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LES MÉDECINS THÉOLOGIENS

§ I. Union de la théologie et de la médecine. Description médicinale de la vieillesse, tirée deVEcclésiaste. La médecine avant le déluge.

La médecine a de tout temps été intimement liée avec la religion : on ne saurait enlever cet honneur à notre'hrt. L’arrêt du parlement de Paris, en demandant l’avis de la théologie, joint à celui de la Faculté de médecine, a confirmé cette union : elle est en effet indissoluble dans bien des cas, comme dans la question de l’inoculation. Ne craignons donc point de tracer ici avec respect les rapports que la médecine eut toujours avec la théologie.

L’Eglise elle-même, dans des siècles peut-être plus heu-

BECHERCHES

reux que le nôtre, a chargé ses ministres de l’étude et même de la pratique des principales parties de l’art de guérir : c’est ce dont la preuve nous est trop avantageuse pour que nous ne saisissions pas l’occasion d’en exposer lesmotifs; ils semblent pris dans la nature même de la théologie et de la médecine.

« Souvenez-vous de votre Créateur pendant les jours de » votre jeunesse... avant que le soleil, la lune et les étoiles » s’obscurcissent, avant que les nues retournent après la » pluie. »

Avant que le cœur, qui est le soleil du corps vivant, perde sa vivacité et son feu, et qu’il cesse d’éclairer ou d’animer toutes les parties ; avant que le cerveau, qui préside sur le corps comme la lune sur la terre, s’affaiblisse dans ses fonctions, et que les viscères, qui sont comme les étoiles du corps, perdent leur activité Si nécessaires la vie et à la santé ; avant que les fluxions et les catarrhes se succèdent les uns aux autres sans interruption.

« Lorsque les gardes de la maison commenceront à » trembler, les forts s’ébranleront; celles qui avaient accou- » tumé de moudre seront réduites en petit nombre et » deviendront oisives, et ceux qui regardaient par les trous » seront couverts de ténèbres. »

Lorsque les bras, qui sont vos gardiens naturels, manqueront de forces; vos jambes, qui sont faites pour vous soutenir, ne pourront plus vous porter, elles fléchiront sous le poids de votre corps affaibli. Le nombre de vos dents, qui sont destinées à moudre la nourriture, sera sensiblement diminué : celles qui resteront seront ébranlées et auront perdu leur émail ; vos yeux, qui sont des sentinelles placées à portée de vous avertir à propos, seront obscurcis : ils seront chassieux, larmoyants et sans vivacité.

« Les portes des rues seront fermées, la voix de celle qui » avait accoutumé de moudre sera basse ; on se lèvera au » chant de l’oiseau ; les filles de l’harmonie deviendront » sourdes. »

Les voies naturelles par lesquelles le corps se nettoie se fermeront ou perdront leur ressort ; les organes de la voix n’auront plus leur souplesse, et l’usage même de la parole sera interdit ; vous ne pourrez jouir du sommeil

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nécessaire ; vous serez réveillé dès le pornt du jour, sans pouvoir vous livrer à la tranquillité de la nuit. Les oreilles qui vous amusaient parles sons agréables quelles fais aient passer jusqu’à votre âme, comme les instruments de musique, les plus mélodieux, ne vous amuseront plus : vous serez plongé dans un morne et triste silence.

« Les lieux les plus élevés ne seront point épargnés, et » ils trembleront dans le chemin. L’amandier fleurira, la » sauterelle s’engraissera, le câprier se desséchera. »

Le corps se courbera et il fléchira, d’autant plus qu’il aura été plus droit et plus élevé : il ne pourra plus se remuer sans danger. Les cheveux blanchiront; la taille, qui fut déliée, s’épaissira ; le ventre, qui fut souple, grossira ; la barbe, qui est le signe de la force et dé la chaleur, tombera.

« Avant que la chaîne d’argent soit rompue, avant que la « bandelette d’or se retire, avant que la cruche sebrisà sur » la fontaine et que la roue se détruise sur la citerne, la » poussière reviendra à la terre, d’où elle était venue... » L’homme s’enira.dans sâmaison de l’éternité,elles pleu- » reurs le pleureront dansles places publiques. »

La moelle de l’épine, qui est ùne colonne blanche et déliée qui s’étend dans toutes les parties où elle entretient le sentiment,n’aura plus de sensibilité; la faiblesse et la paralysie s’ensuivront bientôt. Le sang qui suit les vaisseaux comme ses routes naturelles, pour aller revivifier les différentes parties, et leur porter la chaleur et la couleur vermeille qui dénote la vie et la santé, sera arrêté et se figera dans ses vaisseaux. Lecours des urines sera suspendu, soit que la vessie, qui est comme la cruche destinée à les recevoir, ne puisse plus les contenir, soit que lés reins, qui ont quelque rapport aux roues ou aux poulies au moyen desquelles on tire l’eau des citernes, ne puissent plus tirer du sang l’urine qui y croupira et le fera tomber en corruption.

Le corps reprendra sa première existence de terre et d’un peu de boue, dont il fut formé. L’âme rentrera dans le sein dé l’Eternel. Vos amis s’entretiendront quelques instants de l’histoire de votre vie; ils se tairont bientôt et vous feront leurs derniers adieux.

Cette description de la vieillesse, considérée comme une maladie, est tirée de l’Ecclésiaste ; elle est, si on peut le dire, entièrement médicinale ou anatomique ; elle a paru intéressante à tous ceux qui l’ont lue et commentée, ce que je fais ici. Elle peut servir de fondement à quelques remarques qu’il m’est, je crois, permis de faire au sujet de notre ancienne union avec les théologiens. Cette union, qui honore la médecine, est fondée sur des rapports qu’elle a, par sa nature, avec la théologie.

Celle-ci, toujours occupée des choses saintes, n’a point dédaigné de porter quelquefois le nom de médecine de l’âme-, elle étend même ses droits sur les fonctions corporelles, apanage principal de la médecine ; mais nous sommes aussi obligés de nous élever jusqu’aux fonctions de l’âme, et on nous le permet lorsque nous le faisons avec la retenue convenable et nécessaire à nos faibles lumières.

L’Ecriture sainte ne parle d’aucun médecin avant le déluge, quoiqu’elle n’ait pas passé sous silence les métallurgistes, les musiciens, les chasseurs, les militaires et ceux qui bâtirent les villes. Bien des auteurs ont pourtant prétendu qu’Adam savait la médecine, de même que les patriarches d’avant et d’après le déluge.

Ils furent la plupart bergers et prophètes, ou divinement inspirés pour interpréter les songes ; ce qui fait penser qu’ils étaient aussi médecins. Ils cultivèrent sans doute l’empirisme, et ils furent les premiers maîtres des Chaldéens, des Assyriens et des Egyptiens.

Je ne pense point que le nona qu’Adam donna à toutes les créatures qui venaient de sortir des mains de Dieu, soit une preuve de son grand savoir en la science de la médecine physique et dogmatique. Je crois devoir en dire autant de la manière dont Noé ménagea les différentes espèces d animaux, et sépara les purs d’avec les impurs dans l’arche, et enfin du moyen que Jacob employa pour que ses troupeaux devinssent bigarrés et de plusieurs couleurs.

Tous ces traits ont été rapportés et commentés pour prouver que nos premiers pères étaient très-instruits en médecine. J eusse trouvé leur science mieux établie sur la connaissance que l’usage dut leur donner des aliments et de la manière de les apprêter.

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Ils faisaient du pain, du vin et du fromage ; ils faisaient cuire leurs légumes et leurs viandes, et cultivaient leurs fruits : ils faisaient part à leurs égaux et à leurs inférieurs de leurs réflexions et de leurs découvertes : voilà de vrais essais de médecine.

Manière dont Joseph le patriarche parle des médecins; ils sont loués dam rEcclésiaste. S’il était nécessaire d’êlre médecin pour être roi parmi les Juifs; passage d’Isaïe à ce sujet.

La manière dont il est parlé des médecins, la première fois qu’il en soit question dans l’Ecriture, paraît devoir augmenter notre modestie; c’est l’endroit où Joseph ordonne à ses esclaves ou ses valets médecins, d’embaumer le corps de son père. Le titre de valet ou d’esclave ne fait pas plaisir à nos historiens.

11 y en a qui ont pris le parti de regarder la dénomination d’esclave comme appartenant à tous les officiers d’un grand monarque ; ils ont fondé leur idée sur le compliment que la reine de Saba fit à Salomon, en lui disant que ses valets, ses esclaves ou tous ceux qui le servaient étaient trop heureux : on prétend que les plus grands officiers de la couronne étaient conipris dans cette liste de valets heureux. *

Mais la reine de Saba s’humilia tant devant Salomon ! D’ailleurs, Joseph ne parle pas des valets médecins comme des valets de Pharaon, mais comme des siens propres. J’aimerais donc mieux croire que les médecins embaumeurs étaient d’un ordre particulier, etque’ceux qui voyaient les malades étaient du nombre des prêtres ; ou bien que Joseph, arrivé par une suite de miracles au dernier degré d’élévation, avait aussi acquis le droit de parler comme le roi d’Egypte.

L’Ecriture elle-même nous console des expressions de Joseph, que quelques-uns de nos historiens ont pris soin de passer sous silence, sans doute avec trop de timidité et de scrupule. L’Eternel prend le nom de médecin du peuple d’Israël dans VF,xode, et c’est la seconde fois qu’il soit fait mention des médecins dans l’Ecriture.

-Noslivres sont, d’ailleurs,ornés des sentences del’Ecclésiaste, que nos prédécesseurs ont apprises à tout le monde: « Honorez le médecin à cause de la nécessité, car c’est le » Très-Haut q^ui l’a créé ; toute la médecine vient de Dieu, » et elle recevra des présents du roi. La science du méde- » cin l’élèvera en honneur, et il sera loué devant les grands. » C’est le Très-Haut qui a produit de la terre tout ce qui » guérit, et l’homme sage n’en aura point d’éloignement.»

Je crois qu’il ne faut pas séparer ces passages de ceux qui les précèdent dans le même endroit de l’Ecriture, et qui me paraissent au moins aussi favorables à la médecine. « Ne soyez point avides dans un festin, et ne vous » jetez point sur toutes les viandes ; car la quantité de vian- » des caurse des maladies, et le trop manger cause la co- » lique : l’intempérance en a tué plusieurs ; mais l’homme » sobre vit plus long-temps ».

Voilà des leçons qu’on ne peut révoquer en doute : elles appartiennent, sans contredit, à la médecine réunie à la théologie, qui les consacre et les ennoblit ; elles sont la base naturelle des commandements contre la gourmandise et la gloutonnerie.

« Les patriarches, suivant un historien moderne et les » princes du peuple juif..., dévoient continuellement veil- » 1er sur ceux qu’ils gouvernoient..., les soigner même » dans leurs plus grandes nécessités et remédier *à leurs » maux. G’étoit uneraison d’exclusion du commandement » et de la couronne, lorqu’on n’avoit aucune connoissance » des maladies et de leurs remèdes. Ne. ne me faites point » (dit Isaïe, chap. HI, vers. 7.) votre roi ; je ne suis point » médecin. » ‘

Il n’est pas douteux que les princes du peuple juif ne dussent veiller sur ceux qu’ils gouveimaient ; mais il ne paraît pas certain que ces princes fussent exclus du trône, lorsqu’ils n’avaient aucune connaissance des maladies et des remèdes : il serait assurément glorieux pour nous que les héritiers du trône parmi les Juifs eussent été obligés d’étudier la médecine et d’en faire un cours complet : l’auteur qui 1 assure ne donne point de preuves de ce fait inX' portant.

Le passage d’Isaïe ne le prouve point ; ce passage est

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même tronqué, et le voici en son entier : « Il répondra en » ce jour-là, et il dira je ne suis pas médecin; il n’y a point » de pain dans ma maison; il n’y a pointde vêtements. Ne » me faites point prince du peuple. » En raisonnant comme l’historien dont il est question, il y aurait lieu de conclure, diaprés Isaïe, que c^était une raison d'exclusion du commandement et de la couronne lorsqu’on n’avait point de pain dans sa maison, et lorsqu’il n’y avait point des vêtements, ou bien, ce qui revient au même, qu’il fallait, pour être roi, être boulanger ou tailleur.

D’ailleurs, l’auteur n’a pas pris garde que l’endroit d’Isaïe qu’il cite est immédiatement précédé de ce verset ; « Un homme saisira son propre frère, qui sera domestique » de son père, et lui dira : Tu as des vêtements, sois notre » roi. » Isaïe prédit dans tout, ce chapitre un temps de désolation.

Dieu abandonnera son peuple, lui ôtera tous les hommes d’état, les guerriers, les prophètes, les sages, les conseillers, les architectes et les orateurs, lui donnera des enfants pour rois et pour le gouverner : des gens efféminés le conduiront. Les vieillards et les jeunes gens'seront en guerre, et enfin « un frère saisira son propre frère, qui sera » domestique de son père, et lui dira ; Tu as des vêtements- » sois notre roi. Ce frère répondra ; Je ne suis pas méde- » cin, iln’y a point de pain dans ma maison, il n’y a point » de vêtements, ne me faites point prince du peuple.»

Tout cela n’est qu’une peinture effrayante d’un renverse, ffiént dela société; les enfants commanderont, les efféminés gouverneront, les frères poursuivront leurs frères qui auront été forcés de se faire domestiques; la faim, la nudité, les maladies succéderont à ce désordre.

Ceux qui seront harcelés par les mutins, que la misère portera à toute sorte d’excès, répondront à ces mutins qu’ils n’ont point de pain pour leur en donner, qu’ils ne^sont pas médecins pour les guérir, qu’ils n’ont point de vêtements à leur fournir, et enfin qu’ils ne peuvent les conduire et les tirer de leur embarras, ni les faire nourrir, vêtir et guérir.

Cette prophétie ne prouve point qu’il fallût être médecin pour gouverner les Juifs, ou, comme dit l’historien, « que

» c’étoit une raison d’exclusion du commandement et de la » couronne, lorsqu’on n’avoit aucune connoissance des ma- » dies et de leurs remèdes ».

« Le roi Asa, dont la piété est louée dans l’Ecriture, dit » Bossuet, y est marqué comme un homme qui songeait » plus dans ses maladies au secours de la médecine qu’à la » bonté de Dieu.» On ne saurait conclure de ce passage que le roi Asa fût médecin; peut-être même prouve-t-il qu’il ug l’était point, ou bien qu’il ne savait pas la médecine, puisqu’il y mettait toute son espérance, surtout dans sa maladie, qui, suivant ce que l’Ecriture en dit, était vraisemblablement la goutte.

§ III. Science de Salomon et de Moïse; un roi diIsraël étonné qu'on lui adresse un malade ; Elisée guérit ce malade, attaqué de la lèpre ; miracles d'EUè et d’Elisée; la médecine parmi les Juifs ; Jésus-Christ guérissait des malades.

Salomon donna un relief éclatant à la médecine, ou du moins à la physique, dont sa grande sagesse lui fit sentir l’importance : il s’occupa de la connaissance des plantes, depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope, dit l’Ecriture. Les alchimistes ont prétendu l’associer à leur secte, à cause de la grande quantité d’or dont il trouva le moyen de fournir son pays ; ils ont écrit bien des folies sur cette matière.

Ils avaient fait pareil honneur à Moïse, pour avoir dissous le veau d^or dans de l’eau ; ce qu’il fit par un miracle et non point au moyen du foie de soufre, qui est le vrai dissolvant de l’or, comme Stahl l’a prouvé le premier. Enfin, on dit que Salomon avait placé dans le temple un grand livre, qui contenait les découvertes et les choses d’usage en médecine.

Mais il en est peut-être de ce livre comme des deux colonnes sur lesquelles Joseph prétend que les fils et petitsfils de Seth firent graver leurs connaissances, pour tâcher de les préserver des effets du déluge, qu’ils savaient devoir arriver, d’après une prophétie d’Adam : ce n’est qu’un conte appuyé sur une misérable tradition.

Il faut en dire autant, et bien plus encore, des singulières connaissances de médecine et de chimie qu’un auteur attri-

SUR l’eistoire de la médecine

boe à Noé. Il prétend que ce patriarche savait préparer les élixirs avec lesquels il nourrit les animaux dans l’arche. Il imagine que Noé et sa famille s’éclairaient dans l’arche avec du phosphore. On doit pardonner quelque chose à des têtes qui se sont égarées par l’abus des sciences.

Je trouve qu’un roi d’Israël fut fort surpris que celui de Samarie lui envoyât un lépreux pour le faire guérir ou le guérir lui-même. « Me prend-on pour un Dieu, s’écria le » roi d’Israël, et de quelle utilité puis-je être à ce malade ? »

Dulaurens, premier médecin d’Henri IV, soutint vivement, d’après l’opinion commune, qui date du règne de Clovis et de celui de saint Louis, que les rois de France guérissaient des écrouelles. Des Anglais ont prétendu que c’était au roi d’Angleterre qu’appartenait cette vertu. Tout cela prouve l’amour et le respect des sujets pour leurs rois.

Ceux d’Israël étaient peut-être regardés comme ayant conservé des restes de la haute sagesse de Salomon ; mais il n’y a aucune apparence qu’ils possédassent leur couronne pour avoir fait preuve de leur savoir en médecine. Je ne dois pourtant pas oublier qu’on a prétendu que les rois d’Egypte disséquaient eux-mêmes des corps morts.

Le roi d’Israël prit peut-être le change ; celui de Samarie pouvait lui envoyer son lépreux pour le faire guérir par Elisée, dont la réputation s’étendait au loin. C’est à ce prophète, en effet, que la Providence ménageait l’honneur de guérir le lépreux ; ce qu’il fit ; ce fut un miracle éclatant. Cette maladie avait résisté à tous les remèdes ordinaires, puisque le malade était un grand seigneur, et elle passait sans doute pour incurable lorsqu’elle était parvenue à un certain point.

On ne s’était pas encore avisé de la regarder comme une affection éminemment inflammatoire ; cette idée était réservée pour notre siècle, où nous ne traitons ni ne connaissons presque plus la lèpre. Les dartres, la maladie vénérienne, les humeurs cancéreuses et le scorbut semblent avoir pris sa place, ou plutôt en être des branches et des diminutifs ; or, le peu de succès qu’on obtient par la saignée dans les dartres, la maladie vénérienne, le cancer et le scorbut, portent à penser que ce remède n’était pas fort efficace pour la lèpre.

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Ainsi, nous n’avons point à nous affliger de ce que igg anciens ne se doutèrent point que la lèpre était due à un sang inflammatoire : je ne crois pas même qu’Arétée à qui on voudrait attribuer cette idée, l’eût jamais conçue • suivant lui, la lèpre vient d’un froid extraordinaire ; d’ailleurs, l’idée de l’inflammation ne paraît point énoncée dans sa longue description de la lèpre, où l’on trouvera, si l’on y réfléchit comme il faut,qu’il manque quelques traits lumineux, répandus dans les ouvrages de Moïse au sujet de cette afi;reuse maladie.

Les prophètes précurseurs du Messie donnèrent, en plu- sieurs occasions, des preuves du don des miracles et des connaissances en médecine qu’ils possédaient. Ils réunissaient éminemment la grâce du sacerdoce avec la. science de la médecine, et ils paraissaient même quelquefois couvrir, pour ainsi dire, leurs miracles par l’usage des secours naturels qu’ils employaient.

Cette réserve, très-propre à préparer les hommes aux vérités sublimes de la religion, était dans l’ordre de la Providence, pour faire éclater par degrés la grandeur de l’Évangile. Voici quelques exemples frappants de cette médecine, sanctifiée par son union avec la théologie.

Isaïe, qui fit devant Ezéchias un des plus grands miracles possibles en faisant rétrograder l’ombre d’un cadran, guérit en même temps ce roi d’un ulcère à la jambe, et il employa pour cette guérison un cataplasme de figues, qui aurait été peu efficace sans une grâce particulière. Il ressuscita ou guérit un enfant en lui communiquant son souffle, et paraissant exciter par sa propre chaleur celle de l’enfant déjà mort, et par conséquent hors d’état de profiter de tout secours naturel : ce secours n’était ici qu’une image de la vertu qui ressuscitait le mort.

Elisée corrigea le goût de la coloquinte qu’on avait mise dans sa marmite, en y mêlant de la farine, qui, sans un miracle, n’aurait pu remplir son objet.

Tobie le fils, par le conseil de l’ange Raphaël, rendit la vue à son père, aveugle depuis longtemps, en lui frottant les.yeux avec du fiel de poisson, qui n’aurait rien fait dans cette espèce d’aveuglement sans la puissance de l’ange.

Ainsi la médecine, ou les applications des médicaments,

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marchait à côté de la grâce et de la vertu des miracles, sans doute pour faire la preuve de la différence essentielle qui se trouve entre les agents naturels, dont l’activité est très-bornée, et la vertu des miracles, qui, si on peut s’exprimer ainsi, commence où la médecine finit.

C’est de cette manière, pour ainsi dire mixte, que se faisait quelquefois là médecine chez le peuple de Dieu. Elle passa peu à peu, et en se corrompant de jour en jour entre les mains des Esséens, secte des Juifs opposée aux Phaririens et aux Saducéens. Ces trois sectes, auxquelles on a trouvé des rapports avec les Épicuriens, les Stoïciens et les Cyniques, se perpétuèrent et s’étendirent de manière que celle des Esséens cultiva la médecine plus que les deux autres. Elle portait un nom tiré de cet art ; elle s’appelait guérisseuse ou guérissant ou traitante.

Le Sauveur du monde fit des miracles qui ne pouvaient être confondus avec des phénomènes naturels, puisqu’ils étaient entièrement au-dessus de ces phénomènes ; il en fit aussi dans lesquels il paraît qu’il voulut mettre en évidence la médecine ordinaire ou humaine ; il la mit, s’il est permis de le dire, en parallèle avec la médecine divine, ou avec la toute-puissance en vertu de laquelle il commandait à la nature.

Ce fut un moyen triomphant pour ôter tout prétexte de doute sur la vérité de sa mission et sur la divinité de ses œuvres, que l’orgueil des sciences humaines ne pouvait ébranler ; mais il choisit ce qui paraissait en quelque manière du ressort de la médecine, plutôt que ce qui regardait tout autre état parmi les hommes.

Il eût, s’il l’avait voulu, pu faire des prodiges d’un autre genre ; il s’occupa principalement des guérisons, et il consacra et sanctifia notre profession par préférence à beaucoup d’autres. Il touchait des malades pour les guérir, ou il leur imposait les mains ; il fit une pâte avec sa salive et de la poussière, pour l’appliquer sur les yeux d’un aveugle, qu’il guérit ; il en guérit un autre avec sa salive ; mais que pouvait la poussière sans une vertu surnaturelle ? La médecine humaine aurait bronché, et bronche tous les jours dans tous ces cas au-dessus de sa portée.

Tout cela paraît singulièrement élever notre science.

quoi(ju6 ses bornes soient marquées et resserrées dans une bien petite sphère ; elle est la plus nécessaire aux hommes pour cette vie, comme le traitement et la guérison de l’âme sont sans contredit ce qu’il y a de plus important pour la vie à venir, dont la présente n’est qu’une image plus frêle que l’ombre qui passe.

J’ai peine à concevoir enfin comment la médecine divine et la médecine humaine ne sont pas toujours restées intimement unies. Les règles de la dernière ne peuvent avoir de vrais fondements, si elles ne sont modérées et éclairées par les règles de la première.

§ . Préceptes de la médecine conformes à ceux de là reli¬

gion. Les apôtres et leurs disciples guérissaient des malades. Éloignement des premiers chrétiens pour la médecine, source de discussions. Médecins à portée de juger des miracles. Médecins prêtres et ecclésiastiques.

La religion contient notre art dans des bornes que la raison ne lui prescrirait peut-être pas : la religion elle-même, bien entendue, n’est qu’une vraie médecine, utile, nécessaire, efficace et d’un secours journalier pour le régime et la santé qui en est le fruit.

Il ne faut pourtant pas, à cet égard, aller aussi loin que Hecquet et quelques autres médecins respectables ; ils ont avancé,pour assujettir les passions des hommes au joug de la religion, que le régime et le choix des nourritures qu’elle prescrit tournent à l’avantage corporel de ceux qui observent ces lois, c’est-à-dire, en un mot, que les aliments maigres et le jeûne sont plus utiles à la santé que les aliments gras.

Il semble, au contraire, que l’Eglise, en nous obligeant à une certaine espèce d’aliments, a voulu former nos âmes à la soumission, et priver nos corps d’une nourriture plus succulente. Tel est, si je ne me trompe, l’esprit de la pénitence qui nous est imposée, et c’est ainsi que tant d’autres l’ont pensé avant moi.

Or, qui ne connaît à cet égard l’intime liaison de la médecine avec la religion ! Celle-ci nous abandonne sur ces matières des décisions de détail qui nous donnent l’entrée

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dans le sanctuaire, et qui nous mettent à côté des ministres de l’Eglise.

Les apôtres, leurs disciples et les fidèles des premiers siècles du christianisme allaient de ville en ville guérir les malades et prêcher la parole de Dieu, suivant l’ordre formel de Jésus-Christ; cet ordre réunissait expressément la médecine du corps avec celle de l’âme. Les médecins retrouvent avec plaisir quelques traces de leur doctrine et de leurs opinions dans les plus célèbres des pères les moins éloignés des apôtres ; ainsi, le don de la médecine était joint à celui de la prédication et à celui des miracles nécessaires pour rétablissement de l’Eglise. Plusieurs saints ont cultivé et pratiqué la médecine.

Les miracles furent peu nécessaires lorsqu’il ne s’agit plus de poser les fondements inébranlables de la religion. Les fidèles, uniquement occupés de confesser la foi dans les persécutions, semblèrent alors abandonner et même mépriser le traitement des maladies du corps. Leur zèle se tourna tout entier du côté des choses purement divines ; ils mirent la médecine au rang des choses humaines et périssables, qui méritaient peu leur attention : elle ne faisait plus entre leurs mains des cures extraordinaires, étant séparée de la grâce des miracles.

Comment eût-il été possible que la science de la conservation de la santé parût de quelque importance à des chrétiens uniquement voués à toute sorte d’austérités, et qui ne vivaient que le temps qu’il fallait pour attendre et prévenir même l’occasion du martyre ?

Il fallait se préparer au sacrifice de sa vie par des macérations; ce régime ne pouvait attacher à la terre, devenue odieuse pour ceux qui aspiraient après la retraite, la pénitence, les souffrances et la mort même.

C’est à cette époque que je crois pouvoir rapporter les premières causes des disputes qu’il y a eues quelquefois entre les ministres de la religion et les ministres de la santé : ceux-ci furent du nombre des païens et des Juifs, ennemis déclarés de l’Eglise et de ses membres.

Les chrétiens durent nécessairement redoubler d’horreur pour de pareils artistes, et regarder leur doctrine comme

un art mensonger, inventé pour imiter le don des miracles au sujet de la santé, don qui s’était aboli dans l’Eglise.

Les médecins, de leur côté, n’épargnèrent pas leurs efforts ; ils n’aboutirent qu’à faire suspecter la religion de leur ordre entier; ce qui donna fieu à des préjugés, qui se sont malheureusement perpétués trop longtemps.

Ces préjugés ne purent manquer de devenir une source trop féconde de dissensions et une occasion de scandale ; il eût sans doute fallu éviter ces disputes entre deux corps les plus à portée qu’il fût possible d’étendre la vérité parmi le peuple et de nourrir ou détruire ses opinions.

En effet, les médecins s’attiraient par leurs cures la confiance des hommes, qui n’avaient pas tous assez de zèle et de courage pour n’avoir pas recours à eux ; ils soulageaient les douleurs du corps, et ils en prenaient un malheureux prétexte de fixer les yeux de tout le monde sur les causes corporelles et naturelles. Ils suivaient le penchant des passions, ou du moins celui de l’amour de la vie : le nombre de leurs partisans augmentait journellement. Le zèle des ministres de la religion se révoltait ; ils voyaient avec amertume les chrétiens s’occuper entièrement des choses terrestres.

Mais qui aurait pu mieux que les médecins sentir la vé; rité des dogmes sacrés ? Dans quelles têtes la semence de la bonne doctrine devait-elle porter des fruits bien nourris, si ce n’est dans celles qui étaient accoutumées à distinguer le vrai d’avec le faux , et à considérer de plus près les œuvres du Créateur? Qui aurait été en état, autant que les médecins, de sentir et d’admirer la grandeur des miracles au moyen desquels la religion se répandait? Ils connaissaient mieux que personne les bornes de la raison et celles des causes naturelles.

On ne dédaigne pas de nous consulter tous les jours au sujet des miracles ; et il est fort à propos que ceux que nous ne regardons point comme au-dessus des facultés naturelles, exigent un examen rigoureux avant d’être adoptés par l’Eglise ; la médecine se trouve donc liée avec la théologie d’une manière qu’on ne doit pas essayer de dissoudre entièrement.

Cette union a subsisté, malgré ce que je viens de remar-

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quer ; les chrétiens étaient plus ou moins favorables à la médecine, suivant qu’ils étaient plus ou moins dans le goût de confier leur santé à des infidèles, tels que les Juifs et les Gentils.

Quelques règlements faits en différents temps par des conciles, pour modérer l’ardeur des moines et les renfermer dans leurs cloîtres, où des vœux particuliers les attachaient; quelques ordres donnés à des ecclésiastiques de ne pas s’occuper de la médecine, n’empêchèrent point que les médecins catholiques ne fussent en général du nombre des prêtres : lorsqu’ils devinrent membres des universités, ils étaient ecclésiastiques ou clercs.

On compte, parmi les médecins de nos rois, un Gilles de Corbeil, médecin de Philippe-Auguste et chanoine de Paris ; un Roger de Provins, chanoine de Saint-Quentin et médecin de saint Louis ; un Jean Tabari, évêque de Thérouane, médecin de Charles VI ; un Guillaume d’Aurillac, évêque de Paris et médecin de Philippe-le-Bel.

On en pourrait nommer un grand nombre d’autres qui étaient médecins et prêtres, et qu’il serait injuste de regarder comme de mauvais médecins ou de mauvais prêtres : ils ne trouvaient point d’incompatibilité dans ces deux états, pourquoi en trouverions-nous ?

Je ne pense donc point qu’il faille qu’un médecin s’exhale en reproches et publie d’inutiles clameurs contre des ecclésiastiques qui auraient du talent pour quelques parties de la médecine, et qui s’y appliqueraient avec les précautions convenables à leur état.

La médecine est encore aujourd’hui nécessaire dans bien des occasions, surtout à des curés et des prêtres des campagnes ; les médecins sont accoutumés d’en trouver qui ont des connaissances en médecine, et ils ne s’en formalisent point.

Les prêtres, accoutumés à suivre les malades, voient souvent aussi clair que nous, surtout auprès des mourants ; on suit leur avis avec succès. Pour l’article important des sacrements et pour ce qui regarde le moment delà mort, ce nioment nous échappe quelquefois, et il est très-difficile à fixer dans de certaines maladies.

Quel est le médecin qui n’ait été trompé sur l’heure et

l’instant de la mort de quelqu’un de ses malades? En est-il qui ne se soit cru en sûreté sur le parti qu’il prenait, lorsqu’un prêtre^ qui était auprès du malade, le prenait aussi ? En pareil cas, comme en tant d’autres, auxquels un médecin est exposé, l’avis de tout ministre de santé, celui d’une garde, celui des assistants, lui deviennent précieux ; à plus forte raison doit-il écouter et respecter celui d’un prêtre éclairé et expérimenté.

Il est des occasions dans lesquelles la calomnie pourrait essayer d’empoisonner notre conduite : nous sommes sûrs que des prêtres vertueux nous protégeront et nous défendront lorsque nos décisions seront conformes aux leurs. Plus ils seront éclairés et mieux ils nous jugeront : s’ils étaient aussi ignorants que la populace, ils jugeraient comme elle lorsqu’on l’agite, comme un tas de poussière, par le souffle envenimé des passions.

Mais le ministèredes prêtres les instruit au lit des malades ; il faut que pour s’acquitter dignement de tous leurs devoirs, ils aient au moins quelques notions de médecine ; ou plutôt ils ne peuvent manquer d’en acquérir, pour peu qu’ils tournent leur attention de ce côté-là, ou pour peu qu’ils aient quelque étincelle de ce talent naturel qui distingue les hommes les uns des autres mieux que leurs professions.

§ V. La Faculté de P arts, ecclésiastique dans son établissement ; celle de Montpellier le devint bientôt. Marque de bonté du roi en faveur de cette dernière Faculté. Usages singuliers de cette Faculté ; formule de licence en médecine entièrement ecclésiastique. Moyens peu propres à détourner les prêtres de rétude de la médecine.

La Faculté de médecine de Paris fut au commencement toute ecclésiastique, de même que le corps entier de l’université: ses élèves étaient clercs, comme tous les autres étudiants : elle conserve encore bien des inarques de son premier état. Il y a des actes dans lesquels les récipiendaires paraissent avec l’habit ecclésiastique.

Celle de Montpellier n’eut peut-être pas précisément la même origine; mais elle devint bientôt catholique: ses

SUR l’histoire de la médecine 221

membres furent des clércs et des prêtres, parmi lesquels nos rois en choisirent quelques-uns pour former le corps de la Faculté à titre de professeurs royaux.

Elle prit de bonne heure pour son protecteur, de même que la Faculté de Paris, saint Luc levangéliste, qui était aussi médecin et qui dans nos deux Facultés est reconnu pour le patron des médecins orthodoxes. D’où il suit évidemment que lorsque les médecins catholiques choisirent leur patron, ils prétendirent faire un corps particulier ecclésiastique et séparé des médecins juifs et arabes ; sans cela il eût été inutile de nommer saint Luc patron des médecins orthodoxes : peut-être pourrait-on supprimer cette épithète d’orthodoxes, puisqu’il n’y a point aujourd’hui en France de médecins hétérodoxes.

Je crois pouvoir observer en passant que la Faculté de Montpellier, au lieu de revêtir ses élèves de la robe ecclésiastique, leur fait endosser la robe de Rabelais, en mémoire de quelques services rendus à la Faculté par ce cynique célèbre, qui fut médecin, prêtre et curé de Meudon : cette pratique paraît assez singulière.

Il en est une autre plus singulière encore et qui durait depuis plusieurs siècles. La Faculté de Montpellier, après avoir, au frontispice de ses thèses, invoqué Dieu, la Vierge et saint Luc, patron des médecins orthodoxes, terminait le titre de ces thèses par cette bizarre période... « Cette thèse » sera soutenue dans le sacré temple d’Apollon » : étrange et barbare formule, qui confondait le sacré et le profane, et qui a pris fin de nos jours.

Le roi vient de donner à cette Faculté une marque spéciale de bienveillance. Sa Majesté a permis que son portrait fût placé dans la salle principale : cette école a pris en conséquence le nom de Ludovicée ou d’école de Louis, nom à jamais cher aux Français, et qui fera oublier à Montpellier celui d’Apollon, qu’on y a trop longtemps révéré.

La postérité tiendra compte à M. Sénac, premier médecin, d’avoir obtenu cette grâce: elle rappelle naturellement un compliment vif et laconique, qui fut fait à un cardinal par Chicoineau, médecin a Montpellier: «Rome vous asanc- » tifié, la France vous a honoré et illustré ; puisse la Faculté » vous faire long-temps jouir d’une bonne santé! »

Un médecin de Montpellier a pris de là l’occasion de pu. blier les vœux de sa Faculté, qui, pénétrée de reconnaissance, a prononcé unanimement au sujet du roi : «Dieufit » notre maître; ses peuples l’ont proclamé le bien-aitné- » puisse la médecine prolonger ses précieux jours au-delà » des plus longues vies ! »

- Quant à l’anneau d’or et à la ceinture du même métal dont on décore le récipiendaire en l’asseyant sur la chaire de docteur, et en lui présentant un livre ouvert, qui est ordinairement quelqu’un des traités d’Hippocrate, ce sont des rits anciens et en partie ecclésiastiques.

L’usage avait aussi établi des musiciens, pour célébrer par leurs concerts la gloire du docteur qui se vouait à la médecine. Cet usage avait même une origine bien respectable. Un des articles de la réformation de l’université de Toulouse, en 1390, par un cardinal, commissaire du pape Clément VII, porte expressément « que le licencié pourroit » avoir le jour de sa licence deux paires de bateleurs, tels » qu’on les trouveroit dans la ville, et que les compagnons » de licence pourroient folâtrer et danser honnêtement » dans sa maison, le jour de cette fête, sans encourir au- » cune peine, laquelle subsistait dans son entier seulement » contre ceux qui dansoient publiquement. »

Il y a toute apparence que la Faculté de Montpellier jouissait de la même grâce que celle de Toulouse. On vient d’exclure cette musique, qui n’allait pas mal chez un peuple gai et grand amateur de l’harmonie.

Peut-être ces rits un peu gothiques pourraient-ils être remplacés par une réception aussi simple, par exemple, que celle de l’Académie française. Tout s’y réduit à ce que le récipiendaire se couvre seulement de son chapeau devant l’auditoire : cette manière n’a-t-elle pas quelque chose de plus grand, et, s’il est permis de le dire, de plus français que le cérémonial antique ? Ne suffirait-elle pas pour la réception d’un médecin dans une Faculté qui se pique d’être la plus royale de la France ? Il semble d’ailleurs qu’il n’y aurait pas grand mal que les violons reprissent la place de l’anneau, de la ceinture, du baiser, de la robe, etc.

J’ai vu à Montpellier, lorsqu’on y portait en terre un des Ghicoineau, mort chancelier de cette Faculté, porter aussi

SÏÏB. l’histoire de la. médecine

auprès du corps, et par un docteur en grand deuil, les œuvres d’Hippocrate couvertes d’un crêpe. Serait-ce pour exprimer d’une façon authentique le respect dû à Hippocrate ? Comment une Faculté qui fut peut-être arabe dans sa naissance, n’a-t-elle pas fait le même honneur à Avicenne ou

bien à Averrhoès?

Je crois qu’il y a dans l’université de Salamanque une chaire qui porte encore le nom de chaire d’Avicenne. La Faculté de Paris fait soutenir à chacun des récipiendaires une thèse nommée cardinale, parce que cette thèse fut établie par un cardinal légat en France, qui vint réformer Funiversité de Paris en vertu de l’autorité qu’il avait reçue du pape.

Il parait enfin que la Faculté de Montpellier s’est éloignée des usages ecclésiastiques un peu plus que celle de Paris : elle semble avoir conservé moins de marques de sa première constitution.

Cependant voici la formule de la licence ou du droit d’exercer la médecine qu’on reçoit dans cette Faculté : « En » vertu de l’autorité dont je fais acte en cette partie, je vous » permets de vous faire recevoir docteur dans le temps que » les professeurs royaux indiqueront, et cette réception » faite, je vous donne la permission de lire, d’examiner, de » corriger, de commenter, de pratiquer et d’exercer toutes » les fonctions de maître (en médecine) dans ce lieu et dans » tout l’univers. A la louange de Dieu tout puissant, le Père, » le Fils et le Saint-Esprit. Amen. »

Cet acte d’autorité est fait par un vicaire général, représentant de l’évêque, qui est chancelier et juge de l’université. Il est vrai que la Faculté de médecine a son chancelier à part, compris dans le nombre des professeurs royaux : celui-ci semble représenter la puissance royale, et l’évêque celle de l’Eglise. Il y a des Facultés qui n’ont point un pareil chancelier laïque, et dans celles-là la licence émane entièrement de l’évêque.

Mais il est évident que la licence est à Montpellier, comme dans les autres Facultés du royaume, une sorte de commission ou de permission de la puissance ecclésiastique : c’est un acte religieux, par lequel le récipiendaire est, pour ainsi dire, incorporé dans le corps ecclésiastique.

Cela est si vrai que les gradués en médecine sont capables de posséder des bénéfices : ils en possèdent en effet dans certaines églises, surtout en Flandre, et peut-être serait-il bon que de pareilles places se fussent multipliées.

Je comprends après cela difficilement la raison pour laquelle quelques auteurs voudraient mettre une barrière impénétrable entre les médecins et les théologiens ouïes prêtres, et séparer deux états qui se tiennent de si près.

Je me garderais surtout, si je voulais essayer d’éloigner les prêtres de l’étude de la médecine, de leur dire, comme on le leur a signifié d’un ton de reproche, que la médecine est «une science dont l’immensité des connoissances effraye » les génies les plus courageux et les plus vastes, et dont on » dit que la vie entière est trop courte pour en faire l’appren- » tissage ». Je craindrais de me trop avancer en raisonnant ainsi et de me voir battu d’un côté, en voulant me sauver de l’autre.

On ne manquerait pas de me répondre que si tous les docteurs qui ont existé jusqu’à présent n’ont pu faire l’apprentissage de la médecine, s’ils ont été tous effrayés de l’immensité de ses connaissances, il s’ensuit nécessairement que tout notre savoir se réduit à bien peu de chose. On irait loin en suivant cette route. Mais personne n’ignore que l’expérience, le bon sens, la réflexion, l’étude et la droiture d’esprit suffisent pour acquérir les connaissances qui sont d’usage en médecine.

Or, je ne vois point pourquoi un prêtre ne pourrait point profiter de tous ces moyens de s’instruire par cela précisément qu’il est prêtre : je prétends, au contraire, que ses études le rapprochent de quelques-unes des parties de la mécine. Je crois surtout que les prêtres et nous sommes frères ; ils ont sans doute choisi la meilleure part,, les connaissances les plus sages et les plus utiles ; mais nous n’en sommes pas moins étroitement liés à leur état, dont la lumière nous éclaire et nous honore parmi les hommes.

La médecine eut, ainsi que la théologie, ses schismes et ses hérésies, ses sectaires et ses schismatiques: elle devint l’objet de la critique des prétendus esprits forts, que les maladies ne manquèrent jamais de ranger sous les lois de notre art. Mais, comme il nous manquait un guide divin et un

süR l'eistoire de la, MÉDECLVE 2âo

tribunal infaillible, qui donnent à la théologie tous les ayantages dont elle jouit sur les sciences humaines, l’erreur et le mensonge exercèrent principalement leur empire sur nos opinions.

De là les folies de la magie, celles des interprétations des songes, des amulettes, des effets de la lune sur le corps, de l’astrologie judiciaire et autres, qui fourniraient une ample carrière à suivre à quelqu’un qui voudrait faire l’histoire des erreurs et des égarements de l’esprit humain dans la pratique et la théorie de la médecine.

§ VI. Schismes parmi les médecins : exemples pris dans le

Brésil, chez les peuples de Parias et de la Guyane, chez les

Brahmines, les Banians, les Cafres et à Madagascar.

Les sectes de médecine les plus pures eurent des détracteurs et des enthousiastes, débordés et sans retenue, des schismes et des hérésies. C’est ainsi que l’usage de la saignée amena parmi les médecins mécaniciens et rationnels les criminels essais de la transfusion; celui des purgatifs donna aussi lieu à d’effrénées tortures, excitées par l’ellébore et d’au'res poisons.

La théorie de la transpiration insensible fit naître ces méthodes incendiaires dont tant de malades furent les victimes, et celle de la prétendue vie inhérente dans le sang servit de prétexte à ceux qui eurent l’horreur de la saignée. Les médecins expectateurs donnèrent aussi lieu à des excès particuliers : leur système approuva le projet de ne point faire de rémèdes dans les maladies, de laisser marcher la nature suivant son goût ; ce qui occasionna des expériences ou des essais, moins blâmables peut-être que ceux des médecins actifs, mais toujours très-préjudiciables aux particuliers.

La secte des empiriques fournit une pépinière d’erreurs, de contes et de pratiques. Je joins ici quelques exemples d’égarements en médecine et tirés de l’histoire des nations peu instruites.

Au Brésil, les hommes, qui sont les sages-femmes de leurs épouses, reçoivent les enfants et leur coupent le cordon à belles dents : l’accouchée va se laver et marche à

RECEERCHES

l’ouvrage. Ce n’est pas l’effet du climat, puisque les femmeg des paysans n’en usent pas autrement en Livonie, ni parmi les sauvages de l’Amérique septentrionale. En quelque endroits de l’Amérique méridionale, les femmes vont servir leurs maris, qui se mettent au lit pour elles : cette coutume était aussi en usage chez les anciens Espagnols et les Béarnais.

Les peuples de Parias plongent dans une rivière le malade qui est attaqué de la fièvre, et le font ensuite courir à perte d’haleine à coups de fouet autour d’un grand feu après quoi ils le portent dans son hamac. Ils emploient une longue abstinence pour la guérison des malades; quelquefois ils se servent de la saignée ; alors ils ouvrent une veine des reins. Si la maladie est à peu près désespérée, on suspend le mourant dans son hamac entre deux arbres et l’on danse toute la journée autour de lui.

Les prêtres des peuples qui habitent les bords du fleuve Orénoque et des fleuves de la Guyane, leur servent de médecins, selon l’usage des autres Indiens : avant que d’entreprendre la guérison de son malade, le prêtre consulte l’oracle, et s’il est déclaré que le malade mourra, on ne lui fait aucun remède.

Les prêtres des peuples de la Plata sont leurs médecins comme ailleurs ; ils guérissent leurs malades en suçant la partie affectée, ou par la fumée du tabac. Pour être prêtre ou médecin parmi eux, il faut avoir jeûné longtemps et souvent; il faut avoir combattu contre des tigres : « les ira- » pressions de la griffe de cet animal leur valent autant que » chez nous le bonnet doctoral, reçu à l’université de Salamanque, » dit un auteur espagnol.

Les peuples connus sous le nom de Mosquitos ont des prêtres-médecins ^ enchanteurs et charlatans, qui, pour guérir leurs malades, récitent sur eux quelque formule superstitieuse, et leur promettent de prendre, pour leur guérison, un certain nombre de fois par jour du tabac en fumée.

Les Brahmines ont des livres de médecine en vers, et qui sont plutôt des recueils de recettes qu’autre chose. Suivant eux, le principal remède est l’abstinence, et l’on ne doit tirer du sang que dans une grande et évidente nécessité : ils ne font jamais d ouverture de corps d’hommes ni d’animaux-

SCR l’histoire de la HÉDECIXE 9^7

Les Banians baignent leurs malades, près d’expirer, dans un fleuve et sur une vache : au Coromandel, ils mettent le visage du mourant sous le derrière de la vache qu’ils excitent à lâcher son urine sur le visage du malade. Lorsqu’il n’est pas tout à fait en danger de mort, on le porte devant les idoles pour en obtenir la guérison ; il passe une nuit entière dans la pagode, ainsi que les anciens le feisaient autrefois dans le temple d’Esculape.

Les Chinois ont des charlatans qui leur vendent le vent, comme on dit que cela se pratique dans le nord de la Suède ; ce vent est contenu dans un sac ou dans une outre ; on en livre pour de l’argent autant que l’acheteur croit qu’il en a besoin pour sa santé.

Chaque village chez les Cafres a son capitaine, son prêtre et son médecin ; quelquefois les femmes se mêlent do faire la médecine. Lorsqu’il meurt des malades à ces médecins, ils disent qu’ils étalent ensorcelés. Le traitement des maladies consiste principalement à désensorceler le malade.

Pour cet effet, on tue un mouton gras, dont on prend l’omentum ; le médecin le saupoudre de bacha et le pend ensuite tout cbaud au col du malade, en lui disant : « Vous » êtes ensorcelé ; mais je vous déclare que vous serez bien- » tôt guéri, car le charme n’est pas fort. » D’ailleurs, les médecins mettent en usage certaines herbes, qu’ils vont cueillir en secret. On dit que, dans les accouchements difficiles, ils font prendre à la femme en travail une décoction de tabac dans du lait.

Au Monomotapa, on abandonne les vieillards et les malades attaqués d’une maladie mortelle ; on ne leur donne point de secours; on les porte quelquefois dans les forêts, à la merci des bêtes féroces : eux-mêmes, sentant approcher leur dernière heure, demandent d’être exposés de cette façon.

Les médecins, astrologues et prêtres, des insulaires de Madagascar, prétendent connaître la nativité des enfants, c’est-à-dire qu’ils font des prédictions sur eux, ou qu’ils tirent leurs horoscopes ; ils tâchent d’éviter les effets d’une constellation dangereuse, en enfermant l’enfant nouveau-né dans un poulailler pendant une demi-journée. Les remèdes

dont ces médecins se servent, consistent en décoctions d’herbes et de racines.

Ils charment le mal avec des billets écrits d’une certaine façon ; ils pendent ces billets au cou des malades en les attachant à leur ceinture; ils jugent des remèdes qui conviennent par les règles de l’astrologie; ils ont des traités écrits sur la force et la vertu, de chaque jour de la lune; ils écrivent quelques mots sur un papier, qu’ils lavent ensuite et le malade avale l’eau dans laquelle on a lavé le papier ; s’il ne guérit point, il a manqué à quelque formalité.

§ VII. Pays policés sujets au schisme en médecine : elle dégénéra de bonne heure parmi les païens; elle y fut entre les mains

des prêtres.

Il serait possible de faire un parallèle entre l’état présent de la médecine chez les peuples barbares dent il vient d’être question, elles révolutions qui lui sont arrivées parmi les nations modernes et celles de l’antiquité les plus policées; ce parallèle serait utile pour développer la marche de l’esprit humain, sujet à mille excès lorsqu'il n’est pas retenu par des barrières qui fixent son penchant pour l’erreur et pour les choses merveilleuses et singulières.

La nature jeta dans l’esprit des hommes les premières semences de la médecine; c’est à cette règle fixe de tous les siècles et de tous lieux que doivent se rapporter toutes les découvertes dans notre art : la médecine n’aura jamais d’appui plus certain, puisqu’elle n’est pas entrée dans le plan de la révélation qui a éclairé les hommes sur les vraies sources du bien et du mal.

Les hommes, à proportion qu’ils corrompirent la religion naturelle, confirmée ensuite par la religion révélée, se précipitèrent d’un égarement à l’autre ; ils ne connurent plus la voie de la belle nature. La médecine se ressentit, comme toutes les autres sciences un peu métaphysiques, des effets de ces écarts : elle se remplit de schismes. Les préjugés, les observations mal faites, les histoires exagérées et toutes les autres leçons de l’esprit de mensonge, furent seuls écoutés.

Quelques païens heureux furent, il est vrai, les Socrates

SUR l’histoire de la BrÉDECÜTE 22Q

de noire art : ils surent démêler la médecine naturelle parmi le grand nombre d’extravagances et de petitesses dont le monde 1 avait remplie. Hippocrate et qnelques-uns de ses pareils furent nos patriarches, etj’osêdire qu’il y eut en eux quelque chose de divin ; leurs âmes étaient de la même trempe que celle des Platon et des Aristote, auxquels des Pères de l’Eglise n’ont pu refuser quelques marques de respect et de vénération ; niais le nombre des vrais médecins fut aussi rare parmi les païens que celui des philosophes qui avaient eu des pressentiments de quelques vérités delà religion, ou qui avaient su se dégager du torrent des opinions respectées par le peuple vain et insensé.

Les ministres des faux dieux conservèrent parmi eux la science et l’exercice de l’art de guérir : il retomba toujours, par son propre poids, dans l’intérieur et le silence des temples, ou plutôt il essaya de s’élever à l’égal des choses divines. Il domina ou dépassa la religion païenne autant que la religion révélée l’abaissa lui-même ou l’humilia.

C’est une preuve nouvelle de la ressemblance indélébile qu’il paraît y avoir entre la médecine et la religion, surtout considérée du côté le plus accessible aux seules lumières de la raison. La révélation seule put mettre la médecine à la place qui lui convenait. Notre art avait su vaincre le paganisme, et il s’était tellement incorporé avec les dogmes de l’idolâtrie, qu’il en faisait le principal apanage et le plus bel ornement; en voici des preuves.

Mélampe, le plus ancien des médecins connus parmi les Grecs, était aussi berger, poète et devin : il tenait par là à la religion à titre de prêtre; il guérit les filles d’un roi qui avaient des vapeurs très-fortes, en les purgeant avec de l’ellébore et en les faisant baigner. 11 prétendit que les chèvres lui avaient appris l’usage de l’ellébore ; il ne manqua point de mettre en usage les charmes, ou des vers qu’il fit réciter à ses malades, et qui étaient sans doute de sa composition.

Ce même médecin, consulté par quelqu’un qui désirait avoir des enfants, conseilla d’aller chercher un couteau dans un chêne, d’en râcler la rouille et de prendre une dose de cette rouille dans du vin pendant dix jours consécutifs : ce qui fut fait avec le succès désiré. Mélampe eut soin de

publier que ce remède lui avait été indiqué par un vautouf qu’il sut faire paraître après avoir immolé deux taureaux' Ce vautour apprit au médecin devin que le couteau enqueg! tion avait servi pour des sacrifices, et qu’il était fiché dans un arbre sacré.

- On voit, par ces deux exemples, que Mélampe couvrait

- pour ainsi dire, sa médecine du manteau du paganisme ou de la fausse religion qui avait tout corrompu. L’ellébore et les bains proposés aux filles vaporeuses étaient de fort bons remèdes et très-naturels, de même que la rouille de fer indiquée pour avoir un enfant : jusque-là, c’était de la bonne médecine ; les charmes, les taureaux immolés, le vautour, l’arbre sacré, le couteau qui avait servi pour les sacrifices, voilà des machines du paganisme, faites pour en imposer. C’est ainsi que ces faux prêtres cachaient notre art et le pratiquaient : ils le joignaient toujours à la religion. Voici encore des exemples qui prouvent mieux celle union.

On les trouve dans Mercurial, savant italien du XVI® siècle, qui a traité de la gymnastique ou de l’art des exercices du corps, art qui fit chez les anciens une partie de la médecine trop négligée de nos jours ; « 1» Lucius, attaqué » d’une pleurésie, et abandonné des hommes, consulta l’ora- » de, qui lui ordonna de prendre des cendres sur l’autel, » d’en faire une pâte avec du vin, et de l’appliquer sur le » côté malade : ce qu’il fit, et il fut guéri. Il en rendit publi- » quement grâces au dieu de ce temple. 2° Julien, attaqué » d’un crachement de sang, et abandonné des hommes, » consulta l’oracle, qui lui ordonna de prendre sur l’autel » des pignons, et d’en manger pendant trois jours avec du » miel; il le fit et fut guéri ; il en rendit grâces au dieu du » temple devant tout le peuple. »

Ces deux relations ont été prises, avec d’autres semblables, sur des marbres qui étaient autrefois dans le temple d’Esculape à Rome. Ce sont des espèces de vœux, ou des marques de reconnaissance, que les prêtres exigeaient des malades qu’ils guérissaient ; ces exemples étaient utiles à la réputation du temple et de ceux qui le desservaient.

Le cataplasme de cendres et de vin réussirait encore aujourd’hui dans de certaines espèces de pleurésie, et il est

süH l’histqihe de la MÉDEONE 231

des crachements de sang qu’on pourrait traiter et guérir avec des pignons et du miel ; il serait même aisé de prouver. que ces remèdes sont encore en usage parmi nous. Mais les prêtres du temple d’Esculape faisaient croire au peuple que ces remèdes leur étaient inspirés par le dieu auquel ils étaient attachés.

C’étaient donc ici de bonnes et franches ordonnances de médecine, défigurées par les fables et la théologie païenne, qui tirait un grand lustre de son union avec l’art de guérir. La superstition des peuples avait fait oublier la médecine et ne s’attachait qu’à de vaines cérémonies.

Les médecins égyptiens étaient du nombre des prêtres : ils cachaient leurs connaissances sous un langage mystique et sacré ; c’est à leur système de médecine sans doute qu’ils devaient la pratique où ils étaient de ne pas manger du sel, parce qu’il échauffe, ni des oignons, pour la même raison.On dit qu’ils se partageaient les maladies, et que chacun s’appliquait toujours à traiter la même ; ce qui, malgré l’opinion de bien des docteurs, n’était pas aussi utile qu’on le croit, et devait faire une plaisante cacophonie chez des malades attaqués d’une maladie compliquée de beaucoup d’accidents.

Ces prêtres médecins étendaient singulièrement leur empire chez le peuple : ils présidaient jusque dans ses festins et d’une manière, si on peut le dire,un peu trop médicinale. On avait coutume de mettre sur la table un squelette ; c’était une cérémonie aussi nécessaire que celle de laver ses mains.

On commençait par dire à chacun des convives qu’il serait un jour comme ce squelette ; il fallait ensuite manger des aliments apprêtés avec d’autant moins de sel que les personnes chez qui on mangeait étaient plus pieuses ; on ne mettait point d’oignon dans les sauces ; il n’était pas question de manger du cochon ; on servait très-peu de légumes ; ce qui faisait, comme chacun peut en juger, des repas assez tristes et assez insipides. Peut-être est-ce de là en partie que les étrangers qui voyageaient en Égypte disaient que tout le monde était médecin en ce pays-là. On s’y était accoutumé aux squelettes et aux réflexions qu’ils amenaient.

J’ai vu, et tout le monde peut voir à Montpellier les enfants jouer avec des os du corps humain : on trouve des débris de squelettes dans toutes les maisons bourgeoises où les étudiants en médecine ont accoutumé de loger depuis sept où huit cents ans. Le peuple s’est tellement familiarisé avec ces léloumies, suivant l’expression d’un pays qui a sans doute le droit d’en créer en médecine, que les voyageurs pourraient dire des habitants de cette ville qu’ils sont tous médecins : il en était apparemment de même à Alexandrie et dans d’autres villes d’Egypte.

§ VIII. Les prêtres paiens attribuèrent l'invention de lamédecine à leurs dieux ; origine des disputes entre les médecins et les prêtres; mauvais raisonnements du paganisme qui éloignaient de la médecine les premiers chrétiens ; étant épurée , ' elle est digne de nos écclésiastiques.

On sait que Péon, Hermès, Mercure, Esculape, Isis, Osiris, Baçchus et Zoroastre furent des personnages, réels .ou supposés,et distingués par leur savoir en médecine, que les Égyptiens et les Grecs mirent au rang des dieux. Péon fut, suivant Homère, le médecin des dieux ; car les dieux de ce poète avaient aussi bêsoin des secours de la médecine; ce Péon est, suivant bien des commentateurs, le mémo qu’Apollon, regardé par Ovide comme l’inventeur de la médecine.

Hermès, qui, suivant quelques auteurs, était fils de Gham et petit-fils de Noé, fut aussi connu des Phéniciens et des Égyptiens : c’était le Mercure des Grecs, qu’on disait avoir fait connaître aux mortels Hygie, déesse de la santé. Esculape, dont le nom s’est conservé parmi nous plus que celui des autres inventeurs de cet art, fut déifié chez les Égyptiens et chez les Grecs : il eut même des temples chez les Romains.

Isis et Osiris, Bacchus et Zoroastre font aussi la plus grande figure parmi les inventeurs de la médecine, ou du rtioins entre ceux qui ont connu cet art. Isis,reine d’Égypte, futAlêve d’Hermès, fille de Gronos, femme et-sœur d’Osiris, mère de Horus, tous gens de grand savoir en médecine ;

SUR L’HISTOffiE DE LA MÉDECINE 233

elle mérita l’apothéose des Égyptiens, ses sujets, pour les services qu^’elle leur rendit.

Elle était surtout célèbre par les cures merveilleuses qu’elle faisait sur des malades auxquels elle apparaissait en songe : elle leur révélait les remèdes qui leur étaient propres. De là vint la coutume, établie même à Rome, de transporter les malades dans les temples et de les y laisser pendant la nuit pour invoquer tranquillement la déesse ; elle n’aimait pas apparemment à faire ses opérations au grand jour.

Osiris ne fut pas moins célèbre en Égypte qu’Isis, sa sœur et sa femme. Il semble pourtant qu’il s’occupa plus des conquêtes, de l’étude des lois et de l’agriculture, et qu’Hermès, qui fut son précepteur de même que celui d’Isis, se plut à mieux instruire la femme que le mari, des connaissances de la médecine.

Bacchus, que quelques-uns prennent pour Noé, mérita les plus vives marques de reconnaissance de la part des hommes, pour leur avoir appris l’usage du vin.Cetteliqueur fut bientôt regardée comme un grand remède, et celui qui en fit la découverte comme un médecin d’autant plus excellent qu’il sut, au moyen du lierre dont il fit couvrir la tête de ses adorateurs, les préserver des mauvais effets du vin.

On dit que la médecine de ce dieu était remarquable en ce que ses prêtres et ses prêtresses se distinguaient par les agitations extraordinaires qui précédaient leurs ordonnances. C’était, comme on voit, une ivresse religieuse bien caractérisée et fort commode à des médecins inspirés par le vin.

Zoroastre fut auteur de cent mille vers. Il y en avait sur la médecine et principalement sur la magie, qui se lia intimement avec la médecine, de même que la prêtrise, ou qui n’était, chez des peuples plongés dans Tignorance ou dans une science barbare et indigeste, qu’un mélange de religion et de médecine : ce mélange trouva le cœur des hommes trop enclin à se laisser étourdir par de folles rêveries. Il ne faut pourtant pas oublier qu’il y a des auteurs qui pensent que la magie dont Zoroastre fut le partisan n’était autre chose que la philosophie et la physique de ce temps-là.

Telle était Torigine de la médecine suivant les païens: ils la regardaient comme un présent du ciel. Les premiers qui la cultivèrent parmi eux méritèrent d’être mis au rang des dieux, tels que la plupart de ceux dont nous venons de parler, ou du moins au rang des héros ou des hommes du premier ordre, tels que Prométhée, Chiron le centaure, Jason, qui a passé pour un grand chimiste parmi les adeptes.

Si le peuple se payait de toutes ces fables et de toutes ces histoires exagérées, de même que quelques imaginations déréglées, ou de même que des gens désintéressés à répandre ces opinions, il se trouva sans doute des hommes qui surent se mettre au-dessus des préjugés. Il n’est pas douteux qu’il n’y eut des médecins qui connurent la vanité de l’apothéose de leurs prédécesseurs.

Il y en eut qui surent distinguer, dans les guérisons de Mélampe, ce qu’il y avait de naturel d’avec ce qu’on voulait y ajouter de divin. Ils osèrent soutenir que les cures faites dans les temples étaient toutes aussi naturelles que celles qui se faisaient au lit des malades : ce qui dut occasionner des disputes entre les médecins qui allaient chez les malades et ceux chez qui les malades étaient transportés avec beaucoup de cérémonies.

Ce fut aussi un sujet suffisant aux partisans de la médecine religieuse, qui s’exerçait dans les temples, pour les porter à blâmer la conduite, les moeurs et même la science des médecins ordinaires. Ceux-ci furent regardés comme des gens qui n’avaient point de foi aux dieux, et voilà vraisemblablement l’origine de l’ancien préjugé, répandu chez tous les peuples, au sujet du peu de religion des médecins.

On voit que ces reproches faisaient honneur à ceux à qui on les faisait, et qu’on les mettait au rang des plus grands philosophes persécutés, pour s’être moqués de la pluralité des dieux qu’adorait le peuple.

Les médecins qui avaient su pénétrer les mystères du paganisme, sur ce qui concernait leur profession, crurent pouvoir traiter les miracles des chrétiens comme ceux des païens. Ils se trompaient lourdement sur cet objet : les guérisons opérées dans le christianisme étaient entièrement

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miraculeuses et très-différentes de celles qui s’opéraient dans les temples des faux dieux.

Ici on employait des remèdes et des secours naturels, comme on peut le voir dans les guérisons de Mélampe et dans celles du temple d’Eseulape. Parmi les fidèles, au contraire, les secours matériels, auxquels on aurait voulu attribuer les guérisons, étaient dans l’impuissance de produire cet effet sans la grâce et sans une vertu miraculeuse.

On connaît la guérison miraculeuse de Thérébon, faite par les prières d’Euthymus, et on peut voir dans les sermons de saint Augustin les guérisons de Paul et de Palladia et de beaucoup d’autres nouveaux chrétiens, guéris même dans les églises et devant tout le monde.

Les médecins devinrent donc bientôt aussi suspects aux chrétiens qu’ils l’étaient aux païens, eu égard aux miracles. Ils avaient raisop vis-à-vis des païens; mais leur aveuglement, leur présomption et leur ignorance les rendaient aussi à plaindre que coupables vis-à-vis des chrétiens.

C’est pourtant à cet aveuglement des médecins anciens que sont dus des préjugés encore régnants et peu favorables aux médecins modernes : comme si la plupart de ceux qui existent aujourd’hui ne connaissaient pas tous les défauts de leurs lumières bornées et flottantes, qui n’approchent des vérités de la foi que pour en faire mieux sentir la grandeur et la divinité.

« Géronce (dit l’abbé Fleury dans son histoire ecclésias- » tique), qui était excellent médecin au commencement du » V® siècle, homme agissant, persuasif et propre à se » faire des amis, se moqua de saint Ambroise... Ce même » Géronce, qui avait été ordonné évêque, fut déposé par » saint Jean Ghrysostome... Mais les habitants de Nicomé- » die se soulevèrent plusieurs fois en faveur de Géronce. » Ils racontaient ses bienfaits en public et en particulier; » ils faisaient valoir l’utilité qu’ils recevaient de son art, » l’honnêteté et l’application avec lesquelles il s’employait » à soulager tous les malades également, tant les riches » que les pauvres ; ils relevaient ses bonnes qualités, et ils » faisaient des processions, comme à l’occasion des sèche-

» resses et des tremblements de terre, et demandaient à » Dieu de leur conserver leur évêque Géronce. »

Voilà un exemple de la résistance que les médecias osaient opposer aux chrétiens. Il s’agissait entre saint Ambroise et Géronce d’un fait de physique, ce qui donnait quelque avantage au médecin ; mais il passait les bornes de son art et soulevait sans doute le peuple.

C’est donc dans un esprit de soumission à des vérités sublimes et si fort au-dessus de nos connaissances, que noos devons cultiver la médecine. Je ne crois point qu’étant considérée sous ce point de vue elle puisse alarmer la délicatesse de nos plus pieux ecclésiastiques. Ils doivent d’ailleurs convenir qu’ils ont dans plusieurs occasions, qui sont de leur ministère, ün besoin nécessaire des connaissances de notre art.

Le nombre des questions médico-théologiques est infini. Il s’en présente tous les jours quelqu’une dans la direction des fidèles de tous les âges. C’est aussi une nouvelle raison, qui appuie ce que j’ai déjà souvent avancé sur la liaison indissoluble de la médecine avec la théologie.

Je serais bien aise de voir notre art entre les mains de gens qui peuvent seuls le délivrer du joug des passions humaines, sous lesquelles il gémit, ou qui sauraient lui prescrire des bornes et le contenir dans sa sphère. Les écarts auxquels il se livre, le malheureux penchant qu’il conserve toujours pour réduire tout à des causes et à des principes physiques et matériels, arrêtent sans doute ses progrès, ou du moins ils font trop douter de l’utilité dont il est aux hommes; nous le perdrons, si nous n’appelonapas les théologiens à notre secours.

Il me semble enfin que nous tombons dans une erreur grossière si nous prétendons, par des raisonnements captieux et par des épigrammes, interdire aux ecclésiastiques, de même qu’à tous les gens de lettres, l’étude de notre médecine. Son exercice même et l’usagé qu’on en doit faire dans la pratique sont fondés sur le droit naturel commun à tous les hommes et plus fort que toutes les lois, qui exceptent toujours les cas extraordinaires et de nécessité.

SUR l’histoire de la MÉDECDîE

§ IX. Qmlle sera la décision des théologiens sur la question de Vinoculalion ? nous Vattendrons avec respect. Réflexions sur rusage des bains publics et sur les voyages en Amérique. Exemples tirés de David, de quelques saints du désert, dÜOrigène et de saint Cyprien.

Est-il permis de pressentir l’avis de la Faculté de théologie ? Comment déterminer, d’après les principes de notre art, jusqu’à quel point chaque particulier peut disposer de sa santé et de sa vie et en faire le sacrifice à la société ? Si je pouvais résoudre ce problèmje, celui de l’inoculation serait bientôt éclairci.

S’il était vrai qu’il est permis à un particulier de disposer de son existence pour ses proches, pour ses amis et pour ses compatriotes, il s’ensuivrait nécessairement que chacun peut faire sur lui-même l’épreuve de l’inoculation pour éclairer ses concitoyens. Dût-il succomber à cette épreuve, les vues qu’il se proposerait, en faisant le sacrifice de sa vie, pourraient l’excuser.

Notre art ne peut que tolérer des essais sur quelques particuliers pour arriver au bien de la société. La plupart des grands remèdes qui ont pris faveur en médecine, ont exigé des épreuves et des expériences, quelquefois funestes. Ces malheurs nécessaires sont principalement arrivés au sujet des remèdes qu’on a été obligé d’abandonner après les avoir crus convenables, et dont on n’a connu les mauvais effets qu’après les avoir éprouvés.

J’ai supposé jusqu’ici que l’inoculation n’expose à aucun danger qui puisse entrer en parallèle avec les dangers de la petite vérole naturelle, et que les principes de la médecine conduisent à la tolérance de cette opération. J’ajoute que cette opération me paraît avoir beaucoup moins d’inconvénients que les essais journaliers qu’on fait des poisons les plus reconnus, pour les rendre utiles en médecine.

Ces essais se font surtout dans notre siècle avec une ardeur singulière : la ciguë, la belladone et les autres plantes venimeuses sont célébrées en France, comme dans les royaumes étrangers.

On pourrait même citer des ennemis de l’inoculation qui

ont osé employer ces poisons sans la permission des magistrats, et vraisemblablement sans avoir l’avis des théologiens. Je ne doute point que celui qu’ils donneront sur l’inoculation n’influe sur la conduite que nous avons à tenir au sujet de l’usage des poisons.

S’il en est de l’inoculation comme des travaux publics que les théologiens permettent ou tolèrent, quoiqu’il soit bien assuré qu’il y a des particuliers qui y perdent la vie • si la question sur l’inoculation peut être mise en parallèle avec celle des établissements de bains publics, que le roi permet, que les médecins conseillent, que les magistrats protègent et que les théologiens n’ont pas défendu que je sache, il est certain que l’inoculation doit être admise, même en supposant que quelques particuliers risquent leur santé et leur vie.

En effet, il n’est point d’année qui ne fournisse plusieurs exemples de gens noyés à Paris : faudrait-il à cause de ces malheurs interdire les bains à tout le monde? On dira peutêtre que les bains publics sont établis en partie pour diminuer le nombre des accidents qui pourraient arriver, sans les précautions qu’on prend dans leur administration ; en ce cas-là, Tinoculation doit être admise, précisément dans l’intention de sauver la vie à la plus grande partie de ceux qui auraient succombé à la petite vérole naturelle.

Les voyages en Amérique me paraissent encore plus mériter l’attention des théologiens, eu égard à la question de l’inoculation. La plus grande partie des sujets du roi qui entreprennent ces voyages ne le font que dans la vue d’augmenter leur fortune ; pour cet effet ils risquent leur vie; il y en a plus de la moitié.qui la perdent : ils ont tous une maladie très-grave et souvent mortelle en arrivant en Amérique. Est-il permis de courir ce risque ? et si on ne le défend point, pourquoi défendrait-on l’essai ou les risques de l’inoculation ?

Si un médecin proposait un jour d’inoculer la maladie de l’Amérique à ceux qui doivent s’embarquer pour aller en ce pays-là, et qu’il la réduisît à une légère incommodité ; si un grand nombre d’épreuves déjà faites prouvaient que la maladie que ce médecin donne n’a pas communé-

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ment des suites fâcheuses, et qu’elle préserve cômmunément ceux qui l’ont eue delà ravoir en Amérique, pourrait-on, devrait-on arrêter les essais de ce médecin? Il semble que l’inoculation soit parmi nous précisément dans le cas que je suppose.

J’ajoute qu’en laissant subsister, pour un moment, les idées courantes sur le danger de la contagion qu’on dit devoir être l’effet de l’inoculation, il faudrait un temps considérable pour que cette contagion fit autant de ravages que l’habitude que les sujets du roi ont prise d’abandonner leur pays pour passer en Amérique.

Or, ce passage est permis, toléré, protégé ; pourquoi ? parce qu’il est nécessaire pour le bien de la société en général. C’est aussi pour ce même bien général qu’on demande la tolérance de l’inoculation : ou veut, comme on dit, de doux maux nécessaires éviter le pire.

David, forcé de choisir la guerre, la famine ou la peste, choisit ce dernier fléau pour courir le même risque que son peuple : peut-être cet exemple doit-il intéresser les théologiens au sujet de la question de l’inoculation. Il n’en est point qui puisse, d’après le parti pris par le roi-prophète, condamner l’inoculation par la crainte particulière qu’il aurait de la contagion, et il doit nécessairement inspirer à tous les fidèles les mêmes sentiments qu’avait David.

Nous sommes obligés de choisir entre la petite vérole naturelle et la petite vérole inoculée : il est très-vraisemblable que la dernière est moins meurtrière que la première. Peut-on hésiter sur,le choix? Préférer la petite vérole naturelle, ne serait-ce pas faire de propos délibéré un choix dont les conséquences sont funestes ?

On aurait beau dire que, la petite vérole naturelle étant dans l’ordre ordinaire des choses, il vaut mieux s’y assujettir. Si cela était, il faudrait abandonner tous les arts et tous les secours de la médecine, et surtqpt les remèdes de précaution ; il faudrait même renoncer à beaucoup de nécessités et à un grand nombre de petits agréments de la vie.

L’abbé Fleury apprend dans son histoire de l’Eglise la façon de penser de quelques saints personnages, de même que quelques circonstances de leur vie, qui semblent pou-

voir indiquer les raisons sur lesquelles doivent se fonder les théologiens pour approuver ou désapprouver l’opéra, tion de l’inoculation.

« Jean et Pacôme, ermites du III® siècle de l’Eglise » ne changeoient Jamais d’habits que par la nécessité ex- » trême de les laver. L’un d’eux passa quinze ans sans se a coucher, et ne se reposoit qu’assis au milieu de sa cellule » sans s’appuyer contre la muraille.

» Saint Hilarion passoit quelquefois trois ou quatre jours » sans manger... Il réduisit son corps à n’avoir que la peau » et les os... Une coupoit ses cheveux qu’à Pâques, et ne » lavoit jamais le sac quifaisoit son vêtement, disant qu’il » est superflu de chercher de la propreté dans un cilice...

» Il ne quittoit sa tunique que quand elle étoit tout à fait » usée.

» Saint Antoine, ermite, qui n’avoit pas daigné appren- » dre à lire, ne mangeoit qu’une fois le jour, quelquefois de » deux en deux, souvent de quatre en quatre... Il couchoit » le plus souvent sur la terre nue. Jamais il ne se frottoit » d’huile... Il demeura vingt ans renfermé dans un châ- » teau... Il disoit que nous ne devons accorder au corps que » fort peu de temps par nécessité... Il vécut cent cinq ans; » depuis sa jeunesse jusqu’à un si grand âge, il ne changea » jamais sa façon de vivre ni sa manière de se vêtir; il ne » se lava jamais les pieds... Il étoit plus fort et plus vi- » goureux que ceux qui se nourrissent de diverses viandes, » qui se baignent et changent souvent d’habits. »

Voilà une conduite et une façon d’envisager et de pratiquer la religion qui é .iarteraient nécessairement de la pratique de l’inoculation. Si les chrétiens étaient pénétrés des maximes de ces saints anachorètes, ils ne se réduiraient jamais à l’inoculation; elle leur paraîtrait une précaution superflue et peu digne d’eux. Ces sentiments respectables ne peuvent manquer^d’avoir des admirateurs et même des sectateurs.

Mais « les chrétiens, vivant sous l’empire romain, n’a- » voient pas besoin de lois particulières pour le temporel.•• » Ils avoient égard aux moeurs et à la condition des Cathé- » cumènes... Ils conservoient soigneusement le lien delà » société civile qui est la justice ; ils pratiquoient la bonté

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» et l’humanité... Leur humilité ne consistoit pas à porter s un habit sale et à se couvrir de poussière. On ne peut s mettre l’humilité dans cet extérieur que par une grossière i> ignorance ; elle consiste à s’abaisser devant Dieu en > ayant d’ailleurs des pensées nobles et grandes ». Ainsi parlait Origène, suivant l’abbé Fleury.

D’ailleurs, dit le même auteur, « saint Gyprien usa d’indul- » gence pour les malades et pour les foibles..,.; décrivant

» l’état des martyrs aux mines, il remarque. qu’après

» leurs fatigues ilsn’avoient pour lit que la terre nue; leurs » prisons étoient obscures, et pendant tout le jour ils souf- » froient la mauvaise odeur de la fumée ; n’ayant plus la » commodité des bains, ils demeuroienl sales et crasseux, » les cheveux longs et négligés... Le même saint Gyprien » étant tout trempé de sueur à cause du chemin qu’il avoit » fait par un jour très-chaud, on lui offrit des habits à chan- » ger, et il répondit : Nous voulons remédier à des maux » qui peut-être ne dureront plus qu’aujourd’hui ».

Voilà des opinions non moins orthodoxes que celles des solitaires du désert, et d’où l’on pourrait tirer des inductions favorables à la pratique de l’inoculation. Je crois que nous devons attendre avec confiance et avec respect la décision de la Faculté de théologie, et je mettrai fin à cet article en faisant une réflexion sur ce qu’on parait croire dans Paris, que, si la Faculté de médecine se détermine contre l’inoculation, la Faculté de théologie doit nécessairement prendie le même parti.

H me semble qu’il est des cas dans lesquels la médecine peut apporter une décision, et la théologie une décision contraire, et réciproquement : alors les deux Facultés s’accordent, et c’est à celle de médecine à céder. Faudra-t-il mettre l’inoculation dans la classe de ces questions où les deux Facultés, suivant leurs principes purement et simplement, peuvent être d’avis contraire ? C’est ce que l’événenement éclaircira.

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