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LES MÉDECINS EMPIRIQUES OU QUI S’ATTACHENT UNIQUEMENT

A l’expérience

§ /. La médecine empirique a existé de tout temps : elle est semblable à la religion naturelle ; elle ne fut d’abord que Vinstinct des hommes.

Il est une médecine populaire et née, pour ainsi dire, avec les hommes : ils l’ont toujours portée partout, et partout cultivée avec un soin égal ; la nécessité la leur a dictée, comme elle leur apprit à se préparer divers aliments et diverses boissons ; ils ont dû songer à se soulager ou à se guérir, comme à se couvrir, à se loger, à se garantir de tous les accidents possibles. Telle est la médecine empirique, fondée sur des expériences journalières. Les pères l’apprirent à leurs enfants ; les diverses générations la firent passer des unes aux autres ; et notre génération la prépare à celles qui lui succéderont.

Mère ou matrice de toute les autres médecines, si on peut ainsi parler, ou de tous les autres systèmes sous lesquels cet art a été cultivé, la médecine empirique a souffert bien des révolutions ; les sectes qui lui doivent leur origine l’ont dédaignée ; elle a passé pour un tissu de fables ou d’erreurs dans de certains pays ; dans d’autres, elle a été reléguée chez des gens sans aveu. Le nom d’empirique est devenu une sorte d’injure ou d’imputation odieuse.

Mais celte médecine naturelle a eu ses temps d’éclat, ses partisans et ses grands hommes ; elle a longtemps régné seule sur des nations entières ; il y en a encore de trèsnombreuses, qui ne connaissent que ses préceptes; elle a rendu de grands services à l’humanité ; elle n’a cessé, et ne cessera sans doute jamais d’avoir de zélés défenseurs, même au milieu des sectes de médecins qui lui semblent les plus opposées. C’est ce qu’il s’agit de prouver et d’éclaircir: nous le devons pour l’objet présent de l’inoculation de la petite vérole ; c’est dans le sein de l’empirisme même que l’inoculation a pris naissance ; c’est à lui qu’il

faut attribuer cotte découverte, comme celle de la plupart je dis plus, comme celle de tous les remèdes. ’

Semblable, j’ose l’avancer, à la religion naturelle, l’empirisme eut pour premier fondement une sorte d’instinet ou de sentiment né avec nous : on en voit des étincelles dans les bêtes, et on en retrouve des traces chez quelques sauvages ; mais les moeurs Font presque entièrement détruit dans les villes et parmi les grandes sociétés : elles ont étouffé chez les malades le langage de l’instinct : elles ont rendu les esprits des médecins, préoccupés et chargés d’autrés connaissances, inhabiles à entendre ce langage.

Ces deux causes, à proportion qu’elles ont acquis plus de force, ou à proportion que les hommes ont multiplié les villes, qu’ils se sont plus accoutumés à vivre en société, et les médecins à s’orner l’esprit des connaissances sublimes des sciences, ont, il est vrai, dérouté l’empirisme. Il s’est chargé peu à peu de mille pratiques qui ont produit, comme l’abus ou le mauvais usage de la religion naturelle, une sorte d’idolâtrie, ou un amas immense de recettes et de décisions non moins folles que les extravagances du paganisme.

Ils régneraient seuls encore, le paganisme ou la religion naturelle déchue de sa première pureté, de même que l’empirisme corrompu par les visions des esprits crédules et des denii-savants ; ces deux monstres, enfants corrompus de la sage nature, tyranniseraient encore l’espèce humaine, si d’un côté la révélation n’était venue éclairer, instruire, assujettir, revivifier les hommes, et si, pour ce qui regarde la médecine, les sciences ne s’étaient entièrement épurées, et surtout si elles n’avaient été secourues de l’appui des lois.

Mais cette réforme des sciences a-t-elle entièrement vaincu l’empirisme ? Fa-t-elle détruit? a-t-elle pu le faire? non sans doute. D’abord elle ne l’a point pu, ou bien elle n’a pas été en droit de le tenter; car ce droit que la religion n’a point dicté, puisqu’elle laisse les hommes disputer et s’exercer sur les choses purement humaines, telles que la médecine,.aucune législation ne l’a donné à personne sans des restrictions bien sensibles. Il est permis à tout le monde d’examiner la nature, les fondements, l’utilité ou

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les désavantages de l’empirisme, et de le comparer aux autres sectes de médecine.

L’empirisme ou la médecine expérimentale ne fut donc au commencement que l’instinct des malades et de ceux qui cherchèrent à les secourir ; d’où naquit une curiosité active et industrieuse pour faire des essais de toute sorte de remèdes,. Le hasard vint à l’appui ; l’observation ramassa et mit, pour ainsi dire, en dépôt le résultat des diverses épreuves; la comparaison des malades à traiter avec ceux qui avaient été précédemment soulagés, guéris, ou qui s’étaient mal trouvés d’un remède, aida à former une sorte de corps de doctrine.

Il n’y eut point d’écoliers uniquement destinés à l’apprendre, des livres pour la conserver, des professeurs pour la préconiser; l’instinct, le sens commun, les talents naturels de quelques personnes, l’expérience qu’elles avaient acquise, le désir d’être utile à son prochain, le récit des faits dépouillé de toute discussion scientifique, voilà quels furent les livres, les écoliers et les professeurs des empiriques.

Dire que ces empiriques ne raisonnaient point et qu’ils étaient même hors d’état de raisonner, à cause de l’ignorance profonde dans laquelle ils vivaient au sujet des hautes sciences, c’est en imposer évidemment, c’est se jouer de la crédulité du monde ; c’est vouloir suivre les excès des dialecticiens et d’autres sectes savantes, qui prétendirent que les connaissances les plus communes étaient sujettes à leurs lois. Les empiriques ont toujours raisonné, comparé à leur manière la nature et les circonstances des maladies, choisi l’espèce, gradué les doses des remèdes, saisi les temps qui leur ont paru les plus propres à leur application. Tout cela est évident, et il n’y eut jamais d’empirique parfait, comme on veut prendre ce mot à la rigueur.

Je trouve partout cet empirisme raisonnable que je viens de définir ; je vois que parjout il fut le berceau des autres sectes de médecine, que ces sectes ne furent d'abord que des recueils d’histoires ou d’observations faites par les empiriques, et sur lesquelles on bâtit ensuite diverses théories ; je le retrouve dans les ouvrages des plus célèbres dogmatiques, de ceux même qui se crurent les plus oppo-

sés à l’empirisme; je le retrouve enfin dans tous les divers traitements de toutes les maladies.

L'empirisme naturel en Egypte, chez les Chaldéens, en Grèce. Hippocrate tenait à l'empirisme. Hippocrate comparé à Homère. La médecine chez les Romains.

Qu’était la médecine dans les contrées malsaines d’Egypte, avant qu’elle y fût mise entre les mains des prêtres? Ces prêtres eux-mêmes n’étaient que des empiriques renforcés par le relief de leur état; ils avaient sans doute leurs émissaires, leurs apprentis prêtres, répandus dans leurs campagnes où croissait et prospérait l’empirisme, à côté du séné, de la casse et des autres remèdes, et où ces apprentis faisaient leurs cours et prenaient leurs grades pour arriver enfin à celui de prêtre et de médecin.

Ces Chaldéens, ces mages si occupés des mouvements des astres et de la démangeaison de prédire les choses à venir, ignoraient-ils entièrement la médecine et ne la cultivaient-ils pas comme la poésie ? Ces esprits avides de savoir ne négligèrent point les choses les plus utiles, la connaissance des maladies, celle des plantes et de leurs vertus. Ils étaient quelquefois malades, ces grands personnages, quoique sobres, forts et libres. Leurs enfants, leurs femmes, leurs vieillards et leurs esclaves leur fournissaient mille expériences à faire : tout était neuf pour eux.

La Grèce, enorgueillie d’avoir produit Hippocrate, ne peut oublier que ce médecin ne naquit que dans la quatre-vingtième olympiade, environ cinq cents ans avant l’ère chrétienne, et que plusieurs siècles avant Hippocrate il y avait des médecins même dans sa famille. Si Esculape, si le centaure Gbiron, firent une grande figure dans ce coin du monde qu’occupaient les Grecs, les autres nations avaient aussi leurs médecins et leur médecine. Ainsi quand même Hippocrate et ses ancêtres ne devraient pas être mis dans la classe des empiriques,cette classe de médecins n’y perdrait pas grand’cbose, puisqu’elle existait longtemps avant tous ces Grecs connus.

Il serait aisé de rapporter des preuves de ce fait: elles n’ont point échappé aux historiens de la médecine. On sait

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d’ailleurs que la Grèce était très-féconde en gens de lettres de toutes les espèces, et par conséquent en malades et en médecins. On sait que trois cents auteurs y firent en même temps la description d’une bataille, et on peut bien se douter que plus de trois cents médecins auraient pu y traiter le même malade.

Hippocrate lui-même tenait par bien des côtés à l’empirisme. On vit chez lui, et on trouve encore dans ses ouvrages, d’un côté, les plus grandes vues, les idées les plus sublimes, les observations les mieux faites et les mieux rendues, des tableaux aussi parlants que ceux de Greuze, sur la position, les.mouvements, la physionomie des malades, etc. On y trouve enfin de ces traits hardis et lumineux, enfants d’une âme qui prenait l’essor et qui porta la physique de la médecine à un haut point de gloire et de perfection. On y trouve mille preuves de cette candeur, de cette justesse et de cette sagesse qui sont peut-être les marques qui caractérisent le mieux un médecin.

Mais on y trouve aussi, surtout lorsqu’il s’agit de la pratique, des marques évidentes du penchant que ce grand homme avait pour l’empirisme. Il n’employait que des remèdes éprouvés longtemps avant lui ; il n’imagina ni la saignée ni la purgation, qui avaient pris naissance dans des têtes d’une bien moindre trempe que la sienne ; il parle de plus de mille drogues toutes connues, toutes éprouvées.

En un mot, Hippocrate me paraît avoir réuni en lui les ressources et l’industrie de l’empirisme avec l’éclat et les vues de la physique et des autres sciences. Il nous a laissé» pour ainsi dire, une encyclopédie de médecine, dans laquelle chaque secte peut trouver des préceptes et des exemples.

Aussi les médecins empiriques, lorsqu’ils firent un corps, et qu’ils soutinrent leurs opinions contre les dogmatiques, ne manquèrent-ils point de ranger de leur côté les écrits et la méthode d’Hippocrate. Sa théorie et sa physique, qui ont vieilli, ne lui auraient pas conservé une si grande réputation, sans les observations et les détails sur quelques remèdes, qu’il copia peut-être ou qu’il imita, du moins en partie, de ce qu’il avait appris de ses pères.

Il n’est guère possible de refuser une place parmi les

empiriques à tous les ancêtres d’Hippocrate, même jusqu’à Esculape, quoiqu’il ne soit parvenu jusqu’à nous qu’à la faveur de l’éclat de la divinité dont les nations le décorèrent. Une preuve que tous ces médecins n’étaient que des empiriques, c’est qu’ils existaient longtemps avant Pythagore et Aristote, qui ont été les principaux modèles des dogmatiques, ceux qui ont le plus mis à la mode, au sujet de la médecine, les longs et beaux discours, les arguments, les subtilités de la dialectique, l’histoire naturelle, le projet de remonter jusqu’aux premières causes, et de commencer l’étude de l’art par les causes générales, pour descendre ensuite par degrés jusqu’au détaif de la pratique.

Je ne sais si parmi les éloges qu’on a faits d’Hippocrate, on l’a jamais comparé avec Homère : il me semble qu’on pourrait faire le parallèle de ces deux grands hommes. Le plus illustre des poètes, celui dont le style est le plus pur, les idées les plus belles, les images les plus variées, pourrait fort bien marcher à côté du plus fameux des médecins. Le respect que quelques anciens ont eu pour Homère a été si marqué qu’ils imaginaient avoir invinciblement prouvé un fait lorsqu’ils pouvaient appuyer leur opinion par quelque passage du poète. Les médecins n’ont point eu moins de vénération pour Hippocrate, ni moins de confiance en ses décisions.

Homère essuya des critiques : ceux qui entendent le mieux sa langue sont obligés de convenir qu’il y a beaucoup de choses dans ses ouvrages qui ne peuvent pas soutenir la traduction. On prétend que les prestiges du grec et de l’harmonie font passer un tas de contes de vieilles, d’ennuyeuses dissertations, ce cbamaillis perpétuel entre les dieux qui se-démènent comme les marionnettes du sieur Bienfait, et tant d’autpes faits minutieux qui se trouvent à côté des plus grandes beautés.

Hippocrate n’est presque plus entendu ni goûté, lors même qu’il est traduit en langue vulgaire ; il faut en faire une étude particulière : sa philosophie a vieilli, sa théorie rebute ; ce qu’il y a de plus singulier, c’est que ses tournures, ses explications, ses vues et ses remèdes ont un rapport parfait avec le langage du peuple ; on croit entendre un paysan faire le récit de ses maux et l’histoire des remèdes.

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En un mot, on peut très-bien dire d’Homère et d’Hippocrate, avec Dion-Chrysostome, qu’ils se sont fait une trèsgrande réputation en ramassant les idées, les images, les feits, les expressions même qui roulaient parmi le vulgaire; cela veut dire, pour ce qui concerne Hippocrate, qu’il n’a été en grande partie que l’historien des empiriques qui avaient eu le soin de faire les premières épreuves.

Les médecins doivent à la soigneuse et maligne critique de Pline la connaissance de l’époque à laquelle il faut rapporter rétablissement de leur corps dans Rome.Montaigne, copiste de Pline en cet endroit, a singulièrement servi à répandre cette histoire de Pline : il en résulte que Rome fit la moitié de la conquête du monde, sans compter des médecins parmi ses citoyens. Ce trait fait le triomphe de l’empirisme, et ne peut embarrasser que les médecins dogmatiques.

Qu’importe aux empiriques que Rome ait été pendant six cents ans sans écoles, sans professeurs en médecine, sans livres et sans physiciens ni anatomistes ? Manquait-elle pour cela de médecins, ne fût-ce que dans les pestes ? Manquait-elle de drogues et de gens qui les conseillaient et qui en faisaient l’application ? non, sans doute.

Caton faisait la médecine dans sa maison, et vraisemblablement dans celles de ses amis ; les maîtres traitaient leurs esclaves ; ceux-ci se communiquaient leurs observations, les sages-femmes avaient soin de la conservation et de la santé des femmes et des enfants.

Le chou, dit-on, fut une sorte de médicament très-favori dans ces temps de Rome, qu’on nous représente comme si heureux. Caton connut l’usage, les vertus du chou et de bien d’autres plantes apparemment. Il ignorait qu’on tire du chou, par l’analyse, du flegme^ et du sel alcali ; mais il n’était pas pour cela moins savant dans l’application de cette plante. C’en est assez pour que les empiriques placent Caton dans le nombre de leurs partisans, et c’est beaucoup assurément qu’ils aient de pareilles têtes dans leur secte.

Ils y mettent ces noms oubliés à la honte de l’humanité, ces hommes prudents etsages,qui apprirent à faire du pain, à faire cuire la viande et les légumes, à purger avec l’aloès et la coloquinte, à fixer les heures des repas ; mais ils ont

bien des noms connus à rapporter : Osiris et d’autres rois d’Ëgypte appliqués à la connaisance des remèdes, comme plusieurs empereurs de la Chine ; Mithridate, Alexandre, qui furent au moins les protecteurs de la médecine empirique ; Achille et Ulysse, qui pansaient des plaies ; Hercule, qui excellait dans l’art de guérir, suivant Plutarque. Ainsi Maurice de Saxe, dans ses Méditations sur la Guerre, n’oubliait point de recommander aux militaires l’usage du vinaigre, connu des Romains et de tout le peuple de nos parties méridionales.

Peut-on ne pas mettre tous ces grands hommes dans la classe des médecins non principiés et purement empiriques ? Il faudrait, pour prendre un autre parti, avoir le goût, dirai-je, ou la même manie qu’un docteur qui ne parlait jamais des grands médecins de l’antiquité qu’en les appelant le docteur Hippocrate, le docteur Asclépiade,le docteur Averrhoès ; il n’aurait pas manqué de dire le docteur Ulysse, le docteur Maurice, le docteur Hercule.

Remarques de Pasquier sur les druides. Leur médecine.

Traduction de l’éloge de la médecine fait par un poète.

Un des plus célèbres magistrats du parlement dé Paris disait, il y a deux cents ans, au sujet des druides, qu’on prétend avoir cultivé la médecine dans les Gaules, « qu’ils » furent si avaricieux de rédiger aucune chose par écrit » que, de toutes les grandes entreprises de la noblesse » gauloise, nous n’en avons presque connaissance que par )) emprunt, et encore par histoires qui nous sont présentées » en monnaie de si bas aloi qu’il nous eût été quelquefois » plus utile ne recevoir tels plaisirs que de voir publier » nos victoires avec tels, masques qu’elles sont. Tellement » qu’il nous seroit malaisé de reconnaître au vrai la gran- » deur de nos ancêtres. »

Je n’isai donc point, empruntant ce que Le Clerc et d’autres rapportent des druides et de leur médecine,augmenter le nombre des histoires présentées en monnaie de bas aloi. Qu’importe au sujet que je traite qu’on sache ou qu’on ne sache point quelques phrases échappées à Pline et à César sur les danses et les simagrées que les druides faisaient

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autour des vieux chênes, sur la pompe ridicule qu’ils employaient à la récolte,et pour ainsi dire à la dispensation de leur gui de chêne, et de deux ou trois autres plantes ? Sur les chansons qu’ils apprenaient à leur jeunes druides ?Eh 1 qui pourrait regretter ou se plaindre de ce que Tibère anéantit cette espèce de fanatiques !

Personne ne peut douter que, dans ces siècles reculés, les enfants ne fussent sujets à bien des incommodités et. bien des maladies, de même que leurs mères ; on vieillissait alors comme aujourd’hui, on avait des maladies habituelles et un régime particulier pour les calmer, des remèdes, de même que des méthodes pour panser les plaies.

Tandis que les druides dansaient dans leurs sombres retraites, tandis qu’ils affectaient de faire briller en de certains jours leurs faucilles d’or et les autres marques de leur orgueil, tandis qu’ils apprenaient des chansons à des jeunes gens, et que de temps en temps ils en immolaient quelqu’un à leur superstitieuse fureur, d’honnêtes empiriques pratiquaient la médecine dans leurs maisons, chez leurs voisins, chez leurs amis : ils se communiquaient leurs découvertes et leurs réflexions, ils imitaient ce qu’ils voyaient faire aux gens les plus sensés parmi eux. C’était l’ouvrage utile de tous les jours.

C’était le règne de l’empirisme, de même que celui d’Astrée. Heureux temps, dont il ne reste des traces que dans les lieux les plus éloignés de nos villes ! La tendresse réunissait tous les cœurs : chacun s’empressait de secourir ses voisins; les enfants s’instruisaient avec leurs parents. Tandis qu’une mère attentive aux soins de son ménage attendait un époux chéri qui arrivait des champs, une famille nombreuse écoutait les instructions des vieillards qui raisonnaient d’après leurs expériences et celles de leurs pères.

Les enfants ou le mari étaient-ils malades ou incommodés? Ces vieillards indiquaient les moyens de les secourir, et les remèdes dont ils avaient vu faire l’épreuve. Le soin des filles et des femmes était livré aux grand’mères et aux vieilles du quartier. Si les vieillards accablés d’années approchaient du moment de payer le tribut à la nature, leurs vieux amis s’assemblaient autour d’eux ; on comparait

les remèdes indiqués par tout le monde ; on était porté à employer celui que conseillait le plus sage du hameau.

On n’entendait pas des plaintes amères ou plutôt des murmures, enfants du luxe, de la mollesse et de la pusillanimité qui les accompagnent ; on ne connaissait pas ces assemblées tumultueuses où les remèdes, entassés les uns sur les autres, ne font qu’aigrir le mal et accabler le malade, où les avis, trop souvent dictés par les préjugés, se croisent autant que les divers effets des drogues. Le malade ou ceux qui avaient l’autorité de décider pour lui choisissaient le remède plus approprié à l’instinct, au reste des goûts ordinaires qui reluisaient à travers les symptômes de la maladie.

Les Babyloniens avaient coutume d’exposer leurs malades dans des endroits à portée de recevoir les avis des passants dont on implorait le secours, en excitant leur tendresse et leur commisération pour leurs semblables; on ne prétendait pas sans doute amuser la curiosité du monde, comme quelqu’un l’a mis en avant. Cette exposition n’avait vraisemblablement lieu que pour les maladies longues et opiniâtres. Tels étaient les progrès assurés et la manière simple de l’empirisme.

« Fille d’Apollon, de même qu’Esculape, la Médecine « gémissait du sort de son frère, que Jupiter avait fait » mourir; elle se cachait dans les lieux les plus déserts et ». les moins habités ; elle courait comme égarée sans oser » se fixer; Hippocrate l’entrevit par hasard au pied d’une » montagne aride : il devint bientôt éperdument amoureux » de cette jeune nymphe, dont les grâces décelaient l’ori- » gine, et dont le bâle et les fatigues n’avaient point changé » la physionomie régulière et majestueuse.

« Où courez-vous, charmante nymphe ? lui dit Hippo- » crate, et pourquoi fuyez-vous dans dés lieux presque in- » habités, où vous ne sauriez trouver que des adorateurs » indignes de vous ? » La nymphe, touchée de l’air de can- » deur et de la bonne mine d’Hippocrate, lui dit avec beau- » coup de modestie, mais avec confiance : « C’est vous que » je cherche et que je chéris déjà au-dessus de tous les » autres humains : je vais vous rendre le plus grand des » médecins;, je partagerai avec vous mon imrnortalité.»

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» Hippocrate s’approcha d’elle, consentit à vivre sous ses » lois, et lui fit présent d’une robe légère, la plus commode, » en même temps la plus simple, et qui éblouissait par sa » blancheur. Les anciens cultivèrent la Médecine sous cette » parure honnête et naturelle. Galien, après plusieurs siè- » des, dédaignant cette simplicité, habilla la Médecine » d’étoffes bigarrées, et où le travail pénible de l’art se fai- » sait trop sentir ; il changea la blancheur des lis en rouge » éclatant ; plusieurs ornements de tête, des pendants d’o- » reilles et d’autres joyaux rendirent la Médecine mécon- » naissable. Avicenne passa ses jours à la farder et à la » masquer de.plus en plus : chaque médecin lui fit présent » de quelque colifichet ; ils ne s’occupèrent qu’à varier et à » multiplier ses habits.

» Paracelse parut. La Médecine, accablée sous le poids » d’inutiles bijoux, s’aperçut bientôt que Paracelse était » issu des dieux, et mille fois au-dessus des autres mortels : » elle ouvre son cœur à cet adorateur légitime ; elle se plaint » de toutes les insultes qu’on lui a faites, de tous les ridi- » cules ornements dont on l’a accablée ; elle prétend repren^ » dre son ancienne parure : Paracelse devient son confident » et l’entretient dans ces heureux sentiments contre ses » anciens courtisans.

» Qui me donnera, dit-elle, un miroir, pour que je puisse » m’arranger au gré des dieux et des hommes raisoima- » blés? C’est Van-Helmont qui orésente ce miroir : il est du » sang d’Hippocrate : il met en pièces et rejette au loin tous » les barbares affiquets dont on avait surchargé la Méde- » eine: elle demande aux dieux de s’unir à Van-Helmont, » ce qui lui est accordé. »

C’est ainsi qu’un poète, ami de Van-Helmont, lui préparait la haute réputation que ses ouvrages lui ont acquise. La Médecine, fille des dieux, erre dans les campagnes et fuit les villes ; Hippocrate va la chercher dans les déserts ; il l’habille à peu de frais et très-modestement : voilà la médecine empirique.

Le grand monde, l’orgueil des sciences, la pompe des arts, dénaturent la médecine ; elle était perdue sans Van- Helmont. Non, elle est fondée sur la nature; je l’ai dit cidessus ; elle a toujours existé et existera toujours. Ses

malheurs et les torts qu^elle reçoit ne peuvent être que passagers, surtout dans les Etats policés.

La justice veille sur la médecine : j’aurais voulu que le poète l’eût dit. La justice imprime du respect aux détracteurs de la médecine comme à ses faux adorateurs; elle lui permet de paraître sous divers ornements et sous diverses dénominations.

§ IV. L’empirisme, systématique ou raisonné : on ne sait si les Egyptiens le connurent. Acron le mit en vogue chez les Grecs: Erasistrate, Hérophile , peut-être empiriques. Les médecins cliniques : Sérapion et Héraclide, célèbres dans la secte empirique.

L’empirisme s’étendit dès campagnes jusque dans les villes : quelques empiriques se mirent à écrire et à disputer ; ils firent de leurs opinions un corps de doctrine ; ce ne fut pas dans l’objet de les faire connaître, puisque la simple tradition des pères aux enfants, et des disciples aux maîtres, suffisait à cette secte répandue dans tout le monde et pour ainsi dire dans toutes les têtes.

Mais les empiriques se virent forcés de ramener leur pratique à des principes, pour s’opposer aux prétentions des philosophes, qui se flattaient d’englober la médecine dans les règles générales de la philosophie ; il fallut aussi céder,au torrent ; et comme la philosophie ou les disputes sur les premières causes faisaient de grands progrès, tout le monde exigea des médecins qu’ils raisonnassent et qu’ils disputassent comme les philosophes ; ce qui donna naissance à un empirisme qu’on peut, nommer systématique.

Les Egyptiens paraissent s’être peu occupés des causes physiques ; ils se perdirent dans une sorte de métaphysique obscure et difficile : à peine nous a-t-on appris que leur médecine fût arrangée en système et mêlée avec leur théologie et leurs lois. Bacchus, Zoroastre, les divers Hermès, les prêtres cultivaient la médecine ; mais ce n’était assurément que comme de purs et simples empiriques, tout au plus corrompus par de fausses idées de religion.

Les progrès que Moïse fit en Egypte et ce que nous savons

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des médecins chez les Hébreux, portent trop peu de clarté sur l’histoire profane de ces siècles éloignés, pour qu’on puisse compter sur autre chose que sur quelques faits ; or ces faits ne décident pas s’il y eut un temps où les médecins d’Egypte furent partagés en différentes sectes, ou si l’on y disputa sur l’empirisme, le dogme, etc.

Il n’en était pas de même chez les Grecs ; ils furent aussi ardents à répandre les sciences, à faire parade de leur doctrine, à prendre le peuple pour juge, que les Egyptiens avaient été soigneux de cacher leurs connaissances et de les envelopper d’un langage mystérieux, ressource trop ordinaire du pédantisme. On connait la célébrité de Thalès .etdePythagore, qui fondèrent chacun une secte particulière de philosophie.

Acron, fameux médecin d’Agrigente, fut presque leur contemporain et compatriote d’Empédocle, pythagoricien décidé. Ces philosophes ne pouvaient s’empêcher de parler de médecine, ce qui déplut sans doute à Acron : il arbora l’étendard de l’empirisme, déjà connu de tous les hommes ; il résista aux philosophes qui voulaient avilir l’expérience, mère de toutes les connaissances ; il se sépara de ces grands raisonneurs fit des ouvrages dont il ne reste que le titre; il y combattait vraisemblablement l’application de la philosophie à la médecine : il reste des traces de son peu d’union avec Empédocle.

Voilà donc les empiriques aux prises avec les physiciens ou avec les théoriciens ; les disciples des principaux chefs de la dispute se multiplièrent, et voilà l’empirisme philosophique ou systématique en parallèle avec la médecine dogmatique.

Je ne puis croire que l’entrevue de Démocrite et d’Hippocrate se réduisît précisément à ce qui nous est parvenu de leur conversation. Le peuple d’Abdère est effrayé de l’état de Démocrite ; on le croit fou ; Hippocrate est prié de venir le visiter : on n’a point de confiance dans les lumières du philosophe : on appelle le médecin, c’est pour ainsi dire la théorie qui a recours à la pratique, ou du moins la première n’est regardée, par ceux qui s’intéressent à Démocrite, que' conime une connaissance de nul usage. Tel est le penchant naturel des hommes.

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Démocrite faisait de l’anatomie. Hippocrate sentait le prix de cette occupation ; il était déjà bien avancé dans ses spé^ culations ; il fit peut-être des réflexions qui le conduisirent à rendre sa médecine une espèce de mélange de physique et de pur empirisme : il eut au moins lieu de comparer ses propres connaissances avec celles d’un des plus beaux théoriciens de son temps. Ces deux grands hommes ne s’aigrirent pas l’un contre l’autre^ comme Acron et Empédocle ; mais Hippocrate parla peu, comme avaient coutume de faire les empiriques, et Démocrite disserta comme les physiciens.

Depuis cette entrevue, la philosophie d’Aristote et celle de Platon occupèrent tous les esprits. Erasistrate et Hérophile donnèrent un éclat singulier à la médecine par leurs découvertes en anatomie. Hérophile jouit de la plus brillante réputation : il fit des progrès surprenants dans l’anatomie : son école subsista longtemps après lui et eut le plus grand éclat ; on se sert encore aujourd’hui des noms qu’il donna à quelques parties du corps humain ; sa réputation s’étendit au loin et est parvenue jusqu’à nous, tou jours intacte, toujours respectée par ceux qui furent en état de sentir la valeur de ses découvertes et de ses travaux.

Si les païens ne le regardèrent pas comme un dieu^ Fallope, médecin chrétien, a regardé les décisions d’Hérophile comme des espèces d’articles de foi. Il essaya l’histoire anatomique des nerfs ; il osa le premier parler du pouls, ou du moins il fit sur cette matière un corps de doctrine qui fraya la route aux découvertes faites depuis en cette partie : il y a toute apparence qu’il imposa le premier aux médecins la loij devenue habituelle, de tâter le pouls, à laquelle ceux qui l’avaient précédé ne paraissent pas avoir été aussi asservis qu’on l’est devenu depuis lui.

Hérophile était cependant, de même qu’Erasistrate, à moitié empirique; et peut-être qu’ils doivent être mis dans cette secte, suivant Galien, qui convient qu’Hérophile était un homme consommé dans toutes les parties de la médecine. ■Pourrait-on croire, après ces faits connus des moins versés dans l’histoire, qu’Érasistrate et Hérophile aient été traités de gens qui s’étaient fait quelque réputation passagère ?

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P^t-on iiilaginer qu’on ait avancé à propos d’Hérophile que chaque siècle a eu et aura ses charlatans et ses dupes ?

Quoi ! Hérophile fut un charlatan! C’est donc parce qu’on lui imputa follement des crimes imaginaires? Est-ce à cause de ce qu’il s^égara au sujet du pouls? On a pu, il est vrai, lui faire quelques reproches à cet égard. Galien rapporte qu’Hérophile avait écrit fort au long de la cadence du pouls, qu’il s’était embarrassé et qu’il avait même d^ité à cet égard des absurdités ; c’est Le Clerc qui fait cette remarque. Il ajoute fort judicieusement que cela serait pardonnable à un homme qui écrivait le premier sur cette matière. Le Clerc ne va pas plus loin: il ne donnait le nom de charlatan qu’à ceux qui vendent ou qui font vendre chez eux des pâtes ou des boules, avec le petit imprimé pour faire le rouleau.

Quoi qu’il en soit, il paraît qu’après Érasistrate et Hérophile, les empiriques furent un peu confondus avec les philosophes ; mais ce mélange ne dura pas longtemps,, s’il est vrai, comme Celse l’indique, que la médecine fut vers ce temps-là partagée eu trois branches principales, la diète, la pharmacie et la chirurgie, ce qui ne marque pas les trois professions connues parmi nous.

Il y a tout lieu ducroire que les empiriques occupèrent, dans ce partage,.la deuxième et la troisième place, laissant la première à ceux qui aimaient à raisonner ou aux physiciens. Alors mieux que jamais on distingua les médecins cliniques, ou ceux qui visitaient les malades dans leur lit, d’avec ceux qu’on allait consulter chez eux et qui n’étaient que des physiciens.

Les cliniques graduaient les doses des remèdes, les administraient, choisissaient les moments propres pour cela et apprenaient ce qu’il fallait faire pendant leur effet. Ce détail, dans lequel les philosophes ne daignaient point entrer, faisait la base de la médecine empirique : c’était l’empirisme raisonné.

Telle était la médecine de Sérapion, qui donna beaucoup plus de vogue à l’empirisme qu’Acron, et qui n’en appelait jamais qu’à l’expérience, rejetant au loin les raisonnements des philosophes ou des-médecins dogmatiques. Telle était latméthode d’Héraclide Tarentin, le plus fameux des méd^

cins empiriques, qui, suivant Galien, ne parlait jamais contre la vérité, môme pour défendre les intérêts de sa secte^ et qui ne rapportait que ce qu’il avait expérimenté lui-même.

Ces grands hommes eurent beaucoup de disciples : ceuxci prétendaient, comme leurs maîtres, qu’il suffit que l’expérience ait montré les remèdes propres aux maladies ; ils laissaient les raisonnements aux dogmatiques ; ilsdisaient que le hasard fit trouver les remèdes, que les divers essais faits à dessein ou autrement en établirent l’usage conservé par l’histoire, etqu’enfin la comparaison, l’analogie, les rapports qu’on trouve dans une maladie inconnue avec celles qu’on connaît, servaient de guide aux médecins dans les cas extraordinaires.

Eh ! que pouvait-on mettre en avant de plus raisonnable que toutes ces réflexions, qui sont, pour ainsi dire, devenues le langage journalier ou la logique usuelle des praticiens ?

Au reste, je ne parlerai point de tous les empiriques connus en ce temps-là ; on trouve dans l’histoire plusieurs noms d’empiriques qui Se sont conservés à la faveur dès beaux traits propres à ceux qui les portaient, et non par le moyen des catalogues et des listes stériles : les Grecs n’avaient pas imaginé de charger les fastes de la médecine dè ce poids inutile.

§ V. Réforme de la médecine à Rome. Archagatus y déplut.

Asclépiade y subjugua les esprits : il était fait pour cela.

Rome, devenue la souveraine dn monde, eut bientôt besoin d’autres médecins que les empiriques, modestes et inconnus praticiens qu’elle renfermait dans son sein. La vertu, la sobriété, l’activité, le mépris de la vie et l’amour delà patrie, exclusif de toute autre passion vive, tenaient lieu de médecin; surtout il ne fallait point à Rome de grands raisonneurs ni de théoriciens ; ils n-’auraient point eu de rang qui leur fût convenable dans une ville de soldats et de laboureurs, qui étaient aussi orateurs et prêtres ; ceux-ci n’avaient pas encore pu sentir, au milieu de la candeur et de la simplicité romaine, les ressources de la médecine pour

SUR l’histoire Ce la MÉDECIIfE lOl

contenir les peuples, comme les Egyptiens l’avaient éprouvé.

Gaton crut entrevoir que le luxe attirait les médecins grecs; c’est apparemment contre ces médecins rivaux et ennemis des empiriques, de tout temps nécessaires dans Rome, que Gaton montra sa mauvaise humeur. Il écrivait à son fils de se défier de tous ces barbares. Le conseil était trop dur, quoiqu’il partît d’un bon principe ; d’ailleurs, Caton se croyait médecin. Cependant les vices gagnaient, et les maladies à proportion ; les citoyens se multipliaient, les moeurs changeaient; les Romains apprirent que les Grecs, qui: leur avaient fourni des lois, pouvaient aussi leur fournir des médecins ; il en fallut.

Les premiers étrangers qui s’établirent à Rome ne furent que de hardis empiriques, tels qu’Archagatus ; ceux do cette secte avaient beaucoup plus d’analogie avec les empiriques habitués’à Rome. Cette ville, dans l’époque dont il est question, était moins en état de goûter les médecins d’un dogme sublime et élevé, que le seraient aujourd’hui les petites villes de province d’écouter et d’admirer nos grands poètes et nos grands peintres. Il faut, même à Paris, des vendeurs d’orviétan et des gros Thomas ; ceux qui n’en sentent pas la nécessité font une preuve de leurs petites vues.

Archagatus et ses appareils déplurent par leurs entreprises insolites et trop malheureuses ; il se fit un cri contre eux ; ce cri fut vraisemblablement fomenté par les empiriques naturels de Rome, qui trouvèrent aisément l’occasion de prendre feu contre des nouveautés ; ils se paraient sans doute de la décision de Caton ; souvent ceux qui extravaguent le plus partent d’assez bons principes.

Asclépiade se montra : le sénat fut à portée de connaître ses vertus et son génie puissant : il sut imposer silence aux criailleries et aux menées des ennemis et des rivaux d’Archagatus et des autres médecins étrangers. Asclépiade créa une médecine : il en fit une, si on peut ainsi parler, habillée à la romaine.

L’orgueil de ces maîtres de la terre souffrait impatiemment que de petits Grecs vinssent traiter leurs sénateurs, leurs femmes et leurs enfants. Asclépiade combina un sys-

te me qui dure encore, qui a mérité les éloges de Cocchi, et que beaucoup d’auteurs, qui se sont copiés, ont critiqué sans l’entendre, et même en le suivant.

Ce système confondit toutes les sectes de la médecine grecque ; ce mélange ou ce corps de doctrine d’Asclépiade fut plus agréable, plus décidé et plus à portée de tout le monde que celui d’Hippocrate ; Tunivers soumis aux Romains en adopta la médecine avec Fempressement que les provinciaux montrent pour ce qui vient de la cour et des villes capitales.

La Grèce, qui était, après l’Égypte, le berceau de cet art, fut éblouie de la réputation du médecin romain : il eût enenvahi le nom même d’Hippocrate, si le sien n’eût été précisément celui qu’avait porté en Grèce une famille de médecins de grande réputation.

Il trouva le moyen de se faire admirer, en renvoyant aux Grecs et à tous les habitants de la terre Connue leurs propres dogmes, accommodés à sa brillante manière : semblable à ces physiciens habiles, qui apprirent à rassembler les rayons du soleil par le moyen d’un verre, et qui les rendirent plus brillants et plus actifs que? le soleil ne les répand, -Asclépiade étonna le monde ; il dut beaucoup à l’heureux poste où la fortune le plaça iH; éclipsa la réputation de tous ses prédécesseurs ; il fut vraiment grand, vraiment créateur d’une méthode encore en usage. Il a été mis en parallèle avec Boerhaave, et l’auteur de ce parallèle paraît pencher pour le réformateur romain.

Cependant l’empirisme renaissait.de sa. cendre; il ne cessait de continuer ses progrès dans lés têtes dû commun des homnies, q.uoiqn’ils admirassent les sublimes dogmes d’Asclépiade ; il avait mis de son parti les sectateurs de la philosophie d’Epicure et de Leucippe. Ses disciples furent en très-grand nombre ; ils rendirent Rome le centre de la m.édècine ; ils se partagèrent l’empire que leur maître avait conquis ; mais aucun ne put succéder à toute sa fortune. Ils furenf forcés de plier devant le public, plus ou moins attaché à l’empirisme, qui a ses racines dans le cœur de -l’homme. .

Ces asclépiadiens prirent un parti moyen entre les empiriques et les dogmatiques ; ils se nommèrent méthodi-

SUR l’histoire de la médecine ques et, sous cette dénomination, ils firent passer les expériences des empiriques^ un peu aiguisées de quelques grands principes des dogmatiques.

Thémison, Thessalus, Soranus, tous gens célèbres, furent les chefs de cette secte mixte, aussi connue que sensée, et qui vit parmi nous très-peu défigurée. Quelque temps après Asclépiade, Celse, citoyen romain, apprit aux médecins à traiter leurs dogmes en latin : ce fut une heureuse époque pour la médecine ; elle ne peut que gagner lorsqu’on la traite en langue vulgaire, comme on commence à le faire dans notre siècle. La France connaît déjà son Celse, et nos neveux admireront sa manière d’écrire en essayant de l’imiter.

Celse introduisit dans ses ouvrages des empiriques disputant contre des dogmatiques : cette discussion prouve qu’il y avait encore des disputes entre les deux partis, qui n’avaient pu achever de se confondre, ou qui se ranimèrent lorsque Asclépiade ne fut plus. Celse développa les deux systèmes èt parut pencher pour le premier. Ces doutes, ou cette espèce de balancement d’autorité entre les sectes qui avaient cherché à se détruire, durèrent jusqu a Galien.

§ VI. La thériaque, chef-d’œuvre de Vempirisme.

C’est à cette époque qu’on peut rapporter le chef-d’œuvre de l’empirisme, la thériaque: Depuis longtemps les médecins usaient de quelques préparations connues. Andromaque, médecin de Néron, fit un assemblage énorme de toutes sortes de drogues. On ne sait quel génie le conduisit dans cette composition. Ce ne fut pas la méthode, qu’il devait connaître assez pour sentir et craindre le ridicule des mélanges qu’il faisait, mais qu’il ne connaissait pourtant pas assez pou-r le détourner de son entreprise ; il combina toutes les formules des empiriques : il fit un composé monstrueux qui dure encore et qui durera toujours ; qui toujours sera l’écueil de tous les raisonnements, de tous lès s^èmes, et qu’on ne bannira jamais : elle est, pour ainsi dire, suivant le cœur, suivant l’instinct ou suivant le goût de tous-les hommes.

Il me semble que la Ihériaquè, qui tient essentiellement des liqueurs spiritueüses, et qui ne peut être suppléée en partie que par le vin et ses préparations, contient éminem^ ment toutes les vertus nécessaires dans les incommodités et dans beaucoup d’accidents des maladies : elle console la nature, elle la remet dans tous les cas de langueur, de faiblesse, de tristesse; elle réveille les fonctions de l’estomac, toujours en faute dans les maladies ; elle excite dans les corps un tumulte d’ivresse, nécessaire pour vaincre les dérangements de ce viscère important, qui est, à tant d’égards, un des centres de la vie, de la santé et de Texercice de toutes les fonctions. Elle réussit dans mille cas qui semblent opposés, parce qu’elle a mille côtés favorables à la santé ; elle réunit, pour ainsi dire, tous les goûts possibles de tous les estomacs.

J’en suis fâché pour la théorie et pour les médecins de toute autre secte que celle des empiriques. Ils l’attaqueront tant qu’ils voudront ;,ils prouveront que cette composition n’a pas le sens commun, suivant les règles de la bonne pharmacie; mais le langage de tous les siècles est plus fort que les plus belles dissertations. Andromaque fit un chefd’œuvre nécessaire à l’espèce humaine, et non moins utile aux animaux, lorsqu’il imagina ou qu’il ramassa les matériaux de la thériaque.

Ce médecin serait hafoué parmi nous, s’il voulait répondre à toutes les objections de théorie qu’on pourrait faire à sa composition : il ne serait pas reçu bachelier dans nos écoles ; mais son remède est en vogue partout. J’ai vu pen^ dant plusieurs années donner chaque soir un bol de thériaque à tous les malades de l’hôpital de Montpellier, tandis que les écoles de cette métropole de la médecine retentissaient d’invectives contre cette composition.

J’ai vu donner de la thériaque, et même à très-forte dose, dans toutes les incommodités, dans tous les ménages, par toutes les vieilles gens d’expérience, et j’ai vu réussir cette manœuvre dans beaucoup d’occasions où je n’aurais su quel parti prendre en suivant les indications puisées dans les principes de la théorie. Quelle vogue n’ont pas prise de nos jours, au milieu de Paris, des formules qui n’étaient que des diminutifs de la thériaque,ou dès cordiaux

SUR l’histoire de la médecine

plus ou moins actifs ! Combien d’effqrts ceux même qui décriaient ces formules n’ont-ils pas faits pour les imiter !

Je connais un médecin qui prétend prouver un jour qu’on a plus employé,pendant ces dix dernières années, de drogues chaudes dans Paris qu’on n’en avait employé pendant les trente précédentes ; cet emploi s’est fait par ceux même qui décriaient ceux qui ont remis en vogue l’usage que nos grands-pères faisaient des remèdes chauds, c’est-à-dire de la thériaque, du vin et des résines qu’on y dissolvait.

Tous les volumineux éloges de Teau pure, le grand nombre de guérisons qu’on lui a attribuées, l’usage immodéré qu’on en a fait, n’ont pu détourner l’instinct des hommes incommodés et malades, de la pente qu’il a pour les cordiaux et pcfhr les drogues actives qui raniment la vie, qui aident à en supporter le fardeau.Si les malades se sont accoutumés à craindre les remèdes échauffants et à courir après ce qui rafraîchit ; si l’histoire de la circulation et les scholarités de l’inflammation ont appris à connaître le feu et la gangrène, et les engorgements, et la suppuration, et , les petits vaisseaux, ce u’est, il faut en convenir, que du préjugé seul que partent ces craintes. Il faut, le plus souvent, des remèdes qui aident à vivre, qui donnent des forces,qui remuent les passions nécessaires dans les divers états où les hommes se trouvent.

C’est à la médecine à trouver ces remèdes. L’eau qui rafraîchit, la diète qui affaiblit, sont sous la main de tout le monde.La thériaque et ses diminutifs, le vin et ses diverses combinaisons réveillent l’activité et soutiennent la vie au lieu de l’affaiblir. Il est pourtant vrai qu’il y a quelques occasions où les vrais cordiaux sont des remèdes aqueux ou relâchants. Telles sont, par exemple, les maladies aiguës.

Je m’étonne qu’on n’ait pas essayé de composer, pour les maladies aiguës, un remède universel, èn faisant un mélange ou un assemblage de tous les corps et fruits muqueux et pulpeux. C’est de ce mélange non fermenté qu’on pourrait composer une sorte de thériaque pour les maladies vives et courtes. Si celle-ci était traitée par une main aussi heureuse que celle d’Andromaque, elle l’emporterait sur tous les sirops et les électuaires, qui ne sont que des dimi-

HECHERCHES

nutifs de cette thériaque des aiguës, dont on conçoit la possibilité.

Avec ce remède et la thériaque ancienne^ on irait loin en médecine. La marmelade de casse, d’huile et de manne, renouvelée de nos jours, a fait moisir à Paris une grande quantité de sirops, la plupart sans vertu. On ne les aime plus tant depuis qu’on use généralement du sucre.

Le petit-lait commence à faire oublier les apozèmes, et l’usage des légumes chasse les extraits et les électuaires ; or le petit-lait et l’usage des pulpes des fruits cuits et crus, de même que les extraits, ont pris naissance chez le peuple. Les premiers essais ont été faits par les mains qui travaillaient au pain, à la récolte des fruits, à la conservation des plantes. C’est dans ces magasins ouverts à tout le monde qu’ont puisé les empiriques ; les théoriciens ont ensuite bâti leurs raisonnements.

§.VIL Médecine dans les Gaules ; Démosthène; Crinas, Charmis, Marcel, médecins gaulois. Ouvrage de Marcel favorable aux empiriques.

Galien parle d’un Démosthène de Marseille : il ne nous est guère permis de le compter au nombre de nos compatriotes, surtout s’il est le même que celui qui fut élève d’Alexandre l’hérophilien et très-connu en Phrygie. Le Clerc dit qu’on né saitpas si c’est le même, et on ne peut décider cette question sans imprudence. Quoi qu’il en soit, l’un de ces Démosthène, s’il y en a eu deux, s’était fort appliqué à la connaissance du pouls.Ceux qui regardent Hérophile, son maître en cette partie, comme un charlatan ne peuvent, sans tomber dans une contradiction manifeste, donner des louanges à Démosthène.

Crinas qui, suivant Pline, avait exercé la médecine dans son pays avant d’aller s’établir à Rome, mérite pour cette raison, à plus juste titre que Démosthène, d’être mis dans la classe des médecins gaulois. Il se distingua par l’étude de rastrologie,qu’il fit la base de sa médecine : il est encore plus connu par lés grandes sommes qu’il donna, en mourant, à la ville de Marseille, sa patrie, pour en rebâtir les murailles.

SUR l’histoire de la médecine

Il n’eùt peut-être pas donné une pareille marque d^attacliement à sa patrie, s’il eût pu deviner une scène qui se passa à Marseille plusieurs siècles après sa mort. Un charlatan du XVII® siècle assembla beaucoup de monde dans cette ville, prétendant faire la preuve de ses connaissances en médecine et dans l’astrologie. Jusque-là le charlatan ressemblait assez à Grinas ; un médecin de Monpellier, nommé Louvet, réfuta vivement le charlatan, et les habitants de Marseille furent honteux de leur crédulité.

Qu’auraient-ils répondu si le charlatan leur avait dit : Je vous expose ici la doctrine d’un de vos célèbres compatriotes, d’un homme qui fit rebâtir les murailles de votre ville ; comment se peut-il que vous ayez si peu de respect pour la mémoire de Grinas ? c’était un grand médecin qui brilla à Rome. Gomment Louvet ose-t-il en votre présence venir médire de votre compatriote et d’un de ses confrères ?

Le charlatan aurait encore pu se défendre par l’exemple du fameux Michel Nostradamus, autre médecin provençal et docteur de Montpellier. On connaît ses centuries et ses almanachs ; on sait qu’il cultivait avec ardeur la médecine et l’astronomie; on sait qu’il fut médecin du roi Gharles IX et qu’il avait paru à la cour du roi Henri IL Enfin, on n’ignore pas qu’il se tira fort adroitement de l’ordre qui lui fut donné au sujet des*enfants d’Henri II, dont on voulait savoir la destinée.

Nostradamus fit si bien qu’on ne peut savoir ce qu’il dit en cette .occasion. Ge n’est pas le premier intrigant qui, en pareille circonstance, ait fait en sorte que son pronostic fut oublié de tout le monde. Il n’en est pas moins certain que le charlatan de Marseille aurait pu embarrasser Louvet ; il eût du moins empêché le bruit que fit ce médecin, qui publia partout sa victoire.

LeGlerc et Bernier mettent au nombre àes médecins gaulois Gbarmis, natif de Marseille, de même que Grinas; ce.s deux historiens rapportent, au sujet de Gbarmis, ce que Pline en dit : c’est qu’il remit en vogue à Rome l’usage des bains froids. Il est remarquable que ces bains ont originairement pris faveur dans les pays froids. On sait le cas que les Anglais en font, de même que tout le Nord. Le médecin gaulois venait d’un pays froid, eu égard au climat de Rome.

Au restejOn ne peut juger des raisons qui déterminèrent Charmis à donner la préférence aux bains froids sur les' bains chauds, La théorie de ce remède est trop peu connue; il faut^s’en tenir à cet égard à croire que les habitants d’un pay^ chaud ont, en général, craint l’eau froide plus que ceux des pays froids : peut-être les bains froids échauffent-ils en augmentant les forces, et que les bains chauds rafraîchissent en ramollissant ; en ce cas-là, il y aurait moins d’inconvénient à user à Rome des bains chauds que des bains froids.

Mais tout cela tient aux différents empirismes nationaux, et il paraît qu’il n’y a point de risque à mettre Charmis, de même que les deux autres médecins gaulois, Crinas et Démosthène, au nombre des empiriques ou des demi-empiriques. Le dogme n’avait pas encore fait de grands progrès dans les Gaules. On y faisait la médecine comme du temps des druides, c’est-à-dire qu’on y cultivait l’empirisme, et on eût pu dire de toutes les Gaules, comme on l’avait dit de Rome, qu’il n’y eut point de médecins pendant plusieurs siècles.

Il nous reste pourtant un corps complet de médecine mis au jour par un Gaulois c’est l’ouvrage de Marcel, nommé l’Empirique pour le distinguer d’un autre Marcel, médecin et poète, qui vivait sous Marc-Aurèle, au lieu que Marcel l’Empirique vivait sous Théodose. Le premier s’était distingué par un grand ouvrage en vers sur la lycànthropie, qui est une espèce de mélancolie.

Le second Marcel, ou l’Empirique, était de Bordeaux. Le Clerc doute qu’il ait été effectivement médecin, quoiqu’il ait écrit delà médecine. Bernier remarque que Scaliger le croyait pyrrhonien ; c’est ce qui peut éclaircir la manière dont un autre historien s’explique au sujet de ce Marcel. Il dit que : «Marcel était médecin... qu’il paraît n’avoir point » étudié en médecine... que Marcel l’Empirique probablew ment était médecin ou en faisait la profession... que Mar- » cel avait fait, avec beaucoup de soin, une collection d’un » grand nombre de recettes ou de formules de remèdes » appropriés à toutes les maladies du corps humain... qu’il » avait fait sa collection d’après des médecins anciens et mo- » dernes, et d’après ce qu’il avait ouï dire... et qu’il faisait » la profession, comme tant d’autres, sans la trop savoir. »

SUR l’histoire de la médecine 109

Si Marcel était médecin et s’il en faisait la profession, il était donc médecin. S’il avait fait sa collection avec beaucoup de soin et d’après des médecins anciens et modernes, il avait donc étudié en médecine. Je ne dis pas qu’il eût pris des grades et des inscriptions en médecine ; car c’est ce qui s’appelle parmi nous étudier en médecine. Mais il avait lu les auteurs et faisait la profession de médecin : il était donc médecin ; il faisait la profession de médecin, comme tant d’autres, sans la trop savoir. En ce cas là, Marcel était médecin comme tant d’autres.

Il eût été plus simple de dire avec Le Clerc... « qu’on » range Marcellus entre les médecins, parce qu’il a écrit de » la médecine, quoique sa préface puisse faire douter qu’il » ait été effectivement médecin ». En effet, il semble dans sa préface qu'’il n’ait été qu’amateur et qu’il veuille se mettre lui-même dans la classe de Pline et autres philosophes ; il parle cependant de ses propres expériences. Il dédie son ouvrage à ses enfants, et il espère que, moyennant cet ouvrage, ils pourront se passer de médecins ; cependant il les exhorte à avoir recours à un médecin, lorsqu’il s’agira du choix et de la préparation des remèdes.

Marcel divisait les remèdes en deux classes principales : les empiriques, dont l’usage ou la pratique populaire avait appris les effets, et les rationnels, dont le raisonnement dictait l’application et l’eSpèce. Ainsi Marcel paraît avoir eu l’intention de réunir les deux sectes de médecine, l’empirisme et le dogme, en donnant la première place à l’empirisme.

Ce projet de concilier les sectes, en prenant ce qu’elles peuvent avoir de meilleur chacune en particulier, a peutêtre induit Scaliger à regarder Marcel comme pyrrhonien, ou flottant entre les diverses sectes. On voit dans la suite de l’histoire de la médecine, cette division de Marcel revenir dans les auteurs de médecine, à peu près dans les mêmes termes et presque jusque dans notre siècle.

Je connais un médecin qui avait résolu de faire un commentaire critique et historique de l’ouvrage de Marcel. Il prétendait prouver que les remèdes extraordinaires et trèssinguliers proposés par cet auteur étaient moins dus à l’empirisme qu’à l’abus du dogme : certaines opinions n’entrent

RECHER GELES

MO

jamais que dans des- têtes qu’un savoir orgueilleux et trop reclierclié plonge dans un tissu d’idées bizarres et entièrement éloignées de la nature.

Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de Marcel donne une idée de la manière dont la médecine se faisait dans les Gaules, aux premiers siècles de l’Eglise. Il est suffisant pour convaincre qu’on n'a pas à se récrier sur les malheurs de nos compatriotes de ce temps-là. Ils n’étaient pas privés de la médecine, quoiqu’ils n’eussent point connaissance de la tournure que cet art prit dans la suite. Il devint plus dogmatique ou plus scolastique qu’empirique, au lieu qu’il était chez les Gaulois beaucoup plus empirique que dog- 'matique. •

La médecine scolastique qui fit tant de bruit dans la suite, et qui avance journellement à sa perte, n’était , pas encore née ; son germe, contenu dans les écrits d’Aristote et de Galien, n’avait pas encore été fécondé. L’esprit de chicane ou de dispute prit enfin place dans la suite parmi ceux qui cultivèrent les sciences, ou qui les laissèrent tomber dans une langueur mortelle, au lieu de les cultiver réellement.

§ VIII. Ausone, autre médecin gaulois ; ses vertus, son pays,ses imitateurs. Les universités absorbèrent l’empirisme. Sortie de Riolan contre des empiriques. Commission royale de médecine. Remèdes modernes fournis par tes empiriques : ils doivent tolérer l’inoculation.

L’ouvrage de Marcel fait juger de la manière dont la médecine s’enseignait et se pratiquait dans les Gaules, vers le IV® siècle de l’Eglise. L’histoire d’Ausone, médecin gaulois qui vivait dans le même siècle, fait mieux connaître le rôle que les médecins jouaient en ce temps-là. Sa vie, si l’on en croit le poète Ausone son fils, fut un modèle de perfection.

Il naquit à Sazas, petite ville dans les Landes à quinze lieues de Bordeaux. Il pratiqua la médecine dans cette dernière ville, où il acquit la plus grande célébrité. Il fut le premier médecin de son temps, et connu dans toutes les villes de son voisinage. Son bien fut médiocre ; sa manière

SUR l’histoire de la médecine lii

de vivre, frugale, modeste et toujours la même. Il s’attachaitbeaucoup à son métier. Il fut bon ami, bon père. A son avis, celui-là est heureux qui se contenté de ce que le sort lui donne.

Il naquit peu curieux des affaires des autres. Il ne fut ni ambitieux ni colère, parce qu’il sut se corriger de ce dernier vice. Il fuyait les assemblées tumultueuses. Sa femme était de la ville de Dax, sœur d’un célèbre rhéteur qui se distingua à Toulouse. Ausone mourut à l’âge de quatrevingt-dix ans, sans avoir ressenti les misères de la vieillesse : il marchait encore sans bâton. On dit dé lui qu’il n’avait imité personne et que personne ne pouvait l’imiter.

Il fut préfet d’Illyrie et membre du sénat; mais la manière dont son fils s’explique sur ses charges prouve que le père n’en eut que le titre et les honneurs, sans avoir la peine de les exercer, comme le remarque Bayle. « Il sem- » ble, dit un historien moderne, qu’Ausone n’avait seule- » ment que comme honoraire le titre, le rang et lesap- » pointement5 de préfet. Il ajoute qu’Ausone le médecin » était natif de Bordeaux... que plusieurs auteurs célèbres » l’ont mis au nombre des chrétiens, et qu’il était archiâ- » tre de Valentinien I". »

Mais lo Scaliger avance qu’Ausone fut médecin de Valentinien, et Bayle en doute avec d’autant plus de raison qu’Ausone le fils n’en dit pas un mot ; ainsi ce fait est au moins suspect. 2‘> Plusieurs auteurs ont mis Ausone le fils au nombre des chrétiens, mais je ne trouve point qu’on ait parlé du christianisme du père. Son fils n’en parle pas. Il semble donc que notre historien ait appliqué au père ce qu’on a dit du fils. 3® Ausone lé père était natif de Bazas et non de Bordeaux, de l’aveu de tout le monde. 4» Il n’y a pas à douter si Ausone le père posséda seulement le titre de ses charges sans les exercer, puisque Ausone le fils dit expressément qu’il en avait le titre sans en avoir l’exércice. Je ne sais où notre historien a pris qu’il en avait les appointements.

On trouve, dans le Journal de Médecine (année 1763), des réflexions fort touchantes pour les médecins de Guienne, RU sujet d’Ausone leur compatriote. On y remarque, d’après Ausone le fils, que son père ne fut jamais ni témoin, ni

dénonciateur contre personne ; c’est-à-dire , suivant le commentaire de Bayle, « qu’il eut de l’aversion pour les » procès ; qu’il fut sans envie, sans ambition ; qu'il mettait » au même rang de jurer et de mentir ; qu’il ne trempa » jamais dans nul complot, dans nulle cabale ; qu’il n’in- » ventait point de faux bruits contre la réputation de son » prochain ». Voilà sans doute qui fait beaucoup d’honneur à la médecine, et voilà un exemple bien frappant pour les médecins.

Mais les compatriotes d’Ausone, les habitants de Bazas et des environs, ne sont pas moins jaloux que les médecins de cette province de ressembler à Ausone au sujet des mœurs. La candeur et l’honnêteté furent toujours révérées dans la patrie d’Ausone : s’il n’eut pas d’égal en médecine, il en eut du côté de la probité.

Cet éloge est dû aux habitants de cette partie de l’ancienne Aquitaine,où la noirceur, la bassesse, la perfidie sont montrées au doigt, et où les habitants notables se distinguèrent toujours, soit dans l’Eglise,soit dans le servîce,soit dans les sciences et la magistrature : si quelqu’un s’écarta de la route ordinaire, il devint l’objet de l’indignation publique et du mépris de tout le monde.

On y conserve et on y chérit la mémoire d’une foule,de grands hommes dans tous les genres. Chaque siècle aurait pu donner matière à des éloges pareils à ceux que le poète Ausone fit des illustres de Bordeaux. Des lieux peu éloignés les uns des autres furent, dans cette portion des provinces méridionales, les berceaux des Montaigne, des Huate, des Bayle, des Pardis, des Scaliger, des Abadie, des Marca, des Eliçagaray, des Montesquieu. Les pères montrent ces berceaux à leurs enfants.

On révère notamment, dans la patrie d’Ausone, le lieu de la naissance de Bertrand Goth , pape, et les maisons qu’habitèrent quelques-uns de ses cardinaux. On remarque celle qui fut possédée par Espagnet, membre du parlement de Bordeaux et distingué par ses lumières dans le XVII* siècle. C’est à cet homme de lettres, qui tenait beaucoup à La médecine par son goût pour la chimie, que laGuie'nnedutles premières notions de la philosophie moderne. Il porta ses soins jusqu’à publier des méditations.

SUR l’histoire de la médecine 113

aloP3 trop peu connues, sur l’éducation des princes, où il se trouve des leçons pour tous les états.

Heureux ceux qui surent profiter de ces leçons et des exemples de tous ces grands hommes ! Malheur à ceux que de viles passions précipitèrent dans les horreurs et les bassesses du vice! Ils n’eurent que des jours tristes à passer dans ces contrées gaies et fortunées, où l’on ne connut la perfidie, le mensonge, la calomnie, que pour leur déclarer une guerre éternelle et publique.

Ceux qui savent la langue naturelle du pays sont surpris de la grande quantité de mots plus ou moins significatifs, consacrés à peindre un homme inutile, ou qui oublie les devoirs de son état.

On l’appelle « bandoulé, aurugué, tracanard, bau, pec, » estournieu, neci, campich, esbaraulat, pegous, aliman, » truque-taulès, jonan-l’aizit, guillem-pesque, capdauzet, » lüec, gulem, cagot, escrepi, piloi, ucalancit, hore-biat, » cere-birat. »

Toutes ces épithètes et autres semblables, que les médecins savent constamment mieux que les autres habitants, sont employées à poursuivre sans relâche les gens oiseux, ceux qui ont commis des actions honteuses et déshonnêtes C’est avec ces armes que les enfants leur courent après. On les force de quitter ces pays libres et éclairés pour aller dans les grandes villes, y ensevelir leur opprobreet essayer de surprendre la vigilance des magistrats.

Des mœurs libres, simples et épurées durent produire d’excellents médecins dans ces climats tempérés. Ils furent, dès les premiers siècles de l’Eglise, fertiles en hommes célèbres. Les sciences y étaient en honneur lorsqu’elles étaient encore inconnues dans d’autres provinces. L’Aquitaine prépara les voies à la doctrine des Arabes, qui vint se répandre dans les Gaules,

L’empirisme dura dans l’état où Marcel et sans doute Ausône l’avaient quitté, jusqu’au temps des Arabes et jusqu’à celui de la fondation des universités. Celle de Montpellier et celle de Paris devinrent en France les deux principaux centres où allèrent aboutir toutes les connaissances médicinales; elles en ressortaient plus ou moins ornées d’une sorte de dogme propre à Galien et aux Arabes, et

que plusieurs grands hommes cultivèrent avec sein ; mais l’empirisme, quoique confondu dans les écoles avec les autres sectes, marcha toujours presque à l’ordinaire : il occasionna bien des disputes.

Nous trouvons une preuve de ces disputes, c’est-à-dire des efforts que faisaient les dogmatiques scolastiques pour abolir entièrement l’empirisme, dans les ouvrages de Riolan le père, médecin de Paris. Il dédia un de ses ouvrages au parlement de Paris. «Jusqu’à quand, s’écriait-il, » souffrirez-vous que des empiriques marchent tête levée » au milieu de cette capitale, qu’ils infectent de leurs mau- » vaises pratiques ?»

Cet auteur renouvelait en peu de mots tous les reproches faits autrefois aux empiriques : personne ne lui répondit. S’il avait eu à faire à quelque empirique fameux, il eût trouvé à qui, parler. En effet, il osa porter sa passion pour les dogmes de son école au point d’avancer «qu’il aimait » mieux se tromper avec Galien que suivre une bonne » route avec Paracelse, qu’il regardait comme inspiré par » le diable ». On sent qu’une tête aussi fougueuse donnait beaucoup d’avantage à ceux même qu’il prétendait combattre,.

Le parlement de Paris écouta ces clameurs et sut évaluer un zélé outré : les empiriques restèrent dans Paris et dans les campagnes. On en sentit la nécessité en gémissant de ses abus et de ses excès, non moins terribles que ceux dans lesquels Riolan et ses pareils tombèrent.

Il y eut même beaucoup de médecins de la Faculté des plus distingués, qui ne renoncèrent point à l’empirisme dansle traitement des maladies. Il n’y a qu’à ouvrir les ouvrages des Houllier, des Duret, des Baillou pour s’en convaincre : on y trouve dans la cure des maladies des remèdes purement et simplement empiriques.

Nos rois, toujours attentifs au bonheur de leurs sujets, achetèrent en plusieurs occasions les remèdes des empiriques, pour en faire part à tout le monde. La liste de ces remèdes est fert considérable. Nos rois jugèrent aussi à propos d’établir une commission royale, dont leur premier médecin fut toujours le chef. Cette commission, qui dure encore, fut destinée à ramasser et à examiner les remèdes

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des empiriques, et à choisir les plus convenables et les plus utiles. Ce fut évidemment une ressource nécessaire pour l’empirisme, que les écoles combattaient avec force.

C’est de cette sorte d’école ou d’académie ou de tribunal, ou bien des sources faites pour y aboutir, supposé que les écoles ne fussent point propices à de nouveaux remèdes, que sont sortis la plupart de ceux que nous employons aujourd’hui : le mercure, le tartre émétique, les divers sels neutres, le quinquina, l’ipécacuanha, le kermès et tant d’autres,qui ont enfin forcé les médecins dogmatiques dans leurs retranchements. lis se sont accoutumés à croire que ta découverte de ces remèdes leur appartenait.

L’inoculation de la petite vérole a pris naissance dans les mêmes sources que tous ces remèdes, chez le peuple, à la campagne, parmi les femmelettes, dans les petits ménages. Milady Montaigne vit faire cette opération à Constantinople; elle eut le courage de l’éprouver sur un de ses enfants. Elle l’apporta en Angleterre, où l’on s’en rapporta à sa bonne foi et où l’on essaya l’inoculation : elle passa d’une main à une autre, précisément comme les pratiques des empiriques.

Il paraît évident que les médecins qui tiennent à la secte empirique et qui suivent exactement ses principes, sa marche et ses progrès, ne peuvent s’empêcher d’essayer de l’inoculation : ils doivent la tolérer èt peut-être même la conseiller. Un des grands principes des empiriques fut toujours qu’on devait nécessairement s’en rapporter à d’honnêtes gens qui assurent un fait: ici le peu de danger de l’inocu-r lation est publié par mille bouches instruites ; ses inconvénients sont prouvés être beaucoup moindres que ses avantages.

D’ailleurs cette pratique, qui fut d’abord purement empirique, est éclairée et constatée par lé témoignage de plusieurs grands médecins étrangers : ceux de France ne peuvent donc s’empêcher de convenir qu’on doit essayer de cette méthode, à moins de donner un démenti formel à tous les partisans de l’inoculation; or, ils sont en bien plus grand nombre et d’un poids bien plus remarquable que ceux qui protégèrent le quinquina, le kermès et autres remèdes qui ont pris le dessus.

Ainsi l’inoculation servira à démontrer ce qu’Hippocrate a remarqué avec tant de sagesse, c’est que l’art se forme peu à peu, qu’il s’enrichit journellement de nouvelles découvertes, qu’il ne peut être au comble de sa perfection qu’après un grand nombre de générations. Hippocrate, en parlant ainsi, semble avoir peint l’empirisme, qui prospère sans cesse, qui sans cesse travaille à la découverte de nouveaux remèdes.

On peut hardiment en conclure qu’Hippocrate eût admis l’inoculation : ou bien il eût fait une faute aussi considérable que celle qu"il commit en défendant à ses ' disciples de s’exercer sur la taille : si on l’eût cru sur sa parole, on n’aurait point porté cette opération au point de perfection oû elle est aujourd’hui. Si on en croyait les ennemis de l’inoculation, on s’opposerait, par les mêmes raisons, à plusieurs autres découvertes importantes, qu’on fera peu à peu. Mais il ne s’agit aujourd’hui que du bien qui semble devoir résulter de la tolérance de l’inoculation.

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