente chez la princesse de Gonti, elle l’accueille avec une froideur visible en lui adressant ces paroles : — On assure, Monsieur, que vous venez solliciter contre le docteur Bordeu : je vous phéviens que nous sommes tous ici pour lui... Le même magistrat avait témoigné dans la société quelque étonnement de voir qu’un médecin béarnais et encore jeune fît tant de sensation dans Paris ; Bordeu se contenta d’en tirer une vengeance assez innocente, en dévoilant, dans ses Recherches sur l'Histoire de la Médecine, que le marquis Gilet de Lacaze descendait de Gilet, médecin de Bergerac.

Ce président dut être encore plus mortifié lorsqu’il reçut, séance tenante, communication de l’arrêt du parlement de Paris qui réintégrait Bordeu dans son honneur et dans ses droits, en ordonnant la suppression du libelle infâme des adversaires. A cette nouvelle un avocat, nommé Conte, interrompait court son plaidoyer, en se déclarant trop ému pour faire autre chose que de féliciter.la famille de son célèbre compatriote et il fallut remettre la cause sur les conclusions que prenait au cours de l’audience le sensible avocat. La maison des Bordeu à Pau touchait à celle des Lacaze, qui ne jugèrent pas à propos de donner, en cette occasion, à leurs voisins le témoignage d’intérêt que tout le monde croyait leur devoir. Néanmoins le premier président ne put pas se dispenser d’accompagner, peu de temps après, la duchesse de Gramont dans une visite qu’elle faisait à de Bordeu.

NOTICE DE M. lEFEüVE SUR BORDEÜ 39

Quelque pénibles que fussent de tels débats pour un homme dont l’intelligence n’était pas supérieure au détriment du cœur, son esprit se récolligeait par intervalles pour exercer encore le commandement auquel obéissait sa plume. Les inquiétudes semblaient n’avoir de prise sur son repos et sur sa santé qu’à la condition de regarder comme sacrées les heures de travail, en n’altérant pas plus la justesse de ses idées et la vivacité de son style que la sérénité de sa conscience. Le Journal de Médecine insérait par fragments, dans les années 1761, 1762 et 1763, ses Recherches sur la Colique métallique, autrement dite des Peintres et du Poitou. L’hôpital de la Charité, fondé par des religieux italiens, avait la réputa tion de guérir la colique métallique à laquelle sont sujets les peintres, et son principal spécifique contre ce mal avait été, au XVII® siècle, un macaroni.

De Liège venait ou était censé venir, en 1764, l’autre ouvrage composé pendant la période critique, et il ne s’en ressentait que par de nombreuses allusions satiriques : facit indignatio versum. Quel admirable tableau philosophique ! L’histoire de la médecine en était le cadre, et une question alors brûlante, celle de l’inoculation, s’y traitait à fond, quoique l’auteur s’y donnât une seconde fois gain de cause en criblant de traits piquants, mais relativement innocents, des adversaires qui l’avaient visé de manière à le tuer s’ils l’avaient atteint. Sous ce dernier rapport, le béarnais. du XVIIP siècle présentait sa propre défense à la manière dont les auteurs de la satire Ménippée avaient défendu Henri IV en critiquant ses ennemis, et le livre nouveau rappelait les Prûmnciales de Pascal par le mordant, la finesse et le style. Il avait fallu qu’un arrêt du parlement ouvrît, comme une enquête, une consulta-

40 NôTicÉ DE M. lef'euve écR RorReu

tiôn demandée à la Faculté. Avant l’arrêt y relatif, onne pouvait pas parler librement de l’inoculation, regardée par les uns comme un empoisonnement précurseur de la fin du monde à bref délai, par les autres comme une rédemption physique pour rhumanité. Bordeu avait été au nombre des novateurs avant qu’il fût permis d’en convenir publiquement. Sa place était marquée dans le débat; il y a pris part pour s’en rendre l’arbitré. Le livre dont nous parlons a décidé la question en faveur de la communication artificielle du principe de la maladie contagieuse. Bordeu collaborait donc puissamment a^ec l’encyclopédiste Tronchin, critiqué par le hargneux Bouvart, à la propagation de l’inoculation. Le secret en avait été découvert en Orient, et le perfectionnement dû à l’Anglais Jenner ne devait en faire la vaccine qu’en 1776. Tronchin, dont la médecine n’était d’ailleurs que de l’hygiène, gagnait beaucoup d’argent, à un louis par visite, en ordonnant à ses clients ou de se frotter le ventre avec de la serge, ou de scier une voie de bois, pour provoquer la transpiration ; il avait inoculé le virus, dès 1756, au duc de Chartres, fils du duc d’Orléans, et au comte de Gisors, fils unique du maréchal de Bellisle. Marié à vingt-deux ans, le comte était frappé mortellement, moins de quatre années après, à la bataille de Grevelt, et pleuré parle duc de Brunswick, qui l’avait fait prisonnier. Le maréchal a donc eu la douleur de recevoir une lettre ainsi conçue : « Je suis expirant, mon cher papa. Ne pleurez point ma mort. J’ai repoussé trois fois l’ennemi avec le corps que j’avais l’honneur de commander. Ah ! si je pouvais vous embrasser encore !... » L’absence de signature disait assez que la vie avait pris fin avant la lettre !

L in-12 de Liège, sans nom d’auteur, s’intitulait : Recherchés sur quelques Points de VHistoire de

la Médecma qui peuvent avoir rapport à VArrêt de la Grand'Chambre du Parlement de Paris, concerna,nt VInoculation, et qui paraissent faaorablesà la tolérance de cette Opération. Une année ne se passait pas sans que Paris en donnât une édition en deux volumes in-12.

La présente réimpression de cet ouvrage a été décidée sur la lecture d’un compte-rendu, qui en disait beaucoup en si peu de lignes que les voici : « C’est là que, à propos de l’inoculation de la petite vérole, dont la pratique, alors nouvelle, divisait tous les esprits, Bordeu, partisan déclaré de cette méthode, passe en revue tous les âges de la médecine, toutes les sectes qui l’ont divisée, tous les médecins qui ont joui de quelque célébrité, et sans effort met en scène ceux de ses confrères qui le persécutaient avec le plus d’acharnement. C’est dans cet ouvrage, trop peu connu, et qui manque au commerce, que se trouve cet éloge si vif, si chaud, si. bizarre et si vrai de la thériaque, chef-d’œuvre de l’empirisme, pour lequel notre auteur montre une prédilection décidée ; c’est là qu’à l’imitation de Cervantes, il fait passer en revue, par un vieux médecin des Pyrénées, tous les livres qui composent sa bibliothèque. Ce vieux médecin, dont son père paraît lui avoir fourni l’original, fort attaché à la doctrine des anciens, soupe, tous les soirs, du lait d’une chèvre noire, suivant le précepte d’Avicenne, et se fait un paravent pour l’hiver des thèses soutenues dans les universités. C’est dans sa bouche que Bordeu met l’éloge le plus, franc et le plus complet de tous les médecins distingués qu’ont produits nos provinces méridionales, en y mêlant toujours la critique indirecte de ses ennemis. Ils eurent la maladresse de se reconnaître dans des portraits trop ressemblants

^2 NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BOBDEU

peut-être, et réussirent à soulever contre lui un nouvel orage, qui heureusement se dissipa bientôt. Dans cet ouvrage, l’auteur abandonne à chaque instant son sujet, l’apologie de l’inoculation, laisse errer sa plume vagabonde et, comme entraîné par l’impétuosité naturelle de son esprit, aborde les questions en apparence les plus étrangères à la nature de l’ouvrage, mais revient avec facilité au sujet principal, rassemblant toujours avec un art admirable ces objets au premier coup d’œil si disparates. On imagine bien que la haine de ses ennemis, impitoyablement bernés, dut s’accroître en raison de l’impuissance où ils se trouvaient de repousser des coups portés avec tant de force et d’habileté. Depuis lors, ses écrits ne renferment plus aucune trace de ses querelles » (1).

De ce rapport, comment ne pas conclure que le livre est un chef-d’œuvre? Les victimes des représailles de Bordeu avaient bien obtenu que la Faculté de médecine commît un autre rapporteur, sur les conclusions duquel elle s’était condamnée à faire semblant d’oublier cet ouvrage. Le moyen, en effet, que ses lecteurs en perdent réellement le souvenir ! Tout y paraît plein de raison, et jamais l’apparence ne trompe sur tant de visées moins souvent. Le restaurateur de la médecine hippocratique se montre historien et philosophe dans tous ses écrits ; mais celui ci mérite le plus une remarque appliquée à leur ensemble par le D" Isidore Bourdon. « Quand on lit Bordeu, reconnaît-il, on se prend faisant des oreilles à toutes les pages, comme s’il s’agissait des Lettres persanes, des romans de Voltaire ou de De Naturâ Deorum de Cicé-

(1) Extrait de la Notice sur la oie et les ouorages de Bordeu, pwr le Ch"’’ Richerand, professeur de la Faculté de médecine de Parie, notice placée en tête des Œucres complètes.

notice de m. lefeüve sur bordeu 43

ron. En quelque endroit qu’on ouvre un livre de Bordeu, on est sûr de trouver une idée et de la comprendre, si inadmissible et paradoxale qu’elle soit. »

Moins de questions s’embrassent à la fois dans les Recherches sur le Tissu muqueuæ^ou VOrganisme cellulaire, et sur quelques Maladies.de Poitrine. L’organe cellulaire y reçoit pour la première fois la qualification de tissu, mot fort connu des fabricants d’étoffes, mais qui ne s’était appliqué jusque-là à aucun organe du corps humain. Bichat, non content de l’adopter en suivant son prédécesseur dans l’étude des membranes muqueuses, pour élargir l’une des voies que son initiative avait tracées, a étendu l’acception physiologique de ce vocable à l’entrelacement des fibres, des muscles, etc., dans son Traité d'Anatomie générale.

L’œuvre capitale du maître serait ses Recherches sur les Maladies chroniques ; malheureusement, il n’en a fait paraître le premier volume que vers l’année 1774, et il fallait à la seconde moitié pour ne pas dégénérer de la première tant de travail préparatoire que le temps a manqué. L’avant-propos est un Plan de l'Ouvrage, qui fait mesurer toute l’étendue que, dans son entier, il aurait embrassée. La sixième et dernière partie ne se rattache aux précédentes qu’après avoir paru séparément ; c’est 1’.4 médicinale du Sang. Dans le volume, bien que désapparié, trop de maladies chroniques sont considérées dans leurs rapports avec les maladies aiguës, dans leurs périodes, dans leur nature et dans le traitement que leur opposent les sources minérales de l’Aquitaine, pour que l’auteur l’ait composé tout seul. Son père et l’un de ses frères y ont contribué par des observations. Ce frère, qui collaborait üwssiàw Journal

44 NOTICE DE M. LEPEUVE SUR BORDBU

de Baréges, en remplissant à l’hôpital militaire les mêmes fonctions que son père, était le D*" François Bordeu, dit La Ménotière.

Constituée depuis deux ou trois lustres, la trinité médicale pouvait être honorée en une seule personne, qui par droit d’ancienneté.se trouvait le père. Son fils aîné, qui l’aurait emporté au choix, s’était formé à son école, titre honorable de plus pour le maître. C’est pourquoi, le 16 avril 1771, le ministre Phélypeaux de Saint-Florentin présentait à la signature de Louis XV un brevet de conseiller d’Etat au nom d’Antoine de Bordeu, Sa Majesté voulant faire connaître le degré de protection qu'Elle accorde aux sciences et aux arts^ et son attention particulière à récompmser ceux qui, par leur travail et leur application, cherchent à les faire fleurir dans son royaume. Le vieillard encore vert, étant arrivé de Pau dans la capitale à petites journées avec les mêmes chevaux, fut admis à remercier de cette grâce le souverain, qu’il entretint non pas de ses affaires personnelles, mais bien de celles de la vallée d’Ossau. La propriété du domaine de Pont-Long y était déjà contestée par les gens du roi au syndicat local; la famille Bordeu devait longtemps prendre souci de ce litige, dont la solution à l’avantage de la vallée n’a été obtenue que vers 1848 par les soins du baron d'’Espalungue, président du syndicat, et de M. de Bordeu, maire d’Iseste, ancien conseiller à la cour, fils de Bordeu-Jurques et père du Ch. de Bordeu. Louis XV, après avoir prêté l’oreille aux doléances du conseiller d’Etat, lui posa, pour faire diversion, cette question : — Docteur, avez-vous d’autres enfants que celui dont on parle tant ? — Sire, j’en ai eu dix-huit de la main droite. — Et de la main gauche?

Sire, je ne les aï pas encore comptés.

NOTICE DE M. LEFEÜVE SUR BORDEE 4o

Du même titre officiel devait être bréveté postérieurement l’écrivain, qui restait bien en cour. L’infante d’Espagne, ayant été frappée d’un mal qui demeurait inconnu pour le D^ Sénac, ce médecin du roi, n’en pouvant mais, s’était écrié ; — Sire, appelez Bordeu !... Celui-ci était arrivé, avec le chirurgien Petit, mais déjà trop tard pour arrêter les progrès de la petite vérole, ce iléau n’ayant plus de secrets pour lui, et il n’avait pu que prédire, trop sûrement pour la princesse, l’issue fatale d’une maladie qui ne devait pas s’en tenir à cette victime dans la famille doublement royale de Bourbon. Il était à Versailles comme à Paris l’oracle le plus autorisé de l’ouverture des successions. Mais les jaloux qui le suivaient de près ne se consolaient de ses titres divers à la confiancè, à l’estime et à la considération, qu’en se liguant pour le tenir à distance des places vacantes. On ne s’en aperçut que trop lorsque Sénac cessa d’être de ce monde. L’héritage de ses fonctions auprès du roi échut à Quesnay, quand il semblait revenir à Bordeu, encore heureux que le nouvel occupant ne fût pas titulaire de la place ! Quesnay, du reste, était un honnête homme, que Mme dé Pompadour avait lancé et que soutenait depuis l’école philosophique devenue un parti ; il y figurait au premier rang, comme chef des économistes, plus encyclopédiste que son confrère, qui ne l’avait été qu’un jour. Celui-ci avait, au contraire, paru mettre, comme philosophe, de l’eau dans son vin.

Ne le vit-on pas rendre le pain bénit à Saint- Sulpice avec la duchesse de Nivernais? Cette grande dame dont le mari, diplomate, puis ministre, faisait partie de l’Académie française, fut elle-même littérateur; sa dévotion procédait principalement de la crainte de l’enfer alors qu’elle-même n’était déjà plus d’âge ù y

46 notice de m. lepeuve sur bordeü

faire tomber un galant homme. On remarquait alors la comtesse de Gisors, sa fille aînée, qui était jolie comme un ange du paradis. Hélène-Julie-Rosalie Mancini- Mazarini, petite-fille du duc de Nevers, s’était mariée à quatorze ans avec le jeune-comte de Gisors, dont la fin fut si prématurée et si touchante ; elle avait pris possession du tabouret avant de rester veuve dans sa dixhuitième année. Le diable se serait fait ermite pour elle et surtout avec elle ; mais Bordeu ne devait sans doute qu’au ressouvenir des principes religieux de son éducation le commencement de conversion qui était loin de le rendre comparable à saint Augustin. L’arrièrepetite nièce de Mazarin n’a pas été que de sa paroisse ; leurs deux cœurs se sont entendus, ayant à s’en dire bien plus long que n’y aurait suffi une rencontre au bal de l’Opéra, suivie d’un petit-souper. Nous avons eu le plaisir, de voir le portrait de la comtesse chez les Bordeu ; de telles médailles ne se frappent qu'en commémoration d’un amour qui marque dans la vie.

Ah ! pour le coup, Louise d’Estrées n’était plus que ménagère en chef ; pénible réduction pour une Souveraine! La marquise de Montesson, que le petit-fils du régent épousait morganatiquement en 1773, l’avait prise autrement qu’à demeure pour dame d’honneur. Cette marquise était encore une, femme-auteur ; sa nièce aussi, Mme de Genlis, et le grand physiologiste allait et venait chez la tante comme s’il était de la maison. La présentation de cette demi-princesse à la cour date du même temps que celle de la comtesse Dubarry, qui eût fait à elle seule de son médecin un personnage, et c’était le nôtre.

Il avait donc chez la favorite, à Versailles et à Louveciennes, ses grandes entrées, comme le souverain, qui n’en savait pas autant que lui sur ce qu’elle faisait

NOTICE DE M. LEFEUVE SÜR BORDEU 47

à Paris pour se distraire des grandeurs de son rôle. Il ne dédaigna pas de soigner aussi dans la communauté de Sainte-Elisabeth, rue du Temple, une pensionnaire que les Dubarry n’avaient pas réussi à faire chasser de la capitale.C’était,sous le nom de marquise de Monrable, la mère de la comtesse régnante, qui, venant dîner avec elle deux fois par mois, lui donna jusqu’à un carrosse et une maison de campagne. Dans la même communauté était élevée l’une des nièces de la châtelaine de Louveciennes, fort gentille enfant, surnommée Pierrot.

A l’apogée de l’ascendant que le département confié à Mme Dubarry donnait à ce ministre du plaisir sur la faiblesse d’un roi que l’avidité de la débauche empêchait de se voir vieillir, elle paraissait étendre son pouvoir jusqu’aux relations diplomatiques. En ce temps-là il fut question de casser son mariage de comédie , pour qu’elle en contractât un autre du même genre la faisant duchesse de Roquelaure ; cette promotion, encore que séduisante, resta à l’état de projet. La favorite avait trop de caprices pour que Louis XV les lui passât toujours ; il en résultait des bouderies, qui la ramenaient à Paris, ou des malaises à guérir. Elle porta, qui plus est, malheur à Bordeu en le recommandant au roi, qui se disposait à le prendre pour premier médecin : ce patronage, superflu au moment de son intervention, faisait le lendemain, jour de disgrâce, paraître prématurée la nomination. Pour une fois que Cotillon III n’avait pas tort, pensa la cour, n’était-ce pas de la malechance ! Le candidat ballotté crut de son devoir de démentir un bruit plus grave, qui circulait à l’occasion d’une aut'e brouille, celui d’une correction familière que Mme Dubarry aurait reçue de main royale, et de rétablir le caractère du fait sensiblement dénaturé. Comme sa cliente se

4,g NOTICE DE M. LEPEUVE SUR BORDEU

trouvait incommodée depuis plusieurs jours, il avait ordonné de la saigner, et c’était en présence du roi qui, la voyant faire ses petites mines pour résister à l’opération, lui avait donné une légère tape sur la joue, en la pressant d’y consentir.

Le temps paraissait déjà loin où le médecin de tant de personnes de haut parage n’eût été appelé chez elles que pour leurs gens ! Ses découvertes sur le pouls avaient été pour lui la crise de la misère. Il demeurait rue de Bourbon, aujourd’hui de Lille, en face de l’hôtel Praslin, moyennant 2,500 livres de loyer, payables à Mlle de Mornay, et le duc d’Aiguillon venait en ami dans son petit hôtel, où Louise d’Estrées élevait nombre de poulets et de chats. Loin d’affecter les couleurs sombres, comme ses confrères, qui ont U’air de porter d’avance le deuil de leurs clients, il déposait souvent un habit de canelé gris pour en prendre un noisette galonné d’or. Musqué et festonné comme M. de Buffon, il l’imitait encore par l’élégance et la finesse de ses manchettes et de son jabot. Il avait deux voitures peintes en gris et quatre chevaux. Son valet répondait au nom de Michel, son portier à celui de Saint-Jean, son domestique à celui de Saint-Louis, de quelque façon qu’ils s’appelassent avant d’entrer à son service : il était de mode de sanctifier de la sorte sa maison, comme de porter de la poudre.

Chez Mme de Montesson, qui recevait le Béarnais devenu si parisien, on jouait la comédie ; il n’en fut pas moins appelé au chevet de La Marquise : titre qu on donnait à Marquise, fille d’Opéra, entretenue par le duc d’Orléans. Le bal de l’Opéra luimême ne faisait pas peur au savant, qui se serait trouvé assez mondain pour s’y montrer sans masque,

NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEü 49

coflame à la comédie, si cela eût été permis. Une nuit qu’il s’y rend, deux masques le bousculent à la porte, en lui défrisant la perruque, et il ne peut se tenir de les mener un peu rudement ; l’un des deux se démasque pour en demander raison, et comme c’est un bretteur de profession, le provoqué se fait aussi reconnaitre en disant ; — Je sais, Monsieur, que vous êtes bonne lame ; mais, Dieu vivant ! regardez-moi : j’ai encore tué plus de monde que vous.

Dans la famille royale, il n’est le* médecin en pied que de la duchesse de Chartres et de la princesse de Gonti ; mais on le fait demander à chaque instant chez les autres princes du sang. Il assiste aux couches de la duchesse de Bourbon en 1772, à Chantilly. Le petit duc d’Enghien est si faible, en ses premiers jours, qu’on le frictionne avec de l’esprit de vin ; ses langes, en restant imbibés, prennent un jour feu, la nourrice se chauffant de trop près, et le médecin est le premier à s’en apercevoir ; il étouffe promptement l’incendie, en embrassant le nouveau-né, qu’un autre feu, celui de la fusillade, devait mortellement atteindre encore jeune.

Comment ne pas citer ici un prince du théâtre aussi connu que s’il eût été royal ? Théophile de Bordeu avait veillé, avant Antoine, sur la santé de Lekain, se recommandant à Barèges du maréchal de Richelieu par ce billet d’introduction : «Paris, le 27 avril 1768; le sieur Lekain, premier acteur de la Comédie-Française, doit aller prendre les eaux à Barèges ; je vous le recommande pour lui procurer un petit logement, et lui rendre d’ailleurs tous les services qui dépendront de vous. Il doit partir à la fin de mai pour être au commencement de juin. Il compte sur vos soins pour lui avec confiance, et soyez toujours persuadé de ma considération particulière pour vous. »

Le Chevalier de Jaucourt, ami de Jean-Jacques Rousseau et encyclopédiste, a étudié la médecine à, Leydô sous Boerhaave et il a connu Tronchin ; l’auteur des Recherches sur les Crises a beau le délivrer d’une maladie mortelle avec le dévouement d’un frère, le ressuscité ne parvient pas à finir son ouvrage en six volumes in-folio : Leœicon medicum universale.

Le poète Imbert, émule de Dorât, n’est pas moins heureux d’avoir pour ami le même médecin, qui le rappelle plusieurs fois à la vie ; la gratitude lui inspire des vers aussi bien faits que ceux de son Jugement de PâriSy comme on peut s’en rendre compte ;

A toi, Bordeu, maître en l’art de guérir,

Ma mourante muse s’adresse ;

C’est du fond d’une alcôve, où je crois voir sans cesse Les portes du trépas devant moi s’entr’ouvrir.

Un passage si brusque étonne ma jeunesse.

Et je voudrais, je le confesse,

Avoir vécu du moins avant que de mourir.

D’ailleurs, jaloux d’illustrer ta mémoire.

Des enfants d’Apollon j'ai suivi le sentier ;

Et, tu le sais, pour qui cherche la gloire Mourir si tôt, c'est mourir tout entier.

Hier, le front chargé de funèbres nuages,

Cette idée attristait mon cœur,

Quand le sommeil, qu’implorait ma douleur.

Vint tirer le rideau sur ces tristes images...

D'un songe il arrive escorté ;

Et tandis qu’au repos mon âme s’abandonne.

Des ombres de la nuit un rayon de clarté Sort tout à coup, s’avance et m’environne.

Alors j’entends ces mots : « Mortel, rassure-toi :

A tes maux un Dieu s’intéresse ;

Je viens pour confier mon secret à ta foi ;

Je suis cet Esculape adoré dans la Grèce,

Et j’exerce à Paris l’art qu’elle apprit de moi. »

Grand Dieu I lui dis-je alors, oui, ta voix me rassure.

Mais quel nom te cache ici-bas ?

De quel mortel as-tu pris la figure ?

A ces mois, il s’échappe et ne me répond pas.

Mais j’observe des yeux où s’adressent ses pas :

Il entre en ce réduit qu’habite la sagesse,

Tribunal d’où sortent sans cesse Des arrêts contre le trépas.

Te voilà donc connu, Bordeu ! le masque tombe, Qui ne me laissait voir que l’homme auparavant.

Or, désormais, conserve le vivant,

Rappelle le mort de sa tombe :

Sans m’étonner, ton pouvoir en tout lieu Pourrait accumuler merveille sur merveille ;

Il n'est rien d’impossible aux volontés d’un Dieu. Mais aux vœux des mortels un Dieu prête l’oreille ; Viens, j’ose t’implorer des bords de mon tombeau ; A des ans trop nombreux si je ne puis atteindre, Ab ! ranime un peu le flambeau De mes jours tout prêts à s’éteindre ;

S’il peut être encore rallumé.

Il le sera par toi ; viens découvrir la cause Du mal qui lentement l’a déjà consumé.

De mon rêve du moins ne sois pas alarmé :

Je n’ai parlé qu’à toi de ta métamorphose.

Si tu prétends encor, jaloux de ton secret,

Cacher aux yeux mortels ta science divine.

Viens, je promets d’être discret ;

Mais je crains bien qu’on ne devine.

M. de Bordeu n’avait plus de parents à Paris. Son cousin, le médecin Lacaze, était mort vers 1760. Jurques devait au crédit de son frère d’être entré au parlement de Navarre, en qualité de substitut du procureur général. L’un des billets qu’il y reçut de Paris énonçait : « J’ai à présent sur le dos une petite vérole du diable : le petit marquis de Béthune, fils du prince de Henrichemont, en est atteint ; à l’heure où M. de Jurques lit ces lignes,

l’enfant est mort ou guéri, et je suis loué ou honni. Ah ! diable de métier ! »

Une autre fois la duchesse de Fleury priait son cher docteur de recommander à Barèges le petit Talleyrand,

« malade comme la petite de Beauvau ». Qui eût deviné dans cet enfant de six ans le grand diplomate de l’avenir ? On le menait aux eaux en convalescence du scorbut. Il disait fièrement aux montagnards qui le portaient en chaise : — Je suis le marquis de Périgord!... Antoine de Bordeu recevait d’avance, en pareil cas, la recommandation de son fils, qui le prévenait aussi souvent du caractère du malade que de celui de la maladie. Ainsi le père savait de la princesse de Turenne, avant de la voir, qu’elle était « jeune, froMe, triste, mais au fond bonne diablesse ». En 1768, il attendait le marquis de Seignelay, colonel au régiment de Champagne, et le baron de Navailles- Labatut, qui firent leur saison en même temps que Mlle de Fortisson, M. Robertson, officier anglais, M. de Boulogne et M. de Cantis, lieutenant-colonel au régiment de Béarn. Ghamfort, l’une des années suivantes, fut reçu à titre d’ami ; malheureusement il ne se portait pas mieux à la descente qu’à la montée ; mais plusieurs dames de la cour, en traitement comme lui, avaient pris goût à l’aisance de son esprit, notamment la duchesse de Gramtmt, qui l’avait engagé à s’arrêter à Chanteloup, et le duc de Ghoiseul lui en avait fait les honneurs avec plaisir.

Les inconnus que l’actif praticien a certainement soulagés ou guéris sur leur grabat, ou dans son hôpital, ou de passage aux Pyrénées, sont encore plus nombreux que les notables qu’il a aidés à défendre leur vie d’une façon moins anonyme. Les noms cités plus haut et plus bas évoquent par bonheur d’autres

NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEU o3

souvenirs, car ils sont souvent historiques. L’ancien étudiant de Montpellier parlait de cette ville, qui lui restait chère, avec le maréchal de Castries, qui le consultait sur la réouverture de ses blessures, même par lettre, étant gouverneur de cette ville. Sa conversation devait être moins rétrospective à la Râpée, dans la petite maison du duc de Ghaulnes, d’abord de Picquigny, où il soupait un soir, et il va sans dire que M“® de Ghaulnes n’était pas de la partie. Femme savante d’abord, puis bigote, elle alterna ensuite ses jours de piété excessive avec ceux d’une scandaleuse galanterie et se remaria en vraie folle à soixante-cinq ans.

Le convive du duc de Ghaulnes avait gardé des relations suivies aux Pyrénées ; mais il n’était pas exclusif. Au nombre des baigneurs qu'’il avait destinés impartialement à Plombières se trouvait Mme de Gisors, qui n’osait plus montrer que la moitié de sa gorge, même à tout le monde par déférence pour la mode, parce qu’elle souffrait de l’autre moitié. Un correspondant le secondait dans cette station thermale, comme dans la plupart des autres. A Bourbon-l’Archambault et à Balaruc, c’était Venel. De toutes les saisons était le commerce amical de lettres qu’il entretenait à Londres avec Morati, qui fouillait pour lui les bibliothèques des trois royaumes, à charge de réciprocité ; à Vienne, avec De Haen, qui le contredisait, tout en ayant pour lui de l’admiration ; en Espagne, avec Solano, médecin à Aguilar de la Frontera, héritier du nom et de la doctrine du Solano déjà nommé. L’Europe entière considérait Bordeu comme le premier médecin de France.

S’il avait eu autant d’ordre que d’esprit, le prince de Lambesc aurait figuré sur son carnet avec cette

54 NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEÜ

note : cautérisation d’une morsure faite à la chasse par un chien enragé. Au nombre des visites dont ce répertoire pourrait garder la trace, il y en aurait de portées au compte du fermier-général Lacour-Deschiens, que le docteur-régent avait envoyé à Bagnères, puis au diable ; du marquis de Chambonas, du comte de Lautrec, de Mme de Pontchartrain, du duc de Caumont-Laforce, de la comtesse de la Guiche, de Mme de Ray mon, de la comtesse de Grancey, du marquis de Bar, de Mme d’Aligre, mère du président; du comte d’Harcourt, du marquis de Ghabannes, du duc d’Estouteville, du président Motel, du cardinal de Tavannes, du comte de Calan, de la comtesse de Brienne, de la princesse de Montauban, de la duchesse d’Ayen, de la marquise d’Andlau, de Mme de Montboissier, de Mme de Pleumartin, de Mme de Monregard, du comte des Grais, de Mme de Vieuxmaisons, de la comtesse douairière de Garaman, de Mlle Henriette de Lé vis, de l’abbaye de Montmartre, de Mme de Barbautan, de Mme d’Hunolstein, du comte de Ghampagny, du marquis de Jumilhac, de la marquise de Puizieulx et du marquis de Laborde.

Ce dernier, qui était de Bielle dans la vallée d’Ossau, avait gagné énormément d’argent, mais descendait d’un aubergiste, qu’il avait fait rayer de sa généalogie par d’Hozier. Nommé banquier de la cour par M. de Choiseul, qui avait érigé l’une de ses terres en marquisat, il était par faveur membre du parlement de Navarre, dont on ne faisait partie ordinairement qu’en raison d’un fief. Le fils du premier président de cette cour y présidait lui-même, et sa femme n’était autre qu’une de Laborde. Malheureusement pour leurs airs d’importance, le parlement de Pau, cassé dès 1765 pour avoir résisté au roi par des mesures

de discipline, avait par là devancé de six années les autres parlements du royaume dans la grande crise qui les renouvela, sous l’impulsion du chancelier Maupeou, pour les remettre ensuite sur l’ancien pied. Etait-il possible de paraître plus noble de naissance que ledit financier, qui avait marié jusqu’à ses nièces avec des marquis pour ne pas déroger? Il s’apercevait à peine de ce que lui coûtait la Guimard, qui n’y allait pas de main morte, quand cette danseuse paraissait avoir le monopole de ses distractions.

En son hôtel, près la Grange-Batelière, il recevait tous les vendredis ; on remarquait parmi ses habitués, dont la moitié étaient des béarnais, Mme de Gramont et le D*' Bordeu. Un soir, Mme de Laborde, qui est enjouée de caractère, quoique de mœurs irréprochables, s’avise de vouloir faire pièce à l’éminent compatriote de son mari, en cherchant à mettre en défaut les indices qu’il tire du pouls. Au moment de l’entrée de cet invité, l’air consterné des premiers arrivés et l’absence de la maîtresse de la maison lui en disent assez pour le faire passer, en hochant la tête, dans la chambre à coucher : la comédienne improvisée s’est isolée et alitée pour jouer son rôle, mais n’a pas eu le courage d’ôter son rouge. Elle se plaint d’une irritation nerveuse et de fréquentes nausées, qui portent le docteur à dire en prenant siège près du lit : — Gela m’étonne. — Oh ! reprend-elle, rien de plus naturel ; je me doute de ce que c’est : n’ai-je pas été déjà six fois dans l’état qui s’annonce? — Vous devez vous tromper cette fois-ci, chère Madame, dit-il en tâtant le pouls de la prétendue malade, qui retient difficilement un éclat de rire pour répondre : — Plaisantez-vous ? Ou bien si vous croyez que le marquis ait assez vécu dans le désordre pour vieillir avant l’âge ? — Dieu vivant ! s’écrie

NQTilOE DE ,M . L6F®UVE SUK BOIiD;EU

enfin l’oracle impatienté, vous m’en donniez trop à garder : je §uis maintenant dans le secret. Vous avjez, Marquise, tellement envie de rire que ma présence commence à vous gêner par pudeur. Pour vous punir un peu, je ne sortirai pas d’ici que vous n’ayez reconnu vos torts... Sur ce,.Mme de Laborde avoue tout de suite sa faute, et qu’elle a besoin d’être seule.

L’anecdote n’a plus la parole quand rhistoire élève la voix ; les nouvelles littéraires de premier ordre perdent elles-mêmes beaucoup de leur intérêt, au mois d’avril 1774, devant une o.oqYelle qui part de Trianon pour courir à franc étrier dans toutes les directio|ts jusqu’aux confins du monde civilisé. Une maladie qui met en danger la vie du roi vient de se déclarer dans ce palais, en présence de Mme Dubarry, de la maréchale de Mirepoix, du maréchal de Richelieu et du duc de Gossé. — Il faut prendre l’avis des médecins, s’est écriée vite la personne qui a le plus d’intérêt à conjurer le péril. — Chargez-vous de Bordeu, a appuyé le maréchal, je parlerai à La Martinière.

Bientôt le malade était transporté au palais de Versailles, sur les instances du chirurgien La Martinière. .Puis le Lemonnier écrivait à Bordeu ce billet :

a A Versailles, ce vendredi 29 avril, à 6 heures du matin.

» Le R,oi m’ordonne, mon cher confrère, de vous mander de vous rendre promptement à Versailles, pour pçmsulter, avec M. Larry et moi, sur sa maladie ; je vous prie de vouloir bien yous arranger pour arriver ensemble le plus promptement qu’il vous sera possible.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Lemonnier.

NOtiCF DE M. LÈfIuve SUR BORDËU 57

Voîîâ a®nc le D" Bordeu bien et dûment appelé au cbévèt de sa Majesté par un médecin de la maison du rôi, et non Bouvart, qui a pourtant sollicité la place que son concurrent Quesnay a obtenue ! Ce qui prouve que l’intrigue n’a pas d’accès aux mauvais jours.

La maladie n’étant qtié trop reconnue pour la petite vérole, contre laquelle Louis XV avait fait prêifiunit par l’inoculation l’héritier présomptif dé lâ couronne, il fut décidé que Bordeu la soignerait en chef avec l’assistance des deux autres consiiltants. Il venait de guérir, dans un semblable cas, le fermier géhêtal Salvérté ; inâis il avait à craindre d’être moins heureux dans la répétition de l’épreuve. Ce n’était pas que l’âge dû sujet l’empêchât de contribuer à sa propre défense; il n’avait pas encore les soixante ans dû Oomnience à peiné lé vieillard ; malheureuSéiÈTeht, lâ débauche avait usé pUs de ressorts que la viê dans, sa constitution puîsSâlite, dont un gfâhd tdfc ü’aUrait pif abuseiqü’aVëc moins dé’ raffîneinêîits poûr aggravation. Il était déjà tard lorsque Lâ Màrtinièfe avait donné à Mârl^ des conseils péu ffàttèUrs âuêëi, qui ne leS àvait pas reçus Sans dire : Aiirsf défie vous croyez. Docteur, qu’il est temps d’enrayer ? — Sire, lui àvaît répété avec une rare franchise son chirurgien, il faut dételer tout à fait... La voiture, malgré cela, ne S’était pas encore arrêtée ; elle avait Versé au relais, qui menaçât d’être le dernier. Aussi lorsque Lorry disait à son célèbre ami: — Ta bonne étoile, Bordeu, pourra sauver le roi. — Tu te trompes, répondait-il (1).

(1) Le Dictionnaire historique, par Chaudon et Delandine, loue Bordeu de s’être occupé sans cesse de rendre les ressources de son art plus certaines, mais le félicite en naême temps de n’avoir jamais trop présumé de ses forces. On lit dans ce recueil: « Personne ne. savait douter comme lui, et prononcer ce mot que l’ignorance ne prononcé jamais : Je ne sais. «

gg notice de m. lefeuve sur bordeu

M. de Beaumont, archevêque de Paris, vint prématurément proposer l’administration de l’extrême-onction, malgré le médecin en chef, qui tenait à gagner du temps en inspirant au malade plus d’espoir que n’en avait la Faculté, et le roi, en refusant pour cette première fois les secours de la religion, congédia lui-même le prélat. Ce qui fut cause que le mal empira, se disait une religieuse, sortie d’un cloître de Saint-Denis pour veiller et prier au pied du lit de son père. Enfin place était faite à la famille royale par le renvoi de l’étrangère, ordonné en même temps que le rappel des derniers sacrements, et, n’ayant plus en vue que de sauver son âme, l’auguste malade appliquait ses dernières forces à mourir aussi bien qu’il avait mal vécu. Les courtisans ne s’inclinaient déjà plus que du côté du soleil levant ; leur absence les préservait du danger de la contagion, et comme la plupart des gens de service montraient aussi peu de fidélité et de courage, le château paraissait désert. Près du moribond couronné, que l’on fuyait comme la peste, après l’avoir importuné de tant d’obsessions intéressées, les médecins de Fâme et ceux du corps remplissaient à Tenvi leur office, comme s’ils n’avaient pas peur de respirer le même air. Le terme inévitable fut atteint le treizième jour de la maladie.

« Ainsi s’est évanoui comme la fumée, écrivait Bordeu à l’un de ses frères, le 16 mai, je ne sais quel espoir d’avancement et de fortune que j’avais en pers- I^ective. Le sort s’est joué de tous les projets que j aurais dû former dans ma singulière position. Mais je ne m y suis jamais trompé, et je me suis tenu à quatre contre la voix des sirènes... »

^ Effectivement, notre homme de génie n’a jamais eu d’ambition que comme un amoureux transi a de l’amour;

NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDBU o9

il a mérité des faveurs qu’il n’a pas obtenues de la fortune^ et le contraire arrive aux intrigants. Quoique l’un des fidèles du curé de Saint-Sulpice, il restait philosophe pour l’archevêque de Paris, et Mme Dubarry ne s’était flattée en aucun temps d’avoir sur lui plus d’influence que la sœur du ministre dont elle avait fait sa victime. A se montrer indépendant des différentes coteries qui tour à tour avaient voulu l’accaparer, il honorait son caractère ; par malheur il lui en coûtait d’avoir de nombreux adversaires, qui n’étaient pas tous déclarés. Le dernier médecin de Louis XV aurait acquis évidemment des droits superbes à sa reconnaissance en lui sauvant la vie ; mais il ne tombait pas plus avec le parlement Maupeou que le ministère Choiseul ne l’avait entraîné dans sa chute, et il n’avait pas plus envie la seconde fois que la première de renier ses amis en disgrâce pour le bon plaisir de ceux-là qui remontaient ou se maintenaient en place.

Ouvrons deux petites lettres qui nous apprendront, la première que le nouveau ministère paraissait avoir autant d’estime et de bonnes dispositions que l’ancien pour Bordeu, et la seconde que celui-ci ne craignait pas de solliciter pour un de ses protégés une faveur en son propre nom, qui n’avait nullement cessé d’être une recommandation :

« A Compïègne, 42 août 1774.

» Le Roi, Monsieur, très-satisfait du zèle avec lequel vous avez servi près le feu Roi pendant sa dernière maladie, vient de vous accorder une gratification extraordinaire de huit mille livres, dont je vous ferai expédier l’ordonnance très-incessamment. Je vous en donne avis avec le même plaisir que j’aurai toujours à

00 notice de M. LEFEÜVE ëUR BORÔÈU

VOUS assurer des sentimens avec lesquels je vous suis, Moasieur, plus parfaitement dévoué que personne du monde.

» Le duc de la Vrilliére. »

« Fontainebleau, ce i6 octobre 1776.

» J’ai envoyé et recommandé, mon cher Docteur, votreplacetà M. le cardinal de la Roche-Aymond. Je souhaite que le succès réponde à vos désirs ; mais la règle établie dans son administration de ne point donner de pensions sur des bénéfices aux curés, pour éviter des demandes de cette espèce qui seraient sans nombre, me tait beaucoup craindre que nous ne réussissions pas. J’aurai du moins l’avantage d’avoir satisfait à ce qu^exigent de moi l’estime et l’amitié que j’ai pour vous.

» Le Cardinal DE Luynes. »

Le premier de ces billets émanait du ministre de la maison du roi, qui avait le département des lettres de cachet ; sa sœur, femme influente et cliente du médecin gratifié, était Mme de Maurepas,

Un autre billet, encore moins long, se distingue encore plus par sa signature ;

« Je vous prie, monsieur le Docteur, si vos nombreuses occupations ne vous permettent pas de venir voir aujourd’hui ma fille, de me marquer si vous croyez qu’elle a besoin d’être saignée.

» L.-I.-M. DE Bourbon, »

Cet avis était demandé par le duc de Penthièvre à uïi médecin qui soignait la duchesse de Chartres, sa fille, depuis son enfance, et qu’elle traitait avéc une fami-

NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORBEU 61

liarité dont son père lui donnait l’exemple. Elle avait été élevée à l'abbaye de Panthemont, rue de Grenelle, où, pendant une visite de Bordeu, une dame de compagnie s’était formalisée d’un déshabillé qui ne couvrait pas assez la jeune princesse : — Un médecin est-il donc un homme ? avait demandé Mlle de Penthièvre.

Que le docteur-régent lui-même nous parle d’un autre client, qui n’a pas encore fait sa rentrée à Paris^ mais que Louis XVI ne tient plus à distance ; la lettre qui regarde cet homme d’Etat s’adresse au frère Jurques ; il y est dit un mot du frère La Ménotière :

« Je t’écris de Ghanteloup, où Je suis arrivé pour une maladie de M. le duc de Ghoiseul, qui a fait grand bruit et qui n’est rien. Dis à mon père qu’il a été beaucoup question de lui et de mon frère, et que Mme de Gramont les aime toujours beaucoup. Mais n’est-il pas singulier que je sois appelé ici? J’y suis arrivé avant-hier soir, j’en partirai demain. Tout P’aris commençait à s’agiter de la maladie actuelle, qui encore ùne fois n’est rien. Je ne pourrais t’exprimer la maiiiêre distinguée dont je suis traité. Mon frère doit y Vênit et y sera bien reçu : je n’y gâte pas ses affaires. Jê pensais que si j’avais du courage et de quoi vivre, et de quoi me loger, je serais peut-être parti pour Iseste. Au fait, je suis au tiers du chemin, et je te jure que lorsque je compare Paris à la patrie, cèile-ci tire davantage. Gependant je vais m’ensevelir dans ce grand lieu encore une fois. Et tu ne m’écris point ! Tu avais pourtant cent choses à me dire...

Ghanteloup, le 18 septembre 1774.

P.-S. La maladie de M. le duc est la fièvre double-

tierce-simple. Elle a fait grand bruit, parce que M. de Boufflers mourut il y a quelques jours à Chanteloup, . parce qu’il y est mort quatre domestiques, parce que l’archevêque de Cambrai, frère puîné de M. le duc est mort il y a quelques jours à Moulins de la fièvre double-tierce, revenant de Vichy avec la comtesse de Gramont et madame d’Ossun ; enfin, parce qu’il y j a aujourd’hui, à Chanteloup, au moins vingt-cinq ma- j lades ou incommodés. Voilà des nouvelles pour en | disserter à Pau. ))

Si le Béarnais reparaît de la sorte avec le mal du pays, à Chanteloup, c’est qire Mme de Gramont l’y entretient avec prédilection des Pyrénées et de là reconstitution du parlement de Pau sur ses anciennes bases. Tout le monde au château le regarde comme le sauveur de l’illustre châtelain, dont la vie n’était pas en jeu, mais qui n’a eu qu’à se louer de ses services. Quelque autorité que lui donne la gratitude chez beaucoup de malades, ce n’est pas comparable encore au pouvoir absolu qn’il a exercé au château de Versailles. Et souvenons-nous à son honneur qu’il n’en a jamais abusé, pas même le jour où Louis XV, de son lit mortuaire, mais encore sain d’esprit, donnait des ordres que ne recevaient déjà plus les favoris, qui, au lieu de les attendre, venaient de prendre à pas de loup la fuite.

Les grandeurs de Versailles et celles de Chanteloup n’assombrissent pourtant pas Iseste aux yeux du philosophe, qui reste en quelque sorte pauvre pour avoir fait crédit aux grands seigneurs à une époque où il est de bon ton de ne pas payer

NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEü 63

ses dettes. D’autres à sa place viseraient aux pensions ; il pousse quelquefois, lui, le détachement jusqu’à faire bon marché de la gloire. « Je regarde, a-t-il écrit, comme l’âme de toute bonne qualité, la passion du savoir, je la mets à la place de tout ce que les philosophes appellent la gloire. » Permettez-moi d’ajouter, cher savant, que vous l’en méritez encore mieux !

Une lettre qu’il a écrite comme oncle au fils de Turques, le 10 juillet 1775, s’imprimait pour la première fmTén 1847 ; elle nous avait été communiquée par le destinataire, c’est-à-dire par l’ancien conseiller à la cour de Pau qui avait été commissaire général du département des Basses-Pyrénées sous la première république et qu’Iseste avait pour maire sous la seconde. La place de ce souvenir de famille se retrouve ici :

« A Monsieur de Bordeu, étudiant au collège de Lescar. — Je profiterai de la permission que vous me donnez, mon cher neveu. Je vous donnerai des conseils, mais ils ne tendront qu’à vous exhorter à étudier : 1“ à vous rendre heureux, ce'qui a droit à la conservation de votre santé du corps, et surtout à celle de l’âme. Vivez de peu et sachez être pauvre; sachez aimer votre patrie et la position où la Providence vous a mis. 2“ Vous devez penser à être utile aux autres : pourquoi pressez-vous donc de devenir avocat, c’est à cette profession que je vous destine ; veuillez la bien faire ou périr. Voilà les préceptes généraux que j’ai à vous donner : peu à pèu nous les développerons. Vous voyez aisément que pour les suivre il ne faut pas vous déplacer^ ni penser à Paris dont vous entendez tant parler. Je le connais mieux que-vous :

64 notice de M. LEFEÜVB sur BOftüÉU

ainsi je puis vous dire et vous devez me crôife si vous croyez que je veux voire bien, que t^au soit votre cour et votre Paris. Là vous serez quelqu’un si vous voulez; ici vous ne seriez qu’un gueux, malheüreux esclave. Portez-vous bien, c’est le principal ; et aimez-moi toujours. »

Un père aurait-il fait des recommandations pltis ëflipreintes d’affection ? L’oncle prémunissait l’adoleébëüt contre une tentation à laquelle l’avaient fait succomber lui, conseiller par expérience, des illusions, qu’il a\^il perdues encore vertes, la grande ville rie lés ayaiit pàé laissées mûrir, N’aVâit-il pas appris à trop coiMàitfe | Paris ? Les plus grands succès qu’on y pouvait rëtapbr- j ter' demeuraient contestés de maniéré à ce que les tâîn- i queurs eussent eux-mêmes quelque chose à eriviéT aux [ vaincus. L’amitié ne s’y soutenait qu’à la condîtiôn | d’être née en province. L’amour y prenait vite, rnaîs ne se prolongeait que pour le supplice de celui qui s’y i acoquinait le moins de la maîtresse ou de l’amant. !

Par exception, Bordeu n’avait pas laissé ce feu-là s’éteindre en étincelle avec Mme de Gisors ; tous deux l’ayant attisé et s’y étant chauffés, il en restait de la braise sous la cendre de l’amitié. Ce n’en était pas fait de la tendresse dans leurs rapports, qui semblaient assez assagis pour que la préférée en eût avec la dame d’honneur quand celle-ci remplissait chez le docteurrégent les mêmes fonctions que chez la marquise de Montesson. La moins jeune et la moins bien conservée des deux demeurait assez femme du monde pour ne s’en montrer jalouse qu’en rendant la vie dure au persévérant sigisbée de l’autre. La maîtresse dégénérée en gouvernante était donc loin de bonneler le vieux garçon ; elle se croyait des droits sur l’ancien amant que les convenances l’empêchaient plus que jamais d’avouer et

NOTICE DE M. LEFEUVE SÇÎP BORDEU

qu’elle tenait quitte depuis longtemps d’infidélités soupçonnées, mais passagères, moins outrageantes qu’une liaison pour le souvenir de la leur. Quel ménage ! Le bourgeois n’y était à son aise que quand l’impérieuse ménagère dormait ou s’occupait exclusivement de ses bêtes, lise décida en conséquence à faire une absence.

Comme il faudrait en cas d’opposition y renoncer, il prend en secret les dispositions nécessaires pour un voyage aux Pyrénées, que rend opportun, d’ailleurs, l’état d’une santé qui s’est sacrifiée au rétablissement de tant d’autres! Tout en se proposant de revenir, le fugitif ne veut pas y mettre de hâte, et il arrange ses affaires en homme qui songe dès lors à la vieillesse et à la -retraite. Pour ne pas y manquer du nécessaire, il a la prévoyance de placer en viager 80,000 livres chez Laborde, qui est aussi le banquier de Voltaire, et de transporter à Sylvain Lamolère, son cousin^ 2,400 livres que lui doit un autre parent, en s’assurant par l’abandon de cette somme un abonnement viager à .diverses publications, notamment le Mercure et le Journal de Médecins. Ce même cousin lui a déjà prêté, le 15 février de l’année courante 1776,30,000 francs, remboursables par dixièmes de six mois en six mois. Il part enfin, sans prendre congé de personne, avec trois compagnons de voyage qui sont : Palasson,

• bon naturaliste, son compatriote et ami ; l’abbé de Blachon, son parent, et un Jeune médecin nommé Junca. Bordeu, qui se plaint d’un mal fixé entre les deux épaules, a pris ce Junca pour le saigner au premier accident, car il est malheureusement frappé d’une prédietion d’attaque apoplectique faite par Fizes, l’un de ses maîtres. Fizes a annoncé également à Venel, son autre élève, une dissolutipn des humeurs, qf ce^iUi-çi vient d’en mourir à la suite d’un mal à la jamb®-

Fâcheuse surprise pour la nouvelle Ariane ! Mais le départ inattendu dérange aussi des malades en traitement et met en émoi des amis. Trois des premières lettres que reçoit de Bourbonne-les-Bains et de Paris àBagnères le montagnard rapatrié, en témoignent d’une manière intéressante ;

« Eh bien! mon cher Docteur, lui dit la duchesse de Ghevreuse, vous vous enfuyez donc de Paris comme un voleur, sans seulement que la Souveraine en sache le premier mot, et vous n’imaginez seulement pas de donner de vos nouvelles à vos anciens amis ? L’air natal vous a-t-il ressuscité, rendu gaillard etdispos et ramené cette belle jambe de votre jeunesse ? nous reviendrez" vous ? Voilà ce qui m’occupe véritablement. Il faut bien vous parler un peu de, votre malade, les eaux lui font assez de bien. Mon petit individu a pris pendant douze jours des eaux que le médecin m’a assuré être supérieures pour l’estomac ; cependant j’y ai eu mal une ou deux fois en les prenant ; et elles ont donné, sur la fin} de l’appétit. J’ai encore quelquefois la bouche amère; c’est apparemment à cause de la vieillesse. J’ai écrit à la Souveraine pour savoir de vos nouvelles ; j’imagine que vous lui détachez des poulets des mieux tournés. M. le Cardinal me charge de vous faire mille compliments, et tout ce qui est aux eaux avec lui. Adieu, mon cher Docteur, je vous aime et aimerai toute ma vie.

» Duchesse de Ghevreuse. »

” P-S. On me mande que madame de Ghaulnes a bon visage et est un peu démaigrie ; elle prend le matin du lait de vache coupé avec de l’eau d’orge. A quand votre retour ? Je compte rester ici jusqu’au 14 juillet et M. le cardinal jusqu’au mois d’août. »

La marquise de la Vaupalière, dont l’hotel fleurit dans le faubourg Saint-Honoré, écrit :

« 3 juillet 1776.

» O mon cher Théophile, quel mal fait votre absence moralement et physiquement ! Convenez que votre départ a été bien cruel pour vos amis ; mais revenez, portez-vous bien, on vous pardonnera. Je ne vois que des femmes désolées et vraiment passionnées pour vous. Le duc de Goigny, dans ce moment-ci, vous regrette bien sincèrement ; j’ai passé deux heures avec la Souveraine, et j’aurais voulu la loger chez moi, pour parler de vous bien à mon aise. Écoutez, mon cher Théophile, je veux vous guérir radicalement, et j’en ai' un moyen qui ne tient nullement au charlatanisme. Après avoir respiré votre air natal, il ne faut pas vous confiner dans une maison triste et peu aisée ; venez vous loger chez moi avec votre Souveraine ; vous y respirerez l’air sain de mon jardin. Quelle gloire j’aurai et quel avantage ! Le plus précieux de tous, c’est le bien que cela vous fera; ne craignez pas l’éloignement, mes chevaux seront à vos ordres. Je vous prie de ne me point écrire, mais de me faire répondre par votre compagnon de voyage, et que cette lettre soit bien détaillée sur votre état. Je suis à bien des épreuves^ mon cher Théophile ; ma belle-fille revient malade, quel médecin lui ferai-je voir? Vous êtes le vrai dieu de la médecine, et le plus aimable que je connaisse, quand vous êtes présent : je lui conseillerai d’attendre votre retour. J’aime tous ceux qui vous regrettent : je soupai l’autre jour avec M. et madame de Veisne, nous ne parlâmes que de vous. C’est une aimable femme que madame de Veisne ! et je soutins à M. de Veisne que les *^résors de l’État ne pourraient être mieux employés-

0g NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEÜ

qu’à récompenser un homme qui y est si utile ; et je suis persuadée que si vous ne reveniez pas, ce serait un désespoir universel qui entraînerait une mortalité plus funeste qu’une peste. Revenez donc et chez moi, mon cher Théophile, même avec votre mouton (1), votre bibliothèque ; je vous assure que vous vous trouverez bien de mes soins dictés par la plus tendre et la plus constante amitié. »

Des nouvelles de la comtesse de Gisors arrivent à Bagnères en même temps :

« Ce 4 juillet 1776.

» Je suis fort aise que vous m’ayez nommée à votre cocher, cher Docteur, pour vous débarrasser de lui à la porte du Luxembourg. J’aime à vous avoir été bonne à quelque chose, et j’aime à avoir été présente du moins à votre esprit au moment de votre départ. La Souveraine nous traite à merveille ; elle nous donne de vos nouvelles quand elle en reçoit. Maman se porte bien, grâce à Dieu, et ma glande a peur de votre absence, car elle ne dit quasi mot; le reste de ma carcasse a l’ordinaire ; mais, au vrai, depuis environ quinze jours, je n’ai presque pas souffert du sein, et cela me fait grand plaisir. Je crains toujours que les charmes de votre -pays et les importunités de Paris ne vous fixent che^ vous, et vous savez assez, mon très-cher Docteur, combien j’en serais affligée, même désolée la première fois que j’aurais lieu d’être inquiète de maman ; ce que je dois donc vous dire uniquement, et qui n’est pas moins vrai, c’est que je désire votre guérison et votre bonheur plus que votre retour, parce que mon amitié

(1) Bordeu avait un mouton e,t un chien qui le suivaient aussi bien 1 un que l’autre.

• NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDÈU 69

pour VOUS, cher Docteur, est trop sincère pour n’être pas un peu généreuse. Maman, qui partage tous mes sentiments pour vous de tout son cœur, que vous connaissez, me charge de vous en assurer, et elle vous prie d’y compter pour jamais. »

Le médecin qui manque si sensiblement à Paris est fêté comme un prince au centre des Pyrénées, dont les eaux minérales ne se prennent plus que dans les conditions autorisées par ce législateur de la renaissance thermale. On est heureux de l’y voir, de l’y entendre, au point que sa présence augmente les bons effets de la médication dont il est le régulateur. On lui a reproché amèrement de préférer les Eaux-Bonnes, et c’est à Bagnères qu’il demande le rétablissement de sa santé. Aussi bien il a dit de cette jolie ville d’eaux, dans son premier ouvrage« Si l’on y trouve l’agréable, les malades y trouvent aussi de bons remèdes, et je ne sais combien il me faudrait de temps pour compter les infirmités qui vont y guérir. »

Des sources qui lui doivent tant de reconnaissance, comment hésiteraient-elles à enlever la douleur qui lui donne souvent une, mauvaise humeur dont leurs caresses viendront aussi à bout ? Il fait la pluie et le beau temps à Bagnères, grande maison de plaisance autant que de traitement médical, et pourquoi n’y aurait-il pas dans ce purgatoire de la santé, qui la rend avec plus de jeunesse et plus d’entrain, de gentilles dames pour deviser d’amour, comme dans un paradis terrestre ? Pendant que Théophile, sous le charme, se sent guéri, rafraîchi, consolé ei renforcé, la toute belle Mme de la Ferté lui pose en société une question ^ui cesse d’être indiscrète : — Maître en toutes sciences, pourriez-vous nous donner une définition de l’amour?...

L’interpellé passe alors sa main droite sur son jabot de fine dentelle, comme s’il fallait tirer de là cetle explication délicate : — On dit, Madame, répond-il en promenant ses regards sur les autres personnes présentes, on dit que l’amour est uniquement la reconnaissance du plaisir... Puis, en n’ayant plus d’yeux que pour Mme de la Ferté, il ajoute : — Quant à moi, je suis doué d’une âme si libérale que j’ai la gratitude avant le bienfait.

Bordeu n’est allé à Bagnères qu’après avoir fait un séjour à Gélos, tout près de Pau, dans la maison de campagne de son frère et confrère, où nombre depa- i rents et de compatriotes le sont venus voir. En quit- ! tant le pays de Bigorre, il se rend à Iseste, où toute ’ sa famille l’entoure, et, comme c’est le moment où : finit la saison des bains, il y a des étrangers qui se détournent, en revenant, pour le consulter. Les paysans de la vallée affluent dans le même but. Les uns et les autres sont reçus par le grand médecin de passage, dans une maison si neuve qu’on y travaille encore. Jurques, pour qui ce frère vient d’acquérir une charge de conseiller, fait élever comme à ses frais, mais vraisemblabement à ceux dn même, ladite maison à la place de celle de son père, qui est encore médecin de l’hôpital de Barèges, comme son fils, châtelain à Gélos. Or, la construction du magistrat est celle que le D" Daran fera restaurer sous, la troisième république, pour y remplacer le Charles de Bordeu, petit-fils de Jurques. Le chef de cette branche de la famille a tellement aimé son frère aîné qu’après T'avoir perdu il n’a jamais cessé, dans une longue survie, de lui consacrer un souvenir quotidien d’affection ; tous les malins il réunissait ses enfants, puis ses petits-enfants devant un portrait, que nous avons revu dans

NOTICE DE M. LEPEOVE SUR BORDEü 71

la maison, en leur disant : — Enfants, souhaitez le bonjour à votre oncle, et aimez-le bien.

Ceux d’entre eux qui vivaient déjà ont dû pleurer quand leur oncle a repris le chemin de la capitale ; mais ils faisaient déjà, pauvres enfants ! des jaloux, qui se sont réjouis de son retour. Exemple :

« Noslon, ce 2 octobre 1776.

)) J’ai appris avec un vrai plaisir, mon cher Douteur, votre retour des eaux, des douches et des bains. On m’apprenait à Bourbonne tout ce que vous faisiez ; votre exemple me donnait du courage. Je disais: Puisque mon général s’expose de si bonne grâce au combat, que ne dois-je point faire, moi qui suis un soldat qui combat sous ses ordres ? aussi ai-je bu usque ad naaseam, faisant ia grimace et buvant toujours ; sous la douche j’étais patient comme un mouton. J’ai respecté M. TaiUère, votre lieutenant-général, comme vous-même, et j’avais besoin de le considérer sous ce rapport pour être toujours du même avis que lui. Quand il a eu lu votre ordonnance, il a décidé tout de suite que l’usage du chocolat m'était très-contraire. Vous regardant comme le premier médecin de l’Europe, j’ai totalement abandonné le chocolat, non pas par persuasion, mais par soumission à l’autorité que vous donnent votre expérience et vos lumières. Il vaut mieux d’ailleurs, dans ces occasions, céder pour ne pas courir le risque d’être déclaré coupable au premier chef pour avoir omis une circonstance, même la plus minutieuse, prescrite par la médecine. J’ai été obligé de donner ici deux grands repas de représentation à quarante personnes. J’y ai assisté pendant trois heures et demie, au milieu de toutes les tentations que la gourmandise et l’exemple des gourmands peu-

vent donner, et je suis sorti de table n’ayant mangé qu’une aile, un croupion de poulet, deux fourchetées d’épinards et pour mon dessert six pruneaux dans un sirop couleur de médecine. Cela ne m’apa^ coûté autant que je l’aurais cru, ce qui m’a persuadé que l’on peut prendre l’habitude d’être sobre. Je me réjouis de votre meilleure santé, mon cher Docteur, et comme votre ami et comme un citoyen qui aime sa patrie et qui sait de quelle conséquence il est, pour son utilité et pour sa gloire, de conserver un homme de votre mérite et aussi propre à l’illustrer dans la postérité. J’attends le moment de vons embrasser et de disputer quelquefois avec vous. Les disputes des ignorants avec les gens savants dans leur art sont comme le briquet qui, en frappant la pierre, fait jaillir la lumière.

Le Cardinal de Luynes. »

Que si notre héros eût tiré un avantage durable de l’usage des eaux de Bagnères, on n’aurait pas eu tort de se réjouir. Par malheur, plus Bordeu était aimé et devenait nécessaire, plus sés forces décroissaient. Des vers lui étaient adressés par les beaux esprits de l’époque, mais ces vers chantaient auprès de lui des amours qui avaient vécu, et même des amitiés perdues. Par exemple, l’épitaphe de son chien Tafifa,

Si cher à tous, pleuré même des chats,

pleurée surtout deGogotte, deTronquette 1“, de Ninine, deTronquetleIP,de la Belle, de Docteur, de Mignonne, de; Loto, chats et chattes de Louise d’Estrées. Citons aussi une épître à Pierrot, coursier mis à la retraite, mais non pas renvoyé par le docteur, qui l’appelait

par hasard comme la nièce de Mme Dubarry, et auquel la muse disait :

Rapide ou nonchalant, sans cesse ton allure

Nous traçait du danger l’infaillibe mesure.

Le maître aurait voulu, comme ce cheval poussif, prendre ses Invalides, car le mal pallié à Bagnères ne faisait à Paris que se multiplier. Se reposant sur la nature du soin d’y remédier, il ne voulait plus mettre à profit pour lui-même les ressources de l’art où il ne cessait pas de se perfectionner pour le soulagement de ses semblables. L’espoir d’une longue vieillesse, qui le berçait naguère, s’était évanoui ; les attaques d’une goutte irrégulière et des coups de sang en venaient à le menacer d’une fin prochaine, dont il doutait si peu que ses amis en étaient prévenus. Il se résignait à cette extrémité en chrétien et en sage, comme il avait pris son parti de la médiocrité de ses économies, malgré ses habitudes généreuses. Dire que cet homme supérieur, après tant de fatigues et de veilles, n’allait pas laisser de succession ! Néanmoins, la mélancolie de ses derniers jours avait pour principale cause l’inachèvement de la besogne que son génie s’était taillée. A ce point de vue, l’héritage promettait ; mais tout ne devait pas en être affranchi de substitution.

Bordeu avait été le premier à philosopher en médecine ; il s’était opposé à l’application médicinale des progrès de la chimie et il avait étendu à cette ancienne branche de la physique le principe d’un génie de l’antiquité : « où le physicien s’arrête, là le médecin commence ». Ses doctrines, éprouvées par la discussion, étaient devenues celles de presque tous les esprits éclairés du temps; par malheur, elles avaient en-

74 NOTICE DE M. LEFEUVE SUR BORDEE

core à s’introduire dans les écoles, où les théories de Boerhaave devaient rester en chaire jusqu’à la Révolution. Les traînards avaient même eu la barbarie d’en vouloir mortellement au prophète de la science des temps modernes.

D’autre part le médecin-chirurgien, qui s’était fait diplômer à ce double titre,‘n’avait pas eu la patience de rester neutre dans des discussions qui s’étaient envenimées entre la Faculté de médecine et le collège de Chirurgie ; il avait ostensiblement penché pnur les disciples de saint Gôme, qu’on l’accusait de solutenir de sa plume sous le voile de l’anonyme. De là nouvelles inimitiés, plus ou moins provoquées à se liguer avec les anciennes contre l’imprudent, au moment où il pouvait le moins se remettre sur la défensive.

La vie quitte Bordeu , mais insensiblement. Ses journées se passent encore au service des malades qu’il dit déjà tous les soirs au cousin Lamolère : — Adieu pour aujourd’hui ou pour jamais!... Le chirurgien du cardinal de Luynes, venant un matin prendre son avis sur quelque point intéressant la santé de son éminence, franchit la porte cochère en même temps qu’un avocat de Pau , nommé Larriu ; on leur dit au passage que Monsieur s’est rasé de bonne heure dans son lit, comme il en a l’habitude, et que la veille, en rentrant de ses visites, il ne s’est pas montré moins dispos que de coutume. Pourtant sa chambre, où ils sont introduits, leur paraît vide ; ils entr’ouvrent les rideaux du lit, et quel spectacle ! Le maître gît sans mouvement, sans respiration et déjà froid ; les doigts crispés de sa main droite, qui reste posée sur son cœur, révèlent qu’il a voulu en sentir la dernière palpitation. Avant que Larriu et le chirurgien soient reve-

nus de leur triste surprise, un troisième visiteur se présente trop tard ; c’est au nom de la duchesse de Chartres que son premier valet de pied venait demander si elle se portait assez bien pour faire maigre ce jour-là, veille de la Noël 1776(1).

Certificat d'autopsie :

« Nous soussignés, docteurs-régents de la Faculté et membres de l’Académie de chirurgie, nous étant transportés dans la maison de feu M. de Bordeu, docteurrégent de la Faculté, sur la réquisition de sa famille, pour y faire l’ouverture de son cadavre, et rechercher la cause de sa mort, avons observé ce qui suit :

» Après avoir ouvert le crâne, nous avons observé un engorgement sanguin à la pie-mère, et la totalité de la morose du cerveau un peu plus molle que dans l’état naturel,.sans aucun engorgement particulier, ni dans les sens du cerveau, ni au cervelet ;

» 2° Dans la poitrine, le poumon gorgé de sang, le coeur dans l’état naturel ;

» 3® Dans le bas-ventre, l’estomac, les boyaux, le foie et la rate phlogoses, et les deux dernières viscères prodigieusement engorgées de sang. Les reins et la vessie dans l’état naturel.

» Après quoi, n’ayant rien trouvé dans aucune capacité qui pût indiquer la cause de la mort, nous avons estimé que cette espèce d’apoplexie a été occasionnée

(1) Notez, à propos de celte démarche, que le mari de la priucesse a observé plus d’uae fois comme elle les vigiles, avant de s’appeler Philippe-Egalité, ainsi que son fils Louis-Philippe, plus tard roi des Français.

par l’étranglement subtil et spasmodique auquel M. de Bordeu était sujet depuis longtemps.

» A Paris, le 25 décembre 1776.

» Robert, Douglée, Gardane, Dufour, Duputtren, Boyer, Verger. »

Gomme ce prince de la science n’avait pas succombé debout, la comtesse de Bussy disait en l’apprenant : — Il fallait que la mort le craignît bien, puisqu’elle l’a pris endormi... La duchesse de Chartres, qui avait reçu toute fraîche la nouvelle de cette perte, s’y montrait trop sensible pour que son père ne cherchât pas à l’en consoler, et il jugeait que dans son état de santé elle devait prendre tout de suite un autre médecin. — Lequel, ma fille? —Après Bordeu, Ô mon père, ils me sont tous indifférents.

L’embarras du choix était augmenté pour toute la clientèle par la difficulté de remplacer un prédécesseur sans pareil, quand bien même son père et son frère, qui exerçaient à Pau, se fussent mis sur les rangs. Toutefois Michel, élève et ami du défunt, lui succéda chez Mme de Montesson, chez le duc de Bouillon et dans d’autres maisons qui l’accueillaient pour donner à son maître cette dernière marque de confiance. Le souvenir de Bordeu ne se restreignait pas à être cher aux familles qui se rappelaient des services rendus par cet inspiré de la médecine.

Mme de la Ferté, qui ne l’avait connu qu’à Bagnères, dans un moment de reprise, de renouveau, de regain, où il paraissait de force à enterrer tous ses malades, lui donnait dix ans de moins que le billet d’enterrement qui, à son avis, se trompait d’âge, et elle se proposait de s’en assurer au cimetière en allant

y porter des fleurs à titre de gracieux souvenir. Il y en avait déjà tant sur la tombe, et des plus belles malgré l’hiver, que son cavalier regretté lui en parut avoir été enlevé encore plus prématurément. Plusieurs dames en deuil et agenouillées, venues séparément, pleuraient comme elle, en faisant leurs adieux au galant homme avec moins de piété visible que de regrets. En reconnaissant une, madame de la Ferté osa lui demander si elle savait jusqu’à quel âge l’ami commun avait vécu. -T- On s’y est trompé de dix ans, lui dit la dame avec aigreur. — Ah ! je m’en doutais bien, reprit-elle. — De dix ans pour le moins. Madame, ajouta l’autre sur le même ton de reproche, et c’est vous qui l’avez vieilli de cette différence.

Compte n’ayant été tenu en aucun temps des visites dues au praticien, il n’y en eut de payées après sa mort que sans réclamation et sans moyen de contrôle. Par exemple, Sylvain Lamolère demeurait clairement créancier de 24,000 francs. Les avances de Mlle d’Estrées avaient-elles été remboursées par le débiteur luiméme ? Nous le croyons sans l’affirmer; il nous est seulement revenu que le règlement de son compte la traitait en tous points comme un associé ordinaire. Le droit d’aînesse reconnu par la coutume béarnaise appartenait à Jurques ; néanmoins, la famille y opposa judiciairement d’autres droits, qui prévalurent. Jurques dut rapporter tout ou partie de ce qu’il avait reçu de Théophile avant l’ouverture de sa succession. Le procès y relatif, si ce n’est un autre encore, avait reçu d’un arrêt du parlement de Bordeaux une solution sensiblement préjudiciable aux intérêts dudit membre de la famille, avant qu’on le revît à Paris. M. de Laborde, qui recevait sa visite neuf ans après la mort du maître, connaissait l’état de ses affaires : il l’engagea à ne pas

78 MOTICE DE M. LEPEÜVE SUR BORDEE

reprendre la direction des Pyrénées sans le revoir au château de Méreville, près Etampes, qui se trouvait sur le chemin. Après avoir courtoisement accompli les devoirs de l’hospitalité dans cette superbe résidence de campagne, le financier pria le magistra d’accepter sur l’argent que son frère lui avait fait gagner, mais sous le sceau du secret, une traite de 24,000 francs, payable à vue chez Nogué, négociant de Bayonne.

Succession modeste dans tous les cas î Elle ne rendait que plus révoltant un mot lancé par Bouvard, comme dernier trait : —Je n’aurais pas cru qu’il fût mort horizontalement... Cet ennemi, le plus haineux de tous, en avait recruté de nouveaux contre le médecin qui osait prendre les chirurgiens pour des confrères, si bien que \q Journal de Médecine s’était dépêché de consacrera un lecteur dont il aurait dû prendre le deuil, un article nécrologique en quelques lignes d’une insigne malveillance, puisqu’elles prenaient l’indépendance et l’esprit d’équité pour de la trahison. Derniers outrages visant une réputation si hautement acquise qu’ils ne pouvaient l’atteindre ; d’ailleurs cette réputation ne cessait-elle pas d’être vulnérable, une fois posthume, en passant à l’état de gloire ?

Bordeu avait fermé les yeux d’une monarchie absolue ; elle ne pouvait renaître comme monarchie que constitutionnelle et comme gouvernement absolu que sous l’autorité d’une peur que n’avait jamais faite le déchu et sous prétexte tantôt de république, tantôt d’empire. On peut reprocher à son siècle d’avoir trop sacrifié à l’analyse, manqué de foi et à la foi, réduit le domaine de l’imagination pour élargir celui de la science, enjolivé mais fait descendre l’art, humanisé le roman par la licence et rendu le théâtre sentencieux ; mais, à l’honneur de ce temps-là, ses philosophes cou-

paient court' à bien des préjugés, flétrissaient des abus, déliaient des entraves, frayaient des chemins, inauguraient des droits, démontraient le besoin de grandes réformes et mettaient le bon sens du eôté d’une révolution qui allait plus en abuser que la royauté de privilèges n’asservissant ni l’Eglise, ni la justice, ni l’armée. Plusieurs générations de suite remplissaient par excellence, au XVIÎI® siècle, la mission providentielle de penser et de raisonner, qu’elles semblaient avoir reçue pour dispenser de ce genre de travail les générations suivantes; celles-ci, en effet, depuis 89, agissent tantôt mal, tantôt bien, mais déraisonnent comme par vocation quand elles s’avisent de remuer des idées. Un grand débordement a inondé le sol et la récolte a été compromise du grain semé par des esprits d’élite, l’ivraie y étouffant le blé ; d’autres inondations depuis n’ont pas été moins désolantes, et le seul moyen d’endiguer l’eau torrentielle qui submerge l’état social serait d’en ramener le niveau à l’étiage de 1789.

L’ère nouvelle a réalisé l’un des vœux de Bordeu en réunissant au collège de Chirurgie, dans son local, la Faculté de médecine, ces deux corps n’en formant plus qu’un. L’université de Montpellier aurait déjà eu de la peine à revendiquer exclusivement cet élève, devenu parisien sous l’ancien régime; mais l’honneur revient à l’Ecole de médecine de Paris, institution républicaine, d’avoir toutde suite donné aux idées de Bordeu le droit de cité, en les faisant entrer dans l’enseignement par l’adoption et l’extension de l’organisme, système dont les bases avaient été jetées par lui seul. Bichat écrivait alors au commencement de ses Recherches sur la Vie et la Mort: « Dans l’état actuel.de la physiologie, l’art d’allier la méthode expérimentale de Haller

et de Spalianzani aux vues grandes et philosophiques de Bordeu me paraît devoir être celle de tout esprit judicieux. » On a, qui plus est, reproché plus d’une fois au célèbre Bichat de n’avoir pas proportionné sa reconnaissance publique à l’importance de ce qu’il devait au plus illustre de ses précurseurs. « C’est dans Bordeu, dit la Biographie, médicale de Panckoucke, qu’il puisa toutes les grandes vues physiologiques qui ont fait la fortune de ses productions autant que ses propres travaux. Si Bichat est surtout recommandable, c’est parce qu’il sut féconder et continuer les travaux d’un grand homme, dont au reste il se montra le digne successeur. »

Lefeuve.

Page 1