LES MÉDECINS DOGMATIQUES, THÉORICIENS, MÉCANICIENS, CHIMISTES
%. 1. Principes des médecins dogmatiques. Chirac, Boerhaave.
Leurs opinions conduisent nécessairement à la tolérance de
V inoculation.
« Les médecins dogmatiques prétendent qu’il est néces- » saire de connaître les causes évidentes et les causes » cachées des maladies. Ils pensent qu’il faut savoir com- » ment ss font les diverses fonctions du corps, ce qui sup- » pose la connaissance des parties internes. Les causes » cachées sont, suivant eux, celles qui dépendent des » principes dont le corps est composé, et qui forment » la santé par le ir accord, et les maladies par leur désac- » cord.
SUR l''histoire de la médecine li7
» On peut, ajoutent-ils, savoir comment il faut s’y prendre » pour guérir une maladie si l’on ignore d’où elle vient, et » il faut suivre différentes voies dans le traitement, si les » maladies viennent de l’excès de l’un des quatre éléments, « comme des philosophes l’ont cru, ou si les maladies » viennent des humeurs, comme le pensait Hérophile, ou » s’il faut s’en prendre aux esprits, comme faisait Hip- » pocrate; si le sang s’arrête dans les conduits destinés aux » esprits pour y former l’inflammation, suivant Era- » sistrate, du bien si les petits corps, en s’arrêtant dans les » corps, les bouchent et les olîstruènt, suivant la théorie » d’Asclépiade.
» Ils attribuent toutes les expériences et tous les essais » des remèdes aux raisonnements de ceux qui les ont » employés les premiers. Ils disent qu’un médecin doit » connaître les mouvements de la respiration et les chan- » gements qu’elle fait dans le corps, Thistoire des change- » ments qui arrivent aux aliments par la digestion, la » cause du sommeil et de la veille, puisqu’il est impos- « sihle de remédier aux dérangements de ces fonctions sans » en savoir exactement l’histoire... »
Tel est le tableau que Celse fait des anciens dogmatiques ou de leurs opinions ; il est aisé d’y joindre tous les systèmes et les opinions nouvelles sur l’anatomie, la chimie, et les diverses hypothèses sur la cause de la chaleur, du mouvement du cœur, de la formation du sang, et toutes les autres assertions des dogmatiques modernes.
On voit bientôt en quoi consiste leur système de médecine ; il se réduit à la connaissance des fondions naturelles, d’où découle celle de leurs dérangements, ou des maladies, de même que la manière de les traiter. Les remèdes doivent être déterminés par le raisonnement et d’après les connaissances qui résultent de celles de l’état de santé, de même que sur ce qu’on peut connaître de l’action ou de l’efifet de ces remèdes dans le corps.
Ges médecins doivent tolérer l’inoculation ou renoncer à leurs principes. En effet, ces principes apprennent à déterminer les causes matérielles de la vie et de la santé, les causes des maladies et les changements que doivent opérer les remèdes pour guérir ces maladies ; tout cela doit néces-
sairement conduire à la tolérance dont il est question : c’est ce qui se prouve, je crois, par le détail où je vais entrer.
Ouvrons les livres classiques de notre siècle ; prenons pour exemple deux hommes célèbres, qui ont porté le dogme aussi loin qu’il peut aller en médecine et qui sont, pour ainsi dire, les deux colonnes de nos écoles modernes, surtout en France ; examinons les opinions de Chirac et de Boerhaave.
Chirac ne parle que d’engorgements de vaisseaux, de liberté dans la circulation : la santé dépend du bon état du sang et de son mouvement; toutes les maladies dépendent des engorgements et de l’épaississement des liqueurs, d’où il suit invinciblement, suivant les principes de Chirac, qu’il n’est point de maladie qu’on ne guérisse en rétablissant la liberté de la circulation et en détruisant la plénitude des vaisseaux, qu’il n’y en a aucune qu’on n’eût évitée si on avait empêché l’engorgement et l’épaississement des liqueurs.
Boerhaave voit, décrit et ne cesse de montrer à ses lecteurs un nombre déterminé d’acrimonies auquelles nos humeurs sont propres ; elles s’aigrissent, se rancissent, deviennent alcalines, nidoreuses ; il poursuit les vaisseaux jusque dans leurs dernières divisions, de même que les humeurs qu’ils contiennent. Sa réputation est due en grande partie à la méthode qu’il a mise dans tous ces petits détails.
Il en résulte que les mauvaises tournures des humeurs et leur épaississement dans les vaisseaux sont les causes des maladies ; qu’on les guérit en corrigeant les humeurs et en enlevant les embarras, et qu’on les évite en empêchant ces accidents.
On dira peut-être que les systèmes de Chirac et de Boerhaave ne sont que des aperçus, des échafaudages
pour approcher du vrai le plus qu’il est possible, qu’on nç, doit pas en faire la base incontestable des décisions de théorie et de pratique.
Si cela est, pourquoi apprend-on toutes ces opinions aux jeunes gens? Pourquoi désapprouve-t-on ceux qui s’écartent de ces idées? Pourquoi ces idées sont-elles le
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code SUT lequel on juge les médecins ? Pourquoi s’en serton pour entretenir le public dans la confiance-qu’il doit avoir pour la médecine?
Mais je suppose qu’il y a des médecins qui sont persuadés de ces idées et qui agissent en conséquence ; on doit passer la supposition, ou bien on serait forcé de suspecter la bonne foi de beaucoup de médecins, qui paraissent persuadés de la vérité de ces théories. Ce parti ne paraît pas possible à prendre, et voilà les médecins qui doivent tolérer l’inoculation, en raisonnant conséquemment et sans s’écai’ter de leurs principes.
Un des grands avantages de cette méthode, simple et mécanique est de pouvoir, lorsqu’on s’y prend de bonne heure, éviter les amas d’humeurs qui, lorsqu’ils sont établis, deviennent les causes des maladies ; c’est une remarque qui se renouvelle chaque jour parmi les médecins mécaniciens.
Le public a appris d’eux à raisonner suivant leurs principes, et c’est sur ces dogmes des médecins, de même que sur les connaissances que le public tient pour certaines d’après eux, que sont fondés des axiomes que tout le monde répète, en termes exprès ou en termes qui ont la même valeur :
« Il faut s’y prendre de bonne heure dans les maladies,
« sans quoi elles font des progrès ; on ne retrouve plus le » temps qu’on a perdu les premiers jours d’une maladie.
» Un malade n’a pu faire des remèdes dans le commence- » ment d’une maladie, et il a dû nécessairement s’en trou- » ver mal. »
Il passe, en un mot, pour certain que des remèdes placés au commencement d’une maladie la rendent moins fâcheuse, moins maligne. Malheur à ceux qui s’écartent de ces lois 1 Mais que signifient-elles, si ce n’est que des évacuations faites le plus tôt qu’il est possible dans une maladie dégorgent les vaisseaux, diminuent les embarras, rendent la liberté à la circulation, adoucissent le sang, ébranlent les divers foyers qui croupissent dans les^ntrailles, vident la saburre des premières voies qui, lorsqu’on la laisse, ne cesse de fournir un chyle infecté, épais, visqueux.
Cela étant, une petite vérole ne peut être dangereuse; elle doit, au contraire, être bénigne, lorsqu’elle tombe sur un corps qu’on a évacué, et dont on a corrigé les humeurs de manière à ce qu’il ne reste dans les parties intérieures aucun ou presque aucun engorgement. On doit attendre le même événement dès que les humeurs sont douées d’un degré convenable de douceur, de fluidité, de consistance, et qu’elles sont le moins salées, le moins âcres, le moins corrompues qu’il est possible par la présence des matières qui croupissent dans l’estomac ou ailleurs.
Il n’est point de médecin mécanicien qui ne soit bien content d’avoir pu, dès les premiers mouvements de fièvre qui ont précédé la petite vérole, donner du jour et de la liberté au sang par quelques saignées, adouci les humeurs par quelques apozèmes et balayé les premières voies par quelques laxatifs ou par l’émétique.
Quel d’entre eux laisse échapper l’occasion de placer, au moindre soupçon de petite vérole, quelqu'un de ces remèdes préparatoires On se félicite toujours, lorsqu^’on suit les principes dont il est question, d’avoir rempli ces préalables importants ; on se reproche de ne pas l’avoir fait lorsque, par hasard, on y a manqué ; on est surpris qu’une petite vérole dans laquelle on a négligé les remèdes généraux tourne à bien.
C’est une sorte de scandale que cela arrive ; c-’est un vrai malheur qu’une de ces guérisons contraires aux règles reçues, parce qu’une seule guérison, due à une imprudence, ne peut manquer de faire commettre des fautes essentielles ; on est malheureusement porté à en conclure qu’une méthode qui a réussi seulement par hasard peut ou doit réussir dans tous les cas.
Combien de fois n’a-t-on pas dit, en suivant toujours les mêmes principes, à des malades guéris par un traitement regardé comme extraordinaire, que leur guérison causerait la mort à beaucoup de personnes ? et combien de fois n’at-on pas essayé de faire sentir aux empiriques que le plus grand malheur qui a pu arriver à l’humanité est que leurs remèdes aient réussi sur quelques particuliers, parce que ces remèdes, faits contre les règles de la bonne, doctrine ne peuvent que nuire à la longue ?
On ne peut rien dire, en raisonnant comme les dogmatiques doivent raisonner, déplus frappant contre ceux qui s’écartent des routes ordinaires et qui osent vanter quelques cures plus ou moins brillantes; c’est lesattaquer dans leurs plus forts retranchements et les juger suivant leurs propres aveux; c’est le vrai moyen de déterminer le public à garder sa confiance pour les médecins dogmatiques et principiés ; c’est lui apprendre qu’il ne faut pas s’en tenir à quelques événements rares et isolés, mais qu’il faut raisonner d’après une bonne théorie.
Gomment un médecin qui a passé sa vie dans l’étude,et dans la pratique de l’art, d’après cette bonne théorie, pourrait-il se défendre autrement des corollaires malsonnants qu’on voudrait tirer de l’histoire des guérisons faites contre ses règles? Gomment entretiendrait-il autrement la confiance que le public lui doit, confiance qui, si elle est le plus bel apanage de la médecine, est aussi la plus sûre garantie de la tranquillité publique? Or elle ne peut être assise que sur la persuasion où l'on est qu’un médecin honnête homme et éclairé n’emploie ses veilles qu’au bonheur de ses concitoyens et que personne n'est plus en droit que lui do prétendre à cet avantage.
§. II Les dogmatiques se croient certains de leurs principes. S’ils en étaient crus^ ils assujettiraient tout le monde à la même médecine. Ils se renforcent des idées des chimistes. Exemple de leur façon de raisonner.
Un médecin dogmatique se croit, dans le même cas qu’un astronome, certain de la vérité de ses calculs: celui-ci est en droit de rejeter toute opinion, toute présomption, par exemple une prédiction hasardée par un homme sans principes au sujet d’une éclipse. Gette prédiction peut être, heureuse par hasard; mais, n’étant pas fondée sur une théorie démontrée et incontestable, elle ne peut assurer à celui qui la met en avant le titre d’astronome.
Un exemple pris dans la science des machines, des pompes et des mesures, convient encore mieux à notre sujet que celui qui est tiré de l’astronomie ; en effet, si les médecins dogmatiques mécaniciens croient leurs règles et
leurs principes aussi bien fondés et aussi invariables que ceux des astronomes, ils vont encore plus loin; ils ne se contentent pas de partir des observations et des effets observés, comme les astronomes ; ils remontent aux causes et aux principes, comme les physiciens et comme ceux qui calculent les forces des machines artificielles.
Aussi cette classe de médecins a-t-elle pris pour base les lois d’hydraulique, celle des poids et des leviers appliqués au corps humain, celles de la circulation du sang et de ses divers dérangements; aussi trouve-t-on dans tant d’auteurs, qui se sont copiés les uns les autres, les règles de la vitesse du sang dans ses tuyaux, celles de l’application de la saignée en différentes parties et en différents vaisseaux, la théorie de la dérivation et de la révulsion des humeurs par les saignées faites aux bras ou aux pieds.
G’est pour toutes ces raisons qu’on ne cesse de publier que le corps humain est une machine hydraulique, dont un médecin connaît les ressorts qu’il dirige et dont il dispose à sa volonté. «Et cette belle doctrine, disaient Chirac et » tant d’autres, distingue les médecins modernes des an- » ciens, qui, allant à tâtons sans avoir la connaissance de » la circulation du sang et de ses suites, n’étaient que des » espèces de maréchaux ferrants. »
Faisons en passant une réflexion qui se présenté assez naturellement au sujet de ces médecins, si fort au-dessus de leur besogne et qui voient si clair dans le corps humain* s’ils étaient tous parfaitement d’accord, ils pourraient espérer de donner des lois aux hommes, et de poser les fondements d’une théorie et d’une pratique invariables; ils pourraient se flatter d’assujettir tous les jeunes médecins à une manière détermmée d’exercer la médecine, et le public à ne se laisser médicamenter que suivant les règles reçues. Ce serait le moyen de rappeler peu à peu cette loi des Egyptiens qui fixait et déterminait sans réserve tous les médecins, à une pratique particulière.
Mais cette violence ne s’accorde pas avec la douceur et la sagesse de nos lois. Une pareille société do médecins n’est qu’imaginaire; ceux qui la conçoivent comme possible, ou qui peut-être en désireraient l’existence, ne sont
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que tolérés par la justice, de même que toutes les autres classes des médecins.
Ceux-ci se flattent de connaître la circulation et ses lois; ils savent que les maladies dépendent des engorgements des parties, et leur pratique ne tend qu’à diminuer ces engorgements par des évacuations ; ils sont toujours certains que des évacuations faites avant l’engorgement formé l’auraient évité ; beaucoup de physiciens sont d’accord avec eux de toutes ces vérités, tout cela est établi et prouvé, de même que tout ce qui s’ensuit et que chacun voit à merveille.
Ces médecins ont encore d’autres ressources et d’autres appuis de leur doctrine; ils peuvent se joindre et se joignent en effet à ceux qui ont étudié à fond toutes les nuances de l’épaississement des humeurs, à ceux qui connaissent les diverses tournures de ces humeurs, aux chimistes enfin, qui, par leurs analyses et leurs décompositions, font toucher au doigt et à l’œil les divers sels qui manquent ou qui prédominent dans le sang, de même que les moyens de détruire ou de revivifier ces sels.
Ensuivant ces opinions, on voit à merveille le sang, composé d’un certain nom bre de globules, se décomposer et entrer dans les petits vaisseaux, s’épaissir ou seconcréter dans ces vaisseaux, s’y incunéer en les forçant et les abandonner en les laissant en liberté ; ce qui est dû aux effets des remèdes appliqués à propos.
Lorsque les acides prédominent dans l’estomac ou dans le sang, on est sûr de les aller masquer ou détruire, en leur envoyant un sel contraire. Enfin, on sait laver le sang, le ■ délayer, lui donner du jour, relâcher les vaisseaux, les ramollir et les fortifier suivant le besoin. Eh I que ne saiton pas évacuer de l’estomac I que ne purge-t-on point I De combien de manières ne sait-on pas nettoyer ce réservoir où s’assemble tant de saburre, tantde pourriture I
Ces assertions et autres semblables ne sont que des théorèmes épars dans les ouvrages des mécaniciens modernes ; ils doivent, au reste, ne pas le prendre sur un si haut ton avec tous les anciens, puisqu’il y en eut parrni eux qui eurent à peu près les mêmes principes, les mêmes projets, la même simplicité et la même solidité d’opinions, U
en résulte une logique particulière et une manière de juger la nature des maladies, dont voici un exemple qui suffira pour mes lecteurs.
Un médecin mécanicien trouva un jour trois jeunes gens et, sans les saluer ni leur parler autrement, il s’arrêta avec eux, et après les avoir considérés atténtivement, il dit à l’un : «Vous avez l’âcre enveloppé dans le visqueux ; à » l’autre : votre sang erre dans les vaisseaux capillaires î » et au troisième : vos globules sanguins roulent languis- » samment et noyés dans beaucoup d’eau.»
Voilà comment et dans quel sens ce médecin jugeait ses malades d’après ses principes : c’est ainsi à peu près qu’il faut marcher dans cette secte ; c’est du moins la route qui a été tracée par des médecins, même d’un mérite distingué, et c’est d’après de pareilles décisions qu’on a souvent jugé qu’un homme était grand médecin, qu’il était né médecin, qu’il lisait dans l’intérieur du corps.
Quelle activité, quelle confiance, quelle vigilance tous ces principes ne doivent-ils pas inspirer aux médecins qui les ont adoptés ! Ils ne peuvent, ce me semble, s’empêcher de prendre tous les moyens possibles d’assujettir le public à leurs règles ; et puisque la médecine veut étendre son empire autant siir ceux qui sont en bonne santé, pour faire durer cet heureux état, que sur ceux qui sont attaqués de quelque maladie, pour la guérir, il n’est point d’homme qui ne se trouve assujetti à obéir sans cesse aux lois de la médecine dogmatique et mécanique.
« Buvez tant d’eau pour délayer votre sang, qui a tant » perdu aujourd’hui ; nettoyez votre estomac ; quittez cet » aliment, qui produit un suc épais et visqueux ; prenez » garde à ce sel acide ; corrigez-le par cet alcali », voilà les préceptes journaliers auxquels nous devons être soumis pour éviter les engorgements et pour empêcher l’épaississement des humeurs. Avec ces lois et cette façon de vivre, on doit nécessairement jouir d’une bonne santé.
Asclépiade, en parlant de ses règles, fort analogues à celles-ci,osa gager qu’il ne serait jamais malade.Il ne perdit point la gageure, puisqu’on dit qu’il mourut subitement. On sait que Paracelse osa viser à l’immortalité, conduit sur les ailes de la théorie la plus brillante et la plus près de la
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nature qui ait existé. Il n’est pas le seul qui se soit laissé entraîner à ces prétentions ; d’autres les ont eues sans oser les mettre au jour.
La panacée universelle, ou le remède qui guérit tous les maux possibles, est un morceau friand après lequel bien des têtes courent comme après la pierre philosophale ; autrefois c’était tête levée, aujourd’hui on se cache; mais on poursuit sourdement cet objet.
J’ai vu un médecin qui disait être persuadé qu’il ne pouvait mourir en suivant les règles de son art : j’en ai vu plusieurs qui ont offert de démontrer aux mécaniciens que, si leurs principes étaient vrais, il serait possible de rajeunir les vieillards et surtout de retarder la vieillesse, en détruisant toute cause d’obstacle à la circulation du sang.
Prenez garde que c’est souvent d’après de pareilles spéculations qu’on se détermine dans l’application des remèdes. C’est la marche de l’esprit humain. Les dogmatiques modernes ont cela de commun avec les anciens.Le grand rôle qu’ils ont joué en médecine est dû en partie à ces flatteuses idées.
§. III. Galien, dogmatique décidé ; sa gloire, ses éloges , sa persécution, ses abréviateurs.
Galien parut au II® siècle de l’Eglise ; son génieet ses talents le firent bientôt distinguer. JMous le connaissons principalement par ses ouvrages, où il ne cesse de se vanter ; ils sont si chargés de choses importantes qu’ils doivent être regardés comme un corps de médecine complet, et comme une encyclopédie plus fournie que celle d’Hippocrate. Galien a presque tout dit, presque tout vu, presque tout appris par sa pratique et par ses observations, de même que par l’étude des opinions de ses prédécesseurs, qu’il recueillait avec attention.
On connaît la vogue des écrits de Galien ; sa réputation a duré dans tous les siècles ; ses sectateurs ont porté ses éloges au delà de toute expression. D’où vient cette grande fortune? du mérite personnel de Galien, cela n’est pas douteux; mais les circonstances heureuses où il se trouva donnèrent un relief singulier à son mérite et contribuèrent autant que lui à étendre sa réputation.
Premièrement, ses ouvrages eurent le bonheur d’enterrer tous ceux qui les avaient précédés ; ils se trouvèrent, pour ainsi dire, seuls. Les médecins antérieurs à Galien ne furent connus que par la critique qu’il en faisait : il n’était pas possible qu’il ne se mît au-dessus d’eux ; c’était son goût décidé. Il eut pourtant l’honnêteté de s’humilier devant Hippocrate ; il le prit pour son patron : ainsi il joignit sa gloire à celle de ce père de la médecine, qu’Asclépiade et les autres n’avaient pu éclipser que pendant quelques instants.
En second lieu, Galien s’unit aussi à Aristote, à^cet homme étonnant, destiné pour faire sur la terre des conquêtes plus brillantes et plus durables que son héros Alexandre. Asclépiade, au contraire,, s’était tourné du côté de la philosôphie d’Épicure, moins à portée des hommes ordinaires que celle d’Aidstote. Etait-il possible que Galien, porté sur la gloire d’Hippocrate et d’Aristote, ne suivît pas le sort dè ces deux grands hommes ? Est-il étonnant qu’il soit parvenu, ayant deux pareils guides, au point de grandeur où il est arrivé ?
Troisièmement, comme la philosophie d’Aristote vint au point de détruire peu à peu dans les écoles de théologie jusqu’à la mémoire de Pythagore, de Platon et d’Epicure, lés pères de l’Eglise, qui prirent le dessus et donnèrent le ton en philosophie comme en théologie, ne purent manquer de faire rejaillir beaucoup de gloire sur Galien : il détourna en effet les regards des hommes de sur Hippocrate et les fixa sur lui-même, d’autant qu’il s’était étudié à tancer vivement les ennemis d’Hippocrate, à répondre à leurs objections et à s’approprier sa doctrine : il fut loué par saint Jérôme et saint Grégoire de Nice, qui lui assurèrent les suffrages des chrétiens. Les jurisconsultes augmentèrent son autorité.
Enfin, la philosophie, le système de médecine, la manière de raisonner de Galien, sentent tellement le péripatéticien ; ils donnent si beau jeu à la méthode scolastique, qu’on peut assurer que comme les ouvrages d’Aristote renfermaient, à travers mille obscurités, tous les bavardages de logique et de métaphysique qu’on y a puisés de* puis, de même les ouvrages de Galien contenaient mille
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leçons toutes du ton propre aux écoles, qui en effet s’y attachèrent avec acharnement.
Galien fut donc un très-grand homme ; mais il fut aussi heureux que grand. Il le fut autant par sa réputation que par celle d’Hippocratej et surtout par celle d’Aristote^ auquel il associa sa fortune. Il fut sans doute plus dogmatique qu’Hippocrate : il tenait moins à l’empirisme. Il réussit mieux qu’Asclépiade à détruire ou confondre les sectes qui avaient partagé la médecine, et l’empirisme fut mêlé avec le dogme ; ou plutôt Galien créa un système complet de dogme : il assujettit le corps humain aux quatre qualités et aux quatre humeurs tirées de la philosophie d’Aristote.
Galien était-il plus grand médecin qu’Asclépiade et même que les empiriques ou les méthodistes connus ? j’en doute. Fit-il un bien plus réel à la médecine qu'Asclépiade et que ces mêmes empiriques et méthodistes? je ne le crois point. Je pense au contraire qu’il chargea la médecine de mille futilités, qu’il arrêta ses progrès, qu’ill’enterra dans un bourbier, dans lequel prirent naissance des nuées d’insectes rongeurs, et duquel sortit dans la suite la poussière de l’école. Je pense en un mot que l’empirisme et la méthode, et même la manière d’Asclépiade, dureront encore, lorsque Galien sera connu, comme ces anciens conquérants qui ont donné occasion à mille meurtres.
Les médecins diront : Dieu nous garde d’un Galien et surtout de son armée pédante et burlesque ! Car si vous ôtiez à Galien la foule de partisans et de commentateurs qui ont gâté sa mémoire, en croyant l’embellir, il serait très-recommandable par lui-même ; mais alors vous lui ôtez la moitié de sa gloire: elle n’est due en partie qu’aux ®chos multipliés qui l’ont publiés, ou au grand nombre d’instruments tristes et peu mélodieux qui ont donné à ses louanges un ton aigre, faux et déplaisant.
Vous entendrez pourtant tous les jours des lambeaux de ces chansons gothiques de l’ancienne école péripatéticienne et galénique. « Nous suivons, vous dira-t-on, Hippocrate » et Galien ; la doctrine de ces grands hommes s’est perpé- » tuée jusqu’à nous ; nous sommes leurs imitateurs, leurs » enfants et leurs disciples. » Répondez courageusement : Cela n’est pas vrai ; vous voulez le faire croire au monde.
parce que vous n’osez point attaquer ces anciens médecins, comme quelques-uns des vôtres Tont fait. Ils ont traité Hippocrate et Galien avec mépris, et ils les regardent, suivant Texpression à jamais mémorable de Chirac, comme des maréchaux ferrants.
J’ajoute que si votre manière d'enseigner et de pratiquer la médecine est aussi vraie que vous vous en flattez, Chirac n’a pas tort. Détachez-vous donc du désir de vous faire regarder comme les descendants légitimes d’Hippocrate et de Galien. Dites qu’ils étaient dans l’erreur, et mettez-les dans la classe des empiriques et peut-être des charlatans, puisque vous les regarderiez comme tels s’ils vivaient parmi vous.
Il né faut pas oublier que Galien ne cessa d’être harcelé et poursuivi par quelques confrères ameutés contre lui : il craignit même pour sa vie, ce qui pourrait faire croire qu’il n’avait pas autant de courage que de jactance. D’ailleurs, comme il paraît qu’il n’était pas aussi endurant que l’indique son nom, qui signifie tranquille ou paisible, et comme il semble aussi qu’il tenait de sa mère, non moins acariâtre que la fameuse Xantippe, il y a tout lieu de penser qu’il ne ménagea pas ses rivaux. S’il parlait comme il écrivait, et s’il commença sans qu’ont l’eût attaqué, certainement il dut heurter l’amour-propre de ceux de sa profession. L’orage qui s'éleva contre iui serait plus singulier, s’il n’y avait dans ses écrits que des choses honnêtes, dictées par une émulation permise, et s’il avait été d’un caractère doux, simple, endurant, modeste et plus pyrrhonien que dogmatique.
Mais Galien n’ayant pas été à l’abri des traits de l’envie et de la calomnie, qui pourrait se flatter d’être exempt de pareilles épreuves ? Les plus violentes dont la mémoire s’est conservée ne font point à notre état le tort qu’on pourrait croire, si on jugeait des choses sans réflexion. Les plus vives sorties contre les médecins qui ont été persécutés n’ont été que le produit de l’agitation excitée par un ou quelques-uns de leurs confrères. Getté agitation fut toujours le signe le plus parlant de l’impuissance de nuire réellement, et de la bonne envie qu’on en aurait ; elle ne fut que l’expression d’un besoin urgent et des efforts ten-
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dant le plus souvent à sortir d’un mauvais pas, dans lequel on était inconsidérément tombé.
Le corps entier n’a jamais eu pour objet de perdre, de persécuter, de décrier, de déshonorer un de ses membres. Le corps n’a pas besoin de cela, parce qu’il lui est fort égal que Pierre ou Jean fassent leur chemin l’un mieux que l’autre. Ainsi les persécuteurs de Galien ne furent pas les médecins en général, mais quelques âmes basses et de mauvaises têtes, qui sentaient qu’il était de leur intérêt de perdre un rival heureux.
Galien avait assez bien réussi chez l’empereur et auprès de son fils. Il avait mérité la protection de Faustine ; il était l’ami de Démétrius, premier médecin de l’empereur. Tout cela lui attira quelques éloges de la part des courtisans : ces éloges tournèrent la tête à ses rivaux. La bonne odeur de la réputation de Galien devint un poison pour eux, parce qu’elle tomba en terre corrompue ; mais cette réputation ne faisait rien au corps des médecins, au contraire.
S’il est donc vrai, comme Galien le rapporte, qu'il ait embarrassé un Martianus, en faisant un pronostic plus heureux et plus sûr que le sien ; si ce Martianus commit une très-grande imprudence de ne pas s’en rapporter aux lumières de Galien, qui en savait plus que lui; s’il est vrai qu’Antigène, médecin babillard et calomniateur de profession, se trouva mal de sa manière de procéder â l’égard de Galien ; s’il est vrai enfin que ce Martianus, cet Antigène et autres se soient déchaînés contre Galien avec toute la fureur de l’envie, il ne s’ensuit pas qu’on doive imputer au corps des médecins les fautes de quelques membres.
Les Antigènes et les Martianus seront toujours les maîtres de se déshonorer tant qu’ils voudront : leurs fureurs ne retomberont que sur eux. Ils auront beau vouloir entraîner le corps dans leurs complots et dans leurs égarements, ils n’y réussiront jamais.
Les premiers successeurs de Galien furent ses premiers esclaves, ou ses admirateurs et ses copistes. Paul d’Egine, Oribaze, Trallien, Aétius, forment cette classe. Charles Etienne les a nommés princes de la médecine, dénomination flatteuse qui revient souvènt dans les écoles : ces médecins ne sont que des espèces d’abréviateurs ou de commen-
tateurs de Galien. On trouve pourtant dans leurs ouvrages une méthode ou un goût particulier à chacun d’eux. Ils osaient penser par eux-mêmes, au moins quant à la façon de proposer leurs opinions.
Ils confondirent le dogme, la méthode et l’empirisme : ce dernier brille toujours, surtout dans la partie pratique delà médecine. Cette pratique était pour «ainsi dire réduite à une chaîne de formules usuelles, qu’il suffisait de posséder ou de savoir par cœur pour être médecin. 11 faut que cette méthode ait quelque chose de bien naturel et de bien commode pour l’exercice de la médecine, puisqu’il y a eu dans tous les siècles des médecins qui l’ont cultivée avec soin.
On trouve, jusque dans les ouvrages de Sydenham, un abrégé de formules convenables à toutes les maladies. C’est assurément l’hommage le plus parlant qu’on puisse rendre à l’empirisme, puisqu’il prend sa source chez les partisans du dogme.
§ IV. La médecine 'parmi les Arabes. Jiverrhoès, ses peines et
sa gloire. Fondation de la Faculté de Salerne et de celle de
Montpellier. La Faculté de Paris.
La médecine tomba enfin entre les mains des Arabes. Elle joua un grand rôle chez ce peuple penseur et sérieux, grand amateur de la poésie, et dont quelques rois se piquaient de protéger les lettres. Elle y devint plus aristotélicienne et plus, péripatéticienne que jamais, ce qui ne pouvait être autrement, puisqu’un de leurs califes avait vu dans la nuit un spectre sous la figure d’Aristote, qui l’exhortait à l’étude.
Il se fit un composé ou un mélange des opinions de Galien et de. celles d’Aristote, jointes à celles de quelques beaux génies parmi les Arabes. Il en résulta un corps particulier, dans lequel les nuances du galénisme se voyaient mêlées avec quelques réflexions particulières, mais surtout avec l’empirisme propre au pays qu’habitèrent et que parcoururent les Arabes.
Les ouvrages de Freind, célèbre médecin anglais, contiennent quelques morceaux précieux de cette médecine
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arabe, qui prit la plus grande faveur surtout en Espagne, d’où elle se répandit dans toute l’Europe.
L’exemple d’Averrboès suffit pour indiquer quel était le cas que les Arabes faisaient de la médecine et des médecins. Ce philosophe médecin, un des plus grands de sa nation et rival d’Avicenne, eut de grandes charges dans la magistrature : l’application qu’il donna à la médecine ne le rendit pas indigne de les posséder. Il fut si grand partisan d’Aristote qu’il mérita le nom de commentateur par excellence.
Le courage qu’il eut de faire saigner un de ses enfants, âgé de six à sept ans, prouve qu’il était plus médecin que bien des écrivains ne l’ont cru. Cet exemple a au moins servi aux amateurs de la saignée, pour mettre Averrhoès au nombre de leurs grands hommes. Ils se seraient difficilement déterminés à convenir que ce n’est pas faire un acte de vrai médecin que d’ordonner une saignée.
Averrhoès eut des ennemis. Un de ses confrères, c’est-àdire un médecin, joint à des nobles et à d’autres de Gordoue, lui portèrent envie. Ils surprirent un acte dans lequel ils attribuèrent des sentiments condamnables à Averrhoès. Cette affaire eut de fâcheuses suites pour lui : il tomba dans le piège des faux témoins ; ses ennemis jouirent d’un spectacle délicieux : ils le virent puni, bafoué et insulté ; on lui crachait au visage.
Mais il fut enfin rétabli dans toutes ses fonctions, et ses délateurs furent sans doute bafoués à leur tour. Il échappa glorieusement à leur persécution : il fut un homme fort considérable, grand justicier, chef des prêtres, juge de Maroc, et il s’acquit une brillante réputation, qui fut cependant ternie par de folles opinions, dans lesquelles une vaine subtilité l’entraîna.
Les Arabes fondèrent des écoles, Celle de Salerne et celle de Montpellier furent les premières de ces écoles le plus à portée de France. Le sage et savant auteur de l’histoire de l’université de Paris convient que la médecine florissait à Montpellier avant qu’on l’enseignât à Paris. Il convient de ce fait, quoiqu’il n’eût pas conçu le dessein de faire une histoire de la médecine en France.
S’il s’était proposé ce;t objet, étant convenu que l’école de Mquipelli^r était la plus ancienne de celles qui sont aujour-
d’hui dans le royaume, il eût sans doute senti la nécessité de poursuivre l’histoire de cette école célèbre ; car que pourrait-ce être qu’une histoire de la médecine en France, dans laquelle on affecterait de mettre dans l’oubli l’école de Montpellier ?
Quant à l’école de médecine de Paris, l’historien de l’université place ses premiers professeurs vers la fin du XII® siècle. Il a mieux airné prendre ce parti que d’embarrasser son lecteur dans un labyrinthe de discussions très-obscures au sujet des écoles épiscopales et monastiques. Il n’a pas cru que, pour prouver l’antiquité de la Faculté de médecine, il fallût aller chercher dans les anciens monastères quelques écrivains curieux de travailler à des ouvrages sur la médecine, qui se réduisaient la plupart à des copies de Marcel et des Arabes.
A dire vrai, il importe peu aux médecins de Paris d’avoir eu pour fondateur Alevin, ce régent de toute notre France. Il leur importe peu que leurs prédécesseurs aient fait corps avec les anciens cornificiens et autres premiers lettrés de cette force.
Les médecins étaient en ce temps-là Juifs et Arabes. Il est à croire, il est même certain que ces Juifs et ces Arabes valaient bien ces écolâtres bibernois qui faisaient rage dans ces temps d’éternelles clameurs, qu’un goût bizarre fait regarder comme les beaux jours des écoles. Les médecins ne doivent-ils pas se féliciter qu’on ne puisse rien imputer à leurs ancêtres au sujet de la persécution du malheureux Abeilard ?
Ce fameux persécuté fut sans doute traité et guéri par eux, tandis que le plus grand nombre des autres savants le poursuivaient à toute outrance et avec autant d^acharnement, mais avec moins de candeur, que nos anciens preux poursuivaient leurs ennemis ou ceux de l’Etat.
Quel docteur moderne pourrait avoir quelque regret que ses prédécesseurs n’eussent pas été compris dans ce statut qui ordonnait à tous maîtres « d’avoir une cbappe ronde, » noire et tombant jusqu’aux talons, du moins lorsqu’elle » était neuve », ou bien celui qui interdisait les souliers à bec recourbé? Qui trouvera mauvais que quelqu’un conçoive le projet de rayer de la liste des médecins «un Jean
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» deSainl-Quentin, qui se fit dominicain et qui,pour donner » un exemple de la pauvreté évangélique, descendit un » jour de la chaire où il prêchait, pour aller prendre l’ha- » bit de saint Dominique, et remonta un moment après » dans la même chaire devant le même auditoire ? » Voilà, il faut en convenir, une plaisante comédie pour un médecin.
Il serait pourtant bon de décider si les médecins de Paris suivirent l’université dispersée et exilée, au commencement du XIII® siècle: l’examen de ce fait pourrait conduire à des réflexions importantes. En effet, si les mé,decins suivirent l’université dans son exil, que devinrent alors les malades de Paris ? S’ils, ne la suivirent pas, ils n’étaient donc pas du corps de l’université.
Si quelques-uns la suivirent, et si d’autres restèrent à Paris, ceux-ci étaient donc de faux frères, qui faisaient corps à part et qui formaient les vrais médecins, ou ceux qui voyaient les malades, tandis que les autres haranguaient dans les écoles.. On doit en dire autant de plusieurs occasions dans lequelles l’université cessa ses fonctions. Il n’y a pas apparence que les médecins cessassent de voir des malades : ils s’en seraient sans doute bien gardés.
Enfin je suis fâché qu’un écrivain de nos jours, qui n’a pas voulu nous laisser ignorer l’histoire des bedeaux de la. Faculté de médecine de Paris, ne nous ait pas appris si les bedeaux se trouvèrent à ce combat célèbre livré par les dominicains aux députés de l’université : de vigoureux moines tombèrent avec des bâtons sur ces députés, mais principalement sur les bedeaux, qui furent les plus maltraités, parce qu’ils payaient pour leurs maîtres.
Glaro et Bret, aujourd’hui bedeaux de la Faculté de médecine, auraient quelque intérêt à savoir si leurs ancêtres eurent part à cette triste défaite. Ils proposeront apparemment la question à l’écrivain, qui n’ignore pas le détail le mieux circonstancié de plus d’un fait de cette espèce et de cette importance.
Pressons-nous de quitter ces siècles, que nous devons oublier comme les jeux de notre enfance; siècles obscurs, ou ïes premiers rayons du savoir ne servaient qu’à faire mieux apercevoir les ténèbres de l’ignorance, et qui ne va-
laient point pour la médecine le règne du pur et du simple empirisme.
Qu’était-ce en effet que nos premiers maîtres, qui, parce qu’ils commençaient à savoir lire, paraissaient croire que la médecine s’apprenait en lisant, et qui, au lieu de s’appliquer au traitement des maladies, que les empiriques leurs contemporains n’abandonnaient pas, passaient leur vie à transcrire les ouvrages d’Avicenne, à traduire, à commenter, à faire de mauvais vers et puis à disputer?
Nous n’en trouvons point qui aient valu un Gui de Ghauliac, médecin de Montpellier, non plus qu’un Linacre, Anglais. La médecine positive et pratique se fit plus tôt connaître à ces étrangers qu’à nos pères des écoles.
§ V. Fernel ; ses écrits^ ses malheurs, son ennemi.
La Faculté'de Paris fut amplément dédommagée dans les suites ; après avoir longtemps resté dans l’enfance, elle produisit un phénomène auquel il n’était guère possible de s’attendre. Fernel parut comme l’éclair qui perce leé nuages les plus épais; il naquit dans l’école et s’éleva bientôt jusqu’aux cieux. Jamais auteur si élégant n’orna nos chaires ; jamais génie si aisé et si agréable ne traita notre médecine. Tout le monde lui a donné un rang distingué parmi les médecins ; je le place à côté de Gelse, de Thémison, d’Avicenne, presque de niveau avec Galien et un peu plus bas qu’Asclépiade et qu’Hippocrate.
J’accorde à la Faculté de Montpellier qu’elle peut opposer ses Rondelet, ses Ranchin, ses Dulaurens et surtout ses Joubert à nos Duret, à nos Houllier, à nos Baillou, à nos Riolan ; mais, elle doit en convenir, elle n’a personne à mettre en parallèle avec Fernel ; je ne ferai que trois réflexions sur ses malheurs, qui ne sont pas assurément des taches pour lui.
1° Un malin rival, Flesselles, dont le nom serait tombé dans l’oubli s’il ne s’était attaché à calomnier Fernel, le fit passer pour un homme qui courait après l’argent et qui était presque aussi avare que Silvius. Flesselles fit de plus la faute de s’oublier assez lui-même pour traiter Fernel de fripon et d’ignorant ; le prétexte de ces horreurs fut que
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Fernel n’aimait pas à prodiguer le sang, au lieu que Flesselles voulait beaucoup saigner. Quelles frivoles raisons pour porter le fer dans le sein d’un homme à la place duquel tous ses confrères auraient voulu être, et que les calomnies d’un concurrent dénaturé et dépaysé par la passion durent leur rendre plus cher I
2° Fernel mourut trop tôt pour le complément de sa gloire et pour l’avancement de la médecine. Il méditait un ouvrage sur l’usage et l’administration de tous les remèdes domestiques, empiriques et autres. Ses autres ouvrages auraient eu besoin d’être renforcés de ce dernier ; on les a trouvés trop laconiques etun peu maigres pour la pratique : le reproche est assez bien fondé. Quel malheur qu’un homme qui paraît avoir été propre à marier le dogme à l’empirisme n’ait pas eu le temps de remplir cet important objet ! Ne trouvera-t-on jamais le moyen de lier ces deux sectes de manière à les empêcher de se heurter sans cesse ?
3° Mais quel domniage que Fernel ait paru dans un siècle aussi peu favorable à l’éclat, ou du moins à la durée que méritaient ses ouvrages I A peine virent-ils le jour qu’ils furent éclipsés par le tourbillon impétueux des chimistes, qui vint bouleverser la médecine; à peine ces ouvrages eurent-ils le temps d’être connus et goûtés que les plus savants médecins s’empressèrent de courir la nouvelle carrière ouverte par Paracelse, à qui rien ne résista, qui assujettit tout à ses lois, qui ébranla le galénisme jusque dans ses fondements, et qui aurait perdu les écoles, si celles-ci n’avaient plié sous sa loi. impérieuse.
Si quelque médecin résista aux vives sorties de Paracelse ; s’il y en eut qui ne furent point éblouis par ses paradoxes hardis et par ses découvertes, qu’on ne pouvait méconnaître, ce furent en partie des esprits paresseux et timides, obligés enfin d’abandonner ce Fernel, lorsque la circulation du sang vint répandre sur la médecine un jour éblouissant.
Les ouvrages de Fernel se trouvèrent donc à la presse entre deux puissantes factions, les chimistes et les partisans de la circulation. Ces deux factions partagèrent les esprits; ils se réunirent ensuite pour prendre un parti mixte
non moins opposé à la doctrine des Arabes et de Galien, que Fernel porta à son plus haut degré de perfection.
Cet excellent écrivain eut encore à combattre d’autres ennemis, non moins à craindre pour lui que la secte des chimistes et celle des partisans de la circulation. On s’est trompé, ce me semble, en prenant pour un éloge l’épigramme de Duret. Il disait que Fernel avait mis en latin très-agréable toutes les billevesées des Arabes.
C’était plutôt un reproche fait à Fernel pour avoir mal employé ses veillés et pour avoir paru trop peu attaché aux dogmes purs et simples d’Hippocrate : ces dogmes firent les délices et l’étude de Duret et des autres restaurateurs de la médecine grecque, qui se battirent avec trop d’avantage contre les derniers des écoles arabes.
On pourrait dire de Fernel qu’il manqua un peu de goût en donnant la préférence au galénisme môle avec les idées des Arabea^'il aurait dû s’attacher à embellir le pur hippocratisme. Son génie, moins étendu que celui de Paracelse, le fit rester bien loin de ce réformateur, qui marchait à pas de géant, abattant tout ce qui se rencontrait. Fernel ne peut enfin disputer le premier rang aux partisans de la découverte de la circulation. Ils furent les vrais auteurs du dogme nouveau, plus léger et plus châtié que l’ancien.
J’aurais voulu que Fernel eût eu tous ces matériaux à manier: quelle différence de son style à celui de nos faiseurs d'inslitutes ! Il me semble que Deleboé est celui qui a le plus approché de la manière de Fernel ; il a, comme lui, mis au jour un système de médecine fort élégant ; il a de même travaillé à embellir une fausse route ; il y a cette différence, que Deleboé s’est trop appesanti contre son ennemi Deusingius, au lieu que Fernel n’a rien dit de son Plesselles.
Quoi qu’il en soit, Fernel ne fut point un génie créateur, inventeur, destiné à réformer l’art ; il l’embellit de l’ouvrage le mieux fait qui ait paru. Il fut un peu trop enfoncé dans l’école; il en éclaira les dogmes, jusqu’à lui obscurs, traînants, mêlés de toutes les inutilités et de toutes les fadeurs de la dialectique : il joua un rôle tout opposé à celui du fameux Cælius Aurélianus. Celui-ci écrivit d’une manière la plus barbare; mais il copia d’excellents modèles.
Fernel s’attacha au char pesant des Arabes et des sectateurs corrompus de Galien; mais il fit un corps élégant do leur doctrine fastidieuse.
Les modernes ont pris de lui l’ordre et la clarté ; il n’en est point qui ait pu en saisir le style et l’expression. Il a fourni quelque chose à l’extension et au développement de toutes les nouvelles sectes, qui ont pris naissance dans la chimie et dans la circulation du sang ; il a toujours été d’un grand secours à ceux qui ont enseigné la médecine. Ses ouvrages seront à jamais une sorte de code du dogme : ils seront toujours supportables et toujours lus.
Ils serviront de guide à ceux qui entreprendront de réduire la médecine à des principes généraux et à la traiter suivant les vœux des dogmatiques ; c’est ainsi que le fonds des opinions de Descartes vieillira : mais sa que méthode ne cessera point d’avoir tous les agréments de la nouveauté.
Enfin Fernel fut le plus grand, le plus élégant des régents ou des professeurs : une école faite pour instruire la jeunesse des éléments du dogme ne saurait choisir un meilleur modèle.
§VI. Unmédecîn dogmatique ne peut prendre que deux partis au sujet de la petite vérole. Le premier, de tenir toujours ses malades dans les remèdes : inconvénients de ce premier parti. Le second parti àprendre est de protéger Vinoculation.
Revenons à ce qui regarde la petite vérole; puisqu’elle menace sans cesse ceux qui ne l’ont point eue, un médecin dogmatique mécanicien ou autre ne peut prendre que deux partis au sujet de ceux qui ont confiance en lui et qui craignent cette maladie; il se rendrait coupable d’un abus de confiance, s’il laissait, en pareil cas, dormir ses préceptes, et s’il ne réveillait, au contraire, son activité. Il doit, disqe, prendre un des partis suivants.
Il tiendra quelqu’un qui n’a point eu la petite vérole, dans une suite de remèdes journaliers, qui puissent empêcher les amas d’humeurs, leur épaississement, leur âcreté et enfin tout engorgement des parties intérieures qui servirait de cause à la fièvre et au développement de la petite vérole. C’est le premier parti à prendre pour un médecin
dogmatique; or ce parti serait impossible à suivre, quoiqu’il découle nécessairement des principes de la médecine dogmatique. Il est peu d’hommes qui voulussent s’y assujettir continuellement; pareille soumission ne devrait s’attendreque delà part de quelques mélancoliques, toujours épouvantés des maladies qu’ils n'ont point, et qu’ils évitent cependant rarement, malgré leurs précautions, qui vont jusqu’à la faiblesse et la puérilité.
Ce serait un spectacle bien singulier qu’une ville dont les habitants seraient tous sujets à de pareilles lois de médecine ; elle formerait une manière d’hôpital, flatteur si l’on veut, ou plutôt rempli de devoirs et de soins superflus pour ceux qui le dirigeraient, mais très-ridicule en soi, et en tout une pauvre assemblée d’humains.
Elle ferait la preuve de ce qu’on a proposé comme un paradoxe, savoir, qu’une ville, une nation, une famille entièrement assujetties aux règles sévères de la médecine, ne feraient que languir et seraient entièrement inhabiles aux fonctions qui sont du devoir ordinaire des hommes, la guerre, le commerce, les différents arts. On craindrait sans cesse de se faire mal, on deviendrait d’autant plus douillet et d’autant plus poltron qu’on serait plus instruit de ce que les variations de l’air, le chaud et le froid, le vin et les liqueurs, et tout le reste, peuvent occasionner, en procurant des engorgements intérieurs, en brûlant et desséchant le sang.
J’ose le dire : il faudrait, pour corriger les médecins (s’il y en avait qui donnassent tète baissée et sans quelque restriction dans les règles austères et rigoureuses de la médecine dogmatique), les condamner à faire la médecine dans une ville ou dans une famille comme celle dont il vient d’être question. Ils verraient alors à quoi peuvent conduire les abus de leur système ; ils seraient les premières victimes de ces raisonnements éternels sur l’épaississement des liqueurs, sur l’engorgement des vaisseaux, et mille autres assertions fondées sur la physique, bonne ou mauvaise, du corps humain.
Mais la supposition sur laquelle roule ce qu’on vient de lire, au sujet de l’empire d’une médecine excessive sur l’esprit trop pusillanime de quelques malades, est entière-
SUR l’histoire de la médecine 139
ment impossible et démentie par les expériences journalières ; les médecins attentifs sur ce point se rebutent bientôt d’endoctriner ceux qui se portent bien, et qui sont assez ignorants ou assez mal avisés pour ne pas savoir ce qu’il leur convient de faire pour conserver leur santé.
Les hommes raisonnables ne s’assujettissent aux règles de la médecine que lorsqu’ils sont malades ; s’ils se portent bien, ils en parlent pour s’amuser, et tout au plus pour briller ou pour juger la besogne des médecins, et c’est bienassez assurément ; c’est bien assez que des gens faits pour toute autre chose que la médecine s’assujettissent à se remplir la tête de quelques mots vagues d’inflammation, de gangrène, d’épaississement, et qu’ils s’abaissent jusqu’à juger et prétendre analyser la besogne des médecins. Ils devraient au moins faire grâce de leur doctrine à ceux qui ne savent pas les règles fondées sur ces théories mécaniques.
En un mot, un médecin ne prendra jamais sur lui de suivre jour par jour, heure par heure, quelqu’un qui n’a point eu la petite vérole, pour le mettre dans le cas de n’avoir point à la craindre. Passons au deuxième parti qu’il doit nécessairement prendre, comme je l’ai dit ci-dessus.
Il doit se tourner du côté de l’inoculation, et en voici les preuves. Il conserve par là le degré d’autorité convenable sur son malade ; il le met à l’abri de toute surprise de la part de la petite vérole, qui, lorsqu’elle tombera sur un corps bien disposé, ne peut lui nuire ; il a soin de choisir le temps, le jour, la saison la plus convenable, si tant est que ses soins entrent pour quelque chose dans son plan.
Il prépare le corps comme il lui plaît ; il met le sang dans le degré de consistance qu’il lui désire ; il met les vaisseaux dans un degré de plénitude convenable ; il se rend maître des premières voies, qu’il a le temps de bien disposer par les remèdes généraux. Quels avantages un médecin mécanicien ne trouve-t-il pas dans l’inoculation !
Ils sont d’autant plus évidents, ces avantages, qu’ils retombent sur le médecin : en assurant ainsi le bien des malades, le médecin est entièrement à son aise et suit, sans s’arrêter, la route que lui prescrit son système; il agit, il décide, il dirige, il ordonne ce qui entre dans le plan de sa
RECÏERCHES
médecine active et officieuse ; il veille et pourvoit à ce qu’il n’arrive point d’accidents.
Il est ce qu’il doit être, suivant ses vœux, acteur principal, conducteur et maître; car les malades doivent se laisser conduire sans murmurer suivant les vœux de quelques dogmatiques, qu’on nommerait presque des tyrans : tel était, par exemple, Galien, qui n’entendait pas raillerie sur la conffence qu’il exigeait ; il prétendait être le maître de ses malades, qu’il traitait comme ses esclaves.
Celui qui se livre à un médecin aussi déterminé ne peut lui-même qu’être fort aise d’avoir recours à l’inoculation, lorsque son docteur la lui ordonne ; cette ordonnance n’étant, en effet, fondée que sur l’évidence palpable de la théorie, elle doit enchanter un malade qui l’exécute. Il se voit bien purgé, bien lavé, bien rafraîchi, bien saigné ; il voit son sang fluide, doux et purifié de tout ce qu’il pouvait y avoir de grossier : quelle confiance réciproque ne doit-il pas en résulter î
Au lieu qu’un malade surpris par. la petite vérole, sans y être préparé, ne peut qu’être fort affligé, d’autant plus que son médecin laisse en pareils cas échapper des regrets sur ce qu’il n’a pas été appelé assez tôt, et sur ce qu’il y a eu un ou deux jours de perdus.
En un mot, les médecins mécaniciens, ainsi que les malades qui ont mis leur confiance en leurs lumières, doivent courir après l’inoculation, la prôner, l’éprouver et la protéger contre tout ce qu’on pourrait lui opposer; ou bien il faut que ces médecins renoncent à leurs principes et les malades à leur croyance, et alors il faudrait que les uns et les autres demeurassent muets au sujet de ceux qui peuvent ne pas penser comme eux. Je ne voulais pas tant prouver, et je modérerai cette conclusion.
SUR l’histoire de la. médecine
Ui
§. VII. Objections fondées sur la sécurité des dogmatiques assurés de leurs principes. Propos hasardés par Silva au sujet de la petite vérole : danger des principes qui dictent de pareils propos. Les médecins craigrænt la petite vérole : quelle doit être la façon de penser des dogmatiques aussi sages et aussi expérimentés que y***?
On pourrait dire que les principes des mécaniciens et ceux des autres dogmatiques apportent une si grande clarté dans la médecine et donnent tant de sécurité aux médecins qui les ont adoptés, qu^ils doivent en conséquence se mettre peu en peine de l’inoculation; ils ne peuvent ni ne doivent rien craindre de la petite vérole naturelle, en suivant leurs opinions : ils sont assurés de vaincre cette maladie en évacuant, en adoucissant et en relâchant ou échauffant à propos. Semblables à des militaires placés dans une embuscade, si bien armés, si bien postés et tellement au-dessus de leurs ennemis qu’ils les attendent de pied ferme, bien assurés de les arrêter dès qu’ils voudront faire un pas, et ne daignant pas même aller à eux pour les prévenir.
Je connais le courage qu’inspire dans le traitement des maladies la médecine active, dogmatique et mécanique; je sais que c’est dans l’ordre des médecins qui la professent^ que sont nés ces sortes d’apophthegmes, si consolants pour les malades : « nous maîtrisons la nature, nous la remettons » dans la voie ». J’ai quelque connaissance des lois que ces médecins ont imposées aux remèdes qui doivent remplir leur objet lorsqu’on les applique d’après des indications bien fondées.
Je n’ignore point que, suivant eux, les saignées doivent nécessairement dériver le sang d’une partie à l’autre, ou l’attirer d’un lieu en un autre ; d’où il suit invinciblement qu’une maladie bien connue et traitée suivant les bonnes règles doit toujours guérir.
Il en est à peu près comme d’une ville qui, suivant les lois de la guerre, doit être prise dès qu’elle est assiégée ; je n’ignore pas que cette comparaison des militaires qui assiègent une place et qui doivent toujours la prendre aujour-
d’hui, lorsque Tartillerie est bien servie et que le reste va bien à proportion, a été déjà faite plusieurs fois.
Il passe pour certain que nos remèdes, notre émétique, notre quinquina, nos saignées, nos vésicatoires, nous donnent sur les anciens médecins le même avantage que les armes à feu donnent aux militaires pour les sièges des places ; nous avons changé la médecine comme on a changé la guerre.
Je sais enfin qu’on répète journellement à Paris, avec Une sorte d’enthousiasme, qu’un médecin du commencement de ce siècle « s’était vanté plusieurs fois qu’il assujettirait la » petite vérole à ses lois, ou bien qu’il l’accoutumerait à la » saignée ».
Cet homme plein d’ardeur, ou qui avait toujours la meilleure contenance possible, Silva, n’a pas été le seul à mettre en avant des sentiments décidés, qu’il savait faille passer â la faveur de quelque bon mot, moyennant lequel le publie se serait même livré à des expériences ; d’autres, non moins assurés de leurs principes que lui, ont osé se flatter de porter la petite vérole aux entrailles par le moyen des purgatifs, sans que leur imagination préoccupée leur laissât apercevoir aucun danger pour les malades. Il y a des médecins qui se vantent de ne pas perdre une petite vérole lorsqu’ils la traitent bien à leur aise.
C’est ainsi qu"en suivant leurs principes ils ont souvent essayé d’éteindre la fièvre à force de saignées ; il y en a même qui n’ont pas eu la patience d’attendre trois ou quatre jours pour laisser user la rougeole ; ils ont prétendu la vaincre, l’étouffer, la faire disparaître par de fréquentes saignées ; il y en a eu enfin qui ont porté leurs projets jusqu’à vouloir détruire et supprimer le venin de la petite vérole, ou le rendre impuissant sur le sujet qui le porte, à force de saignées, de lavages, de purgatifs et de fondants.
Je conviens de tous ces faits, qui mettent dans le plus grand jour les principes des médecins dogmatiques, leurs prétentions, leurs projets et ce qui en est la suite, ce dont ils sont capables, ce qu’ils entreprendraient s’ils n’étaient ■pas barrés par les idées d’autres médecins moins sûrs de leurs faits ou moins entreprenants. Mais je sais que le public a toujours peur de la petite vérole, que le peuple même
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en serait effrayé s’il avait le temps de calculer et de se livrer à un système suivi de réflexions sur tous ces objets.
Cette frayeur du public semble être un aveu sourd des doutes qu’il a sur les principes des médecins. Il est frappé, d’un côté, de la lucidité de la théorie, mais il voit mourir de la petite vérole, il voit que cette maladie laisse après elle des suites funestes : lors même qu’elle tourne le mieux, elle est suivie de mille désagréments, de craintes et de dangers ; elle vient la pi upart du temps très-mal à propos et souvent sans qu’on sache qu’on a affaire à elle.
Ce même public paraît frappé et dans une sorte d’admiration au sujet des avantages de l’inoculation : on la prévoit, on s’y attend, on s’y détermine à son aise, et lorsque cela convient, lorsque les affaires courantes le permettent; on prépare, on choisit les sujets, la saison, le lieu; enfin, les principes de la médecine dogmatique parlent très-avantageusement en faveur de cette méthode ; il ne s’agit que de bien purger, de bien laver, de saigner à propos, de faire une diète convenable, de réformer pendant quelques jours la manière ordinaire de vivre pour avoir la petite vérole sans courir aucun risque.
Je sais aussi que la plupart des médecins craignent la petite vérole : ils la regardent comme une maladie difficile à assujettir aux règles, et sur laquelle il y a toujours à craindre, lorsqu’elle est considérable ou confluente, surtout dans les personnes d’un certain âge et qui ont mené la vie qu’on mène dans les villes.
Il est vrai que les praticiens des provinces et des campagnes sont en général moins alarmés de la petite vérole, qui paraît plus traitable pour le peuple et pour les habitants de la campagne : mais consultez sur cet objet les médecins des grandes villes, ceux qui voient les grands ou leurs imitateurs-, ceux qui pourraient compter plusieurs familles éteintes dans Paris, où l’on craint tant la petite vérole, où tout le monde tremble au seul nom de cette maladie, et où il faut nécessairement trouver un moyen propre à remettre les esprits effrayés.
Quant aux grands avantages de la médecine moderne sur 1 ancienne, au moyen de l’émétique et d’autres remèdes chimiques qui paraissent avoir quelque chose d’admirable, il
semble qu’il n’èst pas bien décidé encore si cette brillante manière de la médecine moderne n’est autre chose que du bruit et de pompeuses paroles, dont le public qui ignore l’histoire de la médecine veut bien se payer.
, Les anciens médecins savaient, tout comme nous, secouer rudement leurs malades ; nos grandes évacuations par l’émétique et par les saignées, courageusement réitérées, n’ont pas encore achevé d’assujettir les esprits; ils sont, si l’on veut, dans l’admiration lorsqu’il ne s’agit que de raisonner et de théoriser sur les maladies, leurs causes et leurs phénomènes ; mais ils se livrent à des réflexions moins consolantes en ramassant l’histoire des morts etdes guérisons.
Je sais que, tandis que ce moderne docteur de Paris y vantait ses cures et faisait toucher au doigt et à l’œil les prétendues règles de son art, en donnant des lois à la saignée, de même qu’aux maladies et surtout à la petite vérole ; je sais, dis-je, qu’il s’était égaré au delà des bornes; ilavànçait beaucoup plus qu’il ne pouvait prouver.
Ses lois sur la saignée et sur le bon effet que celle du pied devait faire dans la petite vérole, en dégageant la tête, sont si peu fondées que, si elles étaient vraies, il s’ensuivrait que les Espagnols, qui ont accoutumé de faire saigner du pied leurs femmes, immédiatement après l’accouchement, devraient les tuer : ils attireraient à coup sûr un engorgément dans la matrice.
Je pourrais encore appeler à mon secours les praticiens de'provinces entières dans le royaume, qui font saigner du pied les femmes lorsqu’elles sont dans l’âge de perdre leurs règles ; mais toutes ces prétendues lois d’hydraulique^ auxquelles on a voulu assujettir la marche du sang, ont trouvé de trop grands adversaires pour qu’elles osent plus se montrer en public. Le temps qui vit naître l’ouvrage de Silva sur la saignée vit naître aussi de sages et de savantes réflexions contre cet ouvrage.
Le projet de faire avorter la petite vérole a été formé. On a dû faire quelques épreuves à ce sujet, en suivant les principes des dogmatiques ; mais ces essais ne seront qu’imaginaires et dénués detout fondement, si l’empirisme ne vient pas au secours du raisonnement. Ce sont là, pour
ainsi dire, les pointes et la cime de la médecine rationnelle et théorique ; peu de gens ont osé prétendre à monter si haut.
Il faut espérer qu’on ne sera jamais obligé d’invoquer la justice des magistrats pour juger ceux qui s’aviseraient de faire de pareilles épreuves, bien différentes de celles de l’inoculation, où l’on ne fait que suivre et imiter exactement la nature.
Mais l’enthousiasme sur la théorie pourrait encore mener plus loin; il serait dans l’ordre, suivant la secte dogmatique, de faire des efforts pour arrêter le progrès de l’âge, pour entretenir une femme dans un état de jeunesse perpétuelle : je n’oserais certainement point me hasarder à répondre à tous les corollaires du à la liaison de tous les théorèmes des médecins mécaniciens.
Je nesaurais que dire à quelqu’un d’entre eux qui prétendrait qu’en admettant la vérité de ces principes on peut et on doit nécessairement parvenir au point de pouvoir étouffer la petite vérole, et qu’on doit aussi faire toute sorte d’essais à cet égard. J’aimerais mieux nier de pareils principes, et beaucoup de personnes penseront sans doute comme moi.
Je me contente donc de dire sur cet article, que c’est aux partisans de la médecine mécanique à lui prescrire des bornes raisonnables, et à faire voir s’il n’est pas vrai que des principes qui peuvent conduire à des essais téméraires et dangereux ne sont point par cela même très-sujets à caution, dans le cas où on les met en usage. Ces cas, en effet, se trouvent dans la chaîne des conséquences à tirer de ces principes, tout comme le projet de faire avorter la petite vérole, d'entretenir une femme dans un état de jeunesse perpétuelle, d’arrêter les progrès de l’âge, et autres idées qu’il faut encore une fois bien distinguer des essais sur l’inoculation, où l’on ne fait que faciliter la marche que la nature s’est prescrite au sujet de la petite vérole.
Revenons aux sages ef raisonnables partisans de la médecine mécanique : ils ci^nviendront aisément que les préparations qui précèdent l’inoculation de la petite vérole ne peuvent manquer d’assurer le succès de cette opération. La petite vérole inoculée doit par conséquent être beaucoup
moins à craindre qu’une petite vérole naturelle, quelque bénigne qu’elle soit, quand même on aurait eu le temps de faire, dans les premiers temps de cette maladie, quelques remèdes généraux ou préparatoires.
Ces médecins ne peuvent donc défendre, interdire, condamner l’inoculation, sans renoncer à leurs principes: ils doivent, au contraire, par une conséquence invinciblement liée à ces mêmes principes, sinon conseiller et ordonner, au moins tolérer l’inoculation : c’est à cette conclusion modérée que j’ai pensé que conduisaient les principes des plus sages médecins mécaniciens et autres dogmatiques.
Il me semble qu’Asclépiade même et Paracelse, que je regarde comme les deux plus aheurtés théoriciens qui aient existé, auraient, après avoir tout bien pesé, dû devenir les protecteurs de l’inoculation. Boerhaave, qui la connut à peine, n’en était pas éloigné : je crois que Chirac aurait donné dans la même tolérance, à moins que les espérances qu’il avait fondées sur sa théorie, et qui furent certainement excessives, ne l’eussent fait hésiter.
Nous n’avons pas à craindre un excès pareil des partisans mêmes de Chirac qui exercent aujourd’hui la médecine avec honneur; iis ont modéré de beaucoup les prétentions de la médecine mécanique.
J’ai ouï dire que V***, qui est, de tous nos praticiens, celui qui a le plus vu de petites véroles parmi les grands, s’est expliqué sur le goût qu’il aurait pour l’inoculation. J’aurais peut-être pu nommer ce médecin célèbre parmi les partisans décidés de cette opération ; mais je n’ai voulu parler que de ceux qui l’ont éprouvée par eux-mêmes. Je pourrais encore en indiquer plusieurs dont les opinions seraient très-respectables, quand même elles ne seraient pas d’un aussi grand poids que celles de V***.
SUB l’histoire de la MÉDECINB
• CHAPITRE TROISIÈME les médecins qui prennent la nature pour guide ;